Part 4
Pour examiner plus à l'aise le bétail humain qui lui était offert, le sultan ordonna de l'introduire dans la cour qui communique à ses appartements et où Abd-el-Aziz se révéla familièrement aux envoyés des journaux parisiens. Jeanne, sa mère et les deux Allemandes furent exposées, comme au marché, aux regards des connaisseurs. Et le résultat de cette inspection fut que les Allemandes furent jugées une prise médiocre, bonnes tout au plus à subir les enchères sur la place de Takinn ou de Taza au profit du trésor impérial. Jeanne seule fut estimée digne du harem de Sa Hautesse. Elle obtint de ne pas être séparée de sa mère. Faveur précieuse, qui s'explique d'elle-même, sans qu'il soit besoin, comme l'a fait M. Alby, de recourir au merveilleux.
Elle n'aurait séjourné que trois mois au harem de Fez. Un matin, l'intendant du palais vint l'avertir qu'elle devait aller fixer sa résidence à Marrakech. Agréée par le sultan, elle voyagera sous la protection d'une puissante escorte, dans un cadre pompeusement orné, hissé à dos de dromadaire.
La caravane mit vingt-cinq jours à atteindre la capitale du vieux Maroc, «ville immense et incohérente, a écrit un explorateur[18], qui comptait peut-être autrefois quatre cent mille habitants et en contient à peu près cinquante mille aujourd'hui, dormant derrière ses hautes murailles couleur de rouille et de bistre,--le cadre des _Derniers Rebelles_ de Benjamin Constant,--dominée par une tour carrée qui rappelle la Giralda de Séville.»
[Note 18: Dr A. MARCET, _le Maroc_, Voyage d'une mission française. Plon, 1885.]
Abd-er-Rhaman aimait cette cité, berceau de sa dynastie, parée de ses jardins en fleur comme une épousée, où il vivait d'ordinaire dans une solitude magnifique. Il ne tarda pas à s'y rendre. Son retour eut lieu «aux olives». Alors il se souvint de la Française qu'il avait admise dans son gynécée. On lui apprit qu'elle avait cédé aux instances de son entourage et prononcé la formule sacrée qui suffit pour transformer un giaour en croyant: _La allah ill' allah, Mohammed rassoull allah_. Sa mère avait suivi cet exemple. Cette abjuration l'arrachait à la condition misérable des esclaves chrétiennes, lui permettait de s'élever au rang de favorite, d'ambitionner même le titre envié de _validé_.
Parmi les femmes attachées à son service, se trouvait une négresse, Baki, qui avait été la nourrice de Sidi-Mohammed. Elle consentit, dit M. Alby, à servir d'intermédiaire entre le jeune prince et Jeanne. Un roman naquit dans l'ombre du harem. Loin de s'en offenser, le sultan, qui ne savait rien refuser à son fils de prédilection, lui céda magnanimement ses droits. Jeanne entra donc, sous le nom de _Dagia_, au harem de l'héritier de la couronne.
Abd-er-Rhaman ne se piquait pas de pratiquer la sagesse écrite des «barbares» d'Europe. Il n'avait pas lu _l'École des femmes_, mais il savait par cœur cette maxime du Coran: «La femme fuit la barbe blanche, comme la brebis fuit le chacal.» Il prêta la main à l'élévation subite de sa prisonnière, appelée à l'honneur de devenir la femme légitime de son successeur désigné, sultane éventuelle.
LES SULTANS MAROCAINS ONT TOUJOURS DÉSIRÉ DES SULTANES FRANÇAISES
Une sultane française au Maroc, ce fut, semble-t-il, le rêve persistant des ancêtres d'Abd-el-Aziz, et, à maintes reprises, ils cherchèrent à mettre une de nos compatriotes au premier rang de leur harem.
L'exemple le plus connu de cet état d'âme est l'aventure de la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de La Vallière. Vers 1680, le sultan Mouley-Ismaël dépêcha à Paris un singulier ambassadeur, Ben-Aïssa, qui ne tarda pas à devenir la coqueluche des nobles dames de la cour et à renouveler les exploits que conte Brantôme. Les ruelles raffolaient du prince «maure» et le _Mercure_ ne dédaignait pas de lui prêter des mots dignes du Persan de Montesquieu: «Vous me demandez, aurait-il dit, avec une galante ironie, à l'une de ses plus illustres admiratrices, qui se plaisait à l'embarrasser de ses questions saugrenues, comment je puis justifier la polygamie. C'est bien simple. Si nous avons adopté cette coutume, c'est afin de trouver réunies dans plusieurs femmes les qualités que chaque Française possède à elle seule.»
Mais la princesse de Conti, devenue veuve d'un mari qu'elle n'aimait guère, et qui en prenait plaisamment son parti, fixa l'admiration de «l'envoyé des Maures». Il en écrivit d'enthousiasme à son auguste maître, qui connaissait les traits de l'ex-mademoiselle de Blois par un portrait saisi sur un officier français que les pirates avaient pris en mer. Ce fut du délire, le coup de foudre classique. Mouley-Ismaël chargea aussitôt son ambassadeur de demander la main de la princesse.
Mme de Conti était habituée à ces hommages excentriques. Sa renommée s'étendait jusqu'au Pérou. Un des nombreux portraits d'elle qu'elle avait mis dans la circulation, gage probable de quelque intrigue discrète, était tombé, on ne sait comment, dans les mains d'une tribu d'Indiens voisine de Carthagène. Ces hommes de la nature s'imaginèrent que tant de beauté ne pouvait convenir qu'à une divinité et ils suspendirent l'objet à un arbre, l'honorèrent d'un culte officiel.
On connaît la réponse de Louis XIV, d'abord disposé à s'égayer sans bruit de l'incident, à la proposition qui lui fut soumise par Ben-Aïssa. Il opposa courtoisement la différence des religions et les poètes de ruelles s'emparèrent de l'anecdote:
Que me demandez-vous, superbe Tingitane? Osez-vous y penser? La fille de Louis jusqu'au rang de sultane Peut-elle s'abaisser?
Jean-Baptiste Rousseau lui-même consacra quelques vers pompeux au double triomphe de la fille de La Vallière:
Votre beauté, grande princesse, Porte les traits dont elle blesse Jusqu'aux plus sauvages lieux. L'Afrique avec vous capitule, Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d'Hercule.
Le sultan du Maroc ne se tint pas pour battu. En 1699, il revint à la charge et formula une nouvelle demande officielle. C'est alors que la princesse aurait supplié le roi de refuser les bizarres avantages qui lui étaient offerts en prétextant spirituellement l'idolâtrie dont elle aurait été l'objet au Pérou et en arguant «qu'ayant un temple dans les Indes, il ne lui convenait pas de redescendre au rang des puissances mauresques de la terre».
Les beaux esprits de la cour attribuèrent malicieusement les scrupules de la fille de La Vallière à des motifs infiniment moins relevés. On en fit des brocards. On ne manqua pas de répandre que ce n'était point le fait de la princesse de se soumettre à la condition des femmes turques, au rôle de sultane trop bien gardée et d'épouse intermittente. Il eût fallu, raillait-on, stipuler au contrat, à son profit, la clause de la partie la plus favorisée et obtenir pour elle le droit de jeter aussi le mouchoir.
Dame, la veuve de M. de Conti avait été singulièrement gâtée! Le prince souriait au spectacle des faiblesses de sa femme, qu'il se plaisait, assure-t-on, à favoriser. Il professait cette belle philosophie des maris d'ancien régime, si proches de ceux de Molière, qui supportaient d'être trompés à la condition qu'ils le fussent avec grâce, que la chute fût jolie, et mettaient leur point d'honneur à se faire annoncer chez madame suivant toutes les règles d'un délicat protocole, de peur des surprises désagréables. C'était leur façon de pratiquer le _Pæte, non dolet_ du couple antique.
Ce Mouley-Ismaël, qui projetait de combler le détroit de Gibraltar par la politique nuptiale, comme l'Espagne avait aplani les Pyrénées en admettant les Bourbons dans la couche de ses reines, était un souverain peu ordinaire, qui tranchait du Salomon. Il régna cinquante-quatre ans, eut huit cents rejetons. D'après les _thalebs_, un enfant naquit de lui dix-huit mois après sa mort, hommage symbolique à la vertu miraculeuse de son sang. L'ombre même de son burnous fut féconde.
Mais ses successeurs n'essayèrent point de s'européaniser par alliance. Ils s'en remirent plus volontiers au hasard des prises du soin de perpétuer le recrutement de leur sérail. Ainsi, en 1792, Mouley-Soliman, encore que sa tolérance éclectique lui suggérât d'accorder un refuge au philosophe Anacharsis Clootz, banni du reste de la terre, condamné à mort par tous les gouvernements de la Sainte-Alliance, tenait pour la commode pratique du rapt ancestral. Il choisit, dit-on, pour favorite une jeune fille de Calvi, Davia Franceschini, capturée par les pirates du Riff sur les côtes de la Corse, vendue à un dignitaire de sa cour, et l'éleva au titre d'impératrice.
Un des petits-neveux de la sultane, le seul survivant de sa parente en Corse, M. Louis Franceschini de Davia, qui habite à Corbara, dans l'arrondissement de Calvi, a bien voulu me transmettre une notice détaillée sur cette célèbre devancière de Jeanne Lanternier, qui ne donna point, malheureusement, d'héritier présomptif à Mouley-Soliman et paraît avoir été une femme d'intelligence supérieure.
Je transcris ici la légende qui la concerne, telle qu'elle résulte des traditions locales et familiales, des faits connus et des documents qui ont subsisté.
«Davia, m'écrit son petit-neveu de Corbara, était la fille de Jacques-Marie Franceschini, riche propriétaire. Ma mère est sa petite-nièce et porte aussi le nom de Davia. Vers 1792, Jacques-Marie Franceschini, revenant de l'île de Sardaigne où il s'était marié, fut capturé avec sa nouvelle famille par un corsaire _algérien_(?). Conduit à Alger, ils furent, comme tous les esclaves chrétiens, mis en vente et achetés par un riche pacha. La famille se composait de deux garçons et d'une fille: Augustin, Vincent et _Davia_. Jacques-Marie parvint en peu de temps à gagner les bonnes grâces de son maître.
«Cependant, il était tourmenté du désir de revoir sa patrie. Il s'adressa au sultan qui consentit à le laisser partir à la condition qu'il laisserait au Maroc la jeune Davia, qui serait alors élevée au sérail impérial. La condition était dure. La famille exilée s'y résigna non sans combat et prit ainsi le chemin de la Corse.
«Mais, à peine rentré dans ses foyers, Franceschini ne put se faire à l'idée d'avoir abandonné sa fille au pouvoir des infidèles. Il conçut le projet hardi d'avoir par la force ce que nulle supplication ne pouvait lui donner et arma un bateau de course à cet effet. Son plan était, aidé de quelques amis, d'enlever sur la côte du Maroc un prince de la famille impériale et d'en faire un otage afin d'obtenir un échange. Il débarqua à Saffy (?), mais il y fut atteint d'une maladie qui l'emporta en quelques jours. Privée de son chef, l'expédition ne pouvait aboutir. On revint donc au point de départ.
«Depuis longtemps, on n'avait plus de nouvelles de Davia, lorsqu'en 1796 des agents du sultan du Maroc vinrent en Corse pour s'informer de la famille Franceschini. La jeune Davia était devenue impératrice. Sa mère, Maria Mauchi, et ses deux frères n'hésitèrent pas à accepter les offres des émissaires du sultan et à se rendre avec eux à Maroc, où ils furent reçus avec tous les honneurs dus aux princes du sang. Par une faveur spéciale, ils furent admis à vivre avec leur illustre parente et eurent en apanage un vaste palais avec cinq cents esclaves.
«Davia était d'esprit très cultivé; elle avait étudié le droit, la théologie, les belles-lettres; elle entendait plusieurs langues et jouissait d'un grand crédit à la cour. Le sultan ne dédaignait pas de la consulter sur les affaires politiques et de l'admettre à son conseil privé. Elle eut une fille qui mourut à l'âge de sept ans...
«_Le Figaro_, qui a réédité une partie de ces faits en les empruntant à d'anciens articles de journaux, ajoute M. Louis Franceschini de Davia, ne s'est pas renseigné à la source, selon moi, et a un peu trop donné de place aux inventions de l'imagination. Ma famille est encore actuellement désignée sous le sobriquet de _la Turca_. Napoléon Ier songea à profiter de l'influence de ma grand'tante pour tenter une action au Maroc...»
Nous possédons, d'ailleurs, une preuve palpable de la faveur sans rivale dont était investie Davia à la cour chérifienne. En l'an VII de la République, le sultan adressa aux membres du Directoire une lettre pour leur recommander Vincent Franceschini, le frère de l'impératrice. Voici le texte de ce document officiel:
«Au nom de Dieu Tout-Puissant et miséricordieux.
«Il n'y a point de force et de pouvoir qui ne viennent de Dieu.
«A nos chers amis les grands qui composent le Directoire exécutif de la nation française.
«Nous vous apprenons que le porteur de la présente s'appelle Vincent Franceschini. Vous n'ignorez pas, sans doute, le degré de parenté dans lequel cet homme se trouve lié avec Nous. Nous l'aimons comme l'un de nos plus proches parents, à qui Nous ne voulons que du bien, et c'est ce qui Nous engage à Nous intéresser si fort à lui et à lui remettre cette lettre pour Vous en sa faveur, en Vous faisant connaître combien Nous serions charmés que Vous lui accordiez tout ce qu'il désire et que Vous lui donniez un emploi où il puisse être heureux.
«En restant toujours dans la même amitié, salut.
«Le 23 de la lune de Rébi de l'an 1213 (10 germinal an VII)...»
Complétons cette brève notice en disant que le sultan ayant été renversé et dégradé à la suite d'une révolution de palais, puis empoisonné dans sa prison, Davia suivit la disgrâce de son maître. Cependant, elle aurait su mériter la pitié du vainqueur et aurait vécu dans une retraite digne, entourée des plus grands égards; pareille à ces reines des temps barbares, que la lassitude, l'_acedia vitæ_, comme dit l'_Imitation_, poussait au cloître et qui conservaient, à l'ombre des sévères arceaux, un semblant de cour et d'autorité. Elle serait morte de la peste vers 1802, date peu certaine.
L'exemple de Mouley-Soliman trouva des imitateurs après lui. Abd-er-Rhaman, l'adversaire du maréchal Bugeaud, donna pour arrière-grand'mère à Abd-el-Aziz une Irlandaise, femme d'un caporal anglais en garnison à Gibraltar. C'est, du moins, ce qui ressort du témoignage du peintre américain Arthur Schneider, lequel vécut seize mois, de 1900 à 1902, dans l'intimité du sultan du Maroc. Beaucoup de musulmans contestent la légitimité d'Abd-el-Aziz et partagent l'opinion, sur ce point, du roghi Abou-Hamara[19].
[Note 19: Octave UZANNE, _Écho de Paris_ du 14 mai 1903.]
Ce prince est, d'ailleurs, un curieux type de sang mêlé. Son père, Mouley-Hassan, étant mort subitement, empoisonné peut-être, dans une expédition qu'il dirigeait contre les Berbères, le chambellan Ba-Ahmed maquilla le cadavre, qu'il produisit en grande pompe ensuite en dissimulant l'événement pendant quelque jours. Ce stratagème lui donna le temps d'avertir la sultane validé, Rok'ya, belle esclave circassienne achetée jadis à Constantinople, musicienne, instruite, une Roxelane marocaine. Elle envoya Abd-el-Aziz, son fils préféré, au camp, et le fit proclamer par les troupes chérifiennes au détriment de son frère aîné, le prince borgne Mouley-Mohammed.
«On amène au Maroc, dit M. Ludovic Naudeau[20], pour être placées dans les harems des plus riches seigneurs, certaines fillettes turques ou arméniennes, élevées méthodiquement pour cette carrière et rendues expertes dans ces arts subtils, dans ces raffinements inouïs, qui leur assureront l'attachement sans bornes de leurs maîtres extasiés. La mère du sultan actuel était une de ces savantes houris, une de ces scientifiques prostituées. Achetée à un sensuel pacha du Caire, par un seigneur marocain, donnée par ce courtisan au sultan, _et, d'ailleurs, assure-t-on, de sang européen_, elle devint rapidement sa favorite exclusive, acquit sur son esprit un empire absolu et finit par assurer la couronne à son rejeton.»
[Note 20: _Le Journal_, numéro du 9 janvier 1903.]
Abd-el-Aziz subit visiblement l'influence contradictoire de ses troubles origines. Il ne rappelle en rien les vertus guerrières ou prolifiques de ses ancêtres, et son penchant pour la civilisation des «barbares» est manifeste. C'est un dégénéré, ami de la retraite, se couvrant volontiers de bijoux, curieux de mécanique, montrant une passion enfantine pour les inventions européennes, atteint d'un défaut physique qui rend illusoires pour lui les distractions du harem[21].
[Note 21: F. PÈNE-SIÉFERT, _la France de demain_, numéro du 20 novembre 1904.]
Le problème de la fusion des races est plus ardu en pays musulman que partout ailleurs. Si l'on cite, de nos jours, à titre d'exceptions, l'exemple d'officiers et de fonctionnaires alliés à des familles musulmanes, en revanche il n'est pas impossible de découvrir trace d'unions entre des femmes françaises et des fils du Prophète algériens. On a parlé du cas de _Juliette d'Aix_ et de sa mère _Reine_, dite _la Chrétienne de la Smala_, qui suivirent la fortune d'Abd-el-Kader. Juliette, mariée à Ahmed, frère de lait de l'émir, fut rapatriée par le duc d'Aumale, revint en Provence après la prise de la Smala; mais, là, elle eut un noble scrupule de cœur et demanda à rejoindre son mari vaincu.
Jeanne Lanternier suivit à la lettre le précepte évangélique. Elle quitta de corps et d'âme ses parents, ses amis, son pays, s'attacha sincèrement à sa nouvelle patrie. Trait unique. La fascination du coin de terre arcadien où elle était née est telle que les plus illustres de ses enfants, après avoir guerroyé au loin, servi l'Espagne dans les plus hautes fonctions, refusaient le repos facile et le sort brillant qui s'offraient pour revenir s'absorber, comme Charlemagne, dans la contemplation d'un lac de montagne, préféraient aux séductions des villes le ciel embrumé de la Comté et voulaient à tout prix dormir leur dernier sommeil à l'ombre des vieilles chapelles de la province.
Oui, la pastoure de Châtelay se prit à aimer sa patrie d'adoption, et ce mari de rencontre aux bras de qui l'avait jetée la destinée. Si elle revint un jour au village où son père peignait le chanvre, ce fut un pèlerinage sentimental sans lendemain, qui ne laissa dans le Jura qu'une légende vague, vite abolie.
Singulière aventure, dont elle sut tirer une règle morale, qui nous la montre s'élevant à l'héroïsme dans la fidélité et silencieusement obstinée à garder envers un prince à demi barbare le serment qui lui fut imposé.
Et comment se défendre de penser ici à une autre paysanne jurassienne, à cette Odette de Champdivers, achetée à son père, le marchand de chevaux, pour consoler la folie de Charles VI! Elle s'éprit de son rôle et l'ennoblit par le dévouement; elle gagna la confiance de son triste amant par sa beauté, par sa douceur, car jamais, dit Michelet, il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments.
L'art a idéalisé cette gracieuse légende qui fleurit au milieu de la «grande pitié» où se «navroit» alors le cœur de la France. Un sculpteur trop oublié, Huguenin (de Dôle), a exposé au Salon de 1836--l'année même où Jeanne fut enlevée par les soldats de l'émir--un groupe de marbre qui fut fort admiré. Il représentait la «petite reine» réchauffant dans ses bras Charles VI.
Est-ce que la prodigieuse histoire de la villageoise de Châtelay n'inspirera pas, un jour ou l'autre, quelque artiste? Et n'y a-t-il pas là un poétique symbole, digne de parer les réalités maussades de la politique?
ISLY
Reconnue authentiquement, grâce à un caprice princier, comme épouse légitime du futur sultan, Jeanne n'eut plus d'histoire. Ici, un trou plein d'ombre dans la féerie vécue que fut la vie de la paysanne franc-comtoise.
Sept années s'écoulent sans qu'un seul indice laisse soupçonner l'existence, à Marrakech, d'une Française associée intimement à la destinée de Sidi-Mohammed.
Cependant, Abd-er-Rhaman poursuivait sa politique à double face, prodiguant les assurances officielles de son bon vouloir, encourageant sous main l'audace d'Abd-el-Kader, dont il se méfiait au fond, comme d'un prétendant possible, d'un chef militaire puissant et ambitieux, jouissant d'un immense prestige parmi les populations turbulentes de la frontière marocaine, toujours prêt à la rébellion aussi bien qu'à la guerre sainte. En 1836, l'année même où fut capturée la famille Lanternier, il avait fait parvenir au camp de l'émir une nouvelle qui avait, un instant, suscité de folles espérances. Le roi de France, disait-on, venait d'être assassiné et une révolution était sur le point d'éclater à Paris. Il ne s'agissait, en réalité, que de Charles X, mort en exil.
L'artificieuse diplomatie du sultan avait réussi à donner le change à Bugeaud lui-même, à dérouter momentanément sa ferme clairvoyance: «On assure, écrivait-il au prince de Joinville à la date du 1er août 1844, que l'Empereur lui-même est arrivé à Fez et qu'il a donné l'ordre à son fils, qui venait de rejoindre le camp d'Aïour-Sidi-Mellouk, d'aller immédiatement le remplacer à Maroc. Ce changement, s'il est réel, pourrait retarder la conclusion de nos affaires, mais serait loin, à mon avis, d'être un indice de guerre; il indiquerait plutôt que l'Empereur craignait l'emportement de la jeunesse de son fils et qu'il a préféré venir lui-même plus près du théâtre où la guerre est engagée...[22].»
[Note 22: Archives du ministère de la guerre. (Correspondance d'Algérie, 1844).]
D'autre part, les autorités françaises recueillaient des renseignements non moins optimistes sur l'attitude des Berbères, soumis de nom au pouvoir religieux du sultan du Maroc, un pape, a-t-on dit, plutôt qu'un souverain temporel, mais une espèce de pape d'Avignon. Il fallait en rabattre du fanatisme de ces populations, à la veille de faire explosion contre la France.
Le maréchal, dans une lettre à Soult, ministre de la guerre[23], confirmait l'impression heureuse qu'il avait transmise au prince de Joinville:
[Note 23: _Ut suprà_, 1er août 1844.]
«... Eh bien, ce fanatisme n'était presque qu'un fantôme, puisque nos trois petits combats l'ont fait complètement disparaître. Loin d'être fanatiques, les populations de Fez ici résistent aux appels pour la guerre sainte et ne soupirent qu'après la paix. Elles n'ont jamais eu la centième partie du fanatisme qui animait les sujets d'Abd-el-Kader. Outre que ceux-ci ne manquaient jamais aux appels du combat, ils nous harcelaient sans cesse dans nos marches, dans nos camps. Sur le territoire marocain, au contraire, nous nous sommes promenés à deux reprises et chaque fois pendant plusieurs jours, sans voir un seul cavalier du pays, sans recevoir un seul coup de fusil.
«Une seule fois, nous avons été suivis par environ cent cinquante cavaliers, mais ils appartenaient à une tribu du désert. Il y a plus, bon nombre des tribus des environs d'Ouchda m'ont fait faire des ouvertures de soumission... La grande tribu des Beni-Senassem, qui occupe tout le nord montagneux des plaines d'Ouchda, a refusé de marcher contre nous et a déclaré qu'elle ne nous combattrait que quand nous envahirions son territoire. Plusieurs autres grandes tribus de l'intérieur, et notamment autour de Thaza, se sont montrées plus disposées à la rébellion qu'à la guerre sainte, et je ne doute pas que nous ne devions à la tiédeur des populations ce rôle purement défensif que les généraux marocains ont adopté après le combat du 3 juillet...»
Sidi-Mohammed, désigné pour surveiller les événements et s'opposer à la marche en avant de Bugeaud, était le représentant du vieux Maroc féodal et tyrannique. Ignorant et superstitieux, tout l'opposé du prince Charmant, du «beau jeune homme» que M. Alby nous a dépeint dans son récit de seconde main, il était convaincu qu'il n'avait qu'à aller et à voir pour vaincre. Il ressemblait plutôt à l'un de ses homonymes, le sultan bâtisseur du dix-huitième siècle, qui fit agrandir et décorer par des ouvriers européens son palais de Maroc et dut licencier sa garde noire, transformée en un corps de janissaires turbulents, toujours prêts à la révolte.
Il avait apporté des fers pour enchaîner les soldats de Bugeaud, qui ne pouvaient, croyait-il, lui tenir tête, et il pensait qu'il n'avait qu'à lever le doigt pour rassembler trois cent mille hommes en vue de la grande bataille qui s'approchait. On sait qu'il n'eut à Isly qu'une soixantaine de mille hommes, en tout et pour tout; troupeau confus, indiscipliné, mal armé, absolument impropre à une action d'ensemble.