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Part 2

L'histoire de cette famille n'est-elle qu'une légende ajoutée à tant d'autres, brodée par l'imagination populaire sur le riche canevas des traditions locales? Pourtant, Rousset, le grave auteur du _Dictionnaire historique et statistique des communes de Franche-Comté_, a mentionné la surprenante fortune de Jeanne Lanternier, à qui il conserve, suivant la remarque même de l'ancien échevin de Châtelay, le prénom de Virginie:

«La future impératrice du Maroc, écrivait en 1853 cet historien, dont l'érudition et l'impartialité sont rarement en défaut, est née au Châtelay le 20 novembre 1820, sous un toit de chaume et dans une chambre qui sert aujourd'hui d'écurie. Emmenée par ses parents, en 1834, dans l'Afrique française, elle fut prise avec toute sa famille par les _Marocains_ (?). Son père fut massacré et sa mère mourut peu de temps après. Ceux qui l'avaient enlevée, éblouis de sa merveilleuse beauté, l'épargnèrent. Par un concours de circonstances que nous ne connaissons pas, le fils aîné de l'empereur la vit, en devint éperdument amoureux et l'épousa. La future souveraine a appelé ses trois sœurs auprès d'elle et les a attachées à sa cour.»

Voilà qui est positif. Rousset a fixé en traits décisifs, sauf quelques inexactitudes de détail et quelques obscurités qu'il n'a pas pris la peine d'éclaircir, le fait essentiel: Jeanne Lanternier a épousé le _fils aîné_ du sultan régnant en 1836, Abd-er-Rhaman, et cet héritier du kalifat n'était autre, par conséquent, que Mouley-Sidi-Mohammed, le vaincu d'Isly--le _petit Muley_, comme disait plaisamment le refrain d'une chanson de circonstance qui scandait la marche des soldats de Bugeaud[2].

[Note 2: Voir les _Mémoires du général du Barail_.]

LES VOIX DE JEANNE

LA PASTOURE FRANC-COMTOISE

Les _pignards_--peigneurs de chanvre--étaient, à l'époque où naissait Jeanne, les mainteneurs jurés des traditions, les descendants dégénérés des troubadours, dont la gaie science était funeste à la vertu, généralement imperméable, des châtelaines féodales. Ils transportaient de village en village leur métier et les chansons à l'aide desquelles ils trompaient la monotonie de leur rude tâche, les Noëls naïfs issus en droite ligne des fabliaux et des libres mystères où, sous le couvert d'une piété théâtrale, se donnait carrière l'inspiration aristophanesque:

Ai dédjà veu lou do, Qué courint d'vant l'êdiise, Qué potchint in gros falot, Qué courint quement lou bise...[3].

[Note 3: Noël bisontin:--«J'ai déjà vu deux personnes,--qui couraient devant l'église,--qui portaient un gros falot,--qui couraient comme la bise.»]

Le père de Jeanne Lanternier rythma, sans doute, sa besogne ingrate au son de ces refrains populaires, de ces mélodies aux vagues paroles où s'exprimait la lourde mélancolie d'une race dolente, inhabile aux beaux cris de la passion, dont la plainte sans éclat garde comme un accent de résignation navrée.

Et tout de suite après, il est permis de le supposer, c'étaient, dans une note plus alerte, le récit en une prose gaillarde, soutenue d'assonances familières, les contes bleus d'antan, les histoires merveilleuses qui plaisent aux peuples enfants, celle, par exemple, des rois mages revenant de Bethléem et s'égarant jusqu'au pays comtois par le chemin des écoliers. Dame, ils n'avaient plus leur étoile! Peut-être avaient-ils même marché sur l'_herbe à la recule_ qui trompe les pas du voyageur malchanceux. Les pèlerins orientaux gagnèrent les environs de Dôle, qu'ils prirent pour Antioche, firent un crochet et, harassés, finirent par s'asseoir en pleins champs, sur une pierre, au bord d'une source propice.

L'un d'eux but de l'eau et la reconnaissance s'exhala de son gosier desséché en une exclamation simpliste:

--Elle est très bonne!

Un village se forma à cet endroit qui s'appelle encore aujourd'hui _Étrabonne_, en souvenir de la parole du mage.

Cependant, la maisonnée des Lanternier vivait chichement et, sur la table de famille, où le nombre des infortunés convives s'accroissait régulièrement d'année en année, les _gaudes_ paraissaient plus souvent que la poule au pot du seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. Non sans que la mère eût jeté par-dessus l'épaule gauche le premier _pochon_. Offrande naïve aux mauvais génies de la contrée, usage renouvelé des libations païennes.

En vain, Jeanne mettait-elle, la veille de Noël, ses petits sabots dans l'âtre en priant tout bas la _tante Arie_, qui venait visiter les cabanes des pauvres, apporter des jouets et des friandises aux enfants déshérités et récompenser les fileuses émérites. En vain l'appelait-elle dès qu'elle entendait au dehors un bruit de _sonnailles_, prélude obligé du passage de la bonne fée montée sur son âne. Arie, Arie, cri de surprise et de douce supplication, demeuré dans le patois de l'est, altération probable d'_Aeria_, la déesse aérienne, un des surnoms de l'altière Junon!

Si Jeanne s'enfonçait dans la forêt de Chaux, toute proche, une des plus nobles de France, puisqu'elle remonte aux premiers âges de la Gaule et affiche la prétention d'être un débris mutilé des forêts primitives, elle ne manquait pas de saluer les arbres-fées, les chênes magnifiques, issus directement de ceux qui offraient le gui sacré à la faucille d'or des druides. Tout en aidant sa mère à ramasser le bois mort et à composer le fagot, il lui était malaisé de ne pas penser à l'histoire, souvent entendue, de la belle Mélusine, origine du serpent ailé qui figurait dans les armes de la puissante famille de Mathay, importation orientale aussi, transposition fantastique du mythe d'Amour et Psyché.

Un jour, une inconnue, une créature de rêve surprend le sire de Mathay accablé par la fatigue de la chasse, endormi au pied d'un chêne, et le baise aux lèvres. Il se réveille, s'amourache de l'apparition, l'épouse. Mais il a juré qu'il ne chercherait jamais à savoir ce qu'elle devient les nuits de vendredi. La curiosité, la jalousie, quelque diable aussi le poussant, il ne peut résister à la tentation d'épier l'adorée dans ses promenades hebdomadaires. Une nuit, il l'aperçoit, transformée en sirène, se baignant dans une cuve d'albâtre. Son rêve finit en queue de poisson. Et jamais plus il ne revit l'enchanteresse.

Les Maures, les Sarrasins ont dû mêler à ce symbolisme attirant la féerie de leurs contes prodigieux, où c'est un commun passe-temps, pour les rois d'aventure, de couronner la beauté vertueuse, d'épouser les bergères. Cela parut de tout temps naturel sur cette terre imprégnée plus qu'une autre de l'esprit et de la poésie de la chevalerie.

Un village du canton de Salins, englouti par un glissement de montagne en 1649, s'appelait _Sarcenne_, rappelant la grande invasion du huitième siècle. Un faubourg de la ville de Poligny, _Charcigny_,--en patois _Sarceny_,--se rattachait à la même étymologie. Le _Bois des Sarrasins_, la _Baume des Sarrasins_, _Geraize_, autant de noms de lieux qui accusaient le passage de l'Orient.

Mais aucune légende ne dut parler plus à l'imagination de Jeanne que celle du Val d'Amour, inspirée de l'antiquité classique, des malheureuses amours de Héro et Léandre:

«Cinq ou six siècles en ça, a écrit en 354 Hilaire, évêque de Besançon, vivait à Clair-Vent (non loin de Châtelay) un riche homme de Bourgogne, qui joignait la déplaisance à la fierté. Les tourelles de son château se miraient dans le lac de la Loue. Il avait une fille belle à ravir et qui n'était pourtant mie glorieuse. Cette jolie pucelle aimait un gent menestreux de Montbarrey, mais Rainfroy, dur et chiche, ne voulait pas qu'elle épousât le pauvre Philippe, et la vive Alicette fut mise en étroite prison, malgré ses pleurs. Philippe, alors, creusa un chêne à l'aide du feu, et quand la lune était à son décours, il traversait le lac, guidé par un fanal qu'allumait la nourrice d'Alicette. Il baisait les mains de sa mie à travers les barreaux de la tour et revenait content de sa soirée. Mais sa boursette s'épuisa bien vite à payer la nourrice avaricieuse. La maudite goyne souffla une nuit son cierge et le canot mal dirigé dévala tout à fond. Philippe se noya tristement. Peu de jours après, Rainfroy passa lui-même de vie à trépas, et sa fille, libre enfin, jura de retrouver son amant mort ou vif. Elle fit rompre à Parrecey la digue qui retenait les eaux du lac, et on le retrouva en effet à Chissey où il avait chust, déjà tout défiguré. Alicette garda de lui perpétuelle souvenance et bâtit la chapelle d'Ounans, où elle fut inhumée à côté de son doux ami[4].»

[Note 4: DUSILLET, _Yseult de Dôle_; ROUSSET, _Dictionnaire, ut suprà_.]

Cette légende du Val d'Amour ou Val-Loue, un simple terrain d'alluvion, est confirmée par l'historien Gollut[5]:

[Note 5: GOLLUT, _Mémoires de la République séquanaise_.]

«Nos pères disent que au Val-Loue, l'un des plus fertiles quartiers qui soient en Gaule, la Loue estoit arrestée, et qu'elle y faisoit un grand et profond lac; mais que le terrain estant dehument nivellé, lon luy havoit faict carrière, pour la faire couler plus librement jusques au Doubs, où présentement elle se décharge par un cours non plus arresté, mais continué.

«Et de vray, par tout le Val-Loue, lon remarque un rivage fort relevé et fort éminent qui borde et environne en un long circuit toute la vallée, et monstre que autrefois ce lac y estoit composé, courant au milieu cette rapide rivière, laquelle par son cours rapide et par sa gueule ravissante de Louve, se seroit faict ouverture aux endroits abaissés et plus foibles, ou bien lon luy auroit tranché son issue par le travail des homes, pour gaigner ce très-beau Val-Loue, non jamais assez loué pour sa fertilité très-grande.»

Que de fois Jeanne dut entendre ce récit naïf! Que de larmes innocentes elle dut verser au souvenir du doux troubadour et de son amie! «Puisse, répétaient les bonnes femmes de Châtelay en forme de conclusion, la nuit me prendre où sont mes amours!»

Châtelay, ne possédant point d'église, dépendait, dépend encore de la paroisse de Chissey. L'église de ce dernier village, classée avec raison parmi les monuments historiques, est un intéressant échantillon de l'art roman, une des plus belles de la province. Jeanne Lanternier y fit sa première communion vers 1831. Quand elle fut captive «dans la tant vieille tour du Maure que le soleil dore», comme dit la romance de Chateaubriand, elle dut se rappeler avec émotion le porche monumental par où l'on accède dans le vénérable sanctuaire, le Christ-aux-liens du tympan entre ses deux apôtres fidèles, l'escalier mystérieux qui mène à «la chambre des fous», les nefs silencieuses et fraîches comme une tombe, avec la lugubre procession des suppliciés qui grimacent encore aux corniches, suspendue ainsi qu'un avertissement symbolique au-dessus des croyants prosternés. Elle regretta sûrement, ayant réalisé son rêve de devenir une princesse lointaine, ses douces rêveries de paysanne tentée de bonne heure par l'impossible. L'amour tyrannique réveilla en elle la curiosité du bonheur simple.

Hélas! de nuict, elle est mieux que gardée, Et sur le jour de cent yeux regardée, Plus que jadis n'estoit Io d'Argus, Qui eust au chef cent yeulx clers et agus. Si ne fault pas s'ébahyr grandement, Si on la garde ainsi songneusement, Car voulentiers la chose précieuse Est mise à part en garde soucieuse[6].

[Note 6: Clément MAROT.]

Il vaut mieux, en effet, rêver la vie la plus heureuse que la vivre.

Mais la vierge comtoise n'en était encore qu'à la préface idéale de son extraordinaire roman. Elle se laissait aller doucement à la pente de sa nature à la fois songeuse et confiante, montrant seulement un faible pour les belles histoires où se reflétait un passé de légende, pour le symbolisme ardent qui avait enveloppé son enfance et qui la vengeait provisoirement des cruautés du sort.

Dans son nom patronymique se vérifie la théorie risquée de la concordance des noms et des destinées. _Lanternier_, au sens figuré, exprime, en langage populaire, une propension à la paresse rêveuse.

Elle trouva, d'ailleurs, un autre aliment à ses songeries dans la chaumière de son père, homme de belle stature et d'un parfait équilibre physique, descendant évident des robustes émigrants alamans, de ces _amaves_ que Constance Chlore battit et réduisit à l'état de colons. Elle avait appris à lire du _frater_ du village, si j'en crois un document dont a eu connaissance Émile de Girardin[7]. Et quelques livres s'éparpillaient sur la commode du tisserand à côté des almanachs qui formaient alors le fonds de toute bibliothèque rurale: un résumé de l'histoire de la Révolution, Racine--ô Bajazet!--_Clarisse Harlowe_, un choix des poésies de Voltaire, _Gil Blas_.

[Note 7: _La Presse_, 1848.]

En cette jeune âme façonnée par la nature, par la tradition, par l'obscur instinct d'une race errante, par les dures leçons du foyer, par la sentimentalité éparse, une ivresse naquit, très pure, voisine de l'inspiration prophétique.

Quand Jeanne s'esseulait le soir, à l'orée de la forêt mystérieuse, sur les routes désertes du Val d'Amour, l'Irréel semblait frémir et murmurer derrière chaque buisson; de tous les coins de la plaine légendaire, une ombre héroïque ou plaintive se levait à l'appel de son imagination surexcitée. Le plus curieux est qu'elle devint elle-même une légende vivante; elle réalisa, créa ses idées; «elle en fit des êtres; elle leur communiqua, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde[8].»

[Note 8: MICHELET, _Histoire de France_, t. II.]

Comme l'autre Jeanne, la bonne Lorraine, la pastoure franc-comtoise, ayant respiré l'atmosphère du merveilleux, appris à lire dans les vieux fabliaux, suspendu des couronnes aux chênes magiques, vu passer mille fois en imagination le beau chevalier redresseur de torts, entendit confusément des voix dans le maigre jardin de son père; s'étonna moins, plus tard, lorsque, jetée, ainsi qu'un butin de guerre, aux pieds du sultan d'outre-mer, après des aventures sans nombre dont elle sortit avec le même bonheur que la fiancée du roi de Garbes, elle entendit «le propre fils du souverain» lui proposer de partager son trône éventuel.

C'était son rêve d'enfant qui continuait:

Par ces perles dont la chaîne Rehausse, ô ma souveraine, Ton cou blanc comme le lait, Je ferai ce qui te plaît, Si tu veux bien que je prenne Ton collier pour chapelet.

LE RAPT

La Franche-Comté a toujours été féconde en hommes d'action, soldats de fortune mêlés aux bandes aventurières, champions de la croix; médecins gouvernant les rois comme cet étonnant Jacques Coitier, précurseur des modernes théories sur la suggestion; diplomates mettant au service de l'Espagne leur sagacité débrouillarde, leur finesse de vieux procureur et leur vouloir anguleux; volontaires prêts à servir, avec une égale ardeur, la Révolution ou Napoléon. De tout temps on trouva des marchands et des artisans comtois sur les grands chemins d'Europe.

Sous l'aiguillon de la nécessité, les Lanternier sentirent se réveiller en eux l'instinct nomade et l'inquiète ambition de la race. Aussi bien, l'Algérie venait de s'ouvrir à l'influence française; elle apparaissait aux déshérités de la nation, dans le mirage d'une rapide conquête, comme une terre promise, un Eldorado. Le tisserand de Châtelay résolut de s'expatrier, de quitter les horizons connus du Val d'Amour et les champs ingrats où il peinait sans espoir. Il alla s'établir à Dely-Ibrahim, près de Bouffarik. Aussi bien, rien ne le rattachait plus au village. Il n'avait même plus, à la lettre, une pierre où reposer sa tête: sa maison venait d'être dévorée par un incendie.

On ne trouve, cependant, dans les archives du gouvernement d'Alger, nulle trace d'une concession officielle au nom de _Lanternier_. Mais il n'est pas défendu de penser que, dans le désarroi de la conquête, les premiers colons bénéficièrent d'une certaine exemption des formalités usuelles. D'un autre côté, le paysan de Châtelay a pu reprendre à son compte une exploitation existante, un domaine abandonné. Quoi qu'il en soit, cette absence d'un document initial était à signaler.

Quelques années se passèrent. Le nouveau colon n'eut qu'à se féliciter de sa détermination et, contrairement au proverbe, en changeant de climat, il parut avoir lassé la mauvaise fortune. La petite ferme qu'il exploitait prospéra. Sa femme le secondait avec intelligence et dévouement; elle était faite aux rudes travaux des journalières de l'Est, dont la jeunesse n'est qu'un «déjeuner de soleil», le dos déjà courbé, la taille déviée par l'habitude des lourds fardeaux, pareille, à trente-cinq ans, à ces douloureuses silhouettes par lesquelles Millet a synthétisé le fatalisme pesant des esclaves de la terre, la prompte déchéance des paysannes pauvres.

Ses enfants l'aidaient dans sa tâche quotidienne. Jeanne donnait l'exemple de la vaillance; elle soignait les bestiaux, menait les chevaux à l'abreuvoir, rinçait le linge de la communauté pendant la nuit, comme les lavandières des ballades berrichonnes, mais pour une raison moins poétique. Les heures du jour étaient toujours trop brèves pour les multiples soins dont elle prenait sa large part. Ardente aux distractions innocentes, du reste, mais avec une réserve instinctive, qu'elle devait aux sévères leçons de sa vie libre, à la discipline des vierges précoces qui savent se garder elles-mêmes.

«Chaque dimanche, dit M. Ernest Alby, un écrivain marseillais qui a vécu en Algérie vers ce temps et a écrit, à l'intention d'Émile de Girardin, des souvenirs anecdotiques très intéressants sur les captifs français, tombés aux mains d'Abd-el-Kader[9], elle paraissait la première à la danse et se retirait la dernière... Mais jamais, en sortant de ces joyeuses réunions, on ne la voyait s'attarder le long des murs de l'église ou dans les allées entr'ouvertes des maisons, pour deviser d'amourette avec les galants qui la courtisaient. C'était la fille la plus vaillante et la plus aimée du village. La _Virginie_ était la plus jolie fleur du pays et on ne citait pas, à dix lieux à la ronde, une fille capable de la déchausser. Elle avait des cheveux châtains, qui se lissaient en bandeaux sur ses tempes; ses yeux noirs respiraient une vivacité et une espièglerie des plus spirituelles et des plus émoustillantes. Le nez était d'un profil admirable par son élégance et sa pureté, et la bouche s'épanouissait en un sourire des plus gracieux et des plus charmants; et, chose remarquable, la boîte osseuse de la tête affectait la petitesse de la forme que l'on observe dans les meilleures figures de la sculpture grecque. Le cou était un peu engagé dans les épaules par suite des fardeaux que l'enfant avait portés sur les reins; les bras et les mains dessinaient un galbe d'un précieux modèle; la taille offrait ce contour héroïque qui fait pressentir dans la nubilité virginale la fécondité maternelle, et les jambes et les pieds présentaient un type parfait de finesse, de légèreté et d'élégance... Rien de vulgaire dans la personne de la paysanne ne venait trahir son origine plébéienne. Tout, au contraire, dans sa beauté et sa physionomie, révélait une distinction, un charme expressifs...[10].»

[Note 9: _Histoire des prisonniers français depuis la conquête._ Paris, Desessart, 1 vol.; _Presse, Variétés_, 1848.]

[Note 10: _La Presse_, 1848.]

Vers le mois d'avril 1836, le père Lanternier se rendit à Bouffarik, où il était invité à une partie de plaisir; il emmena avec lui sa femme, sa fille aînée et deux Allemandes qui habitaient Dely-Ibrahim. Au retour, «il tomba, dit M. Alby, dans une embuscade que lui avaient tendue des maraudeurs arabes, et il fut vendu à l'émir (Abd-el-Kader), ainsi que les quatre femmes qui l'accompagnaient. Ces cinq prisonniers finirent par rejoindre, sous l'escorte de leurs ravisseurs, l'émir qui bivouaquait aux environs de la Tafna.» Ils rencontrèrent dans le camp M. Meurice, un colon qui avait été enlevé peu de temps avant dans la plaine de Mitidja.

«L'émir venait de perdre contre le maréchal Bugeaud la bataille de la Tafna, et cette déroute l'avait déconsidéré aux yeux de ses partisans, à tel point que les réguliers et les goums refusaient de marcher à l'ennemi et qu'ils se débandaient. La révolte, le pillage et la panique désolaient le camp de l'émir. Son autorité était méconnue et, dans le tumulte d'une fausse alerte nocturne, la tente impériale fut pillée et coupée en deux.

«En présence de ces actes d'insubordination, l'émir comprit que la vie des six prisonniers chrétiens, deux hommes et quatre femmes, n'était plus en sûreté dans son camp. Il donna l'ordre à une troupe de trente nègres, avec lesquels il avait composé une sorte de garde d'élite, de conduire les chrétiens, hommes et femmes, à _Nedroma_, et de les mettre, en son nom, sous la protection du caïd de cette ville. L'émir commanda aux trente nègres de bien traiter les prisonniers et de respecter les femmes.

«En arrivant à Nedroma, les deux hommes furent jetés en prison et les femmes allèrent habiter une maison qui appartenait au caïd.

«Quelque temps après, l'émir rappela M. Meurice auprès de lui. Depuis ce jour, toutes les fois qu'il s'agissait de traiter avec le général français de l'échange des prisonniers, l'émir, _qui avait déjà arrêté, sans doute, la conduite qu'il se proposait de tenir à l'égard des Lanternier_, défendait expressément que le nom du père Lanternier fût prononcé dans ces négociations.»

Et voilà qui explique comment les archives de la Guerre et des Affaires étrangères n'ont gardé nulle trace du rapt qui valut, selon toute vraisemblance, à Jeanne Lanternier le titre de sultane au harem de Sidi-Mohammed. Bugeaud ne sonne mot de l'incident dans ses rapports si lumineux, d'une si instructive précision, dans sa volumineuse correspondance. Il l'ignora simplement, fut dupe du silence calculé d'Abd-el-Kader.

«Nous sommes en droit, écrit-il au prince de Joinville au lendemain d'Isly, d'exiger maintenant qu'Abd-el-Kader soit confiné dans une ville de la côte où nous aurons un consul pour le surveiller; que son armée soit dissoute immédiatement; qu'on nous rende les trois chasseurs Briant, Wolff et Escoffier, qu'Abd-el-Kader retient encore prisonniers...[11].» M. de Nion, notre agent diplomatique, avait échoué complètement dans les négociations qu'il avait entamées à ce sujet, et la réponse qu'il avait reçue était même d'une rare insolence.

[Note 11: Archives de la Guerre, 1844. _Correspondance d'Algérie_.]

Dans la tente du vaincu d'Isly, Sidi-Mohammed, tombée au pouvoir de nos soldats, Bugeaud trouva des lettres très compromettantes qui révélaient l'astucieuse pensée de la cour chérifienne, jusqu'à des autographes du sultan:

«Au nombre des conditions posées par la France, écrivait à son fils, le 1er août 1844, Abd-er-Rhaman, est celle-ci: «Celui qui fuira de chez nous pour se réfugier chez eux, et réciproquement, sera rendu.» Je ne puis accepter cette condition. J'ai ordonné à mon secrétaire, Mohammed-ben-Dris, de dire au consul anglais, qui s'est posé comme intermédiaire entre moi et les Français, que je ne réclamerai pas ceux des nôtres qui iront chez les Français et _vice versa_[12].»

[Note 12: Archives de la Guerre, _ut suprà_.]

L'épée de Bugeaud trancha à Isly le nœud gordien de cette politique entortillée. Mais les captifs français ne furent pas pour cela remis en liberté. Revenant à la charge auprès du prince de Joinville, le maréchal victorieux lui mandait, à la date du 25 août: «Il faut également demander qu'on nous rende les trois chasseurs prisonniers qu'il a encore entre les mains. Ils s'appellent Briant (brigadier), Escoffier (trompette) et Wolff (chasseur).»

Les prisonniers n'attendirent pas l'effet de ce bon vouloir énergique. Grâce à l'ingéniosité d'un officier, ils purent s'évader. Une seule femme resta aux mains des Marocains, la cantinière Morali, qui, étant dans un état de grossesse avancée, refusa de suivre ses compagnons.

L'histoire du trompette Escoffier a été longuement narrée dans la presse du temps et nous y reviendrons. Mais aucune démarche officielle, aucune tentative ne fut faite pour retrouver les traces de Mme Lanternier et de sa fille, que des brigands mercenaires avaient entraînées vers une destinée mystérieuse.

Un seul homme réussit à pénétrer en partie cette horrible énigme. Il s'inquiéta du sort réservé à la petite paysanne franc-comtoise; apprit, non sans étonnement, que sa fuite éperdue dans le désert, évocatrice de la terrible aventure de Mazeppa, l'avait faite plus que reine. Mais au prix de quelles cruelles séparations, de quels durs sacrifices!