Part 3
M. Ernest Alby, au cours de son long séjour en Algérie, avait recueilli des indices certains sur la condition des prisonniers français faits par les réguliers d'Abd-el-Kader ou par des gens du Riff, oubliés des leurs, disparus dans un mystère. Tel ce malheureux Georges Forret, parti de Tanger le 19 janvier 1900, que le bruit public représenta plus tard comme ayant été assassiné par les Beni-Selman. Mais sa mère n'ajouta jamais foi à cette information et l'un des compagnons de mission de M. de Ségonzac, M. Réné de Flotte Roquevaire, n'hésita pas à écrire, dans une note publiée sous les auspices de la Société de géographie commerciale, «qu'un secret espoir lui restait que le vaillant explorateur devait être prisonnier dans une de ces tribus berbères, tombeau discret qui se referme sur vous, comme la mer, sans laisser de trace[13].»
[Note 13: _Bulletin de la Société de géographie commerciale_, année 1901.]
M. Alby chercha et trouva la piste des Lanternier. Il avait été mis en relation avec Émile de Girardin par l'intermédiaire de son frère Louis, directeur d'une importante filature dans le Nord. _La Presse_ donna donc, sous sa signature, le résultat de ses investigations, qui avait déjà paru en brochure; malgré quelques erreurs de détail, comme l'origine prétendue alsacienne de la famille Lanternier, il semble s'appuyer sur de curieux indices, conformes à la légende locale de Châtelay, aux rares renseignements qui nous sont parvenus dans la suite. Girardin a dû posséder, sur cette affaire, des papiers assez explicites. Que sont-ils devenus?
Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que nous en référer au récit vivant et pittoresque tracé par M. Alby, en élaguant les épisodes visiblement fantaisistes dont il l'a corsé.
LA MORT DE M. LANTERNIER
Il semble à peu près certain que Jeanne fut violemment séparée de son père avant de prendre le chemin du Maroc. Mais, auparavant, elle fut exposée à une cruelle aventure. Nous avons dit qu'Abd-el-Kader, vivement pressé par Bugeaud et n'étant qu'à moitié sûr de la docilité de ses partisans, avait résolu d'éloigner de son camp ses prisonniers, notamment les Lanternier, les deux Allemandes enlevées avec eux et M. Meurice, un colon qui avait été surpris par des maraudeurs, le 25 avril 1836, en allant visiter son domaine de la Mitidja.
Les trente nègres qui devaient conduire ces malheureux à Nedroma appartenaient à la garde particulière de l'émir. Ils avaient pour sa personne un culte farouche, mais, en revanche, ils étaient habitués à vivre de pillage, redoutés pour leur férocité bestiale, parce qu'on les savait disposés à escompter largement, en toute rencontre, l'indulgence calculée de leur maître. Ils n'hésitèrent donc pas à passer outre à la consigne qui leur avait été donnée de traiter les hommes avec douceur et les femmes avec respect. En cours de route, dans un lieu désert, ils attachèrent les hommes à un arbre et, sous leurs yeux, assaillirent les prisonnières. Ce fut une scène sauvage dont la réalité n'a été que trop confirmée par le témoignage de M. Meurice et de ses compagnons de captivité.
A Nedroma, le père Lanternier fut jeté en prison avec M. Meurice; il ne devait plus revoir sa femme et sa fille.
Le 31 juillet, M. Meurice est rappelé au camp de l'émir, où ne tardent pas à le rejoindre deux déserteurs français et deux marins sardes capturés en mer. Deux mois après, des pourparlers s'engagent pour l'échange des prisonniers, _les Lanternier compris_, avec le baron Rapatel, lieutenant général, commandant de la place d'Alger. Abd-el-Kader exige qu'on lui rende vingt des siens. Il était alors sous l'impression d'un concours efficace promis par le sultan du Maroc, Abd-el-Rhaman.
Le 28 octobre, M. Meurice voit arriver un Français âgé d'une cinquantaine d'années, «portant une longue barbe, une épaisse moustache fauve qui tombaient incultes et sales sur sa poitrine nue. Il était sanglant, déguenillé. Depuis la sortie de Mascara, la populace arabe s'acharnait sur le chien de chrétien. _Il reconnut le père Lanternier_, voulut lui parler, mais les chaouchs brandirent leurs bâtons et conduisirent le prisonnier dans la tente impériale...»
Malgré le bon vouloir apparent d'Abd-el-Kader, Lanternier est maltraité. Ses gardiens fanatiques lui reprochent sa résistance prolongée à la volonté de Dieu, ses protestations contre l'éloignement des siens. Son dos meurtri par les coups n'est qu'une plaie. Il est d'office ramené à la prison de Mascara, d'où il a été extrait, et refait en sens inverse sa voie douloureuse. Dans la même ville se trouvait le lieutenant de France, enlevé pendant une partie de chasse, qui peut parvenir jusqu'à lui et recueillir ses tristes confidences. Un autre blanc lui montre aussi quelque pitié: c'est le déserteur Jean Mardulin, ancien légionnaire.
Le 12 novembre, M. Meurice succombe. Ses papiers ont été rendus en partie à sa mère, qui habitait à Paris, 16, rue Cadet.
Cependant, Lanternier ignorait le sort de sa femme et de sa fille. Deux heureuses nouvelles lui étaient parvenues: il allait rejoindre ses compatriotes retenus au camp d'Abd-el-Kader et les négociations pour un prochain échange de prisonniers étaient menées avec diligence. Il figurait, en effet, sur la liste des otages libérables avec le lieutenant de France, le colon Pic et son domestique, la cantinière Laurent, les soldats Bourgeois et Devienne du 11e de ligne, Fleury et Lefort du 61e, Léonard de la 7e compagnie de discipline.
Une forte escorte les conduit successivement à El-Borgl, sur les bords de l'Oued-Méria, près de l'Oued-Cheliff, à Milianah. Ils touchent, pensent-ils, au salut. Mais, là, une difficulté de forme se présente, compliquée de la duplicité musulmane. Après de longs délais, on annonce enfin que six prisonniers vont être relaxés et Lanternier est du nombre. Malheureusement, il est dans un état d'extrême faiblesse, la fièvre le mine. On juge qu'il ne saurait supporter le voyage à Alger et à sa place on emmène le domestique du colon Pic.
Cette suprême désillusion lui porte le coup de grâce. Le 9 janvier 1837, il a le chagrin de voir s'en aller vers la liberté, vers la France, ses six compagnons, et il acquiert l'atroce conviction que la mort seule le délivrera.
Le 8 mars 1837, Bourgeois, Devienne, Lefort, Fleury, Léonard sont conduits à Bouffarik. Les Arabes évitent de parler du colon Pic et de Lanternier, comptant sur un marchandage avantageux. Ce n'est qu'en avril que Pic est rendu, et les émissaires de l'émir qui l'amènent au colonel Marey avouent que _Lanternier est mort_.
L'événement a été certifié par les différentes personnes mêlées à ces pénibles pourparlers et par les soldats internés au Maroc, comme le trompette Escoffier, dont il sera question plus loin.
SUR LA ROUTE DE FEZ
Abd-el-Kader tenait à s'assurer à tout prix la protection du sultan marocain. Il avait résolu de lui adresser, suivant l'usage oriental, des cadeaux destinés à symboliser la flatteuse déférence qu'il témoignait en toute occasion à son puissant beau-père. Subitement, il décida que les quatre femmes blanches enlevées par ses réguliers seraient envoyées à Abd-er-Rhaman, avec un lot d'animaux féroces et de gazelles dont s'orneraient, sans doute, les jardins impériaux de Fez ou de Marrakech. Cet homme pensait à tout. Don barbare qui symbolisait bien l'état d'âme des deux alliés.
On fit venir à la hâte de Mascara à Nedroma des cadres recouverts de toiles, espèces de tentes fixes maintenues par une ossature de bois, pour dissimuler à tous les yeux, pendant le voyage, les femmes de Sa Hautesse, désormais sacrées, et des cages pour enfermer les deux lionceaux, les deux panthères, les gazelles et les autruches qui complétaient ce singulier tribut. Il s'y joignit un tapis brodé d'or et de soie, un burnous de drap bleu et un de drap rouge, des tapis de bazar, quatre chevaux, quatre mules et quatre caisses de numéraire.
Quand tout fut prêt, les chaouchs de l'émir présentèrent au caïd de Nedroma, qui gardait les prisonnières et en avait la responsabilité, un ordre écrit de leur livrer les chrétiennes. Elles furent enveloppées de haïks épais, hissées dans les cadres, et la caravane se mit en marche vers Tefza.
Au début, les captives, laissées dans une ignorance complète des intentions de l'émir, se bercèrent de l'espoir qu'elles allaient être bientôt délivrées sur une démarche pressante des autorités françaises. Les égards nouveaux dont on les entourait contribuaient à les entretenir dans cette illusion. Le respect chevaleresque de la femme d'autrui, surtout de la femme d'un prince, est traditionnel en pays d'Islam. La Roque, chargé par Louis XIV d'une mission auprès du grand émir, chef des Bédouins, ou arabes scénites, disait, dans sa relation, en parlant des femmes des cheiks: «Elles font quelquefois de petits voïages d'une ou deux lieues pour visiter les autres princesses. Aucun homme ne les accompagne, et c'est assés, pour toute garde, de sçavoir que ce sont des femmes pour n'en approcher en aucune façon[14].»
[Note 14: _Revue de l'Islam_, 1897, p. 31. Article de M. Henri Carnoy.]
Voilà donc nos héroïnes chevauchant à dos de mulets, dans une sorte de prison mobile, séparées du monde entier, allant à l'inconnu, n'entendant que les cris des conducteurs, les hurlements des fauves tout proches, excités par les saccades de la marche. Ce ne fut qu'en arrivant à Ouchda qu'elles furent fixées sur leur sort. Les chaous de l'émir les menèrent dans la maison du caïd, et, là, on leur apprit sans ménagement qu'elles étaient devenues de fait la propriété de Muley-Abd-er-Rhaman et qu'elles n'avaient aucune chance d'être comprises au nombre des prisonniers français que l'émir échangeait chaque jour contre les Arabes déportés à Marseille.
On devine leur désespoir. Elles se savaient dès lors condamnées au harem; ravies sans espoir à leur famille, à leur pays, à leur religion; soumises aux caprices d'un maître, héritier de la piraterie barbaresque sans foi ni loi, qui pouvait, s'il le voulait, les jeter en pâture aux fauves, leurs compagnons de route, pour distraire son ennui souverain. Elles se remémorèrent avec horreur les mille légendes qui couraient parmi les premiers colons algériens sur cette race mystérieuse des Maures, «jetée, dit un diplomate français qui l'a longtemps pratiquée, M. Cotte, aux extrémités du vieux monde et agonisant entre une mer de sable qui la presse, l'océan qu'elle n'a jamais su franchir, l'Espagne qui l'a refoulée dans ses limites[15].»
[Note 15: Narcisse COTTE, _le Maroc contemporain_. Paris, 1 vol.]
A quelles fantaisies sauvages ne se portaient pas les descendants du Prophète, les sultans du Maghreb-el-Agka, entre leur troupeau de concubines et leur escorte de bourreaux! Tel ce Mouley-Ismaël, qui avait muré vifs des chrétiens dans les fondations de Mesquinez. N'allait-on pas, pour amuser le maître, livrer les captives sous ses yeux aux féroces Aïssaouas, dont les étranges exercices se propageaient sur la frontière indécise de l'Algérie; qui, dans leur frénésie, dévoraient vivants des ânes, des moutons, des scorpions, jusqu'à des enfants? Ou bien, après avoir servi de jouet à ces «soldats à tête de vautour» dont elles entrevoyaient de hideux échantillons autour d'elles, aux haltes, les laisserait-on tomber dans un de ces silos profonds, oubliettes africaines qui ne s'ouvrent qu'une fois l'an? Seraient-elles le prix de quelque brigandage heureux, le salaire dédaigneusement accordé par le seigneur à l'un de ses braves, qui tirerait une balle au-dessus de leurs têtes en signe de prise de possession?
Jeanne Lanternier et sa mère avaient pour compagnes, nous l'avons dit, deux épaisses Allemandes, à peu près du même âge qu'elles. Leurs noms de baptême ont seuls surnagé dans le souvenir confus de cet épisode des guerres africaines qui fait penser à un chapitre de l'épopée indienne de Fenimore Cooper. Elles s'appelaient _Thérèse_ et _Joséphine_.
A Ouchda, le caïd, sur le vu des ordres qui lui furent remis, fournit une escorte de vingt cavaliers marocains et, «sans prendre un moment de repos, la caravane poursuivit sa route, s'engagea dans la région du Riff. Elle marchait depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, campait dans les tribus qu'elle rencontrait. D'ailleurs, les soldats avaient mandat de traiter avec douceur les captives et de ne rien négliger dans l'intérêt de leur santé et de leur conservation.»
La petite troupe finit par découvrir, après un monotone voyage sur cette vieille route que le Maroc doit aux Portugais, la montagne que couronne la ville de Taza. Ainsi, par un caprice du sort, une des premières étapes de Jeanne, dans sa marche à l'étoile, était un lieu prédestiné. Huit ans plus tard, son mari, Sidi-Mohammed, fuyant le champ de bataille d'Isly, gagnait, au galop de son cheval blanc, cette même ville de Taza qui surgit encore aujourd'hui, pareille à elle-même, comme un château de féerie, avec son cadre de jardins embaumés, ses murs crénelés, ses fortifications gothiques, ses tours rondes et le dôme étincelant qui la désigne de loin au voyageur. Il revenait là, vaincu, les yeux pleins de l'inattendue vision des «diables au pantalon rouge qui avaient juré sa perte», et, peut-être, la paysanne jurassienne, la fille du colon algérien, qui l'attendait, berça-t-elle de ses caresses apaisantes son infinie détresse.
Plus tard encore, le Roghi devait tenir sur ce coteau prédestiné sa cour guerrière, régner effectivement sur les Berbères, ces anciens chrétiens, dit-on, mal convertis à l'islam et qui, par un obscur effet d'atavisme, supportent si mal la domination nominale du chef de la religion imposée à leurs ancêtres.
L'escorte franchit un pont, atteignit la porte, sous laquelle était posté le bureau de la douane, se présenta au _fondak_ (hôtellerie gratuite).
Mais le caïd ne voulut pas y recevoir les prisonnières, sous le prétexte qu'elles étaient des filles de _Nâcrenis_ (Nazaréens). Il personnifiait bien l'islamisme farouche du vieux Maroc, plus fermé alors que la Chine aux barbares occidentaux, et pensait, sans doute, que les femmes et les chiens ne méritaient pas d'entrer dans les mosquées. Un explorateur raconte qu'un horloger, chargé de réparer l'horloge de la mosquée de Tanger, suscita un incident burlesque. Il refusait de se soumettre à l'obligation de quitter ses souliers au seuil. Un vénérable iman tourna la difficulté en disant qu'on pouvait laisser le mécréant pénétrer dans la maison d'Allah, puisqu'un âne y entrait bien avec ses sabots. Mais on lava, on blanchit à la chaux jusqu'à la place où avait passé l'ombre du roumi[16].
[Note 16: Narcisse COTTE.]
Le gouverneur de la ville, consulté, prit sur lui d'hospitaliser les femmes du sultan dans sa propre demeure. Au matin, elles repartirent, s'enfoncèrent au cœur du Bled-el-Siba, du «pays des fusils», dont l'aspect, la constitution, les mœurs, un demi-siècle après cette romanesque aventure, ont si peu varié que l'on peut transcrire ici, comme une vérité constante, les impressions de l'explorateur suisse Léonhardt, publiées en 1897. Il estimait, à cette date, que le Riff était en mesure de mettre en ligne 250,000 fusils. Une guerre d'embuscades serait là meurtrière, pleine de surprises, en raison des ravins, des montagnes, des accidents du sol qui offrent aux sauvages habitants, vrais mohicans africains, de sûrs abris, d'inexpugnables retraites. Ils envoyaient chaque année à Marrakech ou à Fez des cadeaux que le sultan consentait à décorer du nom d'impôts, mais ils se sont toujours considérés comme indépendants au point de vue politique, liés seulement par la tradition religieuse au descendant hypothétique de Fatime.
Le pays est le refuge naturel des rôdeurs, des exilés, des outlaws; une terre d'asile, un maquis, où campent les flibustiers musulmans, dont le principal métier est la razzia[17].
[Note 17: Voir dans les _Nouvelles de Bâle_, année 1897, l'_Étude sur le Maroc_, par LÉONHARDT.]
LA GITANE
Au cours d'une de ses monotones étapes à travers le Bled-el-Siba, un peu avant de toucher à Taza, dans le bourg de Takinn, peuplé d'israélites presque autochtones qui se vantent de n'avoir pas participé à la mort du Christ, siège d'un marché d'esclaves qui fut longtemps florissant, Jeanne Lanternier fut distraite de ses angoisses par un incident qui contribua peut-être à fixer ses rêves flottants, à préciser dans son imagination les conséquences de l'inexorable avis donné par ses ravisseurs: «Tu es envoyée au sultan par l'émir en signe d'amitié. Tout arrive, si Dieu le veut. Tu deviendras _chérifa_!»
Chérifa? épouse légitime d'Abd-er-Rhaman, impératrice!
L'instinctive coquetterie de la femme lui suggéra peut-être, à ce moment, une ambition folle. Puisqu'elle devait renoncer à revoir l'Algérie et la France, elle avait tout à gagner à mériter les bonnes grâces du maître mystérieux, dont l'ombre blanche, ombragée du parasol rouge, n'apparaît qu'une fois l'an au peuple, dont le cheval foule les croyants prosternés, formant un tapis vivant. A quoi n'a-t-elle pas le droit d'aspirer dans un pays où règne la beauté?
La caravane venait de pénétrer dans une région fertile, arrosée par l'Oued-Malanya et l'Oued-Za. L'aga avait recueilli les captives dans son «kaïman». Takinn s'était révélé aux envoyés d'Abd-el-Kader à «l'heure rose». Les acheteurs se faisaient rares, au «marché des gazelles», autour des pauvres filles offertes à leurs caprices, des négresses du Soudan pour la plupart, coiffées de madras éclatants avec de larges anneaux de cuivre aux oreilles; des mulâtresses vêtues d'une sorte de fourreau de percale blanche rayée de rouge. La nuit s'avançait lentement, le crépuscule prolongeait indéfiniment son illusion divine.
Plantureuse avait été l'hospitalité de l'aga. Il avait fait distribuer à l'escorte deux moutons et vingt poulets. Les hommes se mirent en devoir de confectionner le couscous à la marocaine avec des œufs durs, des amandes, des oignons, des citrons. Par une délicate attention, les esclaves avaient aspergé les étrangères d'eau de rose et le café maure avait été servi dans des tasses à filigrane d'argent.
Une troupe de gitanes se présenta, de ceux qui travaillent aux irrigations et à la culture de l'alfa. Une femme était avec eux, _Régina_, populaire dans les tribus pour ses facultés divinatrices. Désireux de procurer un innocent plaisir à ses prisonnières, l'aga donna l'ordre que la sorcière nomade fût introduite auprès d'elles.
Alors aurait eu lieu une réédition de la scène légendaire où la créole Joséphine Tascher de la Pagerie apprit, d'une prophétesse de rencontre, le sort brillant qui l'attendait en France.
Jeanne, résignée, s'efforçait de gagner la confiance de ses gardiens à force de douceur et de docilité, et elle y réussissait. Peu à peu la surveillance s'était relâchée autour d'elle. Elle s'employait, avec ses compagnes, à des travaux de couture, elle apprenait même quelques mots d'arabe. Aussi tous souhaitaient sincèrement qu'elle fût promue à un rang digne d'elle.
En apprenant l'arrivée de la bohémienne, elle battit des mains, séduite par le secret mirage qui hantait ses rêves indistincts, agitée par cette peur de l'inconnu qui crée les dieux, suivant le mot du poète latin. La gitane, avertie probablement des circonstances du rapt par les hommes de l'escorte, devina l'ambition qui s'éveillait dans ce cœur adolescent et elle prédit naturellement ce qu'espérait sa cliente.
Avec une solennité burlesque, elle déposa gravement à terre une cage où se trouvait un coq noir, étala des cartes mystérieuses qui portaient les lettres de l'alphabet, jeta quelques poignées de maïs sur le sable en murmurant une invocation.
Le coq, lâché, se mit à picorer en grattant le sol, et les grains, projetés sur les cartes, désignèrent un assemblage de lettres qui formaient ces deux mots cabalistiques:
REINE APPROCHE
Tragique autant qu'une sorcière de Macbeth, Régina s'inclina aussitôt devant Jeanne Lanternier et laissa tomber son arrêt:
«Tu seras chérifa, impératrice bientôt, car tu as mérité l'amour d'un grand. Le fruit de ton ventre sera béni jusqu'à la troisième génération.»
N'est-ce pas ici encore un des nombreux incidents que l'imagination de M. Ernest Alby a brodés sur la trame un peu uniforme de la vie de son héroïne?
Il est, toutefois, vraisemblable que la gitane, avertie de la destination du voyage de Jeanne, en ait tiré un horoscope flatteur!
A LA COUR D'ABD-ER-RHAMAN
Il n'avait rien des grâces que lui prêtait l'imagination de Jeanne Lanternier, le vieil époux auquel elle était destinée par droit de conquête. Abd-er-Rhaman était simple préposé à la douane de Mogador, lorsqu'il fut appelé à succéder aux saints de sa religion, aux chérifs alaouites du Tafilalet qui continuaient sur le trône du Maroc la lignée du Prophète. «Craintif, soupçonneux, cauteleux, dit M. Narcisse Cotte, il conserva au pouvoir toutes les habitudes d'un employé du fisc.»
Ce singulier souverain avait, à la date de l'enlèvement de Jeanne, près de soixante ans. Il résidait d'ordinaire au fond de son empire, à Marrakech; mais il s'était porté, avec son fils préféré Sidi-Mohammed, à Fez, pour surveiller l'agitation que provoquaient sur la frontière algérienne les mouvements d'Abd-el-Kader. Il y avait, dans ces circonstances critiques, un intérêt politique de premier ordre à ne pas négliger la seconde capitale de l'empire célèbre par ses cent mosquées, dont la plus belle, celle de Moulaï-Edris, reconnue comme un lieu de refuge inviolable, rappelait le nom et la légende vénérée du fondateur de la ville, du chef d'une des trois grandes familles religieuses du Maroc.
Vous pouvez sans effort imaginer le décor où se produisit, comme un coup de théâtre, l'entrée de la princesse escortée de ses cavaliers, de ses chaouchs, portée, avec ses compagnes, dans un de ces palanquins revêtus de pourpre et d'étoffes éclatantes, défendue contre le sort par quelque pieux fétiche qu'un hadji fidèle avait rapporté de la Mecque. Les descriptions des reporters les plus vingtième siècle s'accordent à miracle avec les tableaux de la vie marocaine et du palais impérial que nous avons lus dans la copieuse bibliographie sur la «Chine africaine». C'est bien, encore aujourd'hui, le même cadre, d'une blancheur de rêve sous un ciel de cobalt. Et il semble que cette pérennité de la couleur locale dissimule un symbole: «Le blanc, a dit M. de Montlosier, est la couleur de la matière aspirant à la vie.»
Le palais, au portail duquel s'arrêta la caravane qui amenait les présents d'Abd-el-Kader à son beau-père, a peu varié d'Abd-er-Rhaman à Abd-el-Aziz. Il a toujours son aspect déconcertant de Palais-Royal oriental. Comme de nos jours, le sultan apparut dans le préau des audiences, sortant de la porte réservée au galop de son cheval blanc, silencieux et spectral en son burnous qui se drapait en suaire, le pied nu à l'étrier d'or dans la babouche jaune. Sur sa tête dut se balancer, aux mains d'un esclave, le parasol rouge. A ses côtés cliquetaient son sabre et la boîte sacrée qui enfermait le _bokhari_, le commentaire du Coran.
Abd-er-Rhaman aimait à exagérer les signes extérieurs de son pouvoir mystique. Nul doute qu'à son entrée de parade, son œil noir, relevé de kohl, ne se promena avec complaisance sur les arrivants prosternés au seul bruit du pas de son cheval, pareils aux figurants bien dressés d'une pièce à spectacle, et que l'ennui pesant de son autorité solitaire lui parut s'aiguiser d'une pointe de férocité satisfaite. Si sa gravité rituelle ne le lui eût interdit, il se fût volontiers égayé à la façon sinistre de Caligula qui riait à ses pensées meurtrières au cours d'un festin: «Je songe, mes amis, que d'un signe de tête je puis vous faire égorger.»
Cependant, Abd-er-Rhaman témoigna, paraît-il, quelque satisfaction au sujet du tribut de l'émir. Il daigna descendre de cheval, examina d'abord les animaux, les tapis, les étoffes, fit lever le voile des quatre blanches. Il était accompagné de sa cour, de ses dignitaires et de son fils Sidi-Mohammed.
Dès ce moment, ce dernier aurait été vivement impressionné par l'attitude suppliante de Jeanne Lanternier, par sa grâce adolescente et les promesses de sa beauté à peine éclose. Il était peu estimé dans le Maghzen. On le disait fils d'une négresse, simple esclave amenée du Soudan et achetée deux cents francs au marché de Marrakech. En général, les jeunes Marocains des hautes classes préfèrent à tout autre parti mettre dans leur harem des négresses qui ne leur imposent aucune obligation et laissent leur avenir libre de charges. Les alliances avec les familles considérables coûtent cher et la répudiation, dans ce cas, ne peut être obtenue qu'en échange d'une forte indemnité.