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Part 5

Donc, Sidi-Mohammed allait au combat comme à une fête, avec une ostentation ridicule et une pompe barbare. Il avait emmené de Maroc ses sloughis, fidèlement attachés à ses pas; ses musiciens, ses sorciers; même, dit-on, ses femmes. Jeanne Lanternier dut le suivre dans sa folle chevauchée, au moins jusqu'à Fez et peut-être plus loin. N'était-elle pas légitimée, sa favorite? N'éprouvait-il pas, en son cœur férocement ingénu, un peu de ce sentiment chevaleresque qui double la valeur du guerrier combattant sous les yeux de sa belle? Ne tenait-il pas aussi, par un raffinement instinctif de jalousie, à justifier son choix, à montrer à la Française la supériorité du fils du Prophète sur les giaours ses ex-compatriotes?

Enfin, il est admissible qu'avec son caractère soupçonneux et cruel, qui faisait, dès cette date, présager aux courtisans un régime de rigueur et d'intimidation, il craignit de laisser derrière lui sa favorite exposée aux rivalités et aux rancunes du harem. Un mauvais café est si vite administré!

C'était, d'ailleurs, assez l'habitude des sultans de se séparer peu de leurs épouses. Hugues le Roux a fort spirituellement conté l'histoire de Mouley-Hassan, le fils et le successeur de Sidi-Mohammed. Il s'était rendu à Tanger pour assurer le recouvrement des impôts et il s'était fait accompagner de la sultane aimée, qui accoucha dans cette ville. L'orthodoxie du chef des croyants s'alarma de cette coïncidence; il crut devoir renvoyer à Fez la femme et l'héritier qu'elle lui avait donné à l'improviste. Mais, à deux journées de Tanger, la caravane fut assaillie et pillée par un parti de maraudeurs; la sultane et l'enfant périrent dans la bagarre[24].

[Note 24: Hugues LE ROUX, _Journal_.]

Toutefois, aucun document n'affirme la présence de la «sultane française» sur le champ de bataille d'Isly, et les archives de la guerre semblent témoigner qu'aucune des femmes de Sidi-Mohammed n'assista à sa défaite, contrairement à une légende trop aisément acceptée par quelques voyageurs et historiens.

D'après eux,--M. Narcisse Cotte, par exemple, déjà cité,--le fils du sultan avait avec lui ses femmes dans la tente immense où il reposa le 14 août 1844 et qui figure aujourd'hui aux Invalides, apportée à Paris, avec le butin de la bataille, par le colonel Eynard, aide de camp de Bugeaud. Établie en forme de cirque, elle contenait plus de cent personnes. Trois cent vingt mètres de toile avaient servi à la confectionner et elle était soutenue par trois cent trente pieux. Bugeaud y dîna à Alger, dans un banquet offert par les colons sur l'esplanade Bab-el-Oued.

Il est infiniment probable que Sidi-Mohammed ne voulut pas hasarder dans la mêlée ses compagnes préférées; qu'il les laissa à quelque distance, se réservant de leur amener ses ennemis enchaînés. Et voilà qui expliquerait en partie sa fuite précipitée et honteuse.

Consulté par moi sur cet épisode de la conquête algérienne, le ministère de la guerre, que dirigeait alors le général de Galliffet, m'a répondu par la lettre suivante, des plus explicites:

MINISTÈRE DE LA GUERRE

ÉTAT-MAJOR DE L'ARMÉE

SECTION HISTORIQUE

Paris, le 24 mars 1900.

Monsieur,

Par une lettre du 16 mars courant, vous m'avez demandé si les archives du ministère de la guerre possédaient quelques renseignements au sujet d'une femme française, nommée _Virginie_ ou _Jeanne Lanternier_, qui aurait été trouvée, après la bataille d'Isly, parmi les femmes de Sidi-Mohammed.

J'ai l'honneur de vous faire connaître que les rapports sur la bataille d'Isly mentionnent bien la prise de tentes, de canons et de drapeaux, mais il n'y est nullement question de femmes du chef _arabe_ (_sic_).

Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Pour le ministre et par son ordre:

Le sous-chef d'état-major général de l'armée,

(_Signature illisible._)

Elle fut plutôt piteuse, l'attitude du prince rodomont, du mari de Jeanne Lanternier, à Isly. Avec les soixante mille hommes dont il disposait, il ne put résister au choc des huit mille soldats de Bugeaud, supérieurement massés et conduits, il est vrai. Lorsqu'il vit venir à lui les colonnes françaises, pour l'assaut suprême, il fut pris d'une terreur superstitieuse, demeura sourd aux supplications des chefs qui parlaient de sauver au moins l'honneur, voulut tirer aux champs à tout prix. «Non, aurait-il crié, c'est à moi seul que les _Nessâra_ (Nazaréens) en veulent!»

Il eût donné alors, comme Richard III, son royaume en expectative pour un cheval. Il s'enfuit devant la fatalité, visible à ses yeux hallucinés, galopa tout d'une traite jusqu'à Za, suivi seulement de quelques cavaliers[25], laissant aux mains de nos soldats son camp, onze pièces de canon, seize drapeaux, douze cents tentes, y compris la sienne, tout son bagage personnel et un butin immense.

[Note 25: Lettre de Bugeaud à Soult, 19 août 1844. (Archives de la Guerre.)]

Sa garde prétorienne, sa garde noire, qui devint plus tard le principal instrument de sa tyrannie ombrageuse et mesquine, essaya de soutenir un semblant de lutte. Trop tard.

«En arrivant à Za, dit Bugeaud[26], il trouva des lettres extrêmement pressées, dont on n'a pas su publiquement le contenu, mais qui, très probablement, lui annonçaient le bombardement de Tanger; elles étaient envoyées par l'Empereur. De Za, Sidi-Mohammed gagna Taza en faisant une halte très courte à Rabat-Clemessoûn...»

[Note 26: _Idem_, 23 août 1844.]

Les tribus se montrèrent impitoyables pour les vaincus d'Isly. Elles harcelèrent l'armée débandée, dépouillèrent les traînards, laissèrent sans secours les blessés. La plupart arrivèrent nus, privés de leurs armes, de leurs chevaux, de leurs meilleurs habits. «Jamais, écrivait encore Bugeaud au prince de Joinville, on ne vit plus grande preuve de barbarie[27].»

[Note 27: Archives de la Guerre. Lettre du 25 août 1844.]

Pendant ce temps, Sidi-Mohammed sauvait sa tête sacrée.

Et là-bas, sans qu'il fût besoin de l'éperon, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, Il volait...

Quelques prisonniers français, englobés dans le sauve-qui-peut de la déroute marocaine, furent victimes de la férocité des pillards des tribus. Un chasseur, nommé Wolff, dont le nom a figuré dans les rapports de Bugeaud, on l'a vu plus haut, emmené vers Taza avec ses compagnons, tomba malade, ne put se traîner jusqu'au but, fut abandonné. Des bergers se saisirent de lui, le torturèrent affreusement et le brûlèrent vif.

Il était à craindre que Sidi-Mohammed, rendu furieux par l'humiliation qu'il avait subie, par les reproches muets de son entourage, ne fît payer cher à son épouse française les déboires qui l'accablaient. Il n'en fut rien. «Le prince, a écrit M. Ernest Alby en 1847, revint à Fez. Il s'attendait à être condamné à mort. Son père lui fit grâce de la vie. Il alla rejoindre sa femme à Maroc. (_Entre parenthèse, M. Alby avait assuré précédemment qu'elle se trouvait à Fez!_) ELLE LE CONSOLA DE SA DISGRACE ET ELLE COMBLA SES VŒUX EN DONNANT LE JOUR À UN FILS. ELLE ACCOUCHA PENDANT LE SÉJOUR D'ESCOFFIER[28] AU MAROC. Depuis cette époque, Mlle Lanternier et sa mère continuent de mener la vie la plus douce et la plus fortunée, et c'est ainsi que deux paysannes françaises, deux esclaves de l'émir, sont entrées dans la famille de l'empereur Muley-Abd-er-Rhaman et que l'une d'elles finira quelque jour par s'asseoir sur le trône du Maroc.»

[Note 28: Le trompette Escoffier, prisonnier français au Maroc. (Voir le chapitre suivant.)]

Ce fils, né de sang français dans une si tragique circonstance, ne serait-il pas le père d'Abd-el-Aziz? Jeanne Lanternier semble avoir été la première épouse chérifienne de Sidi-Mohammed; car ce prince était fort jeune en 1836, l'année du rapt, et il ne l'épousa qu'en 1837. D'après une pièce imprimée sans nom d'auteur, avec ce seul titre: _Histoire d'un captif racheté au Maroc_[29], rare et curieuse s'il en fut, «la première demoiselle que le prince épouse est grande sultane et conséquemment maîtresse absolue de la maison... A la naissance d'un prince, toutes les dames du sérail en célèbrent la fête.»

[Note 29: Bibliothèque nationale, impr. O3 j-5.]

A la vérité, l'auteur anonyme déclare plus loin que les enfants des épouses légitimées jouissent de privilèges inégaux, réglés par la coutume et par l'arbitraire. L'ordre de succession des sultans en fait foi. «Les enfants, dit-il, de ces différentes reines ont droit à la couronne, à l'exclusion, toutefois, de ceux qui ont pour mère une sultane issue du sang chrétien.»

Mais cette loi a pu être tournée. Jeanne Lanternier avait embrassé l'islamisme, on l'a vu, et sa mère également. Donc, elle remplissait les conditions essentielles pour donner au Sultan un héritier du trône. Et la longue faveur dont elle disposa autorise l'hypothèse qu'elle ne négligea rien pour assurer à son fils le bénéfice de sa naissance.

La légende vient étayer les déductions que nous avons mises en avant. Elle est formelle. En citant le récit de M. Ernest Alby, qui parut, du reste, dans _la Presse_ de Girardin en 1848, après avoir été détaché d'un travail plus étendu, publié l'année précédente, un journal de l'arrondissement natal de Jeanne Lanternier constate le fait sans ambages:

«Virginie (?) Lanternier, épouse _actuelle (en 1848)_ du fils de l'empereur du Maroc, est appelée, sans nul doute, à partager un jour le trône d'Abd-er-Rhaman. Les habitants de Châtelay ont conservé le souvenir de Virginie, _future impératrice du Maroc_[30].»

[Note 30: Cf. _Annuaire du Jura_, année 1852, et le journal _l'Album dôlois_, 1848.]

LE TROMPETTE ESCOFFIER

Une question se pose ici, urgente, décisive.

Que vaut le récit, inexact et artificiel sur tant de points, de M. Ernest Alby, qui fait de Jeanne Lanternier, s'il est admissible, l'aïeule d'Abd-el-Aziz? Certes, M. Ernest Alby s'est révélé, en cette occasion, un littérateur à l'imagination très éveillée. Il est né à Marseille et il l'a bien fait voir. Il a oublié parfois ses propres indications; il a affublé son héroïne d'un état civil douteux, que dément nettement le registre de la commune de Châtelay. Il a corsé son histoire d'incidents fabuleux, absolument inutiles, comme l'aventure de la gitane et celle de la fosse aux lions d'où Jeanne se serait tirée avec autant de bonheur que le prophète de la Bible. Ces bons animaux lui léchaient les pieds!!!

Il est probable aussi que les dialogues, touchants ou dramatiques, dont il a émaillé son exposé, ont été inventés de toutes pièces, et c'est pourquoi je les ai négligés à dessein comme de vains développements. La vraisemblance, les véritables mœurs du pays, la géographie même ont été trop souvent méconnus dans ce roman, où l'on voit des personnages s'exprimer dans le style du Châtelet, franchir les distances et esquiver les difficultés avec autant d'aisance que la princesse de Bengale des contes, emportée par le cheval enchanté de l'Indien.

Oui, n'est-ce qu'un roman? Voilà le grand mot lâché!

M. Alby s'est défendu par avance contre cette accusation. Le principal témoin qu'il invoque est le trompette Escoffier, «qui demeura prisonnier dix-huit mois chez les Arabes et les Marocains. Quelque temps après la bataille d'Isly, l'émir l'envoya à l'empereur Muley-Abd-er-Rhaman. Son voyage dans le Maroc commence à Ouchda et se termine à Tanger, en remontant par Taza et par Fez... Ainsi les lecteurs ont déjà pu comprendre que _c'était en partie par Escoffier_ que nous avions été mis à même de compléter l'histoire des femmes Lanternier et des deux Allemandes.»

C'est à l'affaire de Sidi-Yussef, en 1843, qu'Escoffier a été fait prisonnier. Il y a, là-dessus, un rapport probant de Lamoricière à Bugeaud, daté du 22 septembre.

La veille, au plus fort de ce rapide engagement, le capitaine-adjudant-major Cotte, s'étant laissé emporter au milieu des ennemis, eut son cheval tué et, blessé, ne put battre en retraite. Il courait le risque d'être sabré ou capturé. Alors le trompette Escoffier sauta à terre, donna son cheval à l'officier, qui put ainsi rallier l'escadron de chasseurs.

Mais Escoffier fut entouré; il ramassa un fusil, brûla vingt et une cartouches, tomba, la jambe traversée. Les soldats d'Abd-el-Kader le recueillirent et l'emmenèrent, avec ses camarades, Wolff, qui devait mourir misérablement après Isly, Briant, Chapuis, Gressart.

Remis aux autorités marocaines, il vit de loin la bataille d'Isly, assista, à l'Oued-Malouya, au supplice de son compagnon Wolff, fut dirigé sur Fez. Dans cette ville, il rencontra deux déserteurs français, Dumoulin, qui avait pris à l'abjuration le nom d'Abdallah, et Joseph Grémillet, qui avait pris celui de Mustapha. Par eux, il apprit les extraordinaires aventures des femmes Lanternier. Un haut fonctionnaire marocain, le pacha Bousselam, «vint confirmer, de son côté, l'exactitude des faits relatés par les deux renégats au sujet de Mlle Lanternier et de son mariage avec Sidi-Mohammed, commandant en chef de l'armée marocaine à la bataille d'Isly et fils aîné de l'empereur Muley-Abd-er-Rhaman.»

En 1845, Escoffier et son camarade Briant sont rapatriés par les soins du consulat français de Tanger, que gérait alors M. Maubussin. Après un court passage à Alger, l'ex-trompette revient à Besançon, sa ville natale, où il reçoit un accueil enthousiaste. La garde nationale s'émeut, une fête est ordonnée en son honneur, on le couronne de lauriers.

Nous avons de cette manifestation une preuve officielle, la délibération prise le 24 mai 1845 par le conseil municipal de Besançon. En voici le texte:

«Tous les membres ayant été convoqués, présents, M. Brétillot, maire, président.

«Le conseil accueille avec empressement, au nom de la cité, la proposition qui lui est faite par un de ses membres de donner au trompette Escoffier, né à Besançon, un témoignage de gratitude et de haute estime qui rappelle l'acte de sublime dévouement par lequel ce militaire s'est signalé en Afrique, en abandonnant, dans un moment critique, son cheval à son capitaine pour qu'il puisse se soustraire à l'ennemi et rallier l'escadron sous ses ordres.

«En vue de réaliser cette pensée, le conseil vote au trompette Escoffier une médaille d'or de la valeur de trois cents francs et délibère que cette dépense sera inscrite au budget supplémentaire de 1845.»

Louis-Philippe s'émut de l'histoire du héros modeste des guerres africaines, témoigna le désir de le voir. Escoffier se rendit donc aux Tuileries, fut reçu par le roi, qui le nomma, avec Briant, garde surveillant au château.

Tel est le témoin principal qui a inspiré les racontars de M. Ernest Alby. Il faut convenir qu'il est digne de foi et que ses affirmations, si étranges qu'elles paraissent au premier abord, ses souvenirs, si fumeux qu'ils soient dans l'ensemble, si flottants qu'ils soient dans les détails, ont pu avoir une source authentique. Les renégats, qu'il a fréquentés, paraissent avoir été en rapport avec des personnages du service du palais impérial de Marrakech, peut-être avec la négresse Baki, la nourrice de Sidi-Mohammed, qui avait été attachée à la personne de Jeanne Lanternier. Au plus fort des hostilités avec l'armée française, la plupart s'étaient éloignés de Fez et s'étaient enfoncés dans l'intérieur de l'empire.

Ces déserteurs jouissaient, du reste, d'après le voyageur Rey[31], d'une réputation douteuse; on les accablait de démonstrations enthousiastes et de menus cadeaux avant l'abjuration; à peine avaient-ils prononcé la fatale formule qu'ils étaient délaissés sans ressources. Ils tombaient alors dans la misère, menaient l'existence hasardeuse d'aventuriers réduits aux pires expédients. D'aucuns se livrèrent au brigandage. La population musulmane les tenait en suspicion; ils formaient, à Marrakech et à Fez, une petite colonie séparée, qui avait même son cimetière particulier. Et les Français, que leurs affaires ou les malheurs de la guerre amenaient au Maroc, furent victimes souvent des agissements de ces déclassés, qui avaient renié leur ancienne patrie et que leur nouvelle patrie couvrait d'une dédaigneuse protection.

[Note 31: _Souvenirs d'un voyage au Maroc_, par REY. (Bibl. nat., O3 j-18.)]

Parmi eux, dit encore l'auteur de l'_Histoire d'un captif_, il y avait bon nombre d'officiers voleurs, de soldats dégradés, de repris de justice. _Ils vivaient généralement méprisés._

L'historiographe de Jeanne Lanternier, M. Ernest Alby, qui a recueilli les récits dispersés de la captivité des Français au Maroc à l'époque chevaleresque, malgré ses qualités d'invention remarquables, a laissé un honorable souvenir. Il a connu beaucoup de prisonniers; on trouve son nom à la suite de ceux des derniers officiers français, arrachés aux mains d'Abd-el-Kader en 1846, grâce à l'intervention d'un officier espagnol, Demetrio Maria di Benito, gouverneur de Melilla. Il a signé avec eux une adresse de remerciement à cet ami de la France, qui s'était énergiquement entremis dans cette circonstance pour rendre la liberté aux prisonniers des combats de Sidi-Brahim et d'Aïn-Témouchant. M. Alby professait des opinions très avancées, il avait été disciple de Saint-Simon et d'Enfantin. Sur la fin de sa vie, il fut attaché à la Bibliothèque nationale.

AU HAREM

Quelle fut, au juste, l'existence de Jeanne Lanternier, de cette enfant de seize ans, transplantée, par un brutal caprice de la destinée, des champs paternels dans le mystère troublant d'un harem princier constitué à l'ancienne mode, que la Turquie elle-même, d'après des révélations récentes, a adoucie et réformée? Que devint cette _désenchantée_, enfermée, sans espoir de retour, dans le «gynécée patriarcal et sensuel d'un Orient féroce et doux, barbare et décadent[32]»?

[Note 32: Henry BAÜER, _Écho de Paris_.]

Les Sahariennes abondaient dans ce couvent voluptueux, telles que les a décrites Mme Jean Pommerol en son livre révélateur:

«Entre les tasses de thé et les propos indécents, elles se livrent, tantôt à des contorsions peu chastes, tantôt à des rigidités de statue, tandis que les «regardantes» affectent des airs détachés, ou passionnés, ou polis, ou dédaigneux. Elles paraissent vouloir, loin des hommes, étudier ce qui pourra plaire aux sens ou à l'imagination de ces derniers. Un souci voluptueux (parfois à leur insu) les occupe, une instinctive recherche, qui se manifeste aussi dans leur parure et leurs parfums. Plaire! Plaire!... et si peu souvent et pour si peu d'êtres de l'autre sexe[33]!»

[Note 33: Mme Jean POMMEROL, _Une Femme chez les Sahariennes_.]

Dormir, manger, s'éventer, danser, s'habiller, recevoir des femmes amies, visiter les cimetières, telles étaient les distractions du harem à Marrakech. En 1836, l'année précisément où Jeanne Lanternier fut promue à la dignité de chérifa, Abd-er-Rhaman fit visiter, par faveur exceptionnelle, son harem à un officier français, le colonel Delarue; mais il ordonna à ses femmes de se cacher derrière des persiennes, d'où elles pouvaient tout voir sans être vues. «A peine eurent-elles jeté les yeux sur le colonel, qu'elles poussèrent des cris aigus et bruyants, espèce de musique sauvage que font entendre les femmes marocaines pour exprimer leur parfaite satisfaction. Le lendemain, en effet, elles firent demander au colonel quel était le joli oiseau apprivoisé qui se tenait si bien sur sa tête et qui les avait si fort ravies. Elles avaient pris pour un oiseau la plume de coq tricolore qui surmontait son chapeau d'uniforme[34].»

[Note 34: Journal _la Presse_, 13 août 1844.]

Très semblables les unes aux autres, les retraites où les princes marocains enfermaient leur bétail féminin. Une terrasse sur laquelle ouvraient des cellules. Au seuil de chaque cellule, comme dans les ruelles mal famées des villes algériennes, des femmes accroupies, fumant, s'interpellant d'une porte à l'autre. Alentour, un jardin aux vastes allées, bordées de la luxuriante végétation des climats de feu. De loin, le profane ne distingue qu'un grand pavillon surmonté d'une sorte de dôme en bulbe, de couleur éclatante.

Quelle différence entre cette vie claustrale, où les recluses, abruties par l'isolement et l'oisiveté, résignées au caprice du maître, comblaient les heures lentes par des distractions puériles, en jouant avec leurs doigts de pied, ou, plus simplement, «en s'endormant du pesant sommeil des bêtes lasses et repues,» et les libres années, où Jeanne errait dans la forêt de Chaux, où, plus tard, fortifiée par les rudes travaux de la ferme paternelle, elle dansait sans contrainte avec les fils des colons de Dely-Ibrahim au son d'une musique de rencontre!

Et quelles jalousies elle dut exciter, parmi ces Soudaniennes qui se savaient condamnées à un rang subalterne, que l'on conduirait au marché du jeudi, un jour, lorsque, décidément, elles auraient cessé de plaire au maître!

Plus d'une fois, les esclaves noires, même les Circassiennes achetées à grands frais à Constantinople, grincèrent des dents et murmurèrent de rauques imprécations, lorsqu'elles virent Sidi-Mohammed, fidèle au rituel du palais, annoncé par un signal mystérieux des eunuques, passer sans s'arrêter devant leur seuil, «diriger sa marche où étaient ses amours,» s'éloigner ensuite, au son des trompettes, pour aller se purifier du contact féminin, suivant les prescriptions du livre saint[35]!

[Note 35: _Histoire d'un captif racheté au Maroc_, p. 25.]

Dès ce moment, sans doute, Jeanne dut s'entendre appeler d'un surnom symbolisant sa faveur, l'influence persistante qu'elle exerçait sur l'héritier désigné d'Abd-er-Rhaman. Les sultanes d'origine européenne étaient qualifiées par leurs compagnes du titre de reines, suivi du nom de leur pays d'origine. Il y avait ainsi au harem la reine d'Espagne, la reine d'Angleterre; Jeanne devint naturellement la _reine de France_.

Cet état d'âme enfantin des emmurées du sérail, fruit d'une vie futile et animale, ne vous fait-il pas souvenir de la naïveté de ces filles des Chambââs qui, au dire des voyageurs, n'ayant vu que de loin en loin des officiers français, pensaient _que la race française ne comportant qu'un sexe, le fort, le sexe féminin n'existait pas chez nous_[36]?

[Note 36: Voir l'ouvrage cité plus haut de Mme Jean POMMEROL.]

Dans cette étrange société, dit encore un témoin bien renseigné, M. Jules Erckmann, capitaine d'artillerie, chef d'une mission militaire au Maroc, neveu du romancier populaire[37], «les femmes font bande à part; dès qu'elles ne sont plus très jeunes, elles sont abandonnées par leurs maris, qui leur préfèrent de jeunes négresses achetées au marché. Elles ne sortent guère que pour voir leurs parents, aller au hammam, quand il n'y en a pas dans la maison, et visiter les tombeaux le vendredi.

[Note 37: _Le Maroc moderne_, par Jules ERCKMANN, p. 181 et suivantes. Paris, 1885.]

«Elles prient rarement; on ne leur apprend rien, parce qu'on trouve qu'elles ne valent pas la peine d'être instruites de quoi que ce soit. Lorsqu'elles n'ont pas de servantes, elles passent une partie de la journée à moudre le blé et à faire le pain. Elles prennent l'air sur les terrasses, où, d'un commun accord, les hommes s'interdisent de monter, et se livrent quelquefois à une gymnastique fort dangereuse pour aller se rendre visite les unes aux autres.»

Abd-el-Aziz lui-même, bien que condamné, dit-on, par la nature à observer dans son gynécée une neutralité bienveillante, fut souvent victime des caprices des grands enfants qui décoraient son intimité. Il les amusait, au beau temps de son insouciance, en leur montrant la lanterne magique, en leur exhibant des bibelots européens, en prenant d'elles des instantanés, dont quelques-uns ont été reproduits par les journaux.

On raconte qu'une nuit, il envoya les soldats du palais réveiller un négociant anglais pour lui demander de livrer sur l'heure toutes les boîtes de sardines que contenait son magasin. La veille, le sultan avait donné à l'une de ses favorites, une Circassienne, des conserves de Marseille. L'aimable personne avait fait part des petits poissons à ses compagnes, qui jugèrent le mets délicieux et se rebellèrent contre leurs gardiens parce qu'on ne leur en servait pas au dîner. Il y eut un beau vacarme.

En d'autres temps, on eût cousu quelques-unes dans un sac, pour l'exemple. Mais Abd-el-Aziz déteste les scènes et les violences. Sa jeunesse, passée tout entière parmi les femmes, sous la dépendance de la validé sa mère, l'éloignement de toute occupation guerrière, l'ont médiocrement préparé aux actes de décision. Il céda au vœu général et calma d'un mot condescendant la sédition, renouvelée vaguement de Lysistrata, qui menaçait son repos, sinon sa félicité!