Chapter 2 of 10 · 3945 words · ~20 min read

Part 2

--Alors, monsieur, c’est une affaire entendue? un parti pris de ne plus mettre les pieds ici? A cette heure vous avez perdu votre beau-frère, comme déjà, il y a huit jours, vous aviez perdu votre tante, comme vous aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre père à la Trinité, votre mère à Pâques!... sans préjudice, naturellement, de tous les cousins, cousines et autres parents éloignés que vous n’avez cessé de mettre en terre à raison d’un au moins la semaine! Quel massacre! non, mais quel massacre! A-t-on idée d’une famille pareille?... Et je ne parle ici, notez bien, ni de la petite sœur qui se marie deux fois l’an, ni de la grande qui accouche tous les trois mois!--Eh bien, monsieur, en voilà assez; que vous vous moquiez du monde, soit! mais il y a des limites à tout, et si vous supposez que l’Administration vous donne deux mille quatre cents francs pour que vous passiez votre vie à enterrer les uns, à marier les autres ou à tenir sur les fonts baptismaux, vous vous méprenez, j’ose le dire.

Il s’échauffait. Sur un mouvement de Lahrier, il ébranla la table d’un furieux coup de poing:

--Sacredié, monsieur, oui ou non, voulez-vous me permettre de placer un mot?

Là-dessus il repartit, il mit son cœur à nu, ouvrit l’écluse au flot amer de ses rancunes. Il flétrit l’improbité, «l’improbité, parfaitement, je maintiens le mot!» des employés amateurs sacrifiant à leur coupable fainéantise la dignité de leurs fonctions, jusqu’à laisser choir dans la déconsidération publique et dans le mépris sarcastique de la foule l’antique prestige des administrations de l’État! Il s’attendrit à exalter la Direction des Dons et Legs, la grande bonté du Directeur, les traditions quasi familiales de la maison! Une phrase en amenait une autre. Il en vint à envisager le fonctionnement de son propre bureau:

--Vous êtes ici trois employés attachés à l’expédition: vous, M. Soupe et M. Letondu. M. Soupe en est aujourd’hui à sa trente-septième année de service, et il n’y a plus à attendre de lui que les preuves de sa vaine bonne volonté. Quant à M. Letondu, c’est bien simple: il donne depuis quelques semaines des signes indéniables d’aliénation mentale. Alors, quoi? Car voilà pourtant où nous en sommes, et il est inouï de penser que sur trois expéditionnaires, l’un soit fou, le deuxième gâteux et le troisième à l’enterrement. Ça a l’air d’une plaisanterie; nous nageons en pleine opérette!... Et naïvement vous vous êtes fait à l’idée que les choses pouvaient continuer de ce train?

Le doigt secoué dans l’air il conclut:

--Non, monsieur! J’en suis las, moi, des enterrements, et des catastrophes soudaines, et des ruptures d’anévrisme, et des gouttes qui remontent au cœur, et de toute cette turlupinade de laquelle on ne saurait dire si elle est plus grotesque que lugubre ou plus lugubre que grotesque! C’en est assez, c’est assez, vous dis-je, je vous dis que c’en est assez sur ce sujet; passons à d’autres exercices. Désormais c’est de deux choses l’une: la présence ou la démission, choisissez. Si c’est la démission, je l’accepte; je l’accepte au nom du ministre et à mes risques et périls, est-ce clair? Si c’est le contraire, vous voudrez bien me faire le plaisir d’être ici chaque jour sur le coup d’onze heures, à l’exemple de vos camarades, et ce à compter de demain, est-ce clair? J’ajoute que le jour où la fatalité,--cette fatalité odieuse qui vous poursuit, semble se faire un jeu de vous persécuter,--viendra vous frapper de nouveau dans vos affections de famille, je vous ferai flanquer à la porte, est-ce clair?

D’un ton dégagé où perçait une légère pointe de persiflage:

--Parfaitement clair, dit Lahrier.

--A merveille, fit le chef; vous voilà prévenu. Et vous savez, n’ayez pas l’air de vouloir faire le malin, ou ça va...

Il s’interrompit, averti par un «hum» discret, d’une présence insoupçonnée. Lahrier, du même coup, avait tourné la tête, et tous deux ils fouillaient le lointain de la pièce où se dandinait, saluant les murs de droite et de gauche, un petit vieux monsieur au crâne nu, au visage mangé de barbe grise. Peut-être avait-il toqué sans que la timidité de son appel noyé dans le bruit de la discussion fût parvenu aux oreilles intéressées: le fait est qu’il se trouvait là, rivé au sol, avec la contenance gênée de l’homme tombé mal à propos dans une discussion de ménage.

Assez sèchement, vexé, à la vérité, d’avoir été surpris lavant son linge sale:

--Qui êtes-vous, monsieur; et qu’est-ce que vous voulez? demanda de sa place M. de La Hourmerie.

Le petit vieux monsieur répondit:

--Je vous prie de m’excuser, monsieur. Le chef du bureau des Legs, s’il vous plaît?

--C’est moi-même.

Cette révélation détermina chez le visiteur une brusque projection en avant de toute la partie supérieure de son être. Presque il baisa la terre! dans son empressement de courtoisie; et un instant, par le bâillement postérieur de son faux-col, on distingua sa nuque en forme de gouttière, la naissance de son échine baignée de mystérieuse pénombre. Immédiatement il s’était mis en branle. Il semblait qu’il marchât sur une couche de beurre tant ses pieds sonnaient peu au moelleux du tapis.

Il se nomma:

--Je suis le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse.

--Le...

Quelque volonté qu’il eût de se contenir, M. de La Hourmerie changea de couleur. Et tandis que lui venait aux lèvres le mot: «Prenez donc une chaise», la pensée lui venait à l’esprit:

--Sacredié, le legs Quibolle!... Et cette brute de Van der Hogen qui en a égaré le dossier!...

III

Car en ces temps, proches des nôtres, florissait à la Direction des Dons et Legs le sous-chef Van der Hogen: personnage épique, s’il en fut, et dont nous ne saurions, sans risquer de manquer gravement à nos devoirs, ne point crayonner en ces pages la pittoresque silhouette.

Bourré de grec, bourré de latin, bourré d’anglais et d’allemand, ex-élève sorti de l’École des langues orientales, et absolument incapable, avec ça, de mettre sur leurs pieds vingt lignes de français, Théodore Van der Hogen évoquait l’idée d’une insatiable éponge de laquelle rien n’eût rejailli. Tour à tour, il avait parcouru comme sous-chef chacun des huit bureaux de la Direction, sans que jamais on eût pu obtenir de lui autre chose qu’une activité désordonnée et folle, un sens du non-sens et de la mise au pillage qui lui faisait retourner comme un gant et rendre inextricable, du jour au lendemain, un fonctionnement consacré par de longues années de routine. Il s’abattait sur un bureau à la façon d’une nuée de sauterelles, et tout de suite c’était la fin, le carnage, la dévastation: la coulée limpide du ruisselet que la chute d’un pavé brutal a converti en un lit de boue. Le seul fait de sa présence affranchissait tout un petit monde d’employés, superflus de cet instant même, et n’ayant plus qu’à se croiser les bras devant l’effondrement sinistre de ce qui avait été leur service.

A la fin, M. de La Hourmerie, cédant aux supplications de ses collègues, avait consenti à se l’adjoindre, et, comme on abandonne un objet inutile aux pattes meurtrières d’un gamin, il lui avait abandonné la gestion des AFFAIRES CLASSÉES.

Là, au sein même du Dieu Papier, que Van der Hogen était bien!

Libre de nager, de patauger, de s’ébattre, en une pleine mer de documents officiels, de débats jurisprudentiels, de rapports administratifs accumulés les uns sur les autres depuis les premiers âges de la Direction, il passait d’exquises journées à galoper de son cabinet aux archives, où il s’éternisait inexplicablement et d’où il revenait blanc de poussière, pressant sur son plastron, de ses mains de charbonnier, des dossiers que visiblement il avait dû aller chercher à plat ventre sous les arêtes aiguës des toits, embroussaillées de toiles d’araignée. Il avait apporté une échelle double, du haut de laquelle, souriant et âpre, il fouillait les recoins de sa pièce, sondant de coups de poing le plafond et les murs, avec l’espérance que, peut-être, d’autres documents en jailliraient encore!... Sur sa tête à demi vénérable déjà, d’antiques cartons, arrachés violemment à l’étreinte de leurs alvéoles, s’ouvraient, lâchant des avalanches de paperasses qui se répandaient par le vide, pareilles à des vols d’albatros, pour se venir écrouler en monceaux sur le sol; mais il ne s’en effarait pas, ravi plutôt, chez soi au cœur de ce pillage, et gardant du haut de son perchoir une face silencieusement rayonnante. Et quand enfin, autour de lui, c’était le triomphe du chaos, l’orgie auguste du pêle-mêle, l’enchevêtrement définitif et à tout jamais incurable, Van der Hogen prenait sa plume et documentait à son tour, lancé maintenant dans des flots d’encre. Entre deux murailles de dossiers équilibrés à chaque extrémité de sa table et que le passage de voitures agitaient de grelottements inquiétants, il couvrait de sa large écriture d’innombrables feuilles de papier qu’il envoyait par charretées au visa Directorial et qu’on retrouvait aux lieux le lendemain matin: tartines extraordinaires, où se voyaient favorablement accueillies les revendications d’obscurs collatéraux enterrés depuis des années; où des notaires envoyés à Toulon en 1818 pour faux en écritures authentiques étaient signalés au Parquet comme coupables d’infractions à des circulaires abrogées.

Il brochait ces âneries d’une main convaincue, s’interrompant de temps en temps pour brandir à travers l’espace des bâtons enflammés de cire rouge, abattre au hasard du papier des coups de timbre sec formidables, qui sonnaient comme, au creux d’une caisse, les coups de marteau d’un emballeur. Il regrimpait à son échelle, en redescendait aussitôt, s’en retournait ensuite aux archives pour, de là, rappliquer chez le bibliothécaire, une vieille bête que tuaient de chagrin, à petit feu, ses façons de charcuter le _Dalloz_, le recueil des avis du Conseil d’État et la collection de l’_Officiel_. Il bouleversait la Direction de son importance imbécile. Son inlassable activité était celle d’un gros hanneton tombé au fond d’une cuvette. Mystérieux, solennel, profond, il détenait des secrets d’État, et il n’avait pas son semblable pour demander aux gens: «Comment vous portez-vous?» de la même voix dont il leur eût jeté à l’oreille: «Vous ne voudriez pas acheter un joli jeu de cartes transparentes?»

Son fort, pourtant, sa véritable spécialité, c’était s’immiscer sournoisement dans les choses qui ne le regardaient pas: la confiscation à son profit du travail de ses collègues. Ceci pour montrer ses talents, son chic unique à faire jaillir la lumière en démêlant en un clin d’œil des écheveaux d’affaires compliquées sur lesquelles employés et chefs avaient sué sang et eau, des mois. Et le fait est qu’il excellait, comparablement à pas un, dans le bel art des solutions promptes; ainsi qu’il en appert clairement, au surplus, des faits que nous allons conter.

En janvier 189..., un sieur Quibolle (Grégoire-Victor) décédait à Vanne-en-Bresse (Ain), léguant au musée de cette ville une paire de jumelles marines et deux chandeliers Louis XIII. Deux ans plus tard, l’affaire n’avait pas fait un pas. Ballottée de cartons en cartons, elle flottait par les bureaux des Dons et Legs, tiraillée comme à deux chevaux entre les deux avis, radicalement contraires, de l’autorité ministérielle et de l’autorité préfectorale, concluant l’une au rejet du legs, l’autre à son acceptation. Le pis était que deux députés ennemis avaient pris la chose à leur compte et tiraient dessus, chacun dans un sens, avec menace de créer des complications au Cabinet si le litige n’était tranché inversement à l’avis de l’autre; le tout au grand chagrin du conservateur légataire, inondant la Direction de rappels désespérés et hurlant après son bien comme un chien de garde après la lune. Saisi de la question, le Conseil d’État hésitait, discutait le point de savoir lequel, au juste, d’un legs proprement dit ou d’une charge d’hérédité non sujette à l’approbation du gouvernement, constituait la libéralité Quibolle, et le débat en était là, quand Van der Hogen intervint.

Une fois qu’il passait devant la porte ouverte du rédacteur Chavarax, il aperçut le bureau vide, et, sur la table, un dossier gigantesque, de la hauteur d’une cage à serins.

Le legs Quibolle!...

Sauter dessus, s’en emparer comme d’une proie et l’emporter en son repaire, fut pour lui l’affaire d’un instant. Accomplie à l’insu de tous, l’opération réussit à merveille, et une heure après,--pas deux; une!--la question était tranchée. Entre les mains secouées de zèle du terrible Van der Hogen, une à une les pièces du dossier s’en étaient allées Dieu sait où, voir si le printemps s’avançait; celles-ci lâchées sur la province à fin de compléments d’instruction, celles-là emmêlées par erreur à des pièces d’autres dossiers. D’où un micmac de paperasses à défier un cochon d’y retrouver ses petits et l’immobilisation définitive d’une affaire devenue insoluble.

* * * * *

M. de La Hourmerie, pris au dépourvu, n’en fut pas moins très remarquable, d’une audace tranquille qui stupéfia Lahrier.

--Monsieur, dit-il, l’affaire a été soumise il y a huit jours à l’examen du Conseil d’État. Mais peu importe; veuillez vous asseoir, je vous prie. Vous veniez pour vos chandeliers?

--Oui monsieur, dit le conservateur. Et pour ma jumelle marine.

C’était vrai. A bout de patience, écœuré de vaines attentes, il s’était enfin décidé à faire son petit coup d’État en venant à Paris, lui-même, disputer aux lenteurs administratives son humble part du legs Quibolle. Et il conta que depuis vingt minutes il errait, triste chien perdu, par les tortueux dédales de la Direction. Bien sûr il ne se plaignait pas; mais à ses étranges sourires, à ses mots qui ne trouvait pas, à ses phrases pudibondement interminées, on reconstituait les dessous de sa lamentable odyssée; on pressentait sur quels extraordinaires locaux il avait dû pousser des portes! combien de corridors enchevêtrés avaient vu et revu sa mélancolique silhouette, aux épaules voûtées un peu déjà, par l’âge.

Il se justifia, d’ailleurs:

--Je vous demande mille pardons, monsieur, de venir ainsi vous troubler au milieu de vos occupations, mais ma situation toute spéciale me fera excuser, je l’espère. Il faut vous dire qu’en me nommant à Vanne-en-Bresse, M. le Ministre des Beaux-Arts ne m’a pas... euh, comment dirais-je?... exceptionnellement favorisé. Mon Dieu non. A beaucoup près, même. Le musée de Vanne-en-Bresse, en effet, n’est pas des plus... intéressants. Certes, dire qu’il n’y a rien à y voir serait de l’exagération! En somme il possède plusieurs tableaux de maîtres (des copies, naturellement), une belle collection d’insectes et des bocaux de produits chimiques, ce qui est déjà quelque chose. Vous comprenez, pourtant, à quel point cette jumelle et cette paire de chandeliers,--objets d’un haut intérêt,--sont pour moi une bonne fortune...

Lahrier s’amusait follement. Il eût payé vingt francs de sa poche pour assister à la fin de l’entrevue, tant l’égayait et l’attendrissait à la fois la pauvre figure du conservateur. Roublard, ayant vu du coin de l’œil son congé qui se formulait sur la bouche à demi ouverte de son chef, il prit carrément la parole:

--L’affaire, dit-il, est si bien au Conseil d’État que c’est moi qui l’y ai envoyée!

Puis, sur la question faite d’une voix tremblante:

--Puis-je, du moins, espérer une solution prompte?

--Incessante, déclara-t-il, j’oserai presque dire immédiate.

Qu’il fut payé de son aplomb! Au mot «immédiate», l’œil du conservateur s’était enflammé comme une torche; un indéfinissable sourire de cupidité satisfaite avait illuminé sa face.

Il bégaya:

--Fort bien... Ah! fort bien... parfaitement... Mon Dieu, que je suis aise de ce que vous me dites-là...

Les mots ne se présentaient plus; il était trop heureux, cet homme. Déjà il tenait son bien, il l’emportait ainsi qu’une proie. Et un rêve lui montrait sa vieillesse chargée de gloire; des quatre extrémités du monde il voyait des populations affluer à son petit musée, se masser, muettes d’admiration, devant la jumelle marine et les deux chandeliers Louis XIII.

--En effet, fit alors M. de La Hourmerie que le joli toupet de l’expéditionnaire avait démonté un moment; la section ne saurait tarder à se prononcer, et je n’attends que le retour du dossier pour soumettre à la signature du président de la République le décret d’autorisation. Si monsieur (et il souligna), _qui est si exactement renseigné_, veut bien faire dès à présent le nécessaire, nul doute que je sois en état de vous satisfaire rapidement.

Lahrier se dit:

--Cette fois, ça y est.

Il chercha un mot heureux, un de ces mots qui couvrent la honte des défaites. Ne trouvant rien, il salua et sortit, accompagné jusqu’à la porte de la voix doucement éplorée du citadin de Vanne-en-Bresse insinuant:

--J’aurai donc l’honneur de vous revoir, monsieur le chef de bureau. Je suis à Paris pour quelques jours, et si, naturellement, je pouvais repartir avec mes ampliations...

[Illustration]

DEUXIÈME TABLEAU

I

--Eh! voici notre jeune collègue! dit aimablement le père Soupe que la brusque entrée de Lahrier venait d’éveiller en sursaut.

--Bonjour, bonjour, fit Lahrier.

Du premier coup d’œil il avait aperçu, bien mis en vue sur l’amoncellement des affaires à traiter qui noyaient sa table de travail, un pli cacheté, couleur vert d’eau; et il se hâtait, intrigué, goûtant à recevoir des lettres une anxiété délicieuse.

D’un coup de doigt, sans prendre le temps de s’asseoir, il fit éclater l’enveloppe.

Il lut:

Mon René chéri,

Ne va pas demain au ministère; je me suis faite libre et j’irai te voir.

Reste au dodo, à m’attendre; je serai chez toi sur les une heure.

Je t’embrasse les yeux, la bouche, la moustache et le bout du nez.

Ta

Tata.

Tata, c’était Gabrielle. Par quelles interventions de prodigieux avatars, de lentes transformations, de nuances insensibles, Gabrielle peu à peu était devenue Tata? mystère, et éternel assoiffement de câlinerie des amoureux demeurés très enfants.

Lahrier eut un geste désolé:

--La la! la la! la la! la la! la la!

Tout de suite le père Soupe intervint, sa curiosité naturelle éveillée.

Légèrement, au-dessus de la galette de cuir qui le couronnait à rebours, il souleva son fond de culotte:

--Une contrariété? demanda-t-il.

* * * * *

Le père Soupe était un petit vieux à lunettes, de qui l’édentement peu à peu avait avalé les minces lèvres. Sur sa face luisante, comme vernie, ses sourcils broussailleux débordaient en auvents, et des milliers de filets sanguins se jouaient sur la fraîcheur caduque de ses joues, y serpentaient à fleur de peau avec le grouillement confus d’une potée de vers de vase.

Stupide, de cette stupidité hurlante qui exaspère à l’égal d’une insulte, il passait les trois quarts du temps à faire la sieste en son fauteuil, le reste à ricaner tout seul sans que l’on pût savoir pourquoi, à se frotter les mains, à pouffer bruyamment, la tête secouée des hochements approbatifs d’un petit gâteux content de vivre. Et quand Lahrier, crispé, l’interrogeait sur le mystère de cette gaîté intempestive, il ébauchait un geste vague, le geste de l’homme qui se comprend; un lent aller et retour de ses doigts de squelette séchait ses yeux baignés de larmes, en sorte que c’était vraiment à prendre une trique et à taper dessus jusqu’à ce qu’il s’expliquât.

Lequel des deux, de l’employé ou du bureau, était le fruit naturel de l’autre, sa sécrétion obligée? c’est ce qu’on n’eût su préciser. Le fait est qu’ils se complétaient mutuellement, qu’ils se faisaient valoir par réciprocité, étant au même titre sordides et misérables. Les taches huileuses qu’ils se repassaient depuis des années semblaient les caractéristiques de leur étroite parenté, et si l’un fleurait l’âcreté des paperasses empoussiérées, l’autre exhalait l’odeur atroce des vieux chastes, doucereuse, écœurante, qui est comme le relent de leurs virginités rancies.

Certes, René Lahrier n’aimait guère le bureau, mais plus encore il exécrait le père Soupe, tenant sa société pour aggravation de peine. Il était de ces êtres tout nerfs, chez qui l’agacement a vite dégénéré en animosité haineuse. Soupe n’avait pas ouvert la bouche que déjà il l’assourdissait de ses rappels au silence, les poings clos, malade d’exaspération devant même que les chandelles fussent allumées. La passivité épeurée du bonhomme l’excitant, il en était venu à ne plus voir en lui qu’une loque bureaucratique, au long de laquelle, volontiers, il eût essuyé ses semelles. Il s’en était fait un joujou; il se divertissait à l’ahurir d’injures, de scies empruntées au répertoire varié des rapins de la place Pigalle. Il scandalisait ses pudeurs, bouleversait de théories extravagantes sa foi aveugle de vieil ingénu, tant que le pauvre homme, parfois, aimait mieux lui céder la place, déserter son cher bureau, et jusqu’au soir s’en aller traîner par les rues, désorienté, hébété, amputé de ses habitudes.

Aussi bien ces petites scènes de famille ne tiraient-elles point à conséquence; Soupe avait courte la rancune s’il avait l’irritation lente, et le soleil du lendemain le retrouvait fidèle au poste, rasséréné, rasé de frais, satisfait de lui et des autres. Entre les trous de sa cervelle les mauvais souvenirs passaient sans laisser trace, comme passe de l’eau à travers un tamis.

* * * * *

Lahrier, cependant, était demeuré debout, les mains aux hanches, questionnant une fente du plancher. Soudain il leva la tête.

Soupe, en effet, entêté à obtenir une réponse, insistait, le lardait tout vif d’une obsession de litanies:

--Une contrariété? Hein? Hein?--Dites, hein, une contrariété? Hein, dites; hein, dites; hein, dites; hein, hein?

Très calme, il demanda:

--Ah çà! vous n’avez pas bientôt fini de faire le phoque? En voilà un vieux lavement!

--Comment... comment!... dit le père Soupe.

Il continua:

--Évidemment! Vous m’embêtez avec vos «Hein». Et puis d’abord ce n’est pas votre affaire s’il m’arrive une contrariété. Est-ce que je vous demande la couleur de vos bas, moi? Non, n’est-ce pas? Alors de quoi vous mêlez-vous? Vous êtes un goujat, mon cher.

--Un goujat!...

Au mot de goujat les mâchoires entrouvertes du vieux se resserrèrent puis se rentrouvrirent puis se resserrèrent encore une fois, secouées des tressautements d’agonie d’un râtelier qui se démantibule. Ses mains un instant soulevées en appelèrent au Maître de tout.

Il suffoquait.

--S’il est permis!... Parler ainsi à un homme de mon âge!

--Homme de votre âge, fermez ça! cria l’autre. Fermez ça, ou, parole d’honneur, je jette quelque chose dedans; un encrier, une savate, la première chose venue qui me tombe sous la main. Vous m’agacez, homme de votre âge! Vous avez le don de me porter sur les nerfs à un point que je ne saurais dire. Donc, fichez-moi la paix et que ça ne traîne pas. Je ne suis pas à la rigolade aujourd’hui, je vous en préviens.

Sec et digne:

--Ça se voit, dit Soupe.

Mais Lahrier:

--Assez! assez donc! La levée est faite, je vous dis.

Et il changea de ton pour crier: «C’est bon, oui!» au conciliant Letondu, lequel jetait l’apaisement à coups de pied dans la cloison. Soupe, maté, ne répliqua plus; il dut se borner à épancher son fiel en un soliloque navré et imprécis.

Lahrier, lui, s’était assis. Du stock des affaires en retard il avait dégagé, pour l’amener à soi, le dossier du legs Broutesapin, et il commença de l’expédier:

Monsieur le président du Conseil d’État.

J’ai l’honneur de signaler à la Section de l’Instruction publique et des Beaux-Arts l’intérêt tout particulier qui s’attacherait à ce qu’il soit statué dans le plus bref délai sur le legs fait par la dame veuve Broutesapin à la fabrique de l’église succursale d’Oiselle, consistant en une «Mort de saint Médard», attribuée à Tiépolo et estimée quarante francs...

Il avait une calligraphie à lui, une bâtarde fantaisiste, pétaradante d’enjolivements et d’arabesques, à la fois superbe et illisible. Et tandis que les pages noircissaient à vue d’œil sous le galop précipité de sa main, sa pensée aussi galopait, le ramenait à Gabrielle qui, décidément, commençait à tenir dans sa vie une place un peu plus grande, peut-être, qu’il n’eût été à souhaiter.