Chapter 7 of 10 · 3935 words · ~20 min read

Part 7

Le chef, éperdu, obéit. Sur son importance prudhommesque de tout à l’heure, ce coup de théâtre inattendu avait opéré instantanément, à la manière d’un acide sur la teinture de tournesol. Jusqu’au soir, de bureau en bureau, il fut colporter la nouvelle:

--Je vous demande pardon, je vous dérange, mais ce qui vient de m’arriver est tellement extraordinaire...

Et sa voix coupée de hoquets, son feu à décliner toute provocation, ses protestations de douceur, d’aménité bien connue, de sociabilité et autres, disaient le trac formidable qui lui étreignait la gorge, son avidité de sympathies, de protections étroitement groupées autour de sa personne menacée et chétive.

--Croyez-vous! hein? Croyez-vous!... Oh! il n’y a plus à s’y tromper: la présence de M. Letondu est un péril pour chacun de nous...

Les employés se grisaient du récit, prodigieusement intéressés. Tombé dans le train-train monotone de ces messieurs, l’événement prenait d’énormes proportions; il emplissait de fièvre la maison, la jetait à l’agitation d’un trou de province qu’a traversé le matin un régiment de cavalerie. Au fond, la perspective d’un chiquage possible entre Letondu et de La Hourmerie déchaînait de sournoises jouissances. C’était comme une lueur de gaîté à l’horizon des mornes journées de bureau.

II

La lucarne du coucou évolua hors de son cadre, comme sous la poussée d’une chiquenaude, et l’oiseau se montra un instant, le temps d’exécuter une courbette courtoise en chantant l’heure qu’il était.

--Ho hou, ho hou.

A l’un des bouts de la table qu’il partageait avec Lahrier, le père Soupe faisait la sieste, renversé en son fauteuil, les bras ballants d’un égorgé et le nez pointé vers le ciel. Il avait l’inquiétant dormir, livide et rigide des vieilles gens, en sorte que Lahrier eût pu le croire mort, n’eût été l’aigu ronflement chassé par l’huis béant de sa bouche. Au raclement, qui lui parvint sans l’éveiller, d’une des chaînettes de l’horloge qu’entraînait le poids de son boudin, il s’affirma vivant. Une salutation d’homme qui éternue amena son menton en fessier sur les pans dénoués de sa cravate, révélant sa large tonsure, fille des ans, culottée ainsi que la peau d’âne d’un tambour hors de service, tandis qu’étranglé en ses sources, le ronflement se modifiait, traduit maintenant en rumeurs sourdes; on n’eût su dire au juste quel grabuge de rats emprisonnés dans un tuyau d’écoulement et qui s’y battent, affolés, avec des morceaux de bouchon et des détritus de carottes.

--Bon Dieu, que cet homme m’agace! soupira René Lahrier. Que cet homme m’embête, bon Dieu!

Le moment était arrivé où la société du père Soupe lui serait devenue intolérable. Il ne pouvait plus le voir en face, l’abreuvait de mauvais procédés; affectant, par exemple, pour l’avoir contemplé un quart de minute, l’impérieuse obligation de mettre le mouchoir sur la bouche afin de réprimer des nausées. La veille encore il l’avait, sans qu’on sût pourquoi, accusé de sentir le beurre, ce qui avait humilié Soupe au delà de toute expression et l’avait fait s’exclamer douloureusement ahuri:

--Le beurre!... Le beurre!... Voilà que je sens le beurre, à présent!...

Un instant, Lahrier fut rêveur. Il balançait, point fixé sur le mode de fumisterie dont il convenait qu’il régalât le sommeil de son collègue (un filet d’eau dans le cou, peut-être, ou mieux un appel strident d’une trompette de marchand de robinets qu’il avait achetée à la foire aux jambons quelques jours auparavant), quand soudain la vision lui passa par l’esprit, d’une mystification énorme, d’une blague géniale bien faite pour achever de liquéfier l’intellect déjà pas trop solide du père Soupe.

La belle trouvaille!

Il s’en récompensa d’un hochement de tête louangeur, et, pour ne point retarder plus longtemps son plaisir, il feignit d’être pris du rhume; trois «hum!» sonores tombèrent dans le silence, tels, derrière le rideau baissé, les trois coups de l’avertisseur donnant le signal de la farce.

[Illustration]

Le vieux, qui n’avait pas bougé, souleva pesamment ses paupières et amena sur le tousseur les yeux trempés d’humidité d’une alose qui écoute jouer de l’accordéon. Le sommeil l’empêtrait encore qu’un ébahissement le secouait: Lahrier lui demandait, très gentil, si ce petit somme lui avait été profitable, et la nouveauté d’un tel procédé lui jetait au visage une potée d’eau fraîche. D’abord hébété, il se répandit vite en actions de grâces; très heureux, tremblant d’émotion au supposé d’une réconciliation dont il avait désespéré. Et, lâché comme un jeune cheval, il se lança dans des éclaircissements:

--Très profitable, vous êtes bien aimable, merci. Ah! c’est que mon sommeil, voyez-vous, c’est la moitié de ma santé; j’ai toujours été comme ça. Je tiens ça de mon père, du reste. Nous sommes d’une famille où l’on dort beaucoup, et...

--Pardon, interrompit Lahrier jouant à merveille la surprise, pourquoi me racontez-vous tout ça? Je m’en fous, moi.

--Eh! Tonnerre de Dieu, jura le père Soupe hors de lui, si vous vous en foutez, pour parler votre langage, pourquoi donc me questionnez-vous?

--Je ne vous questionne pas, dit le jeune homme.

--Comment, vous ne me questionnez pas?

--Non, je ne vous questionne pas.

--Vous ne me questionnez pas?... Par exemple, elle est violente!... Vous me demandez: «Ce petit somme vous a-t-il été profitable?» et vous venez prétendre ensuite que vous ne m’avez pas questionné!...

Il en bavait, tant la chose lui paraissait exorbitante pourtant il eut le souffle coupé à voir l’autre secouer la tête et déclarer:

--Je n’ai pas dit un mot de ça.

Les deux employés se regardèrent. Lahrier demanda:

--Eh bien!... Quand vous resterez là une heure à faire des yeux en as de pique?

--As de pique vous-même, malappris! riposta Soupe, à qui donnait des énergies sa rage d’avoir été déçu dans ses espoirs de raccommodement. Vous m’avez dit: «Ce petit somme...»

--Je ne l’ai pas dit, encore une fois!

--Si, vous l’avez dit.

--Non!

--Si!

--Zut! Vous m’embêtez à la fin! Vraiment on n’a pas idée de ça! Vouloir me persuader que j’ai dit une chose quand je n’ai même pas ouvert la bouche, et me ficher des démentis parce que je rétablis les faits!... Vous avez de la chance d’être une vieille bête, ce qui fait que je vous respecte; sans ça, vous verriez un peu!... Je vous apprendrais les convenances, moi.

Devant ce torrent d’indignation, Soupe pensa: «J’ai été trop loin.»

--Mon Dieu, ne vous emportez pas, fit-il, la voix baissée de deux tons. C’est-y drôle qu’on ne puisse pas discuter avec vous sans que vous vous mettiez en colère.

--Je n’admets pas, dit Lahrier, qu’on m’insulte.

--Qui songe à vous insulter?

--Et puis vous, pas plus que les autres.

--D’accord. Cependant...

--C’est bien simple, du reste: le premier qui me manquera d’égards, je le châtierai vertement, sans distinction d’âge ni de sexe.

Soupe avait un choix d’expressions qui trahissait ses divers états d’âme et constituait le thermomètre de son irritabilité. Une contrariété anodine lui arrachait des «Saperlipopette» non dépourvus d’une certaine badinerie; il invoquait le «Tonnerre de Dieu» si l’on tentait de lasser sa patience, et, seulement dans les circonstances extrêmes, il proclamait que la mesure était comble d’un «Corne-diable» retentissant.

Cette fois:

--Saperlipopette! laissez-moi donc placer un mot! Vous aurez toujours raison si vous êtes tout seul à parler!... Voyons... je puis m’être trompé et avoir entendu une chose pour une autre. Qu’est-ce que vous m’avez dit au juste?

Alors Lahrier:

--Encore!... encore!... Est-ce que ça va durer longtemps? Je vous répète que je n’ai pas soufflé mot, que je n’ai pas ouvert la bouche... Si vous le faites exprès, il faut le dire...

A cette réplique, qui tranchait net la question, le père Soupe devint beau à voir.

Deux ou trois fois:

--Je ne suis pas fou, corne-diable!... je jouis de toutes mes facultés. D’où vient alors, si vous n’avez rien dit, que j’ai entendu quelque chose?... Ah! il y a là un mystère qui dépasse ma compréhension...

Ses yeux hagards erraient par le bureau; et, tandis que Lahrier lâchait négligemment: «Une petite hallucination; ça n’a aucune importance», lui hochait la tête, bouleversé, trouvant que ça en avait, au contraire, et beaucoup, marmottant que c’était mauvais signe et que ces choses-là ne valaient rien à son âge...

* * * * *

Voilà à quoi René Lahrier passait le temps, depuis qu’un dieu débonnaire lui avait créé des loisirs.

III

Ce matin-là, sortant de l’hôtel des _Trois-Boules_ où il était descendu:

--Il faut pourtant que cette affaire finisse, se dit le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, successible au legs Quibolle pour une paire de jumelles marines et deux chandeliers Louis XIII.

Il avait quitté Vanne-en-Bresse, quelques écus dans le gousset et déjà à plusieurs reprises, poursuivi de l’idée fixe de repartir le lendemain muni de ses ampliations, il s’était fait envoyer de l’argent, des mandats de cinquante francs, laborieusement arrachés à l’âpre épargne de la conservatrice. Celle-ci pourtant, enfin lassée d’une absence qui s’éternisait, avait en gros et en détail envoyé les trente francs du retour avec signification que les sources étaient taries; d’où, pour le conservateur, l’obligation de réintégrer en toute hâte, sous peine de rester en détresse dans une ville où il ne connaissait pas un chat.

Il partit donc.

Une heureuse combinaison de correspondances le jetant de tramway en tramway l’amena devant la Direction des Dons et Legs qu’il reconnut à son drapeau.

Quand nous disons qu’il la reconnut...

La vérité nous force à confesser ceci: que, plutôt, il crut la reconnaître, et qu’il battit une bonne demi-heure les corridors de l’Instruction Publique, désorienté de plus en plus, se retrouvant de moins en moins, progressivement étonné, stupéfait, puis abasourdi qu’aucun garçon de bureau ne semblât soupçonner l’existence d’un employé supérieur du nom de «de La Hourmerie».

Il pensait:

--Ce n’est pas possible!... je prononce mal.

Quand il eut compris sa méprise, à un avis placardé à un mur et qui interdisait aux visiteurs d’accès des bureaux de «l’Instruction Publique», il sourit. C’était un homme simple, sans nerfs, malaisément irritable. Il rebroussa chemin. Revenu devant la loge du concierge, il en poussa, d’une main discrète, la porte:

--La Direction des Dons et Legs?

Du haut en bas de l’unique croisée ouverte sur la rue de Grenelle, par où prenait jour la loge du portier, se tendaient, parallèles et pressées comme les cordes d’une harpe, un régiment de minces ficelles déjà garnies de verdures touffues. En sorte que, chassée vers elles des flancs vernis d’un coupé de maître qui stationnait devant le porche, la lumière du dehors arrivait en demi-nuit: d’une façon de jour d’aquarium où flottaient des rideaux de lit dans un enfoncement d’alcôve, des portraits de famille, les ors étincelants d’une pendule Empire. Le casier du personnel occupait tout un pan de mur, hérissé de lettres et de journaux.

--Je vous demande pardon, répéta, ébloui, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse. La Direction des Dons et Legs, s’il vous plaît?

Mais le concierge l’envoya coucher, ou à peu près. Entre les mains d’un tailleur accroupi derrière ses jarrets et qui le maniait comme un toton, ce fonctionnaire était en train d’essayer une tunique neuve. Il avait gardé sa casquette, laquelle, couleur bleu de Prusse, était plus vaste qu’une roulette de jeu. De son bras droit, long étendu, on ne voyait que l’extrémité des doigts hors du bâti grossier de la manche; et le bras gauche dans le rang, les talons sur la même ligne, il coulait vers une haute glace, qui le reflétait jusqu’aux hanches, les regards obliques du monsieur qui va être bien habillé et en tire quelque suffisance.

Sa réponse fut un aboiement:

--... uaneau.

Il voulait dire: «Rue Vaneau.»

--Plaît-il? fit le conservateur.

Touché et complaisant:

--Ça fait suite à la rue Bellechasse, la première rue à droite dans la rue de Grenelle, dit le tailleur qui s’était levé et qui hachurait à la craie les reins formidables du concierge. C’est à deux pas d’ici, monsieur.

--Bien obligé.

Le vieillard se remit en route, tourna l’angle de la rue de Grenelle, et ne manqua en aucune façon--comme cela était à prévoir--de prendre la Direction des Cultes pour la Direction des Dons et Legs. Il y erra silencieux, quelque temps; finit par se renseigner à un frère des Écoles chrétiennes qu’il croisa dans un escalier et dont lui inspira confiance la large figure suiffeuse. Le frère allait rue Oudinot. Il convia à l’accompagner le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, qui se confondait en remerciements. Le malheur fut qu’aux Dons et Legs une complication devait surgir.

Là, pas de concierge!...

Ces choses étaient faites pour lui.

Le conservateur, de la main, ébranla la porte de la loge emplie de la gaîté radieuse et ensoleillée de midi; puis, le courant d’air de la voûte le glaçant jusque dans les moelles, il prit une brusque résolution et s’aventura au hasard. Une muraille soubassée d’un ton de chocolat et où se succédaient, peints en noir sous la mention «GARDIENS DE BUREAU», une série d’index allongés, l’amena à une sorte de chenil que suffisaient à encombrer une chaise et une table ruisselante d’huile. De garçon, bien entendu, point!

Par trois fois, l’héritier questionna le vide:

--Personne?...

Tout se taisait.

--Personne? fit-il une fois encore.

Du coup, une porte s’entrouvrit.

--C’est insupportable! déclara sèchement le sous-chef Van der Hogen. Impossible de travailler; on ne s’entend pas!...

Van der Hogen, depuis quelque temps, s’était attelé à une besogne de la plus haute importance. Il avait imaginé de recueillir, en un ouvrage qui ne compterait pas moins de trois cent quatre-vingts volumes, tous les arrêts rendus depuis 1804, par les Cours d’appel de France.

A la voix de ce considérable individu, qui ne sonna pas moins formidable à son ouïe que, jadis, aux oreilles effarées de la jeune Ève durent sonner les malédictions de l’Éternel, le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse se sentit glacé jusqu’aux moelles. Pris d’un taf énorme de gamin qui a cassé une potiche, il n’insista pas: il fila; s’enfuit au hasard d’une course silencieuse et précipitée, et pareil à un pauvre diable de petit lapin détalant parmi les luzernes, la queue salée d’un coup de fusil.

Quelle douleur!...

Une galerie s’offrait, aperçue en sa perspective interminable au-dessus des panneaux de chêne d’une haute porte vitrée. Il y engouffra son émoi, et le soupir soulagé qu’il poussa, à en entendre, dans son dos, la porte retomber violemment!...

[Illustration]

Parallèle à la rue Vaneau, cette galerie arrêtait, sur toute sa largeur, l’aile centrale de la Direction. C’était une façon de trait d’union reliant les différents services avec la comptabilité, reléguée, celle-ci, en paria, à l’autre bout de la maison, sans qu’il fût possible de comprendre pourquoi, de trouver l’ombre d’un prétexte à un ostracisme démontant et dont hurlait d’ailleurs l’incommodité. Il prit son temps. Il se tambourina les tempes de son mouchoir tassé en boule; après quoi, le collet du paletot dressé jusqu’au lobe des oreilles, car les murailles crépies à neuf suaient des humidités glaciales, il s’achemina vers des clartés inexplorées aperçues là-bas, tout là-bas, dans un cadre de vitreries rapetissé par l’éloignement.

Les ayant atteintes:

--Tiens!... fit-il.

Il s’étonnait. Entre ses maigres doigts entêtés à l’ébranler, le bouton de cuivre de la serrure résistait. Tourmenté de droite à gauche, il pivotait à peine, manifestement arrêté en sa course par un infranchissable obstacle. Lui se pencha, examina longuement et se redressa enfin,--fixé. La porte fermait à secret: un chef-d’œuvre de serrurerie dont, un instant, il s’efforça en vain de débrouiller le mystère. Il dut revenir sur ses pas. Mais l’autre porte, qu’imprudemment il avait ramenée sur lui dans l’excès de son effarement, s’était, elle aussi, refermée, si bien qu’il se buta à une seconde barrière.

Il s’émut, cette fois:

--Ah diable!... Voilà qui est contrariant!

Il s’exténua en de nouveaux efforts, lesquels demeurèrent sans fruit. Alors il songea: «Que vais-je devenir?» et il resta, triste rêveur, les yeux fixés sur les bouts aigus de ses souliers.

Quatre ou cinq fois,--toujours bercé de l’espérance qu’il allait être plus heureux avec celle-ci qu’avec celle-là,--il alla d’une porte à l’autre, en une marche patiente et lente de cloporte enfermé dans une longue-vue. A la fin, il opta et se posta immobile, le nez aplati à une vitre dont la poussée lui chassait sur la nuque son haut-de-forme aux bords avancés. Autour de lui, un silence de tombe; en avant de lui, à trois pas, un mur nu dressé sur sa plinthe, où s’étalait, en forme d’équerre lumineuse, un coup de soleil venu on ne savait d’où. Lui attendait, tirant de temps en temps sa montre, et convaincu que des employés innombrables défilaient sans interruption à une extrémité de sa prison, tandis qu’il guettait, en vain, à l’extrémité opposée, le libérateur attendu.

En même temps, avide de se distraire, il pianotait au carreau.

Quelqu’un passa.

--Monsieur! monsieur!...

Le prisonnier s’était rué sur sa porte.

Au vacarme de verres secoués qu’il déchaînait, le passant fit une brusque halte.

--Il y a longtemps que vous êtes là? demanda-t-il, plein d’intérêt, au conservateur du musée de Vanne-en-Bresse restitué à la liberté.

Celui-ci avoua qu’à vrai dire il y avait un certain temps.

--Voilà qui est plaisant, déclara l’étranger.

Le successible poursuivit:

--Monsieur, mon histoire est fort simple. Je suis le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse, héritier, pour le compte de cet établissement, d’une paire de jumelles marines et de deux chandeliers Louis XIII faisant partie de la succession Quibolle. Depuis longtemps l’affaire est en instance; le Conseil d’État, appelé à statuer, a dû se prononcer ces jours-ci, et je suis à la recherche du bureau de M. de La Hourmerie, qui doit me donner à cet égard de précieuses informations. Le bureau de M. de La Hourmerie, s’il vous plaît?

L’étranger avait écouté avec une extrême attention.

Il demanda, étonné:

--De monsieur qui?

--De M. de La Hourmerie.

L’homme interrogea ses souvenirs. Cinq ou six fois, entre ses dents, il mâchonna: «La Hourmerie... La Hourmerie... La Hourmerie...»; et:

--Qu’est-ce qu’il fait, ce monsieur? reprit-il.

--C’est le chef du bureau des legs.

--Des quoi?

--Des legs.

--Des legs?

--Des legs.

L’inconnu, l’œil au ciel, cherchait.

--... bureau des legs?... bureau des legs?...

Enfin, très simple:

--Je ne peux pas vous dire, fit-il, je suis le fumiste.

--Ah, pardon!

Les deux hommes se saluèrent.

--Monsieur, il n’y a pas d’offense.

Le fumiste, au reste, fut très bien, d’une complaisance empressée qui remplit de confusion le conservateur-héritier. Il expliqua que, quelques pas plus loin, à un coude du corridor, on trouvait à qui s’adresser.

--Un garçon charmant, très gentil. Il vous renseignera tout de suite.

Il parlait de Gourgochon, expéditionnaire auxiliaire attaché au huitième bureau. Cet employé, ex-chapelier failli de la rue des Lions-Saint-Paul, entré à quarante-cinq ans aux Dons et Legs par faveur spéciale du ministre auquel l’attachaient de lointaines parentés, s’était créé à la Direction une spécialité bizarre: il restaurait et remettait à neuf les vieux chapeaux de ses collègues. De là des sympathies nombreuses et qui l’enorgueillissaient fort. Arrivé dès midi à l’Administration, il employait régulièrement sa première demi-heure de présence à battre la maison sur toutes les coutures et à passer le haut de sa face par des portes entrebâillées, en proposant d’une voix engageante:

--Un coup de fer?

Le coup de fer, naturellement, était toujours le bienvenu.

C’était le plus serviable des hommes. En tout temps, devant sa cheminée encombrée de braises ardentes, s’alignaient, la poignée dehors, d’énormes fers à repasser. L’été même, aux chaleurs accablantes de l’août, alors que toute la maisonnée submergeait de coco tiédi des soifs inassouvissables, il tenait bon, tapant ses fers l’un contre l’autre, pour en éprouver ensuite le degré de température à ses joues qu’emperlait la sueur.

Le conservateur surprit (au moment où, armé d’une façon de brosse à dents, il tentait d’arracher aux ailes d’un melon de feutre une tache récalcitrante) Gourgochon, qui se lança dans une topographie touffue, compliquée de bégaiements, et à laquelle il eût été extravagant d’essayer de comprendre un mot. Le vieillard n’y essaya pas, bien que se récriant à haute voix et louangeant par politesse l’éloquence du fonctionnaire-chapelier. Il se retira, désolé et souriant, et repartit à l’aventure.

Maintenant, par un corridor interminable, aux cassures à angle droit ouvrant soudainement devant lui de nouvelles perspectives de portes closes et muettes, il allait, inquiet et craintif, et très contrarié que ses souliers tapassent ainsi qu’aux dalles sonores d’une cathédrale. C’était là, en effet, pour lui, comme une invisible présence dont s’effarait et s’agaçait sa timidité naturelle. Un mur blanc filait sur sa gauche, percé, de dix pas en dix pas, de hautes fenêtres fermées à clef; par ces fenêtres, au passage, il distinguait, plus loin que le vide de la cour, d’autres fenêtres toutes semblables, fermées sur d’autres murs exactement pareils, si bien que son cœur, partagé, flottait entre la vague terreur d’être tombé dans un cercle sans fin, et l’espérance qu’un jour viendrait où il en sortirait tout de même!

Il en sortit.

A un coude brusque, un escalier se démasqua, une façon de trou à pic où serpentait vingt fois la spirale de la rampe et dont marquait le fond une pomme de cuivre. Celle-ci n’était plus qu’un point clair: l’étincelle d’une pièce de cent sous tombée au fond d’une citerne. Il n’hésita pas une seconde; il se hâta vers la descente, mais l’escalier, sans une halte, continu et exaspérant, se déroulait en tire-bouchon sous ses pieds que surélevaient d’épaisses semelles provinciales. Atteint d’asthme, il soufflait un peu. Un hochement de tête mélancolique le révélait plein de tristesse... fourvoyé, certes! (de quoi il ne doutait plus), pourtant résolu à aller jusqu’au bout, ayant trop fait pour, raisonnablement, pouvoir revenir sur ses pas.

Il ne stoppa qu’une fois la dernière marche franchie.

--Ouf!

Devant lui se carrait une lourde maçonnerie de briques d’où jaillissait toute une complication de tuyaux, tel, d’un cœur, le paquet enchevêtré des artères, et il pensait: «C’est le calorifère», quand des voix crièrent: «Qui est là?» cependant que deux messieurs apparaissaient, cuirassés du plastron matelassé des prévôts.

Ils avaient le fleuret au poing; leurs masques aux mailles pressées leur faisaient de terrifiants visages. C’était Douzéphir, commis d’ordre à la Comptabilité, et Gripothe, rédacteur aux Mainlevées d’hypothèques. Venus en cachette faire des armes, ainsi qu’ils avaient coutume, ils étaient encore tout tremblants de la frousse qu’ils avaient eue, ayant cru à la survenue inopinée d’un des gros bonnets de la maison.

Lorsqu’ils virent qu’ils s’étaient trompés, quand ils eurent sous les yeux cette pauvre et douce figure, cette barbe sale et contrite remuée sur de vagues excuses et d’indistinctes explications, leur émotion avortée tourna mal. Ils le prirent de très haut. Gripothe surtout fut dur. Il dit que la cave...

--... ou je me trompe fort...

n’était pas un endroit à mettre des dossiers; que l’usage des chefs de bureau n’était point...

--... si je ne m’abuse,

de donner audience dans le calorifère, et qu’enfin, quand on ne savait pas, on se renseignait auprès des garçons de bureau, qui étaient là pour quelque chose...

--... sauf erreur ou omission.

Le fleuret tendu vers les éloignements ténébreux de la cave que rayait horizontalement, à ras de sol, une mince ligne de lumière, il se résuma sèchement:

--On sort par là.

--Merci mille fois, balbutia le conservateur.

Déjà il fuyait éperdu, tâtonnant dans la pénombre, butant à des montagnes de coke. Douzéphir, de qui n’était point le cœur inaccessible à la pitié, lui cria de loin:

--Il y a un escalier sous le porche, qui conduit dans les services.

Un escalier!...

Il y en avait bien deux, hélas! l’escalier A, affecté à l’usage du personnel, et l’escalier B, réservé au service directorial. Le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse eut une seconde d’hésitation, puis, résolument, opta, lancé, bien entendu, dans celui qu’il n’eût pas dû prendre.