Chapter 5 of 10 · 3911 words · ~20 min read

Part 5

Et ça recommence! et je relâche cent francs, et il réempoche les cent francs avec un sourire de victime de qui le cœur est un abîme d’indulgence! et en voilà pour un autre mois! Ah le monstre! En sorte que j’en suis venu à ne plus oser mettre un pied en cette pièce, crainte d’y rencontrer Chavarax; je vis dans la terreur incessante de cet homme comme vit un épileptique dans la terreur incessante d’une attaque!...

Sa conclusion fut un _tu quoque_ triste et doux:

--Et vous, La Hourmerie, aussi! Vous, à qui je n’ai jamais rien fait, voilà maintenant que vous vous mettez au nombre de mes ennemis et que vous venez me persécuter avec M. Letondu!

--Mais il est fou! clama M. de La Hourmerie, dont les mains retombèrent, éperdues, sur les cuisses.

--Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? reprit M. Nègre. Suis-je médecin aliéniste et puis-je le guérir? Non. Suis-je son parent et puis-je, à ce titre, provoquer son internement dans une maison de santé? Non. Alors, j’en reviens à ma question: qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Accouchez, si vous avez trouvé un joint, allez-y! j’y souscris d’avance. Oh! je ne suis pas entêté, moi.

Il avait pris une nouvelle cigarette qu’il allumait à la première.

--Car, enfin, vous ne supposez pas que je vais révoquer ce malheureux et le jeter à la rue comme une coquille d’huître?

--Non, sans doute! fit La Hourmerie dont le taf extraordinaire s’était pourtant leurré de cet espoir, et qui, perfidement, insinua:

--Peut-être une mise à la retraite anticipée, proportionnée aux années de service...

Mais le Directeur, de la main, balaya cette proposition. Sec et précis comme une règle de trois, il déclara:

--Mon bon ami, vous dites là un enfantillage. Il n’y a, entendez-moi bien, mise à la retraite proportionnelle qu’autant qu’il y a eu infirmité contractée dans le service et dans l’intérêt de ce service. La jurisprudence administrative est formelle à cet égard. Si je le saisissais d’une demande de mise à la retraite en faveur de M. Letondu, le Conseil d’État m’enverrait coucher, ça ne ferait pas un pli.

Il se leva, ayant jeté de biais un coup d’œil sur la pendule et tressailli malgré lui, à la voir indiquer la demie de six heures.

--Oh diable! six heures et demie!

C’était ce soir-là, aux Folies, la centième du _Roi Mignon_, opérette-bouffe, en trois actes, à laquelle il avait collaboré anonymement. D’où: souper, et, aussi, couplets! auxquels il lui fallait mettre la dernière main, et qu’il se proposait de chanter au dessert sur l’air: _J’avais jadis un caniche à poil ras_. Il redoubla d’amabilité, abattit sur l’épaule du chef de bureau qui murmurait, point convaincu: «C’est égal, ça finira mal!» de légères tapes rassurantes.

--Soyez donc tranquille, mon vieux! avez-vous peur d’être égorgé?

Il riait.

Il lâcha ce mot à la Louis XV:

--Farceur! est-ce que tout cela ne durera pas autant que nous?

QUATRIÈME TABLEAU

I

La nuit ne porta pas conseil à Lahrier. Le lendemain le retrouva ce que l’avait laissé la veille, exactement.

Habillé, le chapeau sur la tête, il demeura cinq grandes minutes à se faire les ongles devant la glace, hésitant s’il allait partir ou rester là. A sa crainte de s’attirer des embêtements, s’il poussait le manque de pudeur jusqu’à lâcher le ministère après la mise en demeure nette et claire de la veille, se mêlait l’envie folle de le lâcher tout de même, et il pensait:

--Après tout, quoi, Chavarax a raison; je peux être tombé malade.

Il se décida, enfin. Un mot griffonné à la hâte, roulé ensuite en cigarette et fourré dans le trou de la serrure, avertissait Gabrielle de venir le retrouver à la direction:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«... C’est rue Vaneau, mon Mimi; au 7 bis. Tu reconnaîtras la maison facilement: il y a un drapeau au-dessus de la porte. Inutile de me demander au concierge, que je soupçonne de faire le mouchard. Monte directement. C’est le premier escalier à gauche, sous le porche. Quatrième palier, bureau 12...»

Là-dessus il partit, se réservant de voir venir les événements. Un seul dessein, en son esprit, se formulait avec netteté: exaspérer le père Soupe par le procédé habituel, le faire mousser peu à peu, jusqu’à ce que, l’ayant poussé à bout, il eût enfin obtenu de lui la libre jouissance du bureau; mais la surprise, vraiment inattendue, qui accueillit son arrivée, lui simplifia, au delà de toute espérance, la réalisation de cet ingénieux projet.

Est-ce que le père Soupe, ce jour-là (à cent lieues de soupçonner l’arrivée prématurée de son collègue), n’avait pas inventé de se laver les pieds? et ce dans la cuvette commune?

Parfaitement! Assis sur une chaise, adossé au tuyau d’aération des lieux qui traversait la pièce dans toute sa hauteur, il raclait ses jambes velues et empoissées de savon noir, ses genoux cabossés en flancs de vieille casserole et que les replis de la culotte coiffaient d’un double turban.

A la vue de Lahrier, il changea de couleur:

--Vous!... Comment, c’est vous!... à c’t’heure-ci!...

Tel était son ébahissement qu’il en restait plié en deux, les mains entrées jusqu’aux poignets dans l’eau nuageuse de son bain.

--Eh ben! vrai, alors, c’est du propre! déclara Lahrier qui fit halte sur place; voilà maintenant que vous vous lavez les pieds ici! Est-ce que vous perdez la tête? Vous ne pouviez pas choisir un autre endroit pour y aller faire vos ordures?

--Mes ordures! dit Soupe; mes ordures!

--Oui, vos ordures! C’est ragoûtant, peut-être, ce que vous faites là! et puis j’irai me laver les mains là-dedans, moi, après? Que diable, on s’enferme chez soi quand on veut se mettre la crasse à l’air, et vous n’êtes pas chez vous, ici.

Soupe, humilié, se rebiffa:

--Je vous demande pardon, j’y suis.

--Je vous demande pardon également, vous n’y êtes pas.

--Ah! bah! et où donc suis-je alors?

--Vous êtes chez _nous_, ce qui n’est pas la même chose.

--Si je suis chez nous, je suis chez moi.

--Vous mentez.

--Ah! mais...

--Vous mentez!!!

--C’est trop fort! cria le père Soupe. Monsieur Lahrier, vous êtes un galopin.

--Et vous, dit Lahrier, vous êtes un vieux cochon.

--Malappris, grossier personnage!

--Ah! pas d’insolence, je vous prie. Je suis poli avec vous, moi.

--Poli!...

A cette profession de foi extravagante, le pauvre homme demeura sans armes, avec seulement un lent regard, qui monta au plafond, navré et pitoyable.

--Poli!...

Il se tut toutefois, il tenta de l’apaisement, se sentant enferré dans ses torts, jusqu’au cou. Justement, de la pièce voisine, Letondu intervenait, cognant au mur à coups d’haltères et hurlant: «Gloire à la vieillesse! Honneur au respectable Soupe! Celui qui n’a pas le respect des cheveux blancs se ravale au rang de la bête!» en sorte que Soupe jouait l’effroi, exhortait Lahrier au silence, par une mimique compliquée, des deux bras. Mais Lahrier se moquait un peu de Letondu: il tenait la scène à faire et ne l’eût pas lâchée pour beaucoup d’argent. Or, voici que de ses yeux, machinalement promenés, il aperçut les chaussures du vieux, posées côte à côte sur la table et y bâillant à l’air libre, dans un éparpillement confus de paperasses administratives.

Alors tout fut bien.

Il cria:

--Et allons donc! les godillots sur la table! c’est le bouquet!

D’un bond il fut sur les chaussures. Il les empoigna aux tirants et, par l’entrebâillement de la porte, il les lança à la volée dans les lointains ténébreux du corridor où on les entendit s’abattre l’une après l’autre avec le bruit de deux plâtras qui se détachent.

--Mes souliers! rugit le père Soupe, mes souliers! Il a jeté mes souliers, à c’t’heure!

--Oui, dit Lahrier; et je jette vos bas à la rue, si vous ne les remettez pas à l’instant même. Habillez-vous, monsieur, vous êtes indécent. Et puis, qu’est-ce que c’est encore que toute cette batterie de cuisine?

Trois bouillottes d’inégale grandeur s’alignaient, ronronnaient doucement dans les cendres de la cheminée. Du doigt, Lahrier en souleva les couvercles.

--De l’eau chaude!

--Laissez ça! C’est pour me faire la barbe.

--Du lait! du chocolat!

--C’est pour mon déjeuner. Laissez ça! mais laissez donc ça, nom d’un tonneau! Bon! voilà qu’il éteint le feu avec mon lait! Hein? quoi? qu’est-ce que vous allez faire? Mon chocolat dans le bain de pieds à présent?... Ah! le vilain homme! mon Dieu, le vilain homme!

Éperdu, il s’était dressé dans la cuvette, et ses maigres mains maudissaient. Letondu, solennel, criait à travers la muraille:

--Honneur aux hommes de grand âge! Je tire mon chapeau à Homère, en la personne de M. Soupe, vénérable et digne...

Le reste--et ce fut bien dommage--se perdit, car Lahrier, en dépit des protestations de Soupe, qui le sommait de fermer la croisée, l’ouvrait au contraire, et l’écartait toute grande sur le fracas que semait par l’espace le passage d’un camion chargé de charpentes de fer.

Indistinctement, par bribes, dans l’assourdissement de ce tonnerre rebondi et secoué aux pavés de la rue, on perçut les clameurs affolées du pauvre homme:

--...mez la fenêtre! ...mez la fenêtre! ...mez donc la fenêtre... vous dis...; me ferez prendre du mal, cré mâtin!

[Illustration]

Lahrier, cœur de roche, demandait:

--Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi? Je n’ai pas envie d’attraper le choléra.

--Quelle société! gémit Soupe. Je me plaindrai au Directeur.

Du coup, le jeune homme s’emballa:

--Vous dites?

L’autre ânonna:

--Je dis... je dis... je dis...

Il disait... il disait... En fait, il ne disait plus rien du tout, épouvanté déjà d’en avoir dit si long. A grands coups de serviette il se séchait les chevilles, puis enfilait précipitamment ses chaussettes, cependant que l’amant de Gabrielle, les bras jetés sur la poitrine et jouant à s’y méprendre la comédie de l’indignation, braillait:

--A-t-on idée de ça? Un vieux rossard qui prend le bureau pour un établissement de bains, et qui parle de s’aller plaindre au Directeur? Au Directeur?... En bien, allez-y! Chiche! Ça y est! Au surplus si vous n’y allez pas, c’est moi-même qui vais y descendre.

--Vous?

--Oui, moi!

Rongé d’inquiétude, Soupe jugea à propos de faire le malin, et il ricana:

--Ah! la la!

--Ah! la la? fit Lahrier. Du diable si je n’y vais de ce pas!

Il feignit de chercher son chapeau:

--Où est mon tube?... et nous allons voir un petit peu si vous avez le droit, oui ou non, de vous mettre tout nu devant moi!... dans un but que je ne veux pas connaître.

--Oh! dit le père Soupe, scandalisé. Oh! oh! oh!

--Parfaitement! c’est que je vous connais, moi, et pas de ce matin, bien sûr!... Oh! vous pouvez rouler les yeux, ce n’est pas ça qui me fera changer d’appréciation.--Au Directeur!... Au Directeur!... Je serais curieux de savoir ce que vous irez lui conter, au directeur. L’emploi de votre temps, peut-être? En vérité, je vous le conseille!... Comme si vous ne devriez pas avoir honte de vous faire flanquer quatre mille balles pour ne rien fiche, que rigoler tout bas et que ronfler tout haut depuis le jour de l’an jusqu’à la Saint-Sylvestre, pendant que les copains triment à votre place. C’est de l’argent volé, seulement!

--Volé!

--Certainement, volé!

Soupe bondit:

--J’ai trente-sept années de service!

--C’est bien ce que je vous reproche, répliqua Lahrier. Vous venez de vous juger vous-même.

Dans les intervalles de silence, on entendait le tic-tac régulier d’un coucou battant les secondes en un coin obscur de la pièce. Et juste comme le vieux allait ouvrir la bouche, l’oiseau chanta la demie de midi, ce qui détermina Lahrier à en finir.

--Voilà sept ans que vous avez droit à la retraite! sept ans que vous vous obstinez à ne pas la prendre! sept ans, enfin, que vous grevez de quatre mille francs le budget du chapitre Ier pour un service qui en vaut douze cents comme un liard et dont vous ne vous acquittez même pas! C’est un écart de deux mille huit cents francs, neuf augmentations régulières au préjudice de vos collègues, que vous mettez tranquillement dans votre poche. Eh bien! moi, je vous dis ceci: l’homme qui n’a pas le cœur de déposer sa chique quand le moment en est venu, et de céder sa place aux autres, est un égoïste et un lâche! L’homme qui, sciemment, froidement, accepte la rétribution de fonctions qu’il n’a pas remplies, est un mendiant de la plus basse espèce, un mendiant qui devient un voleur,--je ne sais si je me fais bien comprendre,--le jour où il pousse l’infamie jusqu’à s’engraisser comme un porc du légitime salaire des autres!

--Je m’en vais, s’écria le père Soupe, je m’en vais! Oui, j’aime encore mieux m’en aller qu’entendre de pareils discours!

--C’est ça, dit Lahrier, cavalez! je vous ai assez vu, mon bon. Tenez, voilà votre chapeau.

Lui-même, il le coiffa.

--Au plaisir de vous revoir.

Et du doigt, sans brutalité, il le poussa de l’autre côté de la porte qu’il ramena sur soi aussitôt. Un instant on entendit Soupe fourgonner dans la nuit profonde du corridor, geindre, frotter des allumettes chimiques, à la recherche de ses chaussures. Enfin il gagna l’escalier où s’éteignit son pas de martyr.

Sur quoi, ayant sonné le garçon de bureau:

--Ovide, dit Lahrier, c’est dégoûtant ici; un coup de balai, s’il vous plaît, et videz-moi donc cette cuvette.

II

Ayant expédié le père Soupe, le jeune homme se mit en devoir d’expédier des choses plus sérieuses, mais ayant expédié d’une traite, au point d’en avoir le poignet ankylosé de courbatures, une demi-douzaine d’affaires qui étaient l’arrivée du jour, il perdit soudainement patience, à voir comme son amoureuse apportait de l’empressement à venir le retrouver.

--Quelle dinde!... Je parie qu’elle n’a pas osé venir.

Et sa belle ardeur de travail tranchée comme avec une faux, il jugea avoir bien gagné le droit à la récréation.

--Tiens!... Si j’allais jeter un coup d’œil à mon parc.

Son parc, c’était celui de Jenny l’Ouvrière: deux étroites caisses flanquant extérieurement les chambranles de la mansarde qui était son humble bureau, et dans lesquelles, sitôt les primes tiédeurs de mars, il semait le volubilis traditionnel et le classique haricot d’Espagne. Car il avait, ainsi que tout vrai Parisien, la passion ingénue et émue de la verdure.

Il enjamba la fenêtre.

La gouttière qui le reçut avait la largeur d’un chemin de ronde.

Penché sur l’une de ses caisses il commençait d’en effriter la terre, d’un doigt léger qui découvrait pour les recouvrir aussitôt les énormes haricots aux robes d’évêques tachetées d’ébène luisante, quand, de l’intérieur du bureau, une voix jeune et qui riait le héla:

--Tiens! tu es perché, bel oiseau?

Lui, regarda.

--Gabrielle!

Mon Dieu, oui, c’était Gabrielle; et avec elle l’immense allégresse du renouveau nichée aux plis du damier blanc et noir qui moulait ses bras et sa taille. Une grappe de lilas la coiffait, et elle se moquait, le nez haut, disant:

--Descends donc, grand bêta; tu vas te jeter à la rue.

Que de grâce, et que de jeunesse!

Lahrier en demeura ébloui, immobilisé un instant et bouchant le jour de son corps.

Un saut et il fut à elle.

--Ce chat!... En voilà une surprise!... Je ne t’attendais plus, ma foi!

Ses mains terreuses ramenées derrière son dos, crainte de tacher la belle robe, il baisa l’une après l’autre les joues que lui tendait son amie à travers le tissu léger de la voilette. Il sut alors que la jeune femme avait profité du hasard qui l’appelait sur la rive gauche pour aller jusqu’au Bon Marché où c’était jour de coupons.

--Et dame! une fois là... Tu sais ce que c’est, n’est-ce pas?

--Mais oui, mais oui.

Il ne lui en voulait plus, mais plus du tout, en vérité, tant il s’épanouissait de la tenir après avoir désespéré d’elle.

--Que tu es mignonne d’être venue!... Assieds-toi donc.

Et il lui avançait une chaise, qu’elle refusa.

S’asseoir!... De son activité turbulente de petit chien, elle emplissait le bureau, au contraire; follement amusée, et galopant d’un mur à l’autre avec de brusques et admiratifs temps d’arrêt devant les rangées superposées de cartons verts, dont on l’entendait épeler à demi-voix les minces fiches indicatrices:

--Tarn-et-Garonne..., Meurthe-et-Moselle..., Ille-et-Vilaine..., Lot..., Calvados...

La découverte imprévue du coucou la jeta à des transports de joie.

--Il y a une pendule! cria-t-elle.

Lahrier souriait.

--Sans doute, fit-il. Oh! nous ne manquons de rien, ici.

--C’est très gentil, déclara Gabrielle qui admirait de bonne foi. Et dis, Toto, à quoi ça sert-il, tout cela?

Toto, qui se lavait les mains et dont les doigts, arrachés aux tiraillements de la serviette, apparaissaient un à un en roseurs délicates de cire, répondit:

--A rien du tout.

Cela fut si simplement dit, avec un tel accent de conviction tranquille, exempte de pose et de paradoxe, que la jeune femme éclata de rire.

--Tu es gosse!...

Il protesta:

--Gosse!... Tu te figures que je plaisante?

Gabrielle avoua qu’en effet elle l’en croyait bien capable, et tandis qu’il se récriait, se disculpait hautement du péché de malice, elle, avait de petites moues entendues; le geste discret de ses doigts ramenait à de justes proportions les affirmations bruyantes de l’employé s’exténuant à répéter:

--A rien! A rien du tout, je te jure!

L’idée de tant d’encre perdue, de tant de beau papier noirci en pure perte, dépassait sa compréhension; ses instincts de petite bourgeoise bien ordonnée s’insurgeaient, et criaient en elle: «Ce n’est pas vrai!»

Elle demanda:

--Enfin quoi? Tu ne me feras pas croire qu’on vous paie uniquement pour que vous vous tourniez les pouces?

--Plût à Dieu! riposta le jeune homme qui greffa sur ce point de départ un pittoresque démontre du mécanisme administratif.

Il avait, quand il s’y mettait, la verve facile et féroce.

Cinq minutes, il ne tarit pas; la présence de son amie éveillant en lui des coquetteries de jeune coq qui parade devant la poulette favorite. Sa recherche à se montrer spirituel l’amenait à l’être tout de bon, et une pointe de canaillerie faubourienne pimentait insensiblement l’amusement de ce qu’il disait.

--Tu vas voir, c’est très curieux. Les uns (ce sont les rédacteurs) rédigent des lettres qui ne signifient rien; et les autres (ce sont les expéditionnaires) les recopient. Là-dessus, arrivent les commis d’ordre, lesquels timbrent de bleu les pièces du dossier, enregistrent les expéditions, et envoient le tout à des gens qui n’en lisent pas le premier mot. Voilà. Le personnel des bureaux coûte plusieurs centaines de millions à l’État.

--C’est pour rien, fit Gabrielle.

Il appuya:

--Pour rien. Et ça a le précieux avantage d’enrayer la marche d’affaires qui iraient toutes seules sans cela.

Puis (Gabrielle, point convaincue, persistant à hocher la tête d’un air d’incrédulité, proclamant à la fois le rôle considérable des grandes administrations et la sélection des intelligences chargées de les représenter), il se récria, affecta un empressement démesuré à abonder dans ces vues:

--Comment donc!... Sélection?... Je te crois!

Et pour bien établir qu’il ne se moquait point, il se lança dans des imitations, d’ailleurs exquises de finesse et d’observation maligne, du père Soupe, de Letondu, du sous-chef Van der Hogen et de M. de La Hourmerie, dont il singea jusqu’à la perfection la solennité pleine de tics. A la fin, aux rires fous de la jeune femme qui était là comme au spectacle, il imita le Directeur lui-même et donna la représentation d’une réception de jour de l’an.

Ce fut délicieux.

Les reins à la cheminée, la boutonnière parée d’un pain à cacheter rouge destiné à compléter l’illusion, il fut charmant de fausseté onctueuse, de je-m’en-foutisme ému, d’éloquence ronflante et banale.

--«Mes chers collègues..., laissez-moi dire: mes chers amis!... C’est toujours avec un nouveau plaisir, comme disait le roi Louis-Philippe, que je vois groupée autour de moi cette sélection d’intelligences...»

Coup d’œil à Gabrielle.

«... d’abnégations et de dévouements, en laquelle je résume et dépeins d’un seul mot le personnel de la Direction des Dons et Legs. Quel ingrat ne serais-je pas, en effet, si je ne lui rendais en ce jour l’éclatant hommage que je lui dois? si je ne reconnaissais,--hautement,--la part de collaboration dont je lui suis redevable dans l’accomplissement de la tâche, si difficile et si délicate, qu’a confiée le chef de l’État à ma modeste initiative?... Mais affirmer, ainsi que je me plais à le faire, la supériorité de vos mérites, c’est affirmer du même coup vos droits à certaines exigences... Ces exigences, mes chers collègues, à Dieu ne plaise que je les blâme.»

--Bravo! Bravo! cria Gabrielle transportée d’admiration.

Lahrier ne sourcilla pas.

Impassible, il reprit:

--«Voilà cinq ans que je préside aux destinées de cette maison; cinq ans que je vous fais espérer, pour des époques toujours prochaines et toujours ajournées, hélas! les augmentations de salaires que vous ne sauriez revendiquer avec trop de légitimité. Cette fois encore,--et pour me décider à cette pénible confession, il faut toute la confiance que j’ai en votre esprit de désintéressement,--je vous accueille les mains vides... J’avais sollicité de la Chambre une augmentation de crédit portant sur le chapitre Ier: vingt mille francs qui m’eussent mis à même d’apaiser dans quelque mesure les justes mécontentements du plus grand nombre d’entre vous; malheureusement la commission du Budget a conclu au rejet de la proposition. En sorte, mes chers camarades, que j’en dois appeler, une fois de plus,--la dernière!--à cette patiente et à cette longanimité dont vous avez déjà donné tant de preuves. Au reste, les temps sont proches!... Un avenir est à nos portes..., d’autant plus fécond en surprises, que vous aurez su l’attendre plus longtemps...»

* * * * *

La fenêtre était restée ouverte: un cadre vermoulu de mansarde emprisonnant un jaillissement d’innombrables cheminées. Au loin, par-delà les maisons qui s’enfuyaient à l’infini, le Panthéon et la Sorbonne élevaient leurs dômes disparates: l’un plus lourd, gonflé au-dessus de l’horizon comme la calotte d’un formidable aérostat maintenu immobile sur ses ancres, l’autre plus frivole, fanfreluche de clochetons, et pareil au casque hérissé d’une idole hindoue. A l’une des tours de Saint-Sulpice, un rayon de soleil égaré allumait un miroir d’alouette. Trois heures sonnèrent. La splendeur de l’avril battait son plein au-dessus de Paris.

Gabrielle, le dos au jour, s’était renversée dans sa chaise, la pointe vernie et finement piquée de son soulier avancée un tout petit peu, hors de la jupe. Appareillée à sa toilette, son ombrelle lui barrait les genoux: un rien du tout de foulard quadrillé, dont une satinette mauve cravatait le manche interminable avec des airs de gros papillon au repos. Et l’étonnement de Lahrier était de la trouver si blonde!... mais si blonde, vraiment; si blonde!... Jamais il n’eût supposé avoir une maîtresse aussi blonde! Sa nuque était devenue de miel, dans le flot de beau temps qui la baignait. Il fut ravi de sa découverte et il se dit que le printemps est, à Paris, plein de clémence; qu’il ne fleurit pas seulement aux maigres branches des platanes et aux bourgeons empoissés des tilleuls, mais aussi aux cheveux des jeunes femmes, et à leurs joues, et à leurs lèvres, et à leurs bouts de nez, qu’écrase imperceptiblement le nuage des voilettes blanches.

--Non, vrai, Gabrielle, déclara-t-il tout à coup, c’est épatant ce que tu es chic, aujourd’hui.

--Est-ce que tu n’es pas un peu fou? demanda Gabrielle qui riait, ne l’ayant jamais vu si tendre.