Part 3
Des semaines passèrent; l’enfant, obstinée, était toujours là. Avant même qu’elle parlât, maintenant, il lui remettait les cinquante centimes, sous le regard railleur de ses collègues qui prenaient plaisir à jouir de ce spectacle. Il aurait bien voulu dire à la petite d’aller l’attendre plus loin, mais cela lui parut impossible. La privation de tabac, l’idée exagérée qu’il se faisait de son ridicule, la crainte, enfin, que cette histoire ne parvînt aux oreilles de sa femme, lui causaient des tourments grandissants et auxquels il ne trouvait pas de remède.
Ses angoisses augmentant, il se décide enfin à aller demander conseil à l’un de ses amis. Celui-ci, personnage administratif, d’esprit avisé, écouta, avec une gaieté discrète, le récit des malheurs de M. Bollin.
--Je voudrais bien en être débarrassé, termina, avec embarras, celui-ci, mais je ne voudrais pas qu’il lui arrivât rien de fâcheux, à cette enfant, et je ne voudrais pas non plus que l’on sût que je me suis plaint...
--C’est bien facile, dit l’ami. Il y a des œuvres nombreuses. Il ne lui arrivera rien de fâcheux, au contraire. Je m’en occuperai moi-même. J’irai où elle attend, à la porte du bureau. Je l’interrogerai, je verrai ses parents, si elle en a, et je la ferai placer... Elle apprendra un métier et je m’arrangerai pour qu’elle gagne quelque chose tout de suite. Ce sera infiniment meilleur pour elle que de mendier dans la rue.
M. Bollin remercia avec effusion et sortit rasséréné. Le soir, c’est avec satisfaction qu’il donna les cinquante centimes et il eut un regard presque amical pour sa persécutrice en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait.
En effet, le lendemain, la petite n’était pas là. M. Bollin se sentit redevenir un homme libre. Il respira. Un poids qui, depuis des semaines, pesait sur ses épaules s’envola. Il alluma une cigarette et rentra chez lui rajeuni.
Deux jours passèrent dans cette quiétude. M. Bollin oubliait son cauchemar. Le troisième soir, il sortit à l’heure habituelle de son bureau; mais, en mettant le pied dans la rue, soudain, il fut secoué par un tressaillement affreux; pâle, ahuri, doutant de ses propres yeux, il resta cloué sur place: la petite était là. Du moins, si ce n’était pas elle-même, c’était une enfant qui lui ressemblait trait pour trait. M. Bollin vit les mêmes petits yeux de travers, les mêmes taches de rousseur, les mêmes cheveux jaunes. Celle-ci, pourtant, était plus petite: la robe toile à matelas flottait autour de son corps et les gros brodequins à clous ne tenaient pas du tout à ses pieds. Du soubassement où elle se trouvait assise, elle s’était levée en brandissant un vague bouquet pourri.
Elle courut à M. Bollin avec une clameur suraiguë:
--M’sieu, un joli bouquet!
--Eh bien! qu’est-ce?... qu’est-ce?... bégaya M. Bollin, atterré.
--Je suis sa sœur, expliqua la petite avec effusion. Croiriez-vous qu’elle a eu de la veine, Célina? On l’a mise dans une œuvre où qu’elle va gagner! C’est maman qu’était contente! Alors, Célina, elle m’a dit comme ça: «Y a le monsieur qu’attend son bouquet tous les soirs et qui donne dix sous. On peut pas le laisser le bec dans l’eau.» Elle m’a dit où que je devais vous trouver et comment vous étiez... Alors, moi, je suis trop petite pour l’apprentissage. Alors je la remplace pour la vente.
Elle brandissait avec confiance le détritus. M. Bollin, accablé et docile, fouilla dans sa poche pour chercher les cinquante centimes.
TUFFIN
Tuffin prit, comme d’habitude, le métro à la place du Trocadéro, afin de regagner la rue Lecourbe, où il habitait. Quand il fut assis dans son compartiment de seconde, il goûta le vif soulagement qu’il éprouvait toujours en s’éloignant du cours élégant où il était professeur de peinture. Il se moucha avec indépendance et fouilla dans la poche de son pardessus pour y prendre son tabac et rouler une cigarette qu’il allumerait dans la rue.
C’est alors que, dans cette poche, il trouva la lettre.
C’était une lettre gris perle, légèrement parfumée, sur laquelle son nom était écrit d’une grande écriture féminine impersonnelle. Après l’avoir considérée avec étonnement, il l’ouvrit. Il lut, devint très rouge, relut et resta stupéfait. Qu’est-ce que cela voulait dire? Un billet d’amour, ou du moins de sympathie très tendre, à lui, d’une de ses élèves?... C’était absolument fou!
Lorsque Mlle Clotilde Chandon avait fondé, près de l’avenue Kléber, un cours où l’on enseignait les arts et les lettres aux jeunes filles riches, elle avait, tout d’abord, pris des professeurs jeunes et élégants, dans le but de s’attirer plus d’élèves. Mais elle avait trop réussi. L’enlèvement d’une romanesque personne de seize ans par un séduisant maître de littérature avait failli discréditer à jamais l’établissement, et la directrice, épouvantée, avait sans attendre remercié son personnel, pour s’entourer de professeurs de tout repos; ce qui plut beaucoup moins aux élèves qu’à leurs familles.
Tuffin, qui avait alors quarante ans, et qui, après avoir tout rêvé de l’art, n’avait plus qu’une préoccupation: gagner de quoi vivre, avait été présenté à Mlle Chandon. Sa figure banale et triste, son crâne mal couvert de mèches longues, sa barbe terne, ses yeux de myope derrière le lorgnon instable, son teint blême et sa maigreur chétive sous les vêtements fatigués, avaient infiniment plu à la directrice, qui l’avait tout de suite engagé, à des conditions modestes, puisqu’il semblait gêné.
Tuffin, pour la première fois, s’était félicité de sa laideur, mais il s’était bientôt aperçu que ses élèves lui étaient hostiles. Elles étaient une vingtaine, toutes jolies ou, du moins, toutes élégantes et gracieuses. Au milieu d’elles, de leur parfum, de leurs rires et de leurs insolences, il se figeait en une dignité timide qui le rendait plus ridicule, et il souffrait un peu. Mais il en avait vu bien d’autres, il avait connu des humiliations plus cuisantes que des railleries de jeunes filles; elles étaient d’un monde si loin de lui, et il s’était résigné à tant de choses, que cela le touchait à peine. Il donnait ses leçons, il gagnait sa vie, le reste n’avait pas d’importance.
Tuffin, dans son métro, songeait à tout cela en relisant, pour la troisième fois, avec une stupeur grandissante, sa lettre. Il y avait quelques lignes très simples. On parlait de sympathie intellectuelle et artistique, d’estime profonde et du désir de n’être pas confondue avec les autres, frivoles et méchantes. Ce n’était pas signé. On n’osait pas encore se faire connaître, mais on écrirait pour le surlendemain, poste restante.
Laquelle de ses élèves avait écrit cela? Laquelle de ces vingt jeunes filles, qu’il ne retrouvait jamais sans une appréhension? L’écriture ne pouvait rien lui apprendre, et il lui était impossible de savoir qui avait mis la lettre dans son pardessus, pendu au vestiaire du cours. Puis, ses perplexités changèrent de sujet: Que devait-il faire? Son devoir était-il de montrer ce billet à la directrice? Mais il éloigna l’idée d’une telle trahison envers celle qui lui avait écrit. Du reste, savait-il comment cela tournerait? Mlle Chandon était d’une intransigeance absolue. A la pensée de perdre sa situation, il eut froid dans le dos. Il ne dirait rien à personne. C’était un enfantillage sans importance et il n’y fallait plus penser.
Il y pensa cependant, presque sans trêve, jusqu’au surlendemain, qui était un vendredi. Ce matin-là, avant d’aller au cours, il fit sa toilette avec plus de soin que d’habitude et il passa au bureau de poste qu’on lui avait indiqué, place du Trocadéro. Il y trouva une lettre.
Elle était plus longue et plus intime que la première. On lui parlait de lui, de ses souffrances, de sa fierté qu’on avait devinée, de son avenir d’artiste... Son avenir?... Il eut un sourire d’amertume en se rappelant ses espoirs de jadis, et un peu d’orgueil en pensant que quelqu’un le croyait encore capable d’avoir un avenir.
Devant ses élèves, il arriva assez ému, malgré ses efforts. Il répondit mal aux indications qu’on lui demandait et il passa tout le temps du cours à les regarder l’une après l’autre à la dérobée, en se répétant la question qui le troublait tant: Laquelle est-ce? Sur quel visage, dans quels yeux, trouverait-il l’intérêt qu’on lui témoignait avec tant de sincérité touchante? Il ne put rien découvrir.
Les lettres continuèrent. Dans la quatrième, on lui confia qu’on n’était pas heureuse, malgré les apparences, et on lui demanda de mettre, au lieu de son habituelle cravate noire, une cravate bleue, afin d’exprimer par un signe (puisqu’on n’osait pas encore se désigner) qu’il répondait à la sympathie qu’on lui offrait. Tuffin hésita, puis il acheta une cravate bleue,--ce qui absorba son argent de poche d’une semaine,--et la mit.
Maintenant, il allait chercher ses lettres avec une émotion profonde. Il ne savait plus qu’il avait quarante ans, qu’il était pauvre, laid, accablé de charges; un intérêt passionné donnait à sa vie une saveur qu’elle n’avait jamais eue. Il s’était remis à peindre, quand il avait une heure entre ses besognes, et il pensait que si son tableau était bien il l’exposerait, ce qu’il n’avait pas fait depuis huit ans.
La septième lettre, quatre pages de tendresses candides et confiantes, bouleversa Tuffin. Il allait savoir. On attendait un mot de lui, à la même poste restante, pour se faire connaître au prochain cours, à l’aide d’un signe qu’on lui indiquait.
Ayant lu, il resta perplexe et affolé, car maintenant il fallait prendre une décision. Tout d’abord, il se résolut à ne pas répondre, terrifié à la pensée de la compromettre et de se compromettre, et se demandant, dans un éclair de lucidité, où cela le mènerait. Mais c’était au delà de ses forces, de résister à la sensation qu’il goûtait pour la première fois de son existence... Et puis il s’imagina l’inconnue réussissant, au prix sans doute de prodiges d’adresse, à se rendre à la poste et n’y trouvant rien... Alors il acheta une boîte de papier à lettres, et, entre minuit et quatre heures du matin, pendant que tout dormait, il écrivit, en la recommençant dix fois, sa réponse.
Il parlait de l’âme exquise qui daignait s’intéresser à lui, d’une tendresse mal placée mais si touchante, d’un rayon qui éclairait sa vie, et de l’immense joie qu’il aurait--et qu’il n’avait pas le courage de refuser--à connaître celle qui avait deviné que, sous la machine à enseigner, il y avait un être humain. Il acceptait qu’elle mît à son corsage le lundi suivant, comme elle le proposait, une rose rouge par quoi il pourrait la reconnaître. Il finissait en demandant pardon de n’être qu’un pauvre homme indigne de tout cela.
Il adressa sa lettre aux initiales qu’on indiquait et la mit à la poste. Il passa deux journées de fièvre et, le lundi matin, frémissant, il arriva au cours. Il était blême en entrant dans l’antichambre. Il devint très rouge lorsqu’il ouvrit la porte de la salle où ses élèves l’attendaient.
Il jeta sur elles un regard avide et resta béant. Chacune des jeunes filles avait à son corsage une semblable rose rouge, énorme comme un chou, violente, épanouie et extravagante.
Un immense éclat de rire s’éleva. Tuffin, sans parler, alla s’asseoir à sa table et mit sa tête dans ses mains. Il comprenait. Il voyait le piège où elles l’avaient pris, la comédie tramée pour le ridiculiser, pour arracher à sa vanité puérile, à sa crédulité grotesque, à sa sottise inexcusable la lettre compromettante avec quoi elles allaient le faire chasser. Il vit la misère revenant s’établir chez lui. Il eut un frisson d’horreur et de remords. Il se dressa, et, d’un coup de règle sur la table, interrompit les rires.
--Est-ce fini? cria-t-il. Je ne suis pas payé pour vous regarder rire, mesdemoiselles! Je suis payé pour vous apprendre la peinture, et je veux gagner mon argent! J’en ai besoin. J’ai une femme et cinq enfants qui ont faim tous les jours! C’est cela l’intérêt de ma vie, et pas autre chose! Je pense que vous comprenez...
Elles le regardaient, ahuries. Elles ne l’avaient jamais vu ainsi. Il n’était plus ridicule; sa voix même, âpre et nette, était changée, les dominait.
Il reprit:
--Je vais chercher du fusain. Si l’une de vous a quelque chose à me remettre, elle peut le poser sur la table...
Il revint deux minutes après. Aux corsages des élèves il n’y avait plus de roses rouges, et sur la table il y avait sa lettre.
Tuffin la prit, et, se retournant, il la plaça dans son portefeuille, auprès d’autres lettres gris perle, légèrement parfumées, couvertes d’une grande écriture féminine. Ses lèvres tremblaient, mais il réussit à ne pas pleurer, et commença la leçon.
LA BELLE A LA ROSE
Dans la chambre d’hôtel, élégante et banale, Mme Ferlinier achevait sa toilette. A Paris, toujours reprise d’un inoffensif petit souci de coquetterie, elle apprêtait son visage avec plus de soin, et cela lui prenait un peu de temps. Par extraordinaire, ce matin-là, M. Ferlinier ne faisait pas de l’esprit sur la lenteur féminine. Déjà prêt, debout devant une des fenêtres qu’il obstruait de sa lourde stature, il lisait les lettres qu’on venait de lui monter. Avec importance, il renseigna sa femme:
--D’abord du château: Augustin m’écrit que tout va bien depuis notre départ... Ah! voici une lettre des Imbart. Ils nous invitent à dîner pour lundi. Ils ne se sont pas trop pressés, depuis quinze jours que nous sommes à Paris... Ça c’est de la part de Vermejoul que j’ai rencontré avant-hier; j’ai oublié de te le dire. Il nous envoie deux invitations pour l’exposition Claude Bersange qui ouvre aujourd’hui... Voici le catalogue...
Sa femme gardait le silence. Il reprit:
--Tu te souviens de Claude Bersange, naturellement?... Bersange, le peintre illustre qui est mort il y a cinq ou six ans... Eh bien, voyons, Madeleine, tu n’as pas l’air de te souvenir! Nous l’avons très bien connu. C’est même chez ta tante de Brelle, où il venait souvent, que nous l’avons rencontré... C’était vers 1903 ou 4... au moment où nous avons habité Paris. Bersange est même venu à la maison...
--Non, je ne crois pas... murmura Mme Ferlinier qui, penchée vers la glace, poudrait son visage un peu flétri, encore joli, et dont les joues étaient animées.
--Si, si, insista Ferlinier avec autorité. Il est venu, je te dis. Quand on a été l’ami d’un artiste aussi célèbre, aussi admirable, on n’a pas le droit de l’oublier, que diable! Il est venu à la maison. Je me souviens que je venais de faire mon voyage au Brésil et que je l’ai beaucoup intéressé en lui en parlant... Bref, on fait une exposition de ses tableaux. Il y a des toiles qui viennent de collections particulières et qui ont été prêtées. C’est une réunion de chefs-d’œuvre... Il y a surtout sa toile fameuse: _La Belle à la Rose_, qui a fait sensation au Salon dans le temps. C’était avant mon retour en France. Je ne l’ai donc pas vue...
--Moi non plus, je crois... Du moins je n’en ai pas souvenir...
--Si tu l’avais vue, tu t’en souviendrais! C’est une merveille, paraît-il. Le catalogue la décrit: Une femme nue, debout, la tête détournée, respirant une grosse rose qu’elle tient devant son visage. C’est un chef-d’œuvre, une toile sans prix... Nous allons, ce tantôt, aller à cette exposition. Bersange a été de nos amis; je m’intéresse beaucoup à l’art; et puis, ce ne serait vraiment pas la peine de faire les frais de venir, tous les ans, passer un mois à Paris pour ne pas se tenir au courant, pour ne pas pouvoir parler de tout ce qui s’est passé de marquant...
--Nous irons si tu veux, dit Mme Ferlinier toujours tournée vers la glace.
Elle se sentait encore rouge et émue. _La Belle à la Rose_, c’était elle. Quinze ans avant, elle avait été, son mari voyageant, la maîtresse de Claude Bersange, encore jeune, élégant, séduisant, fantasque, illustre. Elle n’avait même pas songé qu’elle pût lui résister quand, à leur seconde rencontre chez Mme de Brelle, il avait parlé d’amour avec une douceur impérieuse. Elle était venue chez lui et elle avait cédé. Puis, elle avait posé pour lui parce qu’il le voulait: honteuse d’abord de se trouver nue, dans ce grand atelier et devant cet homme dont les yeux, devenus sans amour, la jugeaient,--ensuite folle d’orgueil quand il lui avait dit qu’elle était parfaitement belle, quand il avait, jour après jour, produit le chef-d’œuvre qui était elle-même, exactement elle-même, sauf le visage modifié, rendu méconnaissable et caché à demi par la fleur. Six mois elle avait vécu ainsi, avec des émotions, des plaisirs, des sensations qu’elle ne soupçonnait pas. Puis Bersange s’était détaché d’elle assez brusquement, pris sans doute par une autre passion. Le tableau était achevé. Ferlinier était de retour, toujours important, aveugle, bon vivant, brave homme agaçant, confiant, incurablement content de soi et de la vie.
Et brusquement, comme si elle se fût éveillée d’un rêve, elle était redevenue la femme timide et sage qu’elle était avant et qu’elle n’avait plus cessé d’être. Le rideau était tombé sur la féerie finie; elle en gardait un souvenir émerveillé et effarouché.
* * * * *
--Admirable! prononça Ferlinier, après avoir contemplé en silence, pendant plusieurs minutes, la _Belle à la Rose_. C’est admirable, définitif! C’est le chef-d’œuvre de Claude Bersange! Quand je lui ai dit, il y a quinze ans: «Bersange, la _Belle à la Rose_ est votre chef-d’œuvre», il doutait. Eh bien, j’avais raison...
Au milieu du groupe nombreux qui se pressait devant la toile fameuse, il parlait haut, avec autorité. On se tournait vers lui, il était ravi. Il continua, feignant une intimité avec l’artiste disparu, inventant des mots et des anecdotes.
Mme Ferlinier ne disait rien. Elle regardait... Elle se regardait. L’admiration de la foule, qui montait vers la _Belle à la Rose_, l’enveloppait. C’était elle qu’on admirait. C’était elle qui était là... nue... si belle... Elle sentit ses joues s’embraser de gêne pudique... Elle était éperdue d’orgueil.
Quand Ferlinier eut assez discouru, il lui prit le bras et ils sortirent du groupe.
--C’est un admirable chef-d’œuvre, proclama-t-il encore pour le public. Puis, plus bas, à sa femme: Seulement, c’est malheureux que ce soit truqué...
--Comment truqué? dit-elle en tressaillant. Qu’est-ce que tu veux dire?
--Je veux dire ce qui est. Tu le sais, n’est-ce pas, j’aime la vérité. C’est très beau, mais c’est trop beau. Ce n’est pas réel. Jamais une femme n’a eu cette perfection de beauté. Des créatures semblables, ça n’existe pas. Bersange a arrangé, a idéalisé... Pour peindre cette femme, il a dû prendre plusieurs modèles. L’une a posé le torse, une autre les jambes, une autre les bras... Et puis il a fondu l’ensemble...
Mme Ferlinier était pâle. Elle répondit, aussi calmement qu’il lui fut possible:
--Je ne suis pas de ton avis. Il est évident que c’est la même femme qui a posé pour l’ensemble.
Son mari haussa les épaules.
--Ma chère amie, permets-moi de te dire que je m’y connais mieux que toi! J’ai beaucoup fréquenté les ateliers. Je sais comment les peintres travaillent. Et, je te le répète: il est impossible que la réalité offre une telle perfection.
--Pourquoi? Si Bersange a peint cette perfection, c’est qu’il l’a vue.
Ferlinier eut un sourire supérieur.
--Voyons, Madeleine, ne t’entête pas. Je puis te dire que j’ai connu un des modèles de Bersange. Celle qui a posé le torse de la _Belle à la Rose_, justement. Eh bien, elle avait des jambes comme des poteaux...
Mme Ferlinier fixa sur lui un regard aigu. Mentait-il pour avoir raison quand même? Elle le ramena devant la _Belle à la Rose_. Il recommença à parler, à haute voix, de Bersange. Elle ne l’écoutait pas. Elle regardait la figure nue. Elle pensait à son corps à elle. Non pas tel qu’il était maintenant, un peu alourdi, un peu déformé, sous l’artifice du corset étudié, mais tel qu’il était dans la svelte splendeur de la jeunesse, quand elle avait vingt-cinq ans, quand Bersange était son amant et faisait d’après elle son chef-d’œuvre... D’après elle seule?... Voyons, elle posait presque chaque jour, elle se serait bien aperçue... Et, de nouveau, elle cherchait à se souvenir des formes de son corps, à les confronter avec les formes sans défaut de celle qui était là, nue, si belle. Mais il y avait longtemps; elle ne savait plus... Avait-il raison cet imbécile qui insultait, de son incrédulité suffisante, sa beauté passée qu’il n’avait pas su voir?... Elle doutait, frémissante, prête à sangloter, prête à crier que ce n’était pas vrai, que c’était elle, et elle seule!...
Mais Ferlinier lui reprit le bras. Six heures sonnaient. C’était ridicule, voyons, de s’attarder ainsi! Les Bubal les attendaient pour aller dîner au Bois! Elle le suivit, retournant la tête pour voir une fois encore la _Belle à la Rose_ qu’elle ne verrait plus, qu’elle n’était plus, si même jamais elle l’avait été...
LE VIEUX DU CHANTIER
Mlle Vertin, une mantille sur ses cheveux gris, un châle noir sur ses épaules maigres, sortit vers sept heures pour aller, comme chaque soir, porter à manger aux chats abandonnés dont elle avait pris pitié.
Traversant la petite place déserte et sombre, elle s’approcha de la maison en construction, restée inachevée. Elle sourit et pensa qu’elle devait être en retard. La petite chatte blanche, sa favorite, miaulait, perchée sur la palissade, et n’était-ce pas les yeux du gros noir qui luisaient plus bas, comme de petites lunes vertes? Mlle Vertin défit le journal où elle avait enveloppé des restes de viande, et, par un trou, dans les planches, posa le paquet, ouvert, sur une pierre de taille. Il y eut un galop de petites pattes... Mais, tout à coup, il y eut aussi, dans le chantier, un autre bruit, pareil à celui que fait quelqu’un qui trébuche et dégringole. Mlle Vertin crut entendre un juron étouffé et elle entrevit, à travers la palissade, dans l’ombre indécise, une ombre humaine. Elle s’enfuit, tremblante, pour aller s’enfermer chez elle. Il y avait un homme dans le chantier, elle en était sûre.
Mlle Vertin vivait seule et confortablement. Elle tenait, depuis de longues années, dans un des coins les plus tranquilles de la rive gauche, un cabinet de lecture bien monté où se trouvait une salle de travail fréquentée par une clientèle restreinte et choisie. Parmi les livres et ses registres, sa vie méticuleuse s’était écoulée sans incidents. Celui qui venait d’avoir lieu la frappa beaucoup. Oserait-elle encore aller porter à manger aux chats? Au matin elle s’en sentit le courage et douta de ce qu’elle avait cru voir. Mais, avec le soir elle redevint pusillanime et ne sortit pas. Les chats, affamés, miaulaient plaintivement.
Le lendemain était un dimanche. Mlle Vertin fit une promenade et, en rentrant à la nuit, déboucha sur la place.
--Ma bonne demoiselle?... dit tout à coup, près d’elle, une voix un peu rauque.
Elle tressaillit et vit un vieux à barbe hirsute et tout loqueteux.
--Je dis ma bonne demoiselle, reprit-il, parce que vous êtes bonne pour les bêtes, alors ça dit tout, n’est-ce pas?... Mais vous savez, ces pauvres minets, ils y comprendront rien si vous leur apportez plus à dîner. Y a pas à avoir peur. C’est moi que vous avez entendu, avant-hier, quand que j’ai glissé, et plus inoffensif que moi ça se trouve pas. Faut vous dire que le chantier je l’habite. C’est mon chez-moi...
--Vous habitez où? s’exclama Mlle Vertin stupéfaite.
--Doucement, ma bonne demoiselle, crier les affaires des personnes ça sert à rien... Ben oui, j’habite le chantier, mais c’est pas à crier sur les toits. Je vous le dis à vous parce que vous m’avez vu, mais _motus_, hein? Y a des malintentionnés qui appelleraient ça du vagabondage, et on me ferait des misères. Je suis là depuis l’automne.
--Mais c’est affreux! Par les froids qu’il a fait...
Le vieux haussa les épaules avec indifférence.