Chapter 4 of 10 · 3999 words · ~20 min read

Part 4

--Y en a de plus à plaindre que moi. Je suis établi dans le sous-sol. On est au sec. J’ai tiré des planches et j’ai un peu de paille et une vieille bâche... Alors, pour vous expliquer ce qui est arrivé avant-hier, faut vous dire que le manger que vous apportez pour les minets, y en a trop; y gâchent. Et c’est malheureux, c’est de la bonne viande bien appétissante. Alors, n’est-ce pas, on partage, et ça me fait mon petit dîner. Mais faut avoir l’œil; y sont vifs; y a surtout la Marquise... Oui, c’est la petite blanche que j’appelle comme ça. C’est ma préférée, elle couche sur moi, croiriez-vous, et me tient chaud... Mais si je suis pas là tout près quand vous apportez le manger... Fuut!... y sautent dessus et traînent tout partout...

--Malheureux vieillard!... Quelle existence!... Mais c’est affreux!...

--Affreux, c’est trop dire... Sûr, j’aimerais mieux des rentes...

--Mais vous ne pouvez rester ainsi! Il y a des maisons de retraite, des hospices...

Le vieux eut un haut-le-corps.

--C’est pas mon genre, interrompit-il avec énergie. Non, faut pas me parler de ça! Je veux être mon maître, voyez-vous! Enfermé, je périrais, sûr et certain. Faut que j’aille et que je vienne comme ça me chante. Un chemineau de Paris, v’là ce que je suis... Y me faut les rues, et les quais, et les faubourgs... Et des balades à l’heure que je veux, aussi loin que je veux... à mon plaisir, quoi. J’aime que ça... C’est ma vie... Je fais de mal à personne. Je mendie même pas... Je prends quand on me donne. C’est tout...

Il s’arrêta. Sans que Mlle Vertin s’en rendît compte, ils étaient arrivés tous deux jusqu’à la palissade du chantier.

--Vous voyez, reprit le vieux en déplaçant l’une des planches, c’est par là qu’on entre. J’ai confiance en vous. Je vous montre mes trucs... Alors, n’est-ce pas, si ça vous amuse de continuer le manger pour les minets... Pour ce soir, vous en inquiétez pas: j’ai du bouilli qu’on m’a donné... Bien le bonsoir, ma bonne demoiselle.

Il disparut silencieusement.

Mlle Vertin regagne sa maison. Elle était bouleversée jusqu’au fond d’elle-même. Était-il possible qu’il y eût des existences semblables? Elle ne put dîner; elle ne put dormir. Elle pensait au vieux, et c’était une obsession impossible à secouer. Elle sentait que ni les petits plats qu’elle se faisait cuisiner, ni son lit douillet, ne lui causeraient plus la moindre satisfaction tant qu’elle le saurait tapi, affamé, dans les ténèbres de sa cave glaciale. Au cours de la nuit, elle forma un plan qu’elle s’employa activement, dès le lendemain, à faire réussir.

Elle ne revit le vieux que le dimanche suivant. A la tombée de la nuit, il l’attendait sur la place. Tout souriant, il salua.

--J’ai trouvé votre papier accroché au paquet, ma bonne demoiselle, et me v’là. Mais faut que je vous dise merci: c’est des festins que vous nous avez offerts cette semaine...

--J’ai à vous parler, dit Mlle Vertin avec solennité; vous m’avez émue jusqu’aux larmes, l’autre jour... Mais prenez courage, vos malheurs vont finir...

--Comment ça? fit le vieux, inquiet.

--Parmi mes clients, il en est d’influents. L’un d’eux, ancien haut fonctionnaire, fait partie du conseil d’une institution charitable...

--Mais j’en veux pas! C’est de la blague, hein? protesta le vieux.

--... Et je l’ai intéressé à votre sort, continua Mlle Vertin, sans entendre. L’existence que vous menez est une insulte à une société civilisée, un défi porté à la philanthropie, un reproche constant pour ceux qui, pouvant vous secourir, ne le feraient pas... Il faut que cela cesse. Du reste ce chantier va être solidement clos... Pensez que des malfaiteurs pourraient s’y embusquer, ou bien que le feu, par imprudence... Mais revenons à votre situation: le succès a couronné mes efforts. Une promesse formelle m’a été faite en votre faveur. Pensionnaire d’une maison de retraite où je voudrais, moi-même, finir mes jours, vous serez logé, vêtu, nourri, chauffé, soigné. Je ferai personnellement un petit sacrifice pour que vous ayez quelque argent en poche les jours de sortie... Le temps des épreuves est fini pour vous, pauvre vieillard, comprenez bien cela...

Le vieux la regarda en face, sans colère, mais avec reproche.

--Oui, je comprends qu’il n’est que temps que je fiche le camp si je ne veux pas être bouclé... Et quand je pense que c’est pasque j’ai eu trop de confiance... C’est tout de même malheureux de pas pouvoir laisser les gens vivre tranquilles! Me v’là sans domicile à c’te heure...

Il eut un haussement d’épaules et tournant le dos à Mlle Vertin ébahie, il prit la fuite et disparut dans l’ombre des rues.

DES AVEUX

--... Enfin, ton collègue, M. Turnus, et sa femme... Avec toi, Clarisse et moi, ça fait quatorze. C’est parfait. Nous avons les personnalités les plus marquantes de la ville.

En peignoir et coiffée pour la nuit, Mme Jubal, assise près de la lampe et un lorgnon sur le nez, venait de relire à son mari la liste d’invitations qu’ils avaient si soigneusement dressée. M. Jubal, debout devant la cheminée, penchait en avant, pour écouter mieux, sa longue tête solennelle, grise et déplumée.

--Alors, définitivement, on n’invite pas Delloc, l’architecte de la sous-préfecture? observa-t-il sans se départir du ton grave et mesuré que sa situation de fonctionnaire important lui imposait, estimait-il, en toute circonstance.

--Tu n’y penses pas! s’écria Mme Jubal, qui était restée très vive malgré l’âge mûr. Delloc, un bohème, un pilier de café! L’inviter au dîner de fiançailles de notre fille!...

--Tu as raison comme toujours, prononça M. Jubal. Étant donnée la situation que nous occupons dans la ville, inviter Delloc serait une faute.

--Et la position de notre futur gendre nous oblige aussi au plus strict rigorisme. Pense que depuis plus de deux siècles les Vémur, de père en fils, sont notaires ici, et tu sais qu’au lendemain du mariage le père Vémur se retirera pour laisser l’étude à son fils.

--Oui, dit M. Jubal satisfait, cette alliance est parfaite.

--Maintenant, une question se pose, reprit Mme Jubal. Que ferons-nous de l’oncle Alfred? Je te dis tout de suite qu’à mon avis le montrer est impossible. Il est maintenant trop gâteux.

--Sans doute.

--Je sais bien que la question est délicate, continua-t-elle. Il vit avec nous et on le sait. Il te laisse disposer de sa fortune. C’est en partie grâce à lui que nous avons pu constituer la dot de Clarisse. Je ne voudrais pas le peiner, mais je te répète que le montrer est impossible. Il baisse tous les jours. Il ne parle presque plus, et quand il parle c’est pour divaguer. Il devient irritable, sale, gourmand. Dame, un homme de cet âge-là!... A ce dîner pourrons-nous le surveiller, l’empêcher de trop manger, de trop boire?... Et tu sais que le moindre excès peut le tuer, le médecin l’a dit... C’est pour lui autant que pour nous qu’il faut le laisser dans sa chambre...

--Il a bien changé depuis quelques mois, remarqua M. Jubal. Tu te souviens comme il était encore alerte et lucide au moment où il est venu vivre avec nous, il y a sept ans?

--Oui, quand il nous a surpris après être resté trente années sans nous voir et sans presque écrire... Quel drôle de bonhomme! Tu te rappelles son arrivée: «Me voilà! Je viens vivre avec vous. J’en ai assez de Paris et des affaires...» Quelles affaires? Je me le suis toujours demandé...

--Il s’occupait de commission et d’exportation, je crois. Mais tu sais qu’il ne nous a jamais beaucoup parlé de lui-même.

--Enfin, c’est dit, interrompit Mme Jubal. On le fera dîner à six heures et coucher après. Quand il a pris sa potion il dort comme une souche dès qu’il est dans son lit. Comme sa chambre est au premier sur le jardin et que la salle à manger est au rez-de-chaussée sur la rue, il ne s’apercevra seulement pas qu’il y a du monde ici.

--C’est, je crois, le plus sage, approuva sentencieusement M. Jubal.

Ce plan fut exécuté dix jours plus tard, quand eut lieu le dîner de fiançailles. Les préparatifs de la solennité avaient occupé Mme Jubal du matin au soir pendant une semaine tout entière, mais cette dame se trouva récompensée de ses fatigues et de ses peines le soir de la réception quand, à sept heures et demie, se trouva réuni dans son salon le groupe de personnes qui, à ses yeux, constituaient le monde entier. Tout allait bien, tout était prêt; l’oncle Alfred, nourri et couché, dormait en haut sans se douter de rien; le dîner allait être un chef-d’œuvre. Mme Jubal, en attendant que le maître d’hôtel, engagé pour diriger les deux servantes, vînt ouvrir la porte, promena un regard de triomphe sur ses invités et connut l’orgueil.

La porte s’ouvrit. Mme Jubal esquissa un mouvement pour se lever, mais retomba pétrifiée. Ce n’était pas le maître d’hôtel annonçant le dîner, c’était l’oncle Alfred.

Maigre, jaune, chauve et ratatiné, habillé de travers par ses propres mains malhabiles, il entra d’un petit pas sénile, mais résolu; il répondit par un regard d’indignation, de défi et de malice au regard ahuri de Mme Jubal et, sans parler à personne, alla s’asseoir dans un coin en remuant à vide ses mâchoires hérissées de blanc.

Mme Jubal fit un effort inouï pour reprendre son sang-froid et sourire:

--Comment, mon oncle, vous avez pu descendre malgré vos souffrances?... Comme c’est gentil à vous d’avoir fait cet effort pour assister aux fiançailles de notre chère Clarisse... Mettez vite un couvert de plus, ordonna-t-elle à mi-voix au domestique qui venait annoncer le dîner.

Le léger froid apporté par l’apparition de l’oncle céda rapidement à l’excellence des mets et des vins, et les convives s’animèrent, mais d’une gaieté modérée et de bon ton, comme il convenait à leur importance et aux circonstances. M. et Mme Jubal, inquiets sans vouloir le paraître, observaient l’oncle de côté. L’oncle se servait copieusement et, sans mot dire, avalait avec ardeur. Sur l’ordre de Mme Jubal on lui avait versé de l’eau, mais il la dédaigna et avec un gloussement impératif tendit son verre à M. Vémur père, qui se versait du bordeaux et qui lui en servit.

--Mon oncle, vous avez de l’eau, dit Mme Jubal avec un sourire auquel répondit un nouveau regard indigné et narquois.

Le vieillard avala son vin, fit remplir son verre et le vida de nouveau d’un air provocant. Cependant, comme il mangeait et buvait sans en paraître incommodé, les Jubal se rassurèrent un peu et le dîner se poursuivit agréablement. Au dessert, il y eut un silence et M. Vémur père allait sans doute adresser un petit discours aux fiancés, quand tout à coup s’éleva une voix cassée. Renversé sur sa chaise, les yeux à demi clos, ses joues flétries animées un peu par la bonne chère, l’oncle, qui ne semblait plus savoir où il était, parlait:

--Mille balles, pas un rotin de plus! C’est à prendre ou à laisser, mon garçon. Faut que je dessertisse les pierres et que je fasse fondre les montures, tu le sais bien. Je ne tiens pas à passer aux assises avec toi quand tu te feras boucler, ce qui ne tardera guère, tant t’es maladroit! Non, mon petit, ne rage pas, c’est pas au père Alfred qu’on fait peur... Il n’a jamais eu peur de personne, vois-tu, et de plus malins que toi l’ont appris à leurs dépens... Allons, c’est dit: mille balles et, vrai, j’y perds, mais je fais ça pour que tu m’envoies des camarades... Qu’ils m’apportent tout ce qu’ils auront... Je gagne si peu avec vous autres que si je ne me rattrape pas sur la quantité... Dame, j’ai ma situation à faire et après, ni vu ni connu, je retourne en province me terrer. J’ai des parents. J’arriverai chez eux les poches pleines. Ils n’y regarderont pas de si près. Je doterai leur fille... Et moi je finirai ma vie en bon bourgeois... Qu’est-ce que tu veux, chacun son goût...

Autour de la table le silence s’était établi. On écoutait le vieillard qui, semblant revivre un passé trouble, périlleux et coupable, continuait à discourir avec des malfaiteurs dont il était le complice.

--Il délire, put enfin proférer M. Jubal, tremblant d’horreur.

--Allez chercher le médecin! gémit Mme Jubal d’une voix étranglée.

Les invités s’étaient levés de table. Avec des paroles de condoléances sur la démence soudaine du vieillard, ils prirent congé assez froidement.

--Vous êtes un monstre! cria M. Jubal qui ne put s’empêcher de saisir l’oncle au collet. Vous nous avez fait user d’une fortune criminellement acquise! Vous nous avez déshonorés! Mon devoir serait de prévenir la justice...

--D’abord, il y aurait prescription, ricana l’oncle, dont l’œil éteint avait retrouvé un faible pétillement. Et puis, surtout, c’est pas vrai! Ah! ah! ah! j’ai voulu rire un peu!...

--Vous appelez cela rire, vieux misérable! cria Mme Jubal, hors d’elle. Mais vous avez sûrement fait manquer le mariage de Clarisse!

--Ça m’est égal, dit le vieux, une autre fois vous m’inviterez!

LE DANGER INCONNU

Dans la grande salle claire de la ferme, à côté de la table, couverte encore de la vaisselle du déjeuner, Francine, la femme du fermier Bertin, enfoncée dans un grand fauteuil de paille, au coin de la cheminée, buvait son café à petits coups. Le feu flambait, mais, bien qu’on fût encore en hiver, il faisait si doux cet après-midi-là qu’elle avait ouvert les fenêtres, par où pénétraient la fraîcheur de la campagne et la lumière du soleil pâle.

Un pas rapide vint sur la route. On entra dans la maison.

Francine tourna paresseusement la tête. C’était sa sœur Julie, une paysanne maigre et sans âge qui habitait le bourg voisin.

--Bonjour, dit Julie.

Elle regarda Francine, étalée dans son fauteuil.

--Bon Dieu, ajouta-t-elle avec un ton d’aigreur involontaire, t’as pas l’air à plaindre.

Francine leva sa figure fraîche, un peu empâtée, encore agréable. Elle eut un sourire de satisfaction placide.

--Pourquoi que j’aurais l’air à plaindre? Y a pas de raison... Et pis y fait trop beau... On sent déjà le printemps. Faut profiter des choses, hein?... Dis donc, veux-tu un verre de café? T’es venue de bonne heure aujourd’hui, comment que ça se fait? C’est vrai qu’y a trois jours qu’on ne t’a vue...

--J’ai une nouvelle à te dire...

Elle avait pris un air mystérieux.

--Ton mari, où qu’il est?...

--Bertin? Il est à la foire. Y fait une affaire de chevaux.

--Y gagne toujours de l’argent tant qu’y veut?

--Oh! il est pas mécontent... Du reste, y s’y entend... On croirait pas, à le voir, gros et endormi comme y paraît, qu’il est si madré... Mais celui qui le roulera... Quéque tu veux, c’t’homme, tu l’connais bien, y a que ça qui l’amuse. Il a toujours été comme ça... vendre, acheter, gagner... L’ reste, y s’en fiche...

--Heureusement, hein? railla Julie.

--Heureusement... p’te bien... P’te bien aussi que s’il avait pas été comme ça, s’il m’avait pas toujours laissée toute seule pour aller à ses marchés, j’aurais pas, moi, été comme j’ai été... Du reste, faut croire que ça lui était égal, puisqu’y s’est jamais occupé de ce que je faisais. Et puis, c’est pas à toi, qu’es ma sœur, qu’on a jamais rien eu ensemble, à me reprocher de m’être un peu amusée, puisque ça ne faisait de mal à personne.

--Bien sûr... Et puis j’ te reprochais rien, et tu sais bien que tu me trouveras toujours si t’as besoin de moi...

--C’est pas probable que j’aie besoin de toi. C’est fini, tout ça, ça ne me dit plus... Maintenant je pense plus aux bêtises. J’aime bien manger, bien boire, bien dormir... (Elle s’étira.) Alors je me range. Je soigne Bertin. Je vis tranquille... Le reste... fuu!... Mais quoi donc que t’avais à me dire?

Julie se rapprocha.

--La servante, où qu’elle est?

--Elle est au verger avec le commis. J’suis toute seule avec les enfants, qui jouent là derrière. Tiens, écoute-les! C’ qu’y sont tourmentants!

Des cris s’élevaient. Les deux femmes gagnèrent le jardin.

--Victor! cria Francine, veux-tu finir! Veux-tu que je te gifle!

C’était le plus jeune de ses trois enfants, un garçon de sept ans, trapu, l’air méchant, qui tapait tant qu’il pouvait sur son frère et sa sœur. Ceux-ci hurlaient, sans oser se défendre.

Francine saisit Victor et le secoua sans conviction. Il se débattait rageusement, lançant des coups de pied et grommelant des injures. Elle le lâcha.

--Est-y garnement tout de même! dit-elle d’un ton indolent en revenant s’asseoir au coin du feu avec sa sœur.

--Le fait est qu’y ressemble pas à son père, murmura celle-ci avec un rire équivoque.

Francine, sans répondre, haussa les épaules.

--J’ dis ça, reprit Julie... j’en sais rien... Et pis toi non plus, p’têt’ bien?... Voyons, t’en avais combien d’hommes à ce moment-là... sans compter Bertin, bien entendu?

--Tais-toi donc... (Francine s’asseyait tranquillement.) Te mêle pas de ce que tu ne sais pas. Pourquoi qu’t’as pas fait comme moi, au lieu de rester fille, si ces histoires-là t’amusent tant?... Moi, c’est fini, j’ te le répète! J’y pense plus, à ces blagues-là, c’est oublié...

--Ah!... bien...

Julie la regardait de côté.

--Alors, c’est pas la peine que j’ te raconte quéque chose...

--Quoi donc?

--Quéque chose qu’est sur le journal. Tu l’as pas lu, le journal? J’ le pensais bien; alors j’ t’ai apporté le mien... Tu t’ rappelles Ludovic?... Mais si, le gars qu’on appelait Ludo, et qu’a été dans le temps charretier chez M. Levert, à la grande ferme... Tu sais bien, un brun, pas beau, mais fort comme un turc... et méchant... et qu’avait des mâchoires comme un loup et des drôles d’yeux, tout clairs, sous des sourcils en barre...

--Eh bien? dit Francine avec calme en levant ses yeux bleus.

--Eh bien, ma petite, c’est un assassin!... C’est pas à croire c’ qu’il a fait!... C’est une bête féroce... Il a massacré les gens d’une métairie près de Bourges, à coups de hache. Il a tout massacré: le fermier, la fermière, les servantes... et jusqu’aux bêtes dans l’étable, croirais-tu ça?... Alors on l’a arrêté et il en a avoué... il en a avoué!... Des horreurs qu’il a faites en roulant de pays en pays depuis plus de dix ans... Y peut pas s’empêcher de tuer, qu’y raconte. C’est une chose qu’est en lui. Alors, dame! y en a qui disent que c’est un fou, et y en a d’autres qui disent qu’y fait semblant... C’est sur le journal... Y a tous les détails. Il a raconté qu’il en avait tué deux ici même, quand il était à la grande ferme, y a sept, huit ans... La petite Claudie, qu’on a trouvée abîmée dans la forêt, tu te rappelles bien, qu’on a cru que c’était un chemineau, et pis le vieux père Planchart, qu’on a trouvé noyé dans la mare et qu’on a cru qu’il y était tombé étant saoul... Eh bien, il a avoué... C’était lui... Hein... penser qu’on n’a jamais rien su et qu’on l’a eu comme ça près de soi pendant qu’y ruminait des coups comme ça... qu’on aurait pu y passer comme les autres... C’est un monstre, quoi!... Lis, que j’ te dis... Regarde son portrait. C’est bien lui...

Francine avait pris le journal. Il y eut un silence.

--Dis donc... reprit Julie. Tu sais qu’on a raconté dans ce temps-là... qu’on a raconté qu’ t’étais bien avec lui... C’est-y vrai?...

Francine ne releva pas la tête. Pâle, les lèvres tremblantes, elle regardait la photographie de l’homme que le journal reproduisait.

--Dis donc... reprit encore Julie à voix plus basse... Tu trouves pas... tu trouves pas qu’y ressemble?... Hein! C’est ça?... Tu peux m’ le dire, va!...

Elle s’interrompit. Francine s’était levée; elle courait au jardin.

--Victor! cria-t-elle.

Rien ne répondit. Les enfants ne se montraient pas. Tout à coup les deux femmes les aperçurent sous un hangar tout au fond du terrain. Elles approchèrent. Ils étaient si absorbés qu’ils ne les entendirent pas. Les deux aînés, le garçon et la fille, se tenant par la main, immobiles et penchés en avant, regardaient, avec une curiosité passionnée, ce que faisait Victor, agenouillé par terre.

Victor, dans une souricière tendue au grenier, avait trouvé une souris vivante. Il l’avait descendue au jardin; avec un sécateur qu’il tenait encore, il lui avait coupé les pattes, les oreilles, la queue et le museau, et la misérable petite chose mutilée pantelait sur le sol avec des soubresauts et de faibles cris aigus.

Francine, d’un coup de talon, écrasa la souris. Elle saisit aux cheveux Victor, qui se dressait. Penchée vers son visage, elle le regarda profondément. Elle revit, à travers la mollesse enfantine des contours, la face dure, la mâchoire de loup; elle revit les yeux pâles et farouches, les sourcils en barre; elle revit l’étrange rire hagard et bestial dont elle ne comprenait pas, jadis, toute la signification.

Mais Victor, d’un élan, s’échappa.

--Ben quoi, on ne peut plus rigoler... gronda-t-il d’une voix un peu rauque qu’elle reconnut aussi.

Grimaçant, il gambada, hors d’atteinte. Francine, blême, tremblante, le regardait, glacée de peur en pensant aux jours qui allaient venir, l’un après l’autre, faisant grandir le danger inconnu.

SURPRISE...

La nuit venait de tomber. Sur le seuil du petit cabaret isolé au coin de la route, la jeune femme était debout dans la lumière jaune qui venait de la salle vide.

--Ce qu’il fait chaud!... murmura-t-elle. Sûr, c’est de l’orage... (Elle s’étira nonchalamment.) Allons, voilà bientôt neuf heures... Louis rentrera pas avant minuit, faut tout de même que je boucle...

Sans hâte, elle rentra, cadenassa les barres qui fermaient les volets des fenêtres et revint assujettir le volet de la porte. Elle entendit les gouttes lourdes de la pluie qui commençait et, laissant son trousseau de clés pendu à la serrure, elle revint sur le seuil.

--Ce que c’est bon! soupira-t-elle. Elle écarta ses cheveux bruns sur son front moite et bâilla en montrant ses dents blanches.

Un homme parut, sortant de la nuit en courant sous la pluie qui ruisselait, et il se jeta si vite dans le cabaret que la jeune femme poussa un cri.

--Qu’est-ce qui tombe! (Il secoua son chapeau inondé.) Je peux dire que j’arrive à temps...

C’était un grand gaillard blond, à l’air jovial et bien portant. Il était convenablement vêtu; une chaîne d’or barrait son gilet; il avait une alliance au doigt et portait sous son bras une boîte plate et noire.

--Deux minutes plus tard, c’était fermé, dit la jeune femme. Comment que ça se fait que vous êtes comme ça par les chemins?

--Ben, je vais vous dire. Je suis bijoutier, n’est-ce pas, et je place moi-même dans la campagne. Depuis trois jours, je suis à la ville voisine et je rayonne. Alors, ce soir, je me suis entêté à rentrer à pied pour dîner malgré que j’étais en retard... Je me suis perdu et avec cette pluie... J’ai été bien content de voir votre lumière... Et puis, on dit que c’est pas sûr les routes de ce côté-ci... Alors, comme là-dedans j’en ai pour de l’argent!... (Il tapa sur la boîte noire et soudain s’arrêta comme inquiet.) Vous êtes toute seule?... Il n’y a personne là? acheva-t-il, soupçonneux, en montrant une porte.

La jeune femme eut un haut-le-corps.

--Non, y a personne! Qu’est-ce que ça veut dire? Pour quoi donc que vous prenez la maison? Mon mari est à la ville, il a été retenu pour affaire, mais il va rentrer avant qu’y ne soit minuit. Et moi je boucle, faut vous en aller.

--Vous fâchez pas, dit l’homme. Vous auriez pas le cœur de me mettre à la porte par un déluge comme ça... Et puis j’ai l’estomac dans les talons et je voudrais bien manger un morceau...

--Il y a de la viande froide et du fromage, dit la jeune femme; mais faudra vous en aller après. On ne donne pas à coucher ici, c’est pas un hôtel.