Chapter 8 of 10 · 3986 words · ~20 min read

Part 8

Marville eut un mouvement de surprise, car le vieillard, très malade et dont la vie déclinait lentement, depuis plusieurs semaines ne parlait plus et ne semblait plus avoir conscience du monde extérieur. En hâte il quitta ses fabriques toutes bourdonnantes d’activité prospère, et son auto l’emporta vers chez lui, à Neuilly.

Le soir tombait lorsque la voiture s’arrêta au perron de l’hôtel. Louis Marville savait que sa femme était sortie pour l’après-midi et que ses deux fils étaient au lycée. Il monta rapidement au premier étage où l’appartement de son père occupait l’aile droite de la maison.

Dans un fauteuil vert, au coin d’une cheminée où des bûches flambaient, un vieillard était assis, les jambes enveloppées dans une couverture. Il leva les yeux. Son regard, vide et mort le matin encore, était maintenant lucide.

--Père, vous allez mieux?

Louis Marville s’était avancé. Lui et le vieillard se ressemblaient. Ils avaient pareillement la bouche mince et circonspecte, le nez pointu et des yeux d’un gris métallique.

--Je ne sais pas si je vais mieux. Je peux parler. Alors je t’ai fait appeler...

Avec effort, le vieillard tourna un peu la tête vers le fond de la pièce. Une garde, qui s’y trouvait assise, aussi muette et immobile qu’un meuble, se leva et sortit. On entendit son pas s’éloigner.

--Vois si personne ne peut entendre. Ferme les portes. Reviens vite...

«Écoute, reprit-il, quand son fils eut obéi, il faut que je me dépêche. J’ai à te parler... Je sens que mes forces ne sont pas revenues pour bien longtemps... Il faut que j’en profite, parce qu’après... après... Enfin pour le moment je peux parler... mais d’abord, dis-moi comment vont les affaires? Cette année, les résultats?...»

Louis Marville donna des détails et dit des chiffres. Le vieillard l’écoutait ardemment. Ce qui avait été la passion de sa vie le passionnait encore.

--C’est magnifique, murmura-t-il. Mais c’est lourd, hein, de tout diriger, maintenant que tu es seul? Enfin, je te connais, tu t’y donnes tout entier, tu es comme moi, pour toi il n’y a que cela qui compte... Et tu es capable, énergique... Tu es bien mon fils... A présent, écoute... approche plus près...

Il ferma les yeux, parut lutter un moment contre lui-même, et de sa voix cassée, plus basse:

--Voilà: j’ai quelque chose à te dire... à te révéler... Mon Dieu, c’est difficile... Tu te souviens de mon père? Oui, de ton grand-père?

--Sans doute, je m’en souviens, affirma Louis Marville, étonné.

--Tu sais comment il a commencé sa fortune, notre fortune. Il avait passé la moitié de sa vie sans réussir à rien, malgré ses efforts et son intelligence; il s’était débattu contre la pauvreté, il avait essayé de tout jusqu’au jour...

--Jusqu’au jour où il a eu l’héritage du cousin Vautier, les trois cent mille francs qui lui ont permis de fonder la première fabrique. Oui, je sais...

--Eh bien,--la voix du vieillard n’était plus qu’un chuchotement--eh bien, l’héritage du cousin Vautier n’aurait pas dû appartenir à mon père... Mon père l’a... pris... s’en est emparé... Tais-toi, écoute-moi. Le cousin Vautier avait un autre héritier, un neveu, Albert Blanchard, qu’il avait élevé, mais qui, par coup de tête, s’est brouillé avec lui et est parti à l’étranger. Alors le cousin Vautier, de colère, a fait un testament où il laissait toute sa fortune à mon père. Après il l’a regretté et, deux ou trois jours avant sa mort, il a, sans en parler à personne, rédigé un autre testament où Blanchard héritait... Ce testament-là, mon père, le jour de la mort du cousin, l’a trouvé et... l’a fait disparaître...

--Mais c’est fou! c’est impossible! c’est du roman-feuilleton! cria Louis Marville. Voyons, père, réfléchissez...

--Parle plus bas, interrompit le vieillard. Je dis la vérité. Je ne divague pas. Le testament est là, dans mon secrétaire. Tiens, voilà la clé. Ouvre le coffre-fort. Il y a un double fond. Fais glisser la paroi. C’est cela. Le papier dans l’enveloppe de toile. C’est le testament.»

Il y eut un silence pendant que le fils lisait le document qui tremblait entre ses doigts.

--Tu vois, il n’y a aucun doute, reprit le vieillard. Alors Blanchard, toute sa vie, a traîné la misère. Il avait été élevé pour avoir de la fortune et il est devenu un déclassé. Il est mort depuis longtemps, mais il a laissé deux enfants: un garçon, qui est maintenant un petit employé sans le sou, chargé de famille, et une fille qui est institutrice... Alors... il faut réparer, tu comprends?... Mon père m’a raconté tout cela quand il a été au moment de mourir... Et il m’a dit que c’était un poids qui pesait sur lui... Le remords, si tu veux... Enfin il m’a dit qu’il fallait réparer... Mais, à ce moment-là, nos affaires n’étaient pas encore sûres et tout l’argent était engagé dans les agrandissements...

--Comme maintenant! interrompit Louis Marville.

--Non. Maintenant il n’y a plus de danger. Mais, dans ce temps-là, je n’ai pas pu me décider... Je n’ai pas pu... Et puis, je pensais à toi, à ton avenir... J’ai commencé par remettre à plus tard. D’année en année, j’ai hésité, reculé... sans avoir le courage... Moi, j’avais été pauvre, tu comprends. J’avais vu la misère à la maison... Mais toi, Louis, il faut... Les Blanchard... c’est à... à eux... Il faut...

La voix du vieillard, qui s’embarrassait depuis quelques instants, subitement s’éteignit, la lucidité disparut de ses yeux, il sembla s’affaisser davantage sur lui-même et retomba dans l’immobilité et dans l’inconscience du monde extérieur.

Louis Marville remit rapidement le testament dans le coffre qu’il referma. Puis il sonna et, quand la garde fut revenue, il s’assit en face du foyer. Il se sentait accablé. Il regardait le feu, il regardait à travers la fenêtre les branches chargées de neige, il regardait la garde qui préparait une tisane, il regardait le vieillard immobile. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Il souffrait. Trois cent mille francs... Et soudain il pâlit davantage en songeant aux intérêts depuis tant d’années. L’exagération de son angoisse lui montra sa fortune détruite, l’œuvre de sa vie renversée, son pouvoir anéanti. Rendre cet argent lui semblait monstrueux, et pourtant sa probité, jamais tentée, avait toujours été intransigeante... Il avait de la pitié et de la haine pour ces Blanchard spoliés... L’idée que la faute de son grand-père, non réparée par son père, devait être expiée par lui le révoltait.

On vint l’avertir que le dîner était servi. Machinalement, plongé dans son tourment, il descendit. Dans la salle à manger, auprès de la table luxueuse, sa femme et ses deux fils l’attendaient.

Une pensée soudaine le fit tressaillir. Son visage contracté se détendit, se pacifia; son regard sombre s’éclaira en s’arrêtant sur les deux garçons.

--Je leur dirai, murmura-t-il, soulagé. Oui, c’est cela. Je leur dirai plus tard... C’est eux qui décideront... plus tard...

Et il savait, sans se l’avouer, que ce plus tard ne viendrait, pour lui aussi, qu’au moment où rien ne pourrait plus lui appartenir.

MONSIEUR TROSSEPOTTE

Mme Trossepotte lui avait permis de rentrer à minuit et quart, mais la réunion finit plus tôt qu’on ne croyait et M. Trossepotte, se trouvant dans la rue à onze heures dix, ne sut pas résister aux instances de ses trois amis, Duparc, Chandon et Gelvet, qui l’entraînèrent dans une immense brasserie de la place Clichy.

M. Trossepotte, dans la brasserie, entra, effarouché et le cœur battant, car de telles débauches lui étaient interdites. Il se posa au bord d’une chaise, garda son parapluie entre ses jambes et demanda une camomille.

Mais le gros Duparc, d’autorité, le poussa sur une banquette et lui enleva son parapluie afin de pouvoir s’opposer à son départ; Gelvet, qui avait été en Angleterre, commanda des whiskys pour tout le monde, et Chandon arrêta au passage deux gentilles petites femmes qui voulurent bien s’asseoir parmi eux.

A peine Trossepotte, sur les objurgations de Gelvet, eut-il avalé son whisky, qu’on lui en imposa un second, qu’il trouva beaucoup moins mauvais. Alors, ses yeux s’allumèrent derrière le lorgnon, ses joues pâles rosirent, il leva son profil de lièvre et retroussa sa moustache maigre. Il sentit un contact à sa bottine droite et se rendit compte que la petite femme assise à son côté lui faisait du pied.

Sans réfléchir, d’un coup de genou, il répondit à ses avances. Alors, elle rit, goûta le whisky dans le verre de M. Trossepotte, et, se penchant au point qu’elle était comme couchée sur lui, à l’aide d’un petit vaporisateur qu’elle prit dans son sac, elle s’amusa à lui arroser la figure et les cheveux d’un extrait à base de musc doué du parfum le plus pénétrant.

Trossepotte oublia qu’il était pusillanime et résigné et qu’il y avait au monde une Mme Trossepotte qui, depuis cinq ans, le faisait trembler. Il alluma un cigare, commanda des whiskys et prit par la taille la petite femme, qui réclamait des œufs durs, dont il se mit à manger avec elle comme un affamé.

Le temps passa. Trossepotte s’aperçut tout à coup qu’il buvait du kummel, que la petite femme l’embrassait et que les garçons rangeaient les tables et les chaises pour fermer la brasserie. Ses yeux tombèrent sur une pendule et il vit qu’il était deux heures vingt. Trossepotte, dégrisé en partie, se leva pâlissant. Il était perdu. Il ne serait pas chez lui avant trois heures moins le quart, il sentait le musc, le kummel, le cigare, l’orgie. Une sueur froide mouilla son front. En même temps, les moments de gaieté qu’il venait de goûter lui firent apparaître plus cruellement la tyrannie qu’exerçait sur lui Mme Trossepotte. Sans répondre aux plaisanteries de ses amis, il prit congé d’eux, dit au revoir, avec une nuance de regret, à la petite femme qui semblait déçue, et monta dans une voiture pour rentrer chez lui aux Ternes.

Dans la voiture, ses angoisses grandirent. Sans doute Mme Trossepotte était une dame redoutable, mais, dans l’âme de Trossepotte, l’ivresse multiplia l’épouvante au delà du raisonnable, car soudain il se pencha par la portière et donna l’ordre qu’on l’arrêtât à un hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’il connaissait.

Là, il demanda une chambre et s’y enferma, la tête en feu et claquant des dents malgré que la nuit de juin fût chaude.

Mme Trossepotte, pendant ce temps, en son appartement des Ternes, connaissait des émotions violentes et contraires. C’était une personne de haute taille, brune et assez belle, qui avait coutume, armée de sa vertu, de marcher à travers la vie quotidienne comme sur le sentier de la guerre. Elle était riche et Trossepotte était presque pauvre, en sorte qu’elle le méprisait un peu. Peut-être aussi l’aimait-elle, dans la mesure de ses moyens, mais jamais elle ne songeait à le lui faire savoir, et il était son esclave.

Dans cette nuit mémorable, lorsque Mme Trossepotte, qui veillait en attendant le retour de l’époux, vit qu’il était minuit vingt et que Trossepotte n’était pas là, elle commença à être en courroux. A minuit et demi, elle frémissait de rage et, à une heure, elle se demandait quelle vengeance pourrait être suffisante pour châtier l’offense, lorsqu’elle songea tout-à-coup que Trossepotte avait peut-être été victime d’un accident, d’une attaque nocturne... Cette pensée la remplit d’une angoisse qui l’étonna elle-même.

Dans des alternatives de colère et d’anxiété, la nuit s’écoula. Vers le matin, comme Mme Trossepotte se préparait à sortir pour aller au commissariat de police, elle reçut un pneumatique:

«Je me suis mis en retard. Excuse-moi. Je rentrerai bientôt.»

Et c’était signé «Trosse», un petit nom d’amitié qu’elle avait quelquefois, dans les premiers temps de leur mariage et aux moments de grande expansion, donné à son mari.

Béante, elle laissa tomber le papier bleu. La fureur et la stupeur la suffoquaient. En face d’un événement aussi inconcevable, elle se demanda si son mari était devenu fou ou si c’était elle-même qui perdait la raison.

Elle attendit.

Trossepotte ne revint pas.

Les jours, les semaines et les mois passèrent sans le ramener. Six jours après sa disparition, Mme Trossepotte avait reçu de lui un second avis, simple et bref: On allait bien; on partait en voyage. Alors elle avait essayé de faire une enquête. Elle apprit qu’il avait quitté la place qu’il occupait dans une administration et qu’il avait retiré de chez son banquier les 20.000 francs qui étaient son avoir personnel. Ses amis ne savaient rien ou ne voulaient rien dire. Mme Trossepotte ne put que continuer à attendre.

Un nouveau message lui arriva, venant de Paris même, après un silence de quatre mois. On avait voyagé. On allait bien. C’était tout. Alors Mme Trossepotte, que son impuissance affolait, se décida, bien que son amour-propre en souffrît cruellement, à faire insérer aux petites annonces un message ainsi conçu:

«Trossepotte, rentrez!»

Ce fut en vain. Il ne rentra pas. Elle administrait sa fortune, vivait retirée et attendait. Pas une seconde elle ne songea au divorce. Trossepotte était à elle, elle le voulait, lui et pas un autre. Sa rage devint calme et pour ainsi dire résignée, à mesure que les mois succédaient aux mois et les années aux années.

Tout d’abord, Mme Trossepotte n’avait songé qu’à l’affreuse insulte que son mari lui infligeait et à la vengeance qu’elle en tirerait. Puis, de temps à autre, un sentiment nouveau lui vint qui l’étonna, et elle se surprit à se dire qu’il avait dû bien souffrir pour se résoudre à fuir ainsi. Elle se demandait aussi comment il vivait et s’il s’était refait un intérieur pour y trouver enfin le confort, la paix et les petits soins qu’il aimait tant et qu’il n’avait jamais eus.--Mais cela elle ne le croyait pas, car, régulièrement, des messages de Trossepotte lui parvenaient. On allait bien, on voyageait. C’était tout. Les années passèrent.

Il revint un soir d’été, sans prévenir, vers l’heure du dîner. Il sonna et une bonne l’introduisit dans le petit appartement des Ternes que sa femme n’avait pas quitté.

--C’est moi, dit-il, gêné.

Ils se regardaient. Elle avait engraissé, elle avait des mèches grises et semblait plus majestueuse. Il avait laissé pousser sa barbe et était un peu chauve.

--Pourquoi êtes-vous parti? Pourquoi? demanda-t-elle enfin.

--Eh bien, voilà... Le soir de la réunion... vous savez... Il y a... mon Dieu... il y a treize ans... Je m’étais mis en retard... On m’avait entraîné au café... Chandon, Duparc... et ce pauvre Gelvet qui est mort... Alors... je m’étais mis en retard... et... et je n’ai pas osé rentrer... Vous étiez si vive, n’est-ce pas?... Et le lendemain non plus... Et ainsi de suite... J’ai quitté ma place... J’ai pris mon argent à la banque... J’ai voyagé... Dame, il fallait bien m’occuper... J’ai placé du vin... et puis de l’huile... et puis du savon... Alors voilà... Alors voilà... Trois ou quatre fois je suis venu rôder par ici, voir vos fenêtres... Et puis Duparc me donnait de vos nouvelles... Si vous aviez été malade, je serais revenu, mais, Dieu merci, vous allez bien...

--Mais enfin... mais enfin pourquoi n’avoir pas divorcé si vous ne pouviez plus me supporter? demanda-t-elle avec amertume.

--Mais je ne voulais pas divorcer! répondit-il, surpris.

--Et pourquoi revenir ce soir?

Il baissa la tête et dit la vérité:

--Je ne sais pas...

Et il ajouta d’un air timide:

--Parce que j’ai pensé que vous n’étiez plus fâchée, n’est-ce pas?

Elle voulut dire quelque chose d’aimable, mais les vieilles habitudes furent les plus fortes.

--Et vous croyez que ça va se passer comme ça! qu’on peut impunément se moquer d’une femme! l’injurier grossièrement!

Elle criait. M. Trossepotte la regarda, il eut un soupir, se leva et alla vers la porte.

Mme Trossepotte s’arrêta net.

--Non! dit-elle.

Elle fit un effort qui la fit pâlir.

--Pardon... balbutia-t-elle. Ne t’en va pas...

M. Trossepotte devint très rouge.

--Je ne m’en allais pas. Je voulais seulement fermer pour que la bonne n’entende pas... Je ne m’en irai plus maintenant... Dis ce que tu voudras... Je ne m’en irai plus...

Il y eut un silence. Mme Trossepotte était assise la tête dans ses mains.

--Pourquoi pleures-tu? demanda enfin M. Trossepotte.

--Parce que je suis vieille, chuchota-t-elle.

Il lui mit gauchement la main sur les cheveux.

--Mais non... On a encore bien le temps...

Sa voix s’étrangla. Il s’assit près d’elle.

LE PÈRE MAY

--Alors, père Mathieu, vous v’là qui partez?

Dans l’aube blême et pluvieuse, le père Mathieu regardait, avec une dernière hésitation, la masure où il avait si longtemps vécu. Il oubliait les années d’âpre misère pour s’attendrir au souvenir de longues paresses et de quelques ribottes, trop rares à son gré. Il tourna la tête et vit la vieille revendeuse, sa voisine, à qui, la veille, il avait cédé les ruines de meubles et les débris d’ustensiles domestiques qui constituaient ses biens terrestres.

--Oui, dit-il, je m’en vas. Depuis que le père May est mort, je peux plus me supporter ici. Dame, pensez, ça faisait neuf ans qu’on ne se quittait pas. On s’est connus, on était camelots tous les deux, on s’est associés pour travailler ensemble, en bons camarades, et jamais on a eu un mot...

--Ça c’est vrai, dit la vieille, vous étiez comme les deux doigts de la main. C’est même drôle, vous aviez fini par vous ressembler, surtout depuis que vous aviez laissé pousser vot’ barbe comme lui...

Un éclair de satisfaction passa sur le visage ridé du père Mathieu.

--Ah! vous trouvez qu’on se ressemblait?...

--Ben oui, y avait de ça. Pourtant, vous étiez pas parents, hein? Vous êtes de Paris, vous, et lui il était de la campagne... Dites donc, c’est-il vrai qu’il avait été à son aise dans les temps? Et puis, May, c’était-il bien son vrai nom?

Le père Mathieu fit un geste évasif.

--Moi, je l’ai toujours appelé comme ça, et je sais seulement qu’il avait été villageois, marié et établi, et qu’il était parti de chez lui pas très jeune, vers trente-cinq, trente-six ans. Il m’a raconté que c’est parce que sa femme lui faisait la vie dure à cause qu’il réussissait pas dans ses affaires et que le bien était à elle. Alors, vous le connaissiez, le père May, c’était la crème des hommes, doux, poli, gentil et honnête qu’on ne peut pas plus, mais il avait de la fierté et de la délicatesse; alors il avait pris la mouche, il s’était mis en tête de faire fortune et il était parti... Et puis, dame, il avait dégringolé encore et il avait jamais voulu retourner comme ça, en sans-le-sou... Mais je bavarde et faut que je file. J’espère qu’on se reverra.

Il s’en alla, son paquet sur le dos. Il sortit de Paris. Il marchait d’un pas lourd, sans hâte ni trêve. L’interminable route ne l’inquiétait pas. Il ruminait le plan qu’il avait formé et qui tantôt lui semblait fou et tantôt excellent, et il en discutait avec lui-même, à demi-voix:

«Pour une idée, c’est une idée... Savoir si ça réussira et si les gens de là-bas me prendront pour lui? Durieu, Edmond-Jules, c’est comme ça qu’il s’appelait de son vrai nom, le père May, et il était né à Lazoches, dans la Beauce. Et maintenant qu’il est mort et que je lui ai pris ses papiers, c’est moi qui m’appelle Durieu, Edmond-Jules, et qui suis né à Lazoches. Bon! Et ce qu’il n’a jamais voulu faire par fierté et délicatesse, comme il disait: retourner chez lui, se faire reconnaître, réclamer ce qui lui revenait, c’est moi qui vas le faire à sa place... Sûr, ça réussira, la vieille a dit que je lui ressemblais et puis il y a vingt-cinq ans maintenant qu’il avait quitté son pays et on change en vingt-cinq ans, et puis j’ai les papiers: Durieu, Edmond-Jules, c’est moi. Je sors pas de là... Oui, mais faudra pas gaffer avec ceux qui l’auront connu... Et puis, si sa femme vit encore, savoir si elle éventera pas la mèche tout de suite. Alors, si on me découvre, je risque quoi? A quoi qu’on pourra me condamner?... Oui, mais qui ne risque rien n’a rien. Et si je réussis, me v’là sorti de misère, me v’là propriétaire peut-être bien, et tranquille jusqu’à la fin de mes jours, et au bon air, à la campagne, dans la verdure, tout mon rêve!...»

Ces alternatives d’espoir et de doute ne cessèrent de le tourmenter. Il marcha des jours et des jours, coucha dans des granges ou à la belle étoile, économisant âprement les quelques francs qu’il avait, afin de pouvoir manger jusqu’au bout de son long voyage.

Il arriva une après-midi, vers cinq heures. A l’entrée de Lazoches, au carrefour de deux routes, était un cabaret.

_Antoine Grenu_, lut-il sur l’enseigne.

«C’est ça. Le père May m’en a parlé. Je vas entrer. C’est maintenant qu’il faut qu’on me reconnaisse. Attention!»

Il poussa la porte à claire-voie. Dans la salle quelques vieux paysans étaient attablés. Le patron, gros homme d’une cinquantaine d’années, vint servir le nouveau venu qu’il fit payer d’avance, en vertu de son aspect indigent.

Le père Mathieu vida son verre, hésita un moment, toussa et prit la parole.

--Dites donc, monsieur Grenu?...

--Qu’est-ce qu’y a? dit Le patron, rogue.

--C’est pour un petit renseignement. Est-ce que vous ne vous rappelez pas... de quelqu’un qui venait ici autrefois?... Oui, un ancien du pays... Voyons, cherchez bien... Y a vingt-cinq ans et plus... Un ami à vous... Qui s’appelait... Durieu... Jules Durieu...

Le patron le regarda fixement.

--Pourquoi que vous me demandez ça?

Les buveurs avaient tourné la tête, et observaient attentivement le nouveau venu qui souriait d’un air entendu.

--Oh! pour savoir... Est-ce que sa famille habite toujours le pays?

--C’est pas possible que ça soye lui qui serait revenu? murmura tout à coup un des buveurs.

Le père Mathieu frémit de joie.

«Ça mord!» pensa-t-il.

--Pourquoi donc que vous vous intéressez tant que ça à Jules Durieu? demanda le cabaretier. C’est-il que vous le connaissez?

--Oui, peut-être bien... Et je crois que vous le verrez bientôt...

--Tais-toi donc, vieux gueux, on te reconnaît bien! interrompit violemment un vieux paysan à tête de chouette. Alors t’as pas honte de revenir après tout ce que t’as fait? On t’espérait mort, mais les canailles ça a la vie dure, faut croire!

--Hein? Quelle canaille? balbutia le père Mathieu ahuri.

--Toi, pardi! Et t’as de la veine que le père Fargue soit pas ici! Ce que tu lui as fait, il y a vingt-cinq ans, il l’a pas oublié, et ça se comprend! Comment, toi, à trente-cinq ans, et un homme marié encore, tu as été enjôler sa fille, une fille de quinze ans et t’as filé avec elle on ne sait où, qu’on ne l’a jamais plus revue! Et que tu as tout filouté à ta pauv’ femme avant de partir et qu’elle est restée sur la paille, et qu’elle est morte, bien par ta faute!

--Et que tu nous as fait à tous des canailleries et des saletés! Et maintenant, tu as le toupet de revenir, le bec enfariné!...

--Tu vas voir, on n’a plus peur de toi, maintenant!

Tous, dressés, le menaçaient.

--Non, je le jure, je ne m’appelle pas Durieu! cria le père Mathieu en reculant derrière sa table.

--Menteur! Montre tes papiers! Montre-les, pour voir! On t’a reconnu, on te dit! On t’a assez vu dans le temps, quand t’étais la terreur du pays!

--Tiens, le v’là, le père Fargue, je l’ai envoyé prévenir, que t’étais de retour! ricana le cabaretier.

A travers les vitres, le père Mathieu vit, sur la route, un énorme paysan à cheveux blancs qui accourait en brandissant une trique. Il ouvrit derrière lui la fenêtre qui était basse et sauta dehors.

--Tout de même, se répétait-il en fuyant, ce qu’il était canaille, ce père May! Qui aurait cru ça?...

COMMENT ILS ATTEIGNAIENT LA VILLE...

La route, déserte, débouchant d’entre les collines, s’en allait vers la ville qui était là-bas, au bout de la plaine, triste sous le crépuscule.