Part 6
--Pourquoi pas? dit avec douceur M. Bance, Patapon, pourquoi avoir inventé des histoires de dettes et de vieille mère infirme, au lieu de dire: «Bance, je veux être augmenté pour faire la noce!» Je te prenais pour un pleurard vertueux et résigné. Je te fais mes excuses, Patapon. Tu auras quatre cents francs et tu seras surveillant général. Dis à tes amis les anarchistes de ne pas me faire de mal et ne cherche pas une autre place. J’ai besoin d’un homme de confiance... et qui soit discret... Que veux-tu, on ne peut pas toujours s’ennuyer...
Il y eut un silence.
--Assieds-toi, Patapon, il fait soif, ajouta, en confidence, M. Bance, et présente-moi aux jeunes personnes, dis?
PAULINE
A onze heures, Tardot fut prêt. Sa femme, en peignoir et ses cheveux bruns hâtivement tordus,--depuis le matin elle ne s’occupait que de lui,--l’examina d’un œil critique.
--Tu es simple, mais tu es bien, prononça-t-elle enfin, assez satisfaite. On n’est pas obligé d’avoir des vêtements tout flambant neuf, ça n’est pas bon genre. J’ai très bien refait le pli de ton pantalon et ton veston n’a plus une tache.
--Est-ce que je ne sens pas un peu la benzine? dit Tardot inquiet.
--Du tout, et puis ça se dissipera à l’air... Tes cheveux et ta barbe sont un peu longs, mais puisque c’est ton genre...
Elle aurait voulu Tardot glabre et en complet anglais très chic, mais des raisons budgétaires s’opposaient aux vêtements très chics, et Tardot sans barbe (il avait essayé jadis, pour obéir) était désolant à cause des joues qu’il avait trop creuses et du menton dont il n’avait presque pas.
--Il ne pleut pas, reprit Mme Tardot. C’est heureux, tu n’arriveras pas au boulevard crotté comme un barbet... Et tu sais ce que tu dois dire, n’est-ce pas? Ne parle pas trop, mais expose bien tes idées, sois net et précis. Et au restaurant ne refuse pas tout par discrétion, tu aurais l’air humble. Sois aisé, sans laisser aller. Tu es un architecte diplômé; tu n’es plus un gamin; aie conscience de ta valeur. Pense que si ça s’arrange...
--Si ça s’arrange, c’est la fortune, c’est le succès, je serai lancé! cria Tardot. Je l’ai bien compris tout de suite, va! Non, cette chance!... Je me revois descendant de chez Vellin où j’avais été demander s’il y avait du travail pour moi. A la porte, je croise un monsieur. Il me regarde, hésite, s’arrête: «Tardot!» Je l’avais déjà reconnu: «Divelle!» Il y avait vingt-cinq ans que je ne l’avais pas vu, mais à quarante ans il est pareil à ce qu’il était à quinze ans: un gros garçon réjoui, avec de gros yeux naïfs. Moi, il m’a reconnu à cause de mon nez et de mon lorgnon toujours de travers. Et voilà qu’il me prend le bras, me tutoie, en bon camarade! Et tu sais, c’est un monsieur qui a des millions! Au collège, il avait déjà de l’argent plein ses poches, mais maintenant il a hérité et il ne sait quoi faire de ses rentes! Il me raconte tout ça et il me dit qu’il vient chez Vellin pour la restauration d’un de ses châteaux, mais que ça ne va pas, que Vellin est un pontife trop arrivé qui ne veut en faire qu’à sa tête et qui ne s’occupe pas de ses clients. Après, il me demande ce que je fais, et quand il apprend que je suis architecte, il me regarde, réfléchit et se met à dire: «Tiens..., mais... oui... ça serait peut-être une idée... Je pourrais te charger... Avec un vieux camarade comme toi je m’entendrai bien... Voyons, voyons, je vais y penser... nous en reparlerons après-demain...» Et il m’invite à déjeuner... Songe que si ça s’arrange, c’est non seulement le château (nous irions l’été prochain!) mais encore les maisons que Divelle possède à Paris qu’on doit réparer, ses terrains où il veut faire bâtir, son petit hôtel de Passy qu’il veut faire restaurer parce qu’il va se marier... je ne te l’ai pas dit, je crois...
--Si, tu me l’as dit, interrompit Mme Tardot, qui avait écouté avidement, pour la centième fois depuis deux jours, le récit de ces faits miraculeux. C’est notre première chance depuis dix ans, mon pauvre ami. Oh! je ne te reproche rien, tu as toujours fait tout ce que tu as pu, mais tu manques d’habileté, tu ne sais pas t’imposer... Enfin, tâche de réussir, c’est une occasion unique. Sois adroit. Ne te trouble pas... Mon Dieu, si tu laisses échapper cela...
--Ne m’en dis pas trop, pria M. Tardot avec un pauvre sourire d’homme qui n’a pas de chance. Je suis déjà bien assez impressionné, va...
Elle le regarda avec affection et pitié. Que ne pouvait-elle lui donner l’énergie, la décision, l’autorité dont elle se sentait déborder et qui n’avaient à s’exercer que dans les trois pièces de leur petit cinquième et vis-à-vis de leur petite bonne!
--Enfin, fais pour le mieux et reviens vite me raconter, dit-elle en conduisant son mari jusqu’au seuil.
Elle l’écouta descendre les étages, puis revint. Elle devrait attendre trois heures, quatre heures peut-être, avant de savoir... Pour tromper cette attente, une fièvre d’activité, plus intense encore que de coutume, la saisit.
--Aline! Aline! appela-t-elle.
La bonne parut: une petite en tablier bleu, l’air humble et sournois.
--Alors, parce que je me suis occupée de Monsieur, vous avez passé la matinée à ne rien faire! cria Mme Tardot. Vous aimez mieux écouter aux portes que de travailler, n’est-ce pas? Regardez la poussière partout, petite souillon! Allons, prenez votre chiffon, nous allons faire l’appartement en grand!
Vers quatre heures, elles frottaient encore, Mme Tardot inlassable, Aline exténuée. La porte s’ouvrit. Mme Tardot bondit vers son mari.
--Eh bien?
--Ce n’est pas fait encore, dit M. Tardot, qui semblait animé et troublé. Dans quelques jours...
--Crois-tu que ça ira?
--Peut-être. Je ne sais pas. Il y a quelque chose... J’en suis ahuri...
--Quoi? Parle-donc!
--Eh bien, Divelle était avec une femme, sa maîtresse. Une femme très chic, somptueuse, des fourrures, des bijoux... Devine qui c’était?
--Je ne sais pas! Ça n’a pas d’importance! Qu’est-ce qu’il t’a dit?
--Pas d’importance!... cria M. Tardot, les bras levés. Pas d’importance!... C’était Pauline!
--Pauline?... Quelle Pauline?
--Notre ancienne bonne d’il y a cinq ans, que tu as mise à la porte parce qu’elle volait le sucre et le café.
--Non! quoi? qu’est-ce que tu dis? Ce petit torchon! Mais c’est impossible, mais elle était bête, laide, sale...
--Laide, elle ne l’était pas, et maintenant... bigre! jolie comme un cœur, les cheveux oxygénés, les joues à peine fardées, et une élégance, une tenue... Elle a des manières de princesse... elle parle littérature... Non, je n’en revenais pas!...
--C’est fou... Et tu es sûr?...
--Sûr! Quand Divelle m’a présenté, elle m’a regardé à travers son face-à-main et a dit du bout des lèvres: «J’ai déjà rencontré ce monsieur.» Et Divelle l’adore. Il est en extase. Elle est avec lui depuis deux ans. Il m’a dit que c’était une âme supérieure, qui avait souffert, longtemps incomprise... Et c’est elle qu’il va épouser! Parfaitement!...
--C’est fou!...
--Et alors, tu comprends, il fait tout ce qu’elle veut. Il est à ses pieds. Si elle s’oppose à notre affaire, tout va rater...
--Mais elle n’osera pas. Elle aura peur que nous ne racontions...
--Je n’en sais rien. Elle le tient bien assez pour lui dire la vérité si elle veut se venger de nous. Dame, tu as été d’une dureté avec elle! Tu lui criais après tout le temps...
--Et toi tu lui faisais toujours recommencer tes chaussures le matin et tu l’envoyais au bout de Paris à pied porter des paquets.
--Et toi tu la traitais de petit chameau et de torchon crasseux! Tu l’accablais de travail, tu lui faisais frotter par terre, laver...
--Ah! tu ne vas peut-être pas critiquer ma façon d’être avec les bonnes! cria Mme Tardot.
Entre eux, il y eut un silence irrité.
--Ce n’est pas la peine de nous disputer, murmura M. Tardot. Ça n’arrangera rien. Il n’y a qu’à attendre.
La soirée fut morne. Le lendemain, M. Tardot sortit de bonne heure après le déjeuner et Mme Tardot reprisait seule, tout en roulant des pensées amères quand, après un coup de sonnette, Aline vint annoncer Mme Divelle.
Mme Tardot sursauta. Était-ce?...
Entra nonchalante, hautaine, suprêmement élégante, une personne exquise et distinguée à l’excès, en qui Mme Tardot, éperdue, reconnut ce petit chameau de Pauline.
--Restez assise, Cécile Tardot, dit Pauline avec un geste protecteur de son face-à-main, et soyez rassurée. J’ai pardonné, j’ai oublié. Je permettrai que mon mari--(M. Divelle le sera dans un mois, j’y ai consenti)--emploie l’architecte Tardot... Je consentirai aussi à recevoir vos visites, de temps à autre, à mon jour. Ne me remerciez pas. La vie m’a vengée de la vie. Je ne pardonne pas, j’abolis. Le passé n’est plus, n’oubliez pas ceci: le passé n’est plus... Adieu.
Elle sortit, lente et royale. Mme Tardot, béante, saisie de joie, tremblante de rage, était restée sur place. Elle sentit qu’elle étoufferait si elle n’avait pas un dérivatif, et elle cria «Aline!» en s’élançant vers la cuisine.
Mais en face de la petite bonne, en tablier bleu, un sentiment mystérieux, presque superstitieux, domina soudain Mme Tardot encore affolée. Elle songea que Pauline avait été là, pareillement souillon; elle eut un malaise qui ressemblait à de la peur, et c’est d’une voix presque douce qu’elle conseilla à Aline de mettre sans plus attendre les haricots au feu.
--Plus souvent, Cécile Tardot, répondit Aline avec une grande insolence. Je m’en vais, bien sûr! Moi aussi je veux des fourrures, et des bijoux, et un millionnaire!...
LE SAUVETEUR
Le château était entouré d’un parc admirable que côtoyait la rivière. Pour revenir, les deux amis en suivirent les bords.
--Voilà, tu as tout vu! dit Jean Fragel. Penses-tu te plaire ici pendant ta convalescence?
Vadière eut un sourire heureux sur son visage basané.
--C’est un vrai paradis de verdure et de calme. Ta mère m’a fait l’accueil le plus charmant. Je te suis profondément reconnaissant de m’avoir invité ainsi.
--Quand je pense que nous nous connaissons depuis le collège, que tu es mon meilleur ami et que c’est la première fois que tu viens ici...
--Dame, étant enfant, je passais mes vacances en Sologne. Puis nous nous sommes perdus de vue quand je suis parti aux colonies.
Ils s’étaient assis sur un banc au bord de la rivière. La fumée de leurs cigarettes monta dans l’air calme. Fragel tapotait sa courte barbe blonde.
--Tu as remarqué mon régisseur, hein? dit-il soudain.
--Oui... naturellement! J’avoue que je le trouve un peu bizarre, ton... Mareslot... Marestot...
--Marescot. En quoi le trouves-tu bizarre?
--En tout. Il est familier, autoritaire, trivial. Tout à l’heure, quand il t’a raconté cette histoire d’avoine disparue, il mentait ouvertement et il était ivre à ne pas tenir debout. Je ne comprends pas que tu gardes à ton service un type comme ça.
--Marescot est ici depuis vingt-deux ans, déclara Fragel, et il y restera vraisemblablement jusqu’à sa mort, quoi qu’il fasse. Tu vas comprendre: il m’a sauvé la vie. Tout le monde le sait. C’est une histoire que je veux te raconter. Ma mère d’ailleurs te la racontera certainement aussi... du moins en partie. Il y a vingt-deux ans, je vivais ici avec mes parents. On n’avait pas encore voulu me mettre au collège à cause de ma santé qui était délicate. Je n’y suis allé qu’à quatorze ans. J’étais un enfant très gâté et mes parents m’adoraient. Un jour d’été, où il faisait aussi beau qu’aujourd’hui, j’étais venu, vers cette heure-ci de l’après-midi, me promener au bord de la rivière. Je m’étais donné beaucoup de mouvement, j’étais fatigué. Je m’assis dans l’herbe, en haut de l’escarpement que tu vois là, à droite, à l’endroit où la rivière fait un coude. C’est un coin dangereux, la berge est à pic, l’eau est profonde, rapide, pleine d’herbes. On me défendait d’y venir, mais, naturellement, j’y venais tout de même. Il n’y avait personne sur la route, personne dans le petit bois, ou, du moins, je le croyais. Je n’entendais que le bourdonnement des insectes. Je me dis: «Il ne faut pas que je m’endorme, je pourrais rouler...» Et, soudain, je m’éveille en sursaut: je roulais sur la pente. Je jette un hurlement qui s’étouffe, dans l’eau où je culbute, où je suffoque, où je perds connaissance... Je revins à moi dans la salle à manger du château. La première chose que j’entendis, ce fut un cri de joie déchirant jeté par ma mère qui m’avait vu ouvrir les yeux. Mon père, le visage bouleversé, était penché vers moi, les domestiques s’empressaient, et je vis, debout, ruisselant des pieds à la tête, Marescot.
«--Jean, mon Jean, c’est cet homme qui t’a sauvé au péril de sa vie! me cria ma mère. Sans lui, tu serais...
»--Je ne vous prouverai jamais assez ma reconnaissance, disait mon père en serrant les mains de l’homme.
»--On a fait ce qu’on peut, répondit Marescot. Le môme gigotait dans le bouillon. Je pouvais pas le laisser clampser... J’ai piqué une tête et je l’ai empoigné par les tifs...»
Il avait déjà cette voix rauque et éraillée que tu as entendue tout à l’heure. Il avait déjà le crâne chauve, le nez rouge et la barbe hirsute, mais alors il était maigre, son poil était roux et il était vêtu de haillons innommables. C’était un chemineau qui traînait dans le pays depuis huit ou dix jours et qui était déjà venu plusieurs fois demander l’aumône au château. M’avoir repêché fut pour lui la fortune. Je fus malade trois mois, mais il m’avait sauvé la vie. Mon père, dans sa reconnaissance, le garda ici et lui donna des gages sans qu’il eût à faire aucun travail. Ma mère, ensuite, l’augmenta: il fut jardinier en chef, puis régisseur.
--Tout s’explique! dit Vadière.
--Ça dépend, reprit Fragel. Ce que je viens de te raconter, c’est la version officielle, familiale, publique, la version à laquelle tout le monde croit. Maintenant, je vais te dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne, et que, pendant longtemps, je n’ai même pas osé dire à moi-même. Je crois, je suis presque certain, que Marescot, avant de me retirer de la rivière, m’y avait jeté.
--Hein? Comment ça? dit Vadière, ahuri.
--Il m’a poussé pendant que je dormais sur le talus. J’ai eu l’impression qu’on me poussait brutalement, et j’ai vu, j’ai entrevu, plutôt, sa face qui se rejetait en arrière.
--Mais pourquoi t’aurait-il jeté à l’eau pour te repêcher ensuite?
--Pour être mon sauveteur. Tout le monde savait que mes parents étaient très riches et m’adoraient. Il a voulu acquérir des droits éternels à leur reconnaissance et à la mienne.
--Mais, alors, c’est un assassin! Pourquoi ne l’as-tu pas dénoncé?
--Parce que je ne suis sûr de rien. Parce que j’ai pu me tromper. Parce que je dormais, ou du moins que je somnolais, quand j’ai roulé. Parce que tout le monde était si sûr qu’il m’avait sauvé qu’on me l’a fait croire et que c’est ensuite seulement que je me suis souvenu--à peu près--de ce qui s’était passé. Mes parents étaient fous de gratitude. Chaque jour il m’était plus difficile de les détromper. Et, je te le répète: imagine que je me sois trompé, que Marescot m’ait sincèrement sauvé,--quelle ingratitude hideuse de ma part envers cet homme qui a fait là peut-être la seule belle action de son existence!... Il est paresseux, grossier, voleur, ivrogne, brutal et impudent... Et puis? Il a sauvé la vie d’un enfant,--ma vie,--et au péril de la sienne...
Fragel garda un instant le silence et reprit:
--Oui, mais imagine qu’il m’ait réellement jeté à l’eau! Imagine le triomphe de cette canaille qui, alors, voit, depuis vingt-deux ans, réussir cette abominable comédie à laquelle nous nous sommes tous pris... Je t’assure, c’est une obsession pour moi: Marescot est-il une fripouille sans scrupules qui a risqué de me tuer dans le plus vil des calculs?... Est-il un noble sauveteur qui a exposé sa vie pour sauver la mienne?...
--Le voilà, dit Vadière à mi-voix.
Un gros homme malpropre, à la face enflammée et à la barbe sale, parut, les mains dans les poches et la pipe à la bouche. Son regard alla de la rivière à Fragel.
--Hein! m’sieu Jean, dit-il d’une voix pâteuse, vous vous souvenez, y a vingt-deux ans?... Sans c’t’ami Marescot, hein?... sans c’t’ami Marescot!...
Il cligna de l’œil, ricana derrière sa main, saliva sur l’herbe et s’éloigna un peu trébuchant.
L’AVENTURE DE M. LASSOY
M. Lassoy avait été favorablement impressionné par la voiture luxueuse qui était venue le chercher à la gare et par le domestique bien stylé qui lui avait demandé s’il était bien le précepteur qu’on attendait au château de Livière. Il le fut davantage encore lorsqu’il arriva au château, qu’il trouva seigneurial, et qu’on l’introduisit en présence de Mme de Livière.
Cette dame, parfaitement élégante, encore fort bien et qui cultivait le genre faible femme langoureuse, était gracieusement assise dans une causeuse avec, à ses pieds, sur un coussin, une boule de soie havane qui était un chien, car cela voulut mordre, et à ses côtés son fils Guy, enfant de huit ans pareil à une poupée. Tout en jouant de sa main effilée avec les boucles de l’enfant, Mme de Livière examinait M. Lassoy qui s’inclinait en se nommant.
Il lui convint. Bien vêtu, avec une correction sévère et effacée, les cheveux blonds, le teint frais, la barbe soyeuse et légère, les yeux bleus et naïfs derrière un lorgnon d’or, la voix amortie, la parole choisie et les manières discrètes, il ne déparerait pas, estima-t-elle, le décor d’élégance et de bon ton qu’elle maintenait au château.
Avec bienveillance, hauteur, politesse et mélancolie, Mme de Livière prit la parole d’une voix maniérée. Elle s’était risquée à engager M. Lassoy par correspondance parce qu’il lui avait été chaudement recommandé. Elle s’en félicitait maintenant, car elle était sûre qu’il comprendrait ce qu’elle attendait de lui. Guy étant, comme elle, nerveux et délicat, de grands ménagements s’imposaient. Elle ne voulait pas qu’il travaillât trop, elle ne voulait pas qu’il fût malheureux. Sans doute, elle l’avait gâté, mais depuis cinq ans qu’elle était veuve, elle était seule dans la vie avec lui. Elle ne consentirait jamais à le mettre au collège et la situation de M. Lassoy auprès de lui serait de longue durée... Encore un mot: M. Lassoy était, n’est-ce pas, bon musicien?
M. Lassoy s’inclina. Il comprenait parfaitement la mission qu’il avait l’honneur d’avoir à remplir. Il s’efforcerait, avec toute sa bonne volonté, de ne pas trahir la confiance qu’on voulait bien lui accorder et dont il était fier de se sentir digne... Il avait l’honneur de jouer passablement du hautbois.
Cette entrevue satisfaisante terminée, M. Lassoy fut conduit à son appartement.
Dès lors, une vie ravissante commença pour lui. Ses appointements étaient considérables. Il occupait deux chambres confortables d’où l’on avait une vue magnifique, et les repas exquis réjouissaient sa gourmandise. Guy était un aimable enfant, à condition qu’on n’essayât pas de rien lui apprendre. Les heures passaient dans une oisiveté charmante. Parfois, le soir surtout, Mme de Livière demandait à M. Lassoy de faire de la musique ou de dire des vers. Il s’en acquittait avec d’autant plus de plaisir qu’aucune arrière-pensée ne troublait son âme amie du repos, car Mme de Livière, malgré cette demi-familiarité et ses allures langoureuses, restait parfaitement indifférente et distante. M. Lassoy appréciait d’autant plus la félicité qui était son partage qu’il se souvenait de ses deux dernières places: l’une auprès d’un cancre méprisant et hargneux dont les parents avaient l’invraisemblable prétention de faire un bachelier ès lettres, l’autre parmi cinq drôles forcenés de sept à quatorze ans qui lui avaient infligé toutes les épreuves.
M. Lassoy était depuis un mois au château de Livière quand M. Varleur vint dîner.
M. Varleur revenait de voyage; son château était voisin. C’était un homme de haute taille, brun, sanguin, à moustache noire. Il nourrissait pour Mme de Livière une passion ancienne et violente. Il avait essayé d’être son amant tant que Livière, dont il était l’ami intime, avait vécu; il avait essayé de l’épouser depuis qu’elle était veuve. Elle s’y était constamment refusée avec une résolution dont la grâce indolente, mais inflexible, le rendait fou.
Quand, à table, M. Varleur vit M. Lassoy, doux, discret, satisfait et bien traité, il roula des yeux farouches. Quand, après le dîner, Mme de Livière pria, avec une grande amabilité, M. Lassoy de jouer du hautbois, puis de dire des vers, les regards de M. Varleur devinrent homicides en se fixant sur le précepteur. Ce jeune homme modeste ne s’en aperçut point. Il continua ses modulations. Bientôt M. Varleur prit congé brusquement.
Le jour suivant M. Lassoy se promenait seul, dans la campagne, lorsque devant lui, jaillissant d’un bouquet d’arbres, un homme sauta sur le chemin.
M. Lassoy fit, avec un petit cri, un petit bond en arrière. Mais il reconnut M. Varleur et sourit avec urbanité.
--Monsieur, excusez ma surprise, dit-il, mais vous m’avez fait peur.
--Peur!... proféra d’une voix basse et rauque M. Varleur dont la surexcitation était effrayante,--peur! Eh bien, tu as raison d’avoir peur! Pars! Fuis! Va-t’en!... ou je te tue comme un chien! Cette femme, que tu veux me prendre, que tu comptes séduire avec tes manières doucereuses, elle est à moi!... Ou du moins elle ne sera pas à un autre! Je ne suis pas doucereux, moi! Je l’aime depuis dix ans d’un amour sauvage! D’un amour sauvage, tu entends! Elle est à moi! Pars, te dis-je, sinon je te tue! Je te tue comme un chien!
Il rugit; ses yeux étaient ceux d’un fou. D’une main herculéenne il saisit Lassoy à l’épaule, le secoua comme un frêle prunier et s’éloigna en agitant dans les airs un poing forcené.
M. Lassoy dut s’asseoir. Puis, livide et les jambes flageolantes, il regagna le château. Mme de Livière l’attendait.
--Vous avez rencontré ce fou, lui dit-elle avec un peu plus d’animation qu’elle n’avait coutume d’en montrer, je le vois à votre émotion. Mais ne craignez rien, monsieur Lassoy, des soupçons aussi grotesques ne sauraient m’atteindre. Vos services me conviennent parfaitement. Rassurez-vous, je vous garde et cela d’autant plus volontiers qu’il est venu ici m’intimer l’ordre de vous chasser... Ses prétentions sont ridicules... L’épouser!... (elle haussa les épaules). Ah! mon Dieu! ni lui ni un autre! Je suis bien trop tranquille depuis que mon mari est mort, ajouta-t-elle avec franchise. Je vous le répète, monsieur Lassoy, vos services me conviennent, je vous garde et si votre présence ici a pour résultat que je sois débarrassée des prétentions impertinentes de M. Varleur, j’en serai fort aise.
--Permettez... permettez... bégaya M. Lassoy.
Mais déjà elle était partie. Il remonta chez lui. Son visage défait, qu’il vit dans une glace, lui fit peur. Une image obsédait sa pensée: un chemin creux, un corps,--le sien,--étendu dans son sang, et le féroce Varleur s’éloignant tout exultant de vengeance satisfaite.
Affolé par cette vision affreuse M. Lassoy, avec une hâte fébrile, écrivit une lettre qu’il laissa sur la table, à l’adresse de Mme de Livière. Il expliquait qu’une affaire de famille le rappelait à Paris avec la plus extrême urgence.
Puis il fit rapidement sa valise, se glissa hors du château et, par une petite porte du parc, gagna la route qui menait à la gare où, dans un coin obscur, il s’assit, exténué, pour attendre le train.
C’est à Paris seulement, chez un vieillard acariâtre, exigeant et avare, dont il était devenu le secrétaire, faute de trouver mieux, que M. Lassoy reçut, renvoyée du château de Livière, une lettre signée Hippolyte Varleur et où ce monsieur lui disait:
«C’est moi qui pars. Un éclair de raison m’arrête au bord du gouffre. Je ne veux pas souiller mes mains et mon honneur d’un sang méprisable. Dans un voyage lointain j’oublierai celle qui s’est rendue indigne de moi en vous favorisant, être vil.»