Part 7
--Ça, c’est le comble, gémit M. Lassoy accablé. Je suis parti pour rien...
UNE LETTRE
M. Thielle était parti la veille au soir pour Bordeaux où il voulait traiter une affaire importante et, comme chaque fois qu’il s’absentait, il avait laissé la direction de la fabrique à son secrétaire, M. Valoral.
M. Valoral se trouvait à neuf heures dans le bureau de son patron, et s’apprêtait à décacheter le courrier. La porte s’ouvrit. M. Valoral fut considérablement surpris de voir paraître Mme Thérèse Thielle qui, bien que son appartement fût à l’étage au-dessus, ne venait jamais dans les bureaux. C’était une petite femme blonde et vive à qui ses amies reprochaient d’avoir l’air évaporée mais, ce matin-là, sa robe était sévère, sa coiffure disciplinée et son joli visage mobile empreint de gravité.
--Bonjour, monsieur Valoral, dit-elle au secrétaire. Vous êtes étonné de me voir, n’est-ce pas? Si, si, je sais: la légende de la petite femme folle que rien de sérieux ne peut intéresser!... Eh bien, monsieur Valoral, j’ai formé un projet que je veux réaliser en l’absence de mon mari. Je veux pouvoir le seconder efficacement et partager le poids de son labeur. J’ai réfléchi, j’ai vu mon devoir. Depuis quatre ans que nous sommes mariés les plaisirs sont pour moi, et le travail pour lui... Il ne songe qu’à me gâter. Il me traite comme une enfant. Je veux lui prouver que je suis capable, moi aussi, de travailler et de me dévouer. Monsieur Valoral vous allez m’initier aux affaires. Vous êtes le secrétaire et l’ami dévoué de mon mari, vous allez me faciliter ma tâche... Non, non, ne m’objectez rien, je suis décidée. Paul revient dans cinq jours. J’ai une dépêche de lui... Il faudra du reste que je vous donne son adresse tout à l’heure, vous m’y ferez penser... Alors, d’ici cinq jours, j’ai bien le temps de me mettre au courant... Et quelle bonne surprise pour lui quand il reviendra! Comme je serai contente! Alors je prends place à son bureau. Ça va tant m’amuser! D’abord on ouvre le courrier, n’est-ce pas? Quel tas de lettres!... Je commence: «La maison Béran prie M. Thielle...» Mais nous verrons après le détail. Je vais d’abord tout ouvrir, et puis nous classerons et vous m’expliquerez...
Frémissante de plaisir elle décachetait vertigineusement les lettres. M. Valoral la regardait. Il était terrifié à l’idée de l’immense surcroît de travail qu’une telle aide allait lui infliger. Il n’osait rien dire, sachant que M. Thielle éprouvait de l’extase pour chacun des caprices de la jeune femme, et, du reste, il pensait que celle-ci, au bout d’une heure, en aurait assez et passerait à une autre fantaisie.
Tout à coup il la vit tressaillir. Une lettre, qui n’avait pas l’aspect commercial, tremblait au bout de ses jolis doigts.
--Qu’est-ce que c’est que ça? murmura-t-elle. Et elle relut d’une voix étranglée:
«Mon grand chou. Une bonne surprise! Je serai libre vendredi prochain et, à trois heures, dans notre petit chez nous.--Ta Sissy.»
--Sapristi! se dit M. Valoral, c’était ça, je m’en doutais bien!... (Il hésita.) Tant pis, je vais lui dire...
Et tout haut:
--Madame, cette lettre, je vais vous expliquer...
--Taisez-vous! sortez! cria Mme Thielle dressée, blême, et les yeux étincelants. Misérable, vous êtes son complice! Et c’est pour cela que vous avez sa confiance! Il me trahit, lui! lui qui a quinze ans de plus que moi! lui qui joue à la vertu! lui que j’aime, pour qui je voulais travailler, me dévouer... Ha, Ha, Ha! Et vous, un homme soi-disant respectable, vous favorisez!... Sortez, vous dis-je!
--Mais madame, je vous affirme, ce n’est pas... la croix...
--Je ne crois rien. Je connais vos mensonges! Sortez, ou je vous fais mettre dehors! et ne revenez jamais ici! Quoi? Les affaires? Le courrier? Voilà ce que j’en fais, tenez, du courrier, je le mets en morceaux! Quand je pense que je venais ici pour... Mais voulez-vous sortir, à la fin!
Elle avançait sur M. Valoral. Il s’enfuit, consterné. Elle resta seule. Elle relut la lettre signée Sissy, et la plaça dans son corsage. Puis elle se remit, avec des gestes d’automate, à déchirer tous les papiers sans exception qui étaient sur le bureau. Après quoi, toujours dans le même état de calme trompeur, elle marcha vers la cheminée. La pendule était un cadeau qu’elle avait fait à son mari à l’occasion d’un anniversaire; elle la brisa sur le sol. Elle revint au bureau et fit subir le même sort à l’encrier, autre cadeau d’anniversaire. Ensuite elle tomba sur le fauteuil et eut un long rire hystérique qui s’acheva en une crise de sanglots convulsifs. Enfin elle sortit de la pièce qu’elle referma à clé, passa, sans les voir, au milieu des employés qui dissimulaient mal une ardente curiosité, remonta chez elle, s’habilla et alla expédier à l’adresse de son mari, à Bordeaux, la dépêche suivante:
«Revenez à l’instant. Situation désespérée.--Thielle.»
Elle marcha des heures au hasard des rues. Elle pensait au suicide, elle pensait au divorce, elle pensait à trahir elle-même celui qui l’avait trahie. L’écroulement de son bonheur la torturait. Au soir seulement elle rentra dans son appartement qui lui fit horreur. Elle dîna à peine, elle passa une affreuse nuit, et de bonne heure se leva et s’habilla afin d’être prête à tout événement.
A onze heures il y eut un coup de sonnette et elle tressaillit, mais la femme de chambre vint annoncer M. et Mme Berly. C’étaient le frère et la belle-sœur de Mme Thielle et celle-ci se souvint alors seulement qu’elle devait passer la journée avec eux. Elle eût voulu dissimuler, mais c’était au delà de ses forces, et tout en elle était tragique quand elle les reçut.
--Bonjour, ma petite Thérèse. Eh bien, qu’y a-t-il donc? Tu as l’air lugubre, dit, en embrassant sa sœur, M. Georges Berly qui était jeune et élégant, Valoral n’est pas encore parti? J’ai un mot à lui dire.
--Bonjour, ma chère Thérèse, dit Mme Berly, jeune femme à l’air pincé, es-tu souffrante? Tu n’as pas bonne mine.
Mme Thielle éclata en sanglots:
--Je suis trop malheureuse! Oui, trop malheureuse. Paul ne m’aime plus! Il me trahit!
--Paul! Mais il t’adore! Tu es folle!
--Naturellement, entre hommes vous vous défendrez toujours! Regarde ce que j’ai trouvé dans son courrier!
M. Georges Berly prit la lettre que lui tendait sa sœur, tressaillit et devint fort rouge.
--Montre donc, lui cria Mme Berly qui l’observait. Tiens, comme c’est drôle, c’est l’écriture de Cécile, et c’est comme ça qu’elle signe dans l’intimité: Sissy.
--Quelle Cécile? dit Mme Thielle, haletante.
--Tu ne la connais pas. J’ai été en pension avec elle en Angleterre. Ton mari ne l’a jamais vue... Tandis que Georges la connaît très bien, et elle lui plaît beaucoup... Je m’en doutais déjà; maintenant, j’en suis sûre! Ah, c’est trop fort!
Elle se leva et sortit violemment. Mme Thielle resta stupéfaite.
--Tu n’aurais pas pu te taire? lui dit son frère, furieux. Oui, c’était pour moi la lettre, et ton mari ne sait même pas de qui c’est, ni ce que c’est au juste! La croix, là, en haut de l’enveloppe, ça veut dire que c’est pour moi. Valoral est prévenu et il me remet les lettres. J’ai demandé cela à Paul, parce que Madeleine est si bêtement jalouse! Les choses les plus innocentes lui paraissent coupables... Ah, tu as fait du joli, tu peux t’en vanter!
Il s’élança à la suite de sa femme. Mme Thielle resta éperdue de joie. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que M. Thielle parut à la porte. Il était poussiéreux, l’angoisse et la fatigue bouleversaient son visage habituellement paisible.
--Thérèse! cria-t-il, te voilà! Tu n’as rien! Mon Dieu, mon Dieu, comme j’ai eu peur! Mais pourquoi ce télégramme? Je ne vis plus, depuis hier que je l’ai reçu. Et en bas, qu’est-il arrivé? Valoral n’est pas là. Les employés ne savent que faire. Le courrier d’hier a disparu. Mon bureau est plein de papiers et de débris, ma pendule cassée! Avec ça, je viens de croiser ton frère et sa femme qui se disputaient tellement qu’ils ne m’ont même pas vu! Tout le monde a l’air fou... Quant à l’affaire de Bordeaux, elle est dans l’eau. Mon client est furieux, j’ai tout lâché en recevant cette dépêche... Voyons, ma petite Thérèse, qu’est-ce qui s’est passé?
--Rien du tout, rien du tout, ça n’a pas d’importance, dit Mme Thielle en se jetant dans ses bras. Tout ça, c’est parce que je t’aime, vois-tu!...
UNE BONNE FORTUNE
--Eh bien, oui, mercredi, à trois heures, chez vous...
--Merci, merci, bégaya Henri Trézal aussi passionnément que la stupeur le lui permit.
Alice s’éloigna vivement de lui. Son mari les rejoignait dans la serre.
Henri Trézal s’en alla peu après, n’ayant pas encore retrouvé ses esprits.
«Alors elle m’aime... alors elle m’aime...», se répétait-il. Ce n’était pas un flirt innocent, c’était sérieux! Ces avances, que je croyais des coquetteries sans conséquences, c’étaient les témoignages irrésistibles de la passion. Depuis quand m’aime-t-elle? Il y a sept ans qu’elle est mariée et que je la connais...»
Ici il éprouva un peu de remords anticipé, parce qu’il était, depuis le collège, l’ami intime de Roger Bulac, le mari d’Alice (ce sentiment ne s’implanta pas), et une assez notable inquiétude, parce que Roger Bulac, bon garçon et jovial d’habitude, était fort violent et certainement quatre ou cinq fois plus fort que lui.
Dans son élégant rez-de-chaussée de garçon riche et qui aime ses aises, Trézal, devant une glace, se contempla longuement. Il constata qu’il était beaucoup mieux qu’il ne croyait, et qu’il avait jusque-là méconnu sa vocation mondaine, qui était de séduire. Il revit ensuite Alice, brune, souple et désirable, et se convainquit de l’ardente joie qu’il éprouvait.
Le mercredi vint et, avec lui, à trois heures et demie, Alice.
Elle songeait à se rhabiller, vers la fin de l’après-midi, quand le téléphone, sur la table du boudoir, tinta.
--Je vais répondre, tu vas voir comme je sais changer ma voix! dit Alice à Trézal, qui la contemplait en extase.
Et elle ajouta, gamine, le menaçant du doigt:
--Si c’est une femme...
Elle se pencha vers l’appareil avant qu’il eût le temps de l’arrêter. Elle écouta. Il la vit devenir blême. Elle répondit deux fois: «Oui, oui» d’une voix rauque, étranglée, méconnaissable, raccrocha le récepteur, si tremblante qu’elle dut s’y reprendre à deux fois, et dit à Trézal:
--C’est mon mari. Il vient ici...
Trézal se dressa, livide.
--Hein?... Ton mari?... Ici?... Il sait?...
--Non. Il croit qu’il vous a parlé. Il a ri en disant que vous aviez une drôle de voix. Il vient en auto...
--Mais pourquoi n’as-tu pas dit?...
--Ah! ne me tutoyez pas, ce n’est pas le moment! Dire quoi?... Pour qu’il reconnaisse ma voix, n’est-ce pas?...
--Il faut que vous partiez à l’instant! affirma Trézal, qui renouait convulsivement sa cravate.
--En chemise comme je suis, n’est-ce pas? M’habiller? (Elle haussa les épaules.) Pour sortir juste au moment où il arrivera? Pour me trouver nez à nez avec lui dans l’escalier?... Rien que pour lacer mes bottines il me faut dix minutes...
Trézal eut un coup d’œil de haine vers les hautes tiges de daim gris.
--Pourquoi n’avez-vous pas mis de petits souliers, aussi?
--Parce que je manque d’expérience probablement! cria-t-elle, rageuse. Vous êtes inimaginable, à la fin!
--Calmez-vous! Ne nous affolons pas, balbutia Trézal dont les dents claquaient. Il faut prendre un parti... Mon Dieu, quelle idée de répondre à ce téléphone!...
--Pourquoi en avez-vous un?... Allons, êtes-vous enfin prêt? Vous n’avez qu’une chose à faire: le recevoir, sans avoir l’air de rien, dans une autre pièce.
--Évidemment, évidemment... Quand il vient, c’est au salon, en effet, que je le reçois. Je vais y passer. Je fermerai la porte d’ici à clé... Surtout ne faites pas de bruit, les cloisons sont minces...
--Et vous, ne claquez pas des dents et cessez d’être vert, si vous pouvez. Vous avez la peur peinte sur la figure...
--Oh! c’est pour vous seule que je m’inquiète, croyez-le...
Il passa dans le salon, ferma la porte à double tour, mit la clé dans sa poche. Il lui semblait que les battements de son cœur devaient s’entendre de la rue. L’adultère, il s’en rendait bien compte, était vraiment une chose hideuse. Le coup de sonnette attendu le fit bondir. Il alla ouvrir en se disant: «Ma vie est en danger.»
Vingt minutes plus tard, il reconduisait Roger Bulac qui, au seuil, en lui serrant la main avec effusion, lui disait:
--Merci encore, mon vieux... Tu es toujours le meilleur des copains. Cette petite est de bonne famille, timide, réservée. La mener à l’hôtel, impossible!... Alors, c’est entendu, je trouverai ta clé à deux heures chez ton concierge.
--C’est entendu, mon vieux.
Une dernière poignée de main, solide, pleine de cordialité, et, la porte refermée derrière Bulac, Henri Trézal revint vers le boudoir, rayonnant.
--Eh bien! cria-t-il en entrant, ça y est! Il est parti! Il ne se doute de rien!...
Il s’interrompit. Alice, qui s’habillait violemment, tournait vers lui une face blanche, décomposée par la colère.
--Assez! Oh! assez, n’est-ce pas? siffla-t-elle entre ses dents serrées. Il ne se doute de rien!... Ah! vraiment, il ne se doute de rien!... Et c’est cela que vous osez venir me dire après que...
--Vous avez entendu? balbutia Trézal stupéfait de sa fureur.
--Naturellement! Est-ce que vous me croyez assez bête pour ne pas écouter ce qu’il avait à vous dire? Ah! le misérable, le misérable!... Me tromper!... Chez moi!... Séduire la gouvernante de ma fille! Obtenir un rendez-vous de cette gueuse et venir vous emprunter votre appartement pour la recevoir! Ça, c’est le comble! Vraiment, c’est le comble! Et vous, vous trouvez ça très bien! Vous dites oui! C’est du joli! Ah! c’est du joli!
--Mais je ne pouvais pas dire non, gémit Trézal. Il l’a fait pour moi dans le temps, quand j’habitais avec ma famille et que lui habitait seul... Et moi aussi je l’ai fait déjà... Si j’avais refusé cette fois-ci, il n’aurait pas compris...
Il sentit qu’il s’enferrait et s’arrêta.
--Très bien! On ne peut mieux! cria Alice, qui se poudrait à coups de poing. Alors, ce n’est pas la première fois! Alors il a l’habitude de me tromper! Et cette sale petite grue de Constance avec son air sainte-nitouche!... Moi qui la traitais comme une amie. Ah! mais, ça ne se passera pas comme ça!...
Elle sortait. Il l’arrêta.
--Alice, qu’est-ce que vous allez faire?
--De quoi vous mêlez-vous? Vous ne pensez peut-être pas que je vais garder cette fille une heure de plus!... Et quant à Roger...
--Mais réfléchissez! Réfléchissez, je vous en prie! Il n’y a qu’à moi qu’il a dit... Donc il n’y a qu’auprès de moi que vous avez pu apprendre... Inévitablement il comprendra... Dissimulez, au moins... Attendez quelques jours. Ayez l’air d’avoir surpris par hasard... Songez au danger auquel vous nous exposez... à la violence de Roger... Il est capable...
--Je m’en moque pas mal! Êtes-vous fou de croire que je pourrai supporter seulement cinq minutes de voir cette grue chez moi! auprès de lui!... Et quant à sa colère à lui, quand c’est lui qui me trompe!... Ce serait le comble!... D’ailleurs, je m’en moque!...
Désemparé, il trouva un dernier argument, plaintif:
--Vous ne m’aimez donc pas?...
Elle le regarda en face, ne prit pas la peine de lui expliquer que, voulant une fois dans sa vie expérimenter l’adultère, elle l’avait choisi, lui, précisément, parce qu’il était trop raisonnable, trop correct et trop prudent pour jamais s’imposer par une passion gênante ou compromettante, elle éclata en un rire saccadé, haussa furieusement les épaules et s’élança au dehors...
Seul, il resta un moment anéanti. Puis l’imminence du péril lui rendit quelques forces. Il se précipita dans un cabinet noir, en ramena une malle et se mit à y entasser fébrilement tout ce qu’il fallait pour un voyage d’assez longue durée.
MARTELAN
Dans l’atelier immense et somptueux occupant le premier étage de son hôtel, le peintre Jacques Férial, membre de l’Institut, commandeur de la Légion d’honneur, travaillait tout en causant avec le Dr Moraud, son médecin et son ami. A une phrase de ce dernier, il se retourna brusquement.
--Martelan? Si j’ai connu un peintre nommé Martelan? Mais j’ai vécu avec lui pendant huit ans, de dix-neuf à vingt-sept ans! Nous avions, avenue du Maine, le même atelier, avec une soupente où nous couchions côte à côte, sur des paillasses, parce que nous avions vendu nos matelas, pour acheter du chauffage pendant l’hiver de 1879, où il a fait si froid. Et je vous assure que jamais deux jeunes gens enthousiastes de leur art n’ont été plus fraternellement unis dans le travail, dans la misère et dans la gaieté que Martelan et moi pendant ces huit années qui sont les meilleures de ma vie, malgré les souliers percés, le poêle sans feu et les jours sans le sou, où le crémier ne voulait pas toujours faire crédit!... Et puis nous nous sommes séparés, je ne sais plus pourquoi, sans motif probablement, parce que toute chose se termine un jour ou l’autre... Je l’ai rencontré ensuite deux ou trois fois, par hasard, puis plus du tout, et cela m’a fait beaucoup de peine quand j’ai entendu dire, il y a une quinzaine d’années, qu’il était mort.
--Eh bien, dit le Dr Moraud, un de mes anciens élèves m’a demandé, le mois dernier, de venir voir un de ses malades indigents, qui l’intéressait particulièrement. J’y suis allé et j’ai trouvé un vieux bohème croupissant dans une misère noire et se refusant obstinément à aller à l’hôpital. Il m’a dit qu’il s’appelait Martelan et qu’il était peintre. Je vous ai nommé, mon cher maître, et il a répondu: «Jacques Férial, je connais, je connais...» sans rien ajouter. Nous avons réussi, par miracle, à le tirer d’affaire, du moins pour le moment.
--Donnez-moi l’adresse, dit Férial brusquement.
Il y alla le lendemain, par une après-midi de fin d’hiver toute trempée d’humidité glaciale. C’était près des fortifications, aux confins de Montrouge et de Plaisance, dans une longue rue morne, une sorte de cité composée de masures lépreuses.
--Suivez l’allée tout droit, lui dit la concierge, une vieille extraordinairement sordide. Traversez le jardin, et c’est l’espèce de hangar qu’est là, avec une porte jaune. Cognez fort, des fois qu’y pionce.
Jacques Férial pataugea dans l’allée pareille à un ruisseau fangeux et traversa un terrain où se tordaient deux ou trois arbres étiques. A la porte jaune, faite de trois planches disjointes, il frappa et, sur un grognement provenant du dedans, il entra.
C’était nu, glacial, délabré. Le sol était en terre battue, les murs étaient en plâtre crevassé; il y pendait quelques esquisses que la moisissure gagnait. Au fond, il y avait un grabat et, plus près, un très petit poêle en fonte où crépitait faiblement un peu de feu. Penché vers le poêle, un vieillard blême, à barbe grise hirsute, un chapeau mou crasseux sur la tête, une couverture trouée sur le dos, était assis sur une chaise de jardin en fer. Il avait tourné la tête vers la porte et regardait, d’un œil hagard et fâché, qui entrait.
--Monsieur Martelan? demanda Jacques Férial.
--C’est moi. Et vous, monsieur, qui êtes-vous? dit le vieux d’une voix creuse.
Jacques Férial éprouvait une gêne à surprendre ainsi, brusquement, dans sa misère, ce compagnon de jadis que la vie avait traité si différemment qu’elle ne l’avait traité, lui! Peut-être redoutait-il aussi de trouver en Martelan un quémandeur inlassable que sa bienveillance déchaînerait. Il ne se nomma pas, sachant bien qu’après tant d’années--et maintenant glabre et massif, alors qu’il avait été maigre et barbu--il ne serait pas reconnu.
--Je suis collectionneur, répondit-il; le Dr Moraud, qui m’a soigné, m’a dit avoir vu ici quelques esquisses très intéressantes et je voudrais...
--Le Dr Moraud s’est intéressé à ma maladie, qui est, paraît-il, curieuse, et aucunement à mes esquisses, interrompit Martelan. Mes esquisses n’existent pas, l’eau les pourrit, il pleut à travers le toit!... Vous ne savez pas ce que je brûle là? ajouta-t-il en brandissant un bout de bois blanc qu’il fourra dans le petit poêle. C’est mon chevalet! A quoi bon un chevalet? Pour peindre, sans parler des toiles et des couleurs, il faut avoir chaud et manger tous les jours. Moi, je ne peins plus depuis longtemps. Je laisse ça aux autres... aux malins!...
Il ricana, ce qui le fit tousser. Mais comme son visiteur allait prendre la parole, il reprit:
--Non, monsieur, n’insistez pas! Je ne sais pas si c’est de vous ou de moi qu’on s’est fichu en vous envoyant ici. Je crois plutôt que c’est de vous et c’est une sale blague qu’on vous a faite! Un bon conseil: remontez dans votre voiture--vous êtes certainement venu en voiture, vous êtes un homme chic, ça se voit--et filez chez quelqu’un d’important, d’arrivé, de décoré, de subventionné, de tout ce que vous voudrez!... Un type comme Jacques Férial, par exemple! Croyez-moi, allez-y! Ça sera cher, mais vous en aurez pour votre argent... Du reste, c’est de ma peinture que vous voulez? Oui! Et bien! allez chez Jacques Férial!
--Qu’est-ce que vous voulez dire? demanda le visiteur, qui avait eu un mouvement de surprise.
--Ce que je veux dire?...
Martelan s’était dressé dans sa couverture qui glissait. Surexcité, il gesticulait et sa voix rauque haletait.
--Je veux dire que la peinture de Jacques Férial est à moi! A moi, entendez-vous! A moi! Je le connais, Jacques Férial, et il me connaît! Nous avons, côte à côte, dans le même atelier, vécu et travaillé pendant près de dix ans! Et pendant ces dix ans, il m’a surveillé, observé, étudié, espionné sans relâche, pour s’approprier mes procédés, s’assimiler mon tempérament d’artiste, copier ma manière! Oui, monsieur; à vingt ans, à l’âge des enthousiasmes fous, des aspirations généreuses, des nobles rêves, il a eu cette sournoise habileté, ce calcul vil, de s’attacher pour le détrousser, au mieux doué de ses camarades! Et moi, confiant, imbécile, j’avais pour lui une amitié fraternelle, je lui expliquais mes théories, mes plans, mes rêves, je le guidais, je le conseillais! Je lui ai appris tout ce qu’il sait. Il m’a volé tout ce que j’ai créé! C’est ça l’envers de sa gloire! Et il a réussi parce qu’il a de la patte, parce qu’il est adroit, parce qu’il est un imitateur hors ligne, parce qu’il est pillard, parce que, en outre, tous les moyens lui sont bons pour se pousser, s’imposer, faire sa réclame! Pendant que je rêvais mes œuvres, que j’étudiais encore, cherchant le mieux, il me devançait et prenait ma place en me copiant servilement. Et il a triomphé, et il gagne cent mille francs par an, et il est illustre pendant que moi je crève!
Une nouvelle quinte de toux l’interrompit et quand ce fut calmé, sans autre transition, il jeta à son visiteur:
--Au revoir, monsieur! je ne vous reconduis pas. J’ai les jambes malades.
--Au revoir, monsieur, répondit tranquillement Jacques Férial, qui l’avait écouté sans mot dire. Je ne vous importunerai pas davantage. Permettez-moi seulement d’emporter cette esquisse, qui m’intéresse beaucoup.
Il alla décrocher du mur un petit panneau pourrissant où subsistaient à peine quelques vagues taches de couleur, le mit sous son bras, posa cinq billets de banque sur la table et sortit.
Il atteignait l’allée fangeuse quand, derrière lui, la porte jaune se rouvrit violemment. Martelan, chancelant sur ses jambes malades, apparut, s’accrochant au chambranle.
--Férial! cria-t-il de sa voix creuse, plus haletante que jamais. Férial, écoute: C’est pas vrai tout ce que je t’ai dit! Je ne le pense pas, tu le sais bien! C’est moi qui suis un vieux raté!
LA SUCCESSION
Louis Marville achevait de donner des ordres à ses chefs de service, quand il y eut un coup de téléphone. C’était son valet de chambre:
«La garde vient de me prévenir que le père de monsieur demande monsieur.»