Part 9
Comme la pluie augmentait, l’homme et sa compagne s’étaient réfugiés dans la construction abandonnée, sans portes ni fenêtres, qu’on voyait à cent mètres de la route, entre les carrières.
L’homme était grand et maigre, avec un profil d’oiseau de proie et de longues moustaches grises, tombantes. Il avait débouclé la courroie de son orgue de Barbarie pour le poser contre le mur blanc et ruisselant, d’où le plâtre tombait. De son sac il avait tiré du pain, de la charcuterie dans un papier gras, et il s’était mis à manger, après avoir donné sa part à sa compagne, une enfant mince et blonde qui n’avait pas quinze ans.
La petite était assise sur une botte de paille qui se trouvait dans l’angle le plus abrité.
Soudain elle parla.
--On est mal; on est dans le noir. J’ai peur des rats. Allumez quelque chose, voyons...
--C’est-il que t’es princesse? répondit, d’un ton rogue et railleur, l’homme qui, à travers le trou de la porte, regardait la nuit. C’est-il qu’il te faut un palais avec ascenseur et salle de bains? T’es au sec, t’as mangé, la paille te tient chaud... Qu’est-ce que tu veux de plus?... D’abord qui est-ce qui n’a pas voulu venir jusqu’à la ville?
--Il fallait marcher encore une heure, dit la petite. Et puis à quoi que ça sert d’être dans une ville? Vous voulez jamais payer ce qu’il faut pour qu’on mange à une vraie table et pour qu’on couche dans un vrai lit... Vous buvez tout ce qu’on gagne...
--Ferme! Avec ça que t’étais si princesse quand je t’ai emmenée... Que ta mère m’a supplié parce qu’elle pouvait plus te nourrir et que tu voulais rien faire...
--Je voulais travailler au théâtre. Pourquoi qu’on m’a pas laissé faire au lieu de m’envoyer mendier avec vous... Si j’avais su...
--Qu’est-ce que t’aurais fait?
--Je me serais sauvée plutôt... Vous êtes toujours saoul...
--Et les gendarmes t’auraient ramenée et fourrée en prison. T’es avec moi, c’est pour y rester. Je suis ton oncle, comme qui dirait. Tu dois m’obéir... Et puis en v’là assez! Faut travailler demain, c’est la fête. Dors!
Exaspérée, elle se dressa.
--Je veux pas dormir! J’ai peur ici! Je veux...
Une gifle, tombant sur sa joue, l’interrompit.
--Tiens, c’est ça que tu veux, sacrée gamine!
--Brute! brute! Vous êtes une brute! Vous m’avez attrapé le nez. Je saigne...
Elle éclata en sanglots convulsifs.
--Quoi donc, dit du dehors une voix éraillée et traînante, y a du monde chez moi?
Un frôlement s’entendit près de la porte béante. La petite, hors d’elle, redoubla ses cris.
--De quoi, on cogne une dame?...
Le nouveau venu entrait, tâtonnant au milieu des ténèbres denses. La petite, échappant au vieux qui la frappait, rebondit sur lui, se rejeta de côté avec un cri aigu et se tapit dans un coin, où elle ne bougea plus. Le vieux, la poursuivant, lança un coup de poing et l’arrivant, qui avançait toujours, le reçut. Il jura et riposta au jugé. Le vieux, fou de rage, empoigna au hasard l’adversaire invisible.
Se frappant sauvagement, s’étranglant et se déchirant, ils roulèrent par terre. La petite, épouvantée, immobile dans son coin, essayait de voir sans y parvenir.
Il y eut le râle d’agonie d’un homme étranglé et elle entendit l’un des combattants se redresser.
--J’ai cru que j’y étais, haleta-t-il, et la petite reconnut la voix éraillée du nouveau venu.--J’crois que j’ai serré fort... Sa bouche saigne... y respire plus... Bon Dieu... faut que je voie un petit peu...
Il était à genoux, une allumette brilla une seconde entre ses doigts et la petite entrevit le vieux par terre, sa face convulsée, ses yeux béants et fixes, sa moustache poissée de sang. L’allumette s’éteignit.
--Ben quoi, gronda l’autre, c’est lui qui m’a cherché... Et pis c’est chez moi, ici. J’ couche tous les soirs. C’est-y que c’était ton père? demanda-t-il à la petite, dont il entrevoyait l’ombre sur la pâleur du mur.
--Non, non, cria-t-elle. Il disait qu’il était mon oncle, mais c’est pas vrai! C’est bien fait ce qui lui est arrivé! C’est bien fait! Je suis très contente!... Oui!... Je le détestais... Il me battait tout le temps, il buvait tout l’argent, et puis... et puis il voulait...
Elle s’interrompit.
--Faut s’en débarrasser, dit l’homme. J’ vas le flanquer dans une carrière, on croira qu’il est tombé d’un accident. Bouge pas, toi. Y a des fosses partout autour, tu piquerais une tête. Moi, y a pas de danger, j’ connais ça comme ma poche.
Il fouilla le mort, prit quelque argent qu’il trouva dans les poches et, le tenant par le collet, il le traîna vers le dehors. Bientôt on entendit un choc sourd et peu après il rentra.
--Ça y est! Ce qu’il était lourd... Je suis vanné... Faudrait filer d’ici, mais j’en ai pas le courage. J’ suis en coton... Faut que j’ roupille. Bonsoir, la gosse! Et, tu sais, essaie pas de t’esbigner... Tu te casserais le cou dans un trou... Du reste, tiens, j’ mets la planche en travers de la porte et j’ me couche contre... Comme ça, tu t’envoleras pas...
Il avait barré l’ouverture de la porte avec deux bouts de planche et s’était étendu par terre; à peine avait-il achevé de parler que déjà il dormait.
La petite alla se blottir dans la paille, et elle y resta longtemps, immobile, les yeux ouverts dans la nuit profonde, à écouter le ronflement de l’inconnu et les grognements que lui arrachait un cauchemar tenace qui l’oppressait. Enfin, elle-même s’endormit.
Lorsque, dans le crépuscule froid du petit matin, elle s’éveilla, toute frissonnante de rêves affreux, elle crut rêver encore plus hideusement. Une face bestiale, couturée de cicatrices malsaines, était penchée sur elle. L’œil droit était crevé, l’œil gauche, tuméfié par un coup récent, luisait, jovial et cynique. La bouche édentée ricanait dans une barbe courte et sale.
La petite, avec un faible cri d’horreur, se rejeta en arrière, mais une main monstrueuse lui ferma les lèvres.
--Qu’est-ce que t’as? chuchota la voix canaille, qu’elle reconnut bien. De quoi que t’as peur? Je t’ai débarrassée du vieux... T’es contente, pas vrai?... Tu verras, on sera heureux, nous deux...
Il rit et, se penchant, embrassa la petite. Elle voulut se reculer, mais le bras de l’homme, autour d’elle, était comme un lien de fer. Déjà il se relevait. Il était massif, presque difforme, la tête dans les épaules et les jambes torses. Il avait un pied bot qu’il lançait en avant comme un pilon quand il se déplaçait, et ses mains touchaient ses genoux.
Il regarda une tache brune sur le sol.
--C’est mauvais d’être ici, dit-il. Faut filer, et presto. C’te nuit j’étais trop crevé. Il y aurait eu la guillotine au bout, fallait que je dorme...
La petite était debout. Silencieusement elle se préparait. Soudain l’homme revint sur elle.
--On part. Alors vaut mieux s’entendre, puisqu’on est ensemble. Avec bibi faut pas blaguer, faut être gentille pour qu’y soye gentil... Si t’es gentille y sera en sucre... un nanan, quoi... un petit homme comme y en a pas deux... as pas peur... Mais si tu bronches, si tu jases, si tu veux filer... couic...!
Il ouvrit et ferma comme des cisailles ses mains monstrueuses. Il ricana et chargea l’orgue sur son dos.
--On va à la ville, déclara-t-il. C’est la fête. Y a des sous à gagner. Y te faudra une robe neuve... J’ veux que tu sois bien frusquée, moi... Tu verras, j’ t’apprendrai ce qu’y faut faire pour ça... Du reste tu t’en doutes, hein?...
Ils se mirent en marche sur la route boueuse. Mais le soleil se levait, qui les réchauffa, et comme ils atteignaient la ville, l’homme devint jovial.
--Ce qu’y fait un chouette temps, dit-il à la petite. Allons, rigole!... C’est not’ jour de noces, quoi!... Faut être gai!... On va déjeuner... Eh ben, sacré nom, quoi que tu fais?...
La petite s’était élancée. Deux gendarmes, à la porte de la ville, stationnaient.
--Arrêtez-le, leur dit-elle très vite, et son bras tendu désignait le boiteux. C’est un assassin! Il a tué un homme cette nuit. Le corps est dans la carrière, près de la maison abandonnée au bord de la route...
Déjà le boiteux, hurlant de rage, se débattait aux mains des gendarmes. Il était si fort que tous trois roulèrent sur le sol. La petite, légère, s’enfuit dans les faubourgs et s’y perdit, libre.
LA BONNE
Roynel avait marché si vite depuis le Métro qu’il arriva haletant au petit pavillon qu’il habitait à Plaisance. Il se précipita dans son atelier et appela sa femme:
--Louise! Louise! Où es-tu?
--Ici, dans la salle à manger! Avec Édouard! Me voilà! Mon Dieu, qu’y a-t-il?
--N’aie pas peur! C’est une bonne nouvelle!
--Une bonne nouvelle? C’est vrai?
Une porte s’était ouverte. Une jeune femme d’une trentaine d’années, blonde, mince dans une robe sombre un peu usée, s’était élancée vers Roynel. Un petit garçon de huit ou neuf ans, au visage délicat, aux yeux sérieux, la suivait.
--Oui, une très bonne nouvelle, répéta Roynel. Attends... J’ai couru... J’avais hâte de te dire...
Il jeta son feutre sur la table, épongea son front dégarni aux tempes et, désignant, au fond de l’atelier, un grand tableau:
--On va m’acheter ça!...
--Ta _Fête de nuit_?
--Oui. Je vais t’expliquer: Tu sais que j’ai deux petites toiles à la galerie Parsaut, et tu sais le mal que je me suis donné pour qu’on les accepte. Alors j’y suis passé ce tantôt pour voir si elles n’étaient pas trop mal placées. Justement Parsaut était là, en conversation avec un monsieur à qui il dit, en me voyant: «Précisément, voici l’artiste lui-même.» Il me présente et l’autre me dit: «Je demandais votre adresse pour aller vous voir. J’aime beaucoup votre peinture. C’est mon genre. Si seulement un de vos tableaux était grand je l’achèterais tout de suite. C’est pour un panneau de mon salon. Avez-vous un grand tableau dans le genre des deux petits? Ça serait une affaire faite.» J’étais ahuri, tu penses. Mais enfin je prends rendez-vous ici avec lui pour demain matin, dix heures. Il s’en va et Parsaut me dit: «C’est un homme qui est très riche et pas depuis longtemps. Il n’est pas rat, mais il sait compter. Alors, attention! Faites un peu de mise en scène; n’ayez pas l’air de pleurer misère, imposez-vous et vous pourrez lui demander un gros prix--gros pour vous, bien entendu,--deux mille cinq ou trois mille...»
--Deux mille cinq cents francs!... répéta Louise saisie.
--Oh! trois mille. Pourquoi pas? Ce n’est pas parce qu’on est un artiste qu’il est nécessaire de toujours rester dans la misère... Je veux profiter de l’aubaine. Et il me fera d’autres achats, j’en suis sûr. Nous serons enfin un peu tranquilles; je pourrai faire mon œuvre sans ces soucis... C’est la chance qui vient...
--C’est bien juste. Tu as tellement travaillé!... Tu as tant de talent!...
Elle levait vers lui des yeux pleins d’un amour et d’une admiration que dix années de gêne et d’insuccès n’avaient que fortifiés.
--Oui, répéta-t-il, c’est la chance... Il est temps, n’est-ce pas, ma pauvre Louise?... Tu devais commencer à croire que je n’étais bon à rien qu’à profiter de ton dévouement et de ton courage...
Elle le fit taire en l’embrassant, puis elle embrassa son fils qui avait écouté, sage et sérieux.
--Dépêchons-nous! cria-t-elle. Dînons vite! Et après, au travail! Parsaut a raison: il faut un peu de mise en scène. On débarrassera l’atelier de tout ce qui a l’air pauvre. On y descendra le fauteuil de la chambre; je mettrai des tulipes dans les vases de cuivre; je rangerai bien... Oh! sois tranquille: rien de trop apprêté. Ce monsieur te trouvera en vareuse, à ton chevalet, l’attendant tout en travaillant...
--Je n’ai rien en train, murmura-t-il. J’étais si découragé ces derniers temps!
--Prends Édouard. Tu as ce portrait commencé, tu sais bien, les cheveux sur le front, le cou nu... Et comme cela il participera aussi...
--Parfait! L’atelier est beau, il n’a pas besoin d’être encombré de meubles. Ce bonhomme ne saura pas si je gagne ou non de l’argent... J’espère qu’un créancier n’arrivera pas...
Il s’interrompit:
--Mon Dieu, qui ouvrira la porte?
Elle le regarda, atterrée par cette difficulté imprévue.
--Oui, qui ouvrira, répéta-t-il, puisque nous n’avons même plus de femme de ménage? Je ne peux pas envoyer Édouard comme un petit groom et je ne peux pas moi-même...
--Non, non, murmura sa femme, il faudrait quelqu’un...
Elle réfléchissait, son visage s’éclaircit:
--Ne crains rien, je m’arrangerai... je trouverai une personne... Tu verras, ce sera très bien.
--Qu’est-ce que tu comptes faire?
--Sois sans inquiétude, ce sera très bien.
Il la regarda, hésita, mais n’insista pas.
Le lendemain matin, dans l’atelier rangé, Roynel, en vareuse de velours et lavallière flottante, était à son chevalet, donnant de temps à autre, nerveusement, quelques coups de pinceau. Édouard, sur la table à modèle, posait, charmant et grave.
Il y eut un bruit d’auto dans la rue, puis un coup de sonnette. Roynel tressaillit. Il entendit une voix d’homme, puis la voix de sa femme qui répondait:
--Je vais voir si monsieur peut recevoir.
Il la vit paraître. Elle avait un corsage noir, serré au cou, un tablier blanc, des pantoufles; ses cheveux, tirés en arrière, changeaient l’expression de son visage sans poudre. Il pâlit, rougit et ne répondit rien quand elle lui annonça le visiteur.
Celui-ci, mis en présence de _la Fête de nuit_, s’enthousiasma. C’était bien cela. C’était aussi réussi que les petits tableaux qu’il avait admirés la veille et c’était juste de la grandeur qu’il souhaitait. Content, il devint bavard, parla de ses idées, de son installation, de ses projets, avec un laisser aller de brave homme. Il n’avait pas encore demandé le prix du tableau. Tout d’abord, à l’aspect du pavillon mesquin, dans une petite rue pauvre, il avait compté payer bon marché. Maintenant, son sentiment se modifiait, Roynel, qu’une gêne amère rendait froid et distrait, l’impressionnait, comme aussi cet atelier bien tenu, ce bel enfant si sage et la bonne bien stylée qui lui avait ouvert. Il fit le tour de l’atelier, revint devant la toile qu’il convoitait et, reculant pour la voir mieux, s’empêtra dans un escabeau et appuya son bras sur la palette de Roynel qui avait fait un pas pour le retenir.
--Mon Dieu, monsieur, je suis désolé, dit le peintre, voilà que vous vous êtes taché.
--C’est de ma faute, ne vous excusez pas... Ce n’est rien... Peut-être qu’avec un peu d’essence... Si votre bonne...
--En effet, murmura Roynel.
Il alla ouvrir la porte et, d’une voix un peu étranglée, dit à sa femme, qui attendait dans la salle à manger:
--Je... vous prie de venir...
Elle lui lança un regard qui signifiait: «Voyons, pas de bêtises!», dit tout haut:
--Oui, monsieur.
Et elle vint avec un chiffon propre pour la manche tachée.
Roynel s’était remis à sa toile, qu’il regardait obstinément, mais il dut se retourner. Le visiteur se décidait enfin à lui demander le prix de _la Fête de Nuit_. Il répondit durement:
--Cinq mille francs!
Il vit Louise, courbée, frottant la manche, tressaillir à l’énormité du chiffre. Il se sentait plein de honte, de colère, d’indignation contre lui-même et contre l’homme qui était là. Il avait envie de lui crier: «Je ne vends plus! Fichez le camp!» Mais en même temps il tremblait d’émotion en attendant la réponse: oui ou non.
--C’est plus que ne m’avait dit Parsaut, dit l’autre, mais ça ne fait rien. Ça va!
Sa manche était propre. Il sortit un carnet de chèques et un stylographe.
L’enfant se dressa sur la table à modèle. Confusément d’abord, puis nettement, il avait compris. Pâle, suffoquant, il cria:
--C’est pas vrai! c’est pas une bonne! c’est maman!
INITIATION
C’était pour ce soir-là. Dans l’auto qui roulait vers la rive gauche, la petite Mme Delivry--vingt-quatre ans, veuve, blonde, élégante et candide--était blottie au côté de son amant, Claude Civel, poète de par les solides rentes qui lui permettaient les plaquettes luxueuses.
Elle lui avait pris la main, elle regardait, aux lueurs fugitives des réverbères, étinceler son monocle hautain. Elle était surexcitée; elle avait délicieusement peur. Elle aurait bien voulu être un peu encouragée, mais lui se taisait, pâle et beau, distant et s’efforçant d’être énigmatique, laissant errer sur sa lèvre rasée son habituel sourire pervers, car la perversité, c’était sa spécialité.
Place Saint-Sulpice, l’auto s’arrêta. Ils descendirent et gagnèrent à pied, dans une petite rue morte, une vieille maison d’aspect conventuel.
--Ma demeure, dit Claude Civel, d’une voix amortie. Ma vraie demeure. Là-bas, à l’Étoile, j’habite pour la convention mondaine; c’est la façade, le luxe de mon rang, dont ici je m’évade en le rêve, l’au-delà, le mystère, en ce qu’on nomme le vice,--pourquoi ne pas dire ce mot? puisque vous êtes de celles qui comprennent, puisque vous allez être notre sœur de folie... et de sagesse...
Elle l’écoutait, ravie. Il ouvrit une porte au rez-de-chaussée. A sa suite elle entra, très impressionnée, dans une antichambre tendue de portières lourdes, à peine éclairée par une veilleuse verte.
--Posez vos fourrures, murmura-t-il. Non, gardez votre voile, qu’on ne puisse voir vos traits...
Il la fit passer dans une grande pièce carrée. La lumière rougeâtre d’une lampe de cuivre ciselé, suspendue au plafond, tombait, diffuse, sur des tentures pourpres et des divans bas. Les pieds s’enfonçaient dans un tapis profond. Une odeur pénétrante, dans une chaleur lourde, suffoqua la jeune femme: encens, éther, et une autre odeur, un peu âcre et vireuse, qu’elle ne connaissait pas. Elle entrevit, dans la pénombre, sur un des divans, deux femmes à demi enlacées qui semblaient dormir, les yeux grands ouverts; dans un angle, un adolescent chevelu et simiesque, tout recroquevillé, reniflait le contenu d’une fiole pharmaceutique ou peut-être le buvait. Par terre, côte à côte sur de minces matelas, deux hommes étaient étendus. Ils se repassaient une grande pipe qu’ils chargeaient d’une pâte brune et dont ils tiraient de profondes bouffées en l’allumant à une petite lampe ronde posée entre eux.
L’un d’eux, sans que personne d’autre ne bougeât, se leva et vint, un peu vacillant. Il avait d’étranges yeux brumeux, des cheveux rares, ébouriffés sur le front, et une face maigre, d’une blancheur de pierre.
--Une adepte... Elle va fumer, murmura Claude Civel en désignant sa compagne, qui, tremblante, mourait d’envie de s’en aller, mais n’osa pas.
--Et... et vous? chuchota-t-elle.
--Moi?--il sourit et tira de sa poche une petite boîte d’argent,--le haschisch, je préfère... C’est plus puissant, plus vibrant, plus visionnaire... Il fit une pause et ajouta: plus dangereux peut-être...
Il prit sur un guéridon une tasse de café, tira de sa boîte une pilule sombre et l’avala.
La jeune femme, sur les indications de l’homme blême, s’était allongée, le plus loin possible des autres assistants, sur un matelas couvert d’une soie peinte. L’homme lui apporta une pipe, la chargea, approcha la lampe.
--Aspirez profondément, chuchota-t-il.
Elle hésita, mais rencontra le regard de son amant, étendu non loin sur des coussins. Elle aspira de toutes ses forces, faillit suffoquer, toussa. On lui prépara une seconde pipe, une troisième. Elle s’allongea davantage sur son matelas, fuma encore, courageusement. Les choses bougèrent, tournèrent un peu, l’adolescent sembla gigoter... Et elle bondit, secouée par un terrible haut-le-cœur, son mouchoir sur la bouche. Elle eut juste le temps de gagner l’antichambre, mais non d’aller plus loin, et y fut malade affreusement.
L’homme blême l’avait suivie et, sans mot dire, la soutenait charitablement de son mieux.
--Je veux m’en aller, je veux m’en aller, balbutia-t-elle, plaintive et furieuse, dès qu’elle put parler.
Claude Civel l’emmena, dominant, expliqua-t-il, son ivresse naissante. Il perdait une soirée d’extase, mais il était trop heureux de lui faire ce sacrifice.
Elle ne l’en remercia pas; elle lui en voulait un peu, mais il daigna plaisanter sa honte naïve: qu’importait l’incident fâcheux s’il était le seuil des paradis révélés, l’épreuve initiatrice des béatitudes sans mélange? Il la laissa, calmée, à sa porte.
* * * * *
Le lendemain, encore lasse, elle était chez elle, vers deux heures, quand un monsieur, «venant pour les bonnes œuvres du quartier Saint-Sulpice», se fit annoncer.
Intriguée, elle le reçut. C’était l’homme blême. Au jour, décharné, hagard, pauvrement mis, contenant mal un tremblotement et clignant des yeux comme une bête nocturne, il était lamentable et presque tragique. Il attacha sur elle un regard attentif qui la fit rougir.
--De quoi s’agit-il? balbutia-t-elle.
Mais il l’interrompit.
--Il ne faut plus venir... Il ne faut plus venir... Oui, je sais, aujourd’hui vous n’en avez pas envie, mais demain il vous persuadera... Vous vous habituerez, vous deviendrez comme nous... comme moi (il releva la tête, se montra mieux: elle frémit), et je ne suis pas au bout, vous savez... on va plus loin... je n’en suis qu’aux premiers vertiges, aux premières angoisses... Il ne faut plus venir... vous êtes trop... (il chercha un mot) trop petite... Hier, je vous voyais... une vraie petite fille malade, et si jolie... Il ne faut plus venir... Il y a autre chose, dans la vie, pour vous...
Sa voix était rauque et douce. Mais la jeune femme ne voulait pas être impressionnée... De quel droit?... Elle protesta, hautaine:
--Merci pour vos conseils, monsieur. Mais cette autre chose banale, à certaines âmes, ne suffit pas.
Il eut un geste las.
--Je sais, c’est de lui... Quel idiot, mon Dieu!... Vous l’aimez, et il vous amène là-bas, avec nous, et vous ne savez pas ce que nous sommes, nous; et il vous fait fumer, et il vous fait vomir... Non, ne vous fâchez pas, il faut que je vous dise les choses, pour que vous ne veniez plus. Moi, je suis une épave, une loque, n’importe quoi... ça m’est si égal... Mais moi, c’est vrai... Et lui... eh bien, ce n’est pas vrai... Il me donne ce dont j’ai besoin... la drogue, enfin... et moi, je suis... son complice, si vous voulez... je facilite sa comédie... Oui, sa comédie... Sa perversité, ses vices, c’est de la blague... Il a bien trop peur... Son haschisch, oui, «plus vibrant, plus visionnaire»... ce sont des boulettes de pain teintes en vert... Oh, avec une couleur inoffensive... Ce n’est qu’un pitre, vous savez... seulement un pitre...
Il fit une pause. La jeune femme avait pâli.
--Vous... vous êtes sûr... que vous dites la vérité? balbutia-t-elle.
Il eut un rire muet. Il reprit:
--C’est, en outre, un mufle. Tout à l’heure, cinquante francs dont j’ai besoin pour payer mon hôtel, il me les a refusés... Non... ne cherchez pas votre bourse... Je ne suis pas encore tout à fait sans honte... Mais, voyez-vous, je savais qu’il me refuserait cet argent... Et il m’était plus facile, après ça, de vous parler. Vous comprenez?... Mais il ne faut plus venir...
Il s’en allait.
--Je viendrai encore une fois... La jeune femme avait un étrange sourire... Je viendrai vendredi soir.
* * * * *
Et ce vendredi, vers dix heures, venant comme l’autre fois avec Chaude Civel, particulièrement séduisant ce soir-là, elle revit la maison conventuelle et la chambre carrée où palpitait, dans les senteurs oppressantes, la lumière rougeâtre de la lampe ciselée. Seuls étaient présents l’homme livide qui fumait par terre avec modération et l’adolescent simiesque qui, dans son coin de divan, sa fiole sous le nez et sans rien connaître de la vie extérieure, gigotait, possédé par une chimère turbulente.
--Permettez que je m’intoxique, dit avec élégance Claude Civel.
Dans une délicieuse bonbonnière émaillée il choisit la plus grosse pilule et l’avala. Il s’allongea sur les coussins.
--Et vous? demanda-t-il.
--Plus tard, dit-elle, je suis lasse.
Il sourit. Il prit une guitare et en tira quelques accords dont parut ravi l’avorton chevelu, qui gesticula des pieds.
Un temps passa. L’adolescent coassa quelques vers sans suite. L’homme par terre alluma un parfum.
Tout à coup, Civel se dressa.
--Qu’est-ce que j’ai?... (Sa voix était effarée.) Il me semble... ma langue est sèche... dans l’estomac... une chaleur...
--C’est le haschisch, dit la jeune femme avec douceur.