Chapter 1 of 8 · 3971 words · ~20 min read

Part 1

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

MAGALI-BOISNARD

L’ENFANT TACITURNE

ROMAN

AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7 (Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)

1922

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré:

10 exemplaires sur Japon numérotés de 1 à 10. 20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30. 70 exemplaires sur Arches numérotés de 31 à 100.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

Tous droits de reproduction réservés.

Copyright 1922 by Edgar Malfère.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur

_Mâadith_, roman de l’Islam.

Chez d’autres éditeurs

_L’Alerte au désert._ La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).

_Le Chant des femmes_ (couronné par l’Acad. Française), poèmes du temps de guerre. (Perrin).

_La Vandale_, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).

_Les Endormies_, roman de l’Islam féminin. (Sansot).

_L’Islam et la politique des Alliés_ (adapté de l’italien). (Berger-Levrault).

_La Kahena_, 4 actes de l’indépendance berbère.

_Études et conférences._

En préparation

_Le Désert_, poèmes sahariens.

_La Trace Perdue_, roman.

_Jackie au désert_, histoire d’un bébé dans le Sahara.

Au père et à la mère de l’enfant taciturne, tendrement.

L’ENFANT ET LES LIVRES

Des myrtes lustrés hérissent un promontoire de grès rouge et de gneiss violacés, hors de la grande forêt, dans la contrée des chênes et des altitudes. L’ombre allongée des cimes le couvre aux heures de soleil déclinant. Ses assises plongent dans le filet d’eau d’un ravin où une bauge de sangliers est incessamment rafraîchie par les bêtes hardées ou solitaires.

Le violent printemps de l’Afrique Mineure fleurit les myrtes et roussit l’herbe environnante.

Une touffe épanouie recèle un étrange butin:--butin de bibliothèque au rassemblement et aux voisinages imprévus. Quelque Barbare, naïvement curieux, a jeté là Tacite et l’_Histoire des Animaux_ d’Aristote, le _Traité de la Sagesse_ de Pierre Charron, trois volumes de l’_Histoire Universelle_ du comte de Ségur et une lourde Bible rituelle dont s’enorgueillirait la table sainte d’un temple luthérien.

Le cuir cassant et doré des reliures anciennes se boursoufle, éclate et se rompt par les nuits humides et les jours brûlants. Les volumes échafaudés croulent dans un désordre caractéristique indiquant qu’ils sont souvent pris et repris, puis brusquement abandonnés, par des mains trop jeunes, au service d’un esprit trop impatient et avide. Le lecteur habituel de ce lieu ne sait pas la valeur réelle du livre et tout ce qui émane encore des feuillets clos durant les secondes consacrées à le remettre lentement en place.

Les abeilles de la montagne travaillent. Un bourdonnement diligent enveloppe le promontoire, effleure le pesant silence du jour en forêt sans que ce silence en soit vraiment troublé.

Voici paraître une abeille humaine, celle qui butine le trésor des livres et puise à même leurs calices nombreux, obscurs et féconds.

Fillette impubère, au corps mince et long dans une solide robe de toile égratignée par les ronces, elle a des traits précis et irréguliers, la peau hâlée par les vents et par le soleil, le front bombé, dur et poli. Sa chevelure sans grâce est de la couleur des chaudes terres de Sienne ou des cystes desséchés. Ses yeux, d’un gris noircissant, s’ouvrent larges et volontaires. Elle mordille un brin de myrte avec des dents nettes et serrées.

Dans le souffle égal de sa poitrine passe et revient l’haleine immense et contenue de la forêt. La même impression mystérieuse et vivifiante de forces profuses apparente l’une à l’autre cette enfant et la futaie vierge. Une virilité singulière anime ses gestes; une subtile mobilité nuance les expressions de son visage.

Elle se blottit dans la touffe-bibliothèque. Ses mouvements ont la souplesse et la sûreté de ceux de l’animal bien plus que de ceux de l’homme.

Accoutumées à sa présence, les abeilles n’interrompent point leur labeur. Cependant, autour d’elle, les choses semblent devenir attentives et l’atmosphère comme obéissante, soumise au rythme de sa volonté. La forêt, somnolant dans la lumière, ne dort qu’à la manière des félins; sous les paupières vertes et dorées de la brousse, les innombrables prunelles veloutées des sous-bois font converger leurs scintillements et leurs ombres sur les myrtes en fleurs. Un prodige quotidien harmonise ainsi la nature ambiante au geste de l’Enfant. Et celle-ci, la toute petite, s’impose souverainement à celle-là, la grande.

C’est une rare, orgueilleuse et puissante enfant.

Les réalités de sa vie procèdent du merveilleux. Elle détient, tangibles et permanentes, toutes choses qui, pour les autres créatures de son âge, appartiennent à un monde fantastique, dans l’enchantement des récits d’aïeules et dans les romans d’aventures. Elle vit, en partie, de ce dont les autres rêvent; si elle rêvait, elle ne pourrait rien imaginer de plus extraordinaire.

Fière et distante, elle ne connaît pas un égal; les hommes, les femmes et leurs petits, la population qui l’entoure, lui sont des vassaux ou des serviteurs et ils ne tirent pas leurs origines de la même race qu’elle. Ses commensaux, les chasseurs, et son propre instinct, lui ont appris à dominer sur les bêtes des bois.

Qu’elle soit née ou non dans la zone forestière, sur ces sommets d’Atlas Tellien où circulent encore les grands fauves, il importe peu. Il y a pour certains êtres, représentatifs d’une synthèse des possibilités humaines, une évidente prédestination. L’Enfant a été façonnée par les forces naturelles de cette contrée et par des qualités d’atavisme, pour jouer un rôle d’influence morale et exercer son droit de suzeraineté sur la multitude des animaux libres et sur des tribus d’hommes primitifs. Du sol lui viennent l’ardeur soutenue, la vigueur tranquille et sa ténacité; de la _mémoire ancestrale_ procèdent son originale audace, son esprit prompt à saisir l’intelligence des choses, les faiblesses des individus, et sa facile aisance à s’assimiler ce qui est délicat et beau.

Elle est fille de gens aux vieilles et nettes traditions françaises, propriétaires, créateurs en quelque sorte, de ce vaste domaine forestier où il fallut ouvrir le chemin avec le fusil d’affût, le pic et la hache. Elle est la créature unique entre toutes les créatures de la montagne, pure comme l’air des cimes, fraîche comme les jeunes taillis, altière comme le chêne et taciturne comme le rocher. Les énergies de son corps plein de sève et de son cerveau actif se dépensent et s’équilibrent dans la rude solitude et la totale liberté.

Opposée à la faune des forêts et au peuple pastoral des clairières, elle devient un symbole, une entité spirituelle sur la matière fruste, un élément concret de la supériorité d’une espèce humaine sur des éléments inférieurs.

Son cœur sensible et intelligent est également dépourvu d’envie et de faiblesse. L’indulgence et la commisération n’y trouvent pas encore de place.

Elle ne pleure jamais et les larmes d’autrui ne l’émeuvent pas. Devant la douleur physique, elle est dure pour elle et pour tous; mais elle n’a jamais infligé volontairement une souffrance.

Quand les poulains montés se heurtent et roulent brutalement sur le sol, écrasant les petits cavaliers, quand il y a de profondes blessures, du sang, un membre brisé parfois, l’Enfant n’interrompt pas le jeu ni le galop de son cheval.

Elle a vu mourir, dans l’ombre de la maison, pendant une heure infiniment plus poignante que l’instant d’une simple fin d’existence au soleil des clairières ou le trépas fataliste d’un chasseur dans la brousse. Cette mort d’un très jeune frère, ce deuil dont les parents restent inguérissablement frappés, passèrent sur elle, violemment, mais sans rien laisser de la tristesse qui corrode; elle eut seulement un peu plus de gravité. Elle n’oublia pas le jour cruel, un jour de juillet où le sirocco secouait la forêt; elle n’oublia pas la minute où l’enfantelet, mystérieusement touché, murmurant d’étranges mots pleins de prescience et de lucidité, referma des yeux trop grands; mais elle n’en conserva qu’une intense et très claire image de beauté dernière.

Elle possède au degré suprême le sentiment de l’éternité. Elle sait que l’arbre renaît inlassablement et qu’inlassablement les êtres visibles et invisibles se reproduisent afin que se poursuive sans interruption la vivante ronde universelle. Une sensation de perpétuité habite en elle. Sans découvrir exactement tout le sens de la mort, elle a nettement conscience qu’il ne s’agit là que d’un état momentané, une solution de continuité entre la vie déjà vécue et celle que l’on va vivre.

En parcourant les Évangiles, elle a été pénétrée d’un grand amour pour Jésus, mais, rebelle instinctivement à l’obéissance comme à l’humilité qui ne se sont jamais imposées à elle, elle ne désire suivre ni l’exemple ni la doctrine du Christ. Mieux, elle se glorifie tacitement d’avoir, avant de les connaître, préconçu les promesses de vie éternelle et de résurrection. Pourtant, et parce qu’elle conçoit bien la grandeur de cet Humble volontaire, elle lui dédie le plus pur attachement, sans formule.

Exempte d’angoisse et de mélancolie, elle se repose volontiers près de la tombe du petit disparu. C’est dans une partie de la forêt où des allées tournantes tracées, le sous-bois débroussaillé, les arbres hauts et de diverses essences, créent une sorte de parc. L’Enfant sereine s’engourdit dans la grande ombre du cèdre, entre les racines duquel repose la chère dépouille dans un cercueil de cèdre aussi. Là, le doux mort garde une place étroite et privilégiée, sous les fougères élancées et les asters sauvages qui étoilent l’ombre. Il dort dans l’odeur immortelle de l’arbre admirable, celui dont le bois ne pourrit jamais, celui qui, dans les palais cendreux, est intact de siècle en siècle, celui qui conserve, sur la corruption des êtres et la ruine des choses, sa fibre indestructible et son parfum vivant.

L’Enfant a lu les réflexions de Pierre Charron:

«Peut-être que le spectacle de la mort te desplait à cause que ceux qui meurent font laide mine. Oui, mais ce n’est pas la mort, ce n’est que son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau; la mort n’a rien d’espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre: ils ne nous rapportent pas ce qu’ils ont veu, mais ce qu’ils en ont ouy dire et ce qu’ils en craignent.»

L’Enfant ne redoute rien et, même consciente d’un danger, ne l’évite point, car un fatalisme naturel sévit dans son ambiance. Elle ne craint aucune chose ni personne. Ce qui appartient généralement au domaine du merveilleux lui étant ordinaire ne lui cause nulle inquiétude, mais elle sait gré à l’auteur du _Traité de la Sagesse_ d’affirmer que Celle que les livres sacrés nomment la Reine des Épouvantements n’est qu’un masque, et que «ce qui est dessoubs caché est très beau». Cela correspond à son désir et à ses secrètes certitudes.

Au cours de sa méditation, elle entend bruire les feuilles et craquer les brindilles entre les arbres. Des pics de bois et des geais bleus s’envolent, se rapprochant d’elle. Un cerf et des biches se montrent allant vers l’abreuvoir des chevaux, frais sous les ombrages plus denses. Un moment, ils stationnent, observant cette créature près de qui les oiseaux se posent avec indifférence. Ils la regardent sans anxiété ni surprise, dans la sécurité d’un amical instinct.

Ainsi la petite et grave Enfant de la forêt renouvelle le miracle des solitudes du mont Alverino. Et, certes, François d’Assise eût pu la bénir de renouer ainsi le fil d’un autre temps à celui de sa très douce sainteté.

«Que le parler soit sobre et rare...», disait encore messire Pierre Charron, prédicateur de Marguerite de Valois, avocat devenu ecclésiastique, ami de Montaigne, et l’un des vingt-cinq enfants d’un libraire de la rue des Carmes à Paris!

«... les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins...»

Si l’hôte studieux du buisson de myrte n’avait été déjà cet enfant taciturne, la leçon du livre l’eût incitée au goût du silence; mais elle avait peu de tendances à la loquacité. La constante fréquentation de la hautaine et sévère Nature frappe la bouche de mutisme tandis que s’accroît l’éloquence intime de la pensée.

L’Enfant qui vivait seule, sans communion fraternelle avec ses semblables, ne se trouvait pas sollicitée par le flux des paroles, même au foyer paternel.

Là aussi elle existait isolément. Elle aimait pourtant, d’un amour absolu, mais qui n’éprouvait pas le besoin ni n’entrevoyait la nécessité de s’extérioriser. Il lui arrivait de caresser dans son esprit des mots qu’elle allait dire, dont elle laissait passer l’opportunité, et qui retombaient dans un abîme de choses inexprimées, en amoncellements précieux, inutilisés.

La maison, demi-villa, demi-fortin, sur les terrasses étagées, devait à la montagne la qualité de ses matériaux et sa richesse et ne participait pas, intérieurement, à la vie de la montagne. Le seuil franchi, elle offrait, intégrale, une atmosphère de province française et, mieux, de vieille Provence, comme parfaitement ignorante de la transplantation. Seulement, c’était une atmosphère triste où les sensibilités, meurtries par l’épreuve et s’isolant dans leur douleur faite de souvenirs aigus et de regrets vains, n’échangeaient que des soupirs lorsqu’elles ne mêlaient pas leurs pleurs.

Après les années actives, joyeuses dans la vigoureuse conquête et la mise en valeur de la contrée nouvelle, les résultats de l’effort ayant dépassé la réalisation escomptée, cette famille de pionniers était entrée dans une période inerte, une phase de repos qui semblait définitif et n’allait pas sans désœuvrement. Et c’est pendant cette période, où le foyer sans labeur se trouvait désarmé, que l’épreuve avait frappé. Au lendemain du deuil imprévu il demeurait morne, sans volonté de réagir, mal résigné.

Pour silencieuse qu’elle fût, l’Enfant avait conscience d’être l’unique bruit et le seul mouvement actif et résolu de la maison.

Une aïeule, exquise d’indulgence et de mélancolie, lui apprit à lire, puis lui livra le trésor de la bibliothèque. L’Enfant y puisa largement, insatiable et ravie, dans l’encombrement des volumes d’une théologie aride, compacte et fouillée, héritage de sévères aïeux calvinistes, dont plusieurs avaient été martyrs pour soutenir le dogme de l’impitoyable réformateur. Elle tenait de ceux-là sans doute son tempérament ferme, son orgueil outrancier et son penchant à discuter et à juger librement des choses même sacrées. Elle parcourut le cycle d’une très classique littérature romanesque qui retint moins longuement son attention.

La structure et l’appétit de son intelligence étaient de telle sorte qu’elle ne savait s’attarder à ce qui ne s’implantait pas subitement en elle comme sur un terrain propice, reconnu ou découvert.

Aux problèmes posés par ses réflexions et sa logique intuitive, elle ne demandait pas d’être suivis de solutions immédiates. A feuilleter la Bible, elle éprouvait plus d’incertitude que d’étonnement. Environnée de gestes archaïques et par la primitivité des vies forestières, elle ne se trouvait pas dépaysée à travers l’Ancien Testament. Une seule fois, ne percevant rien des réalités de la détestable aventure des filles de Loth, elle interrogea un vieux montagnard qui lui parut présenter quelque ressemblance de traits avec l’image qu’elle se faisait du patriarche. Il la considéra, plein de douceur, hocha la tête et répondit gravement:

--Regarde les bêtes, ma fille; regarde les bêtes. Et cela n’est ni sur toi ni sur moi; mais sur un favori du démon.

Dans ses déductions ou ses observations, il n’entrait jamais d’ironie; car l’ironie est un fruit de l’expérience et des collectivités qui en font une sauvegarde de l’individu. Les solitaires l’ignorent parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Pour nombreuses qu’elles fussent, les sensations de l’Enfant s’ordonnançaient avec une santé physique et une droiture sans excès ni défaillances.

La mère, délicate et passionnée, chérissait dans une muette angoisse, une appréhension constante, la fillette ardente et sage dont les gestes téméraires lui échappaient, mais qu’elle voulait, avant tout, voir libre de bénéficier sans contrainte de la plus large vie. Dans un même sentiment, le père, à qui désormais elle tenait lieu de fils, la laissait agir, commander, disposer des gens et des choses et régner à sa guise.

Il y avait une sœur, une cadette autour de laquelle errait la perpétuelle menace d’une brève destinée et le frisson du fatal dénoûment, forme infiniment fragile, instable et gémissante, dans les bras qui l’étreignaient désespérément.

Ainsi l’Enfant taciturne et forte vivait-elle peu dans la maison. Elle s’en évadait dès l’aube pour rentrer dans la saine, vivante et sereine plénitude de la forêt.

Au sommet de la montagne, dominant les croupes moutonnantes et les longues pentes boisées, le chaos des rocs, des torrents et la rousse douceur de la Grande Clairière, l’Enfant se sentait à ce point élevée, hautaine et satisfaite, qu’elle eût pu s’écrier avec le penseur hindou:

--Mes œuvres sont mon bien. Mes œuvres sont mon héritage. Mes œuvres sont la matrice qui m’a porté. Mes œuvres sont la race à laquelle j’appartiens. Mes œuvres sont mon refuge.

Ses œuvres, c’était elle-même dans la plénitude de sa volonté et dans l’adoration de son entourage, c’était la servitude heureuse de ses vassaux, c’était tout ce qui s’étendait sous ses yeux et au-delà, son royaume et sa royauté.

--Mon bien, mon héritage, ma race!...

Pour refuge, elle avait le promontoire ensoleillé.

Souvent, une longue couleuvre grise s’y lovait, paresseuse et torpide. L’Enfant parvint à l’apprivoiser et le serpent devint le gardien symbolique des livres du buisson.

--Il faut passer derrière le «douar», dit la servante drapée de rouge qui précédait l’Enfant.

Aux abords du village de tentes et de huttes, les chiens aboyèrent sans animosité. Des fermes surgirent de l’ombre avec les gestes d’appel de leurs bras cerclés de bracelets lourds comme des torques ou des anneaux d’esclavage. Des gardeurs de chèvres coururent, tentèrent d’arrêter les passantes, de les entraîner dans les logis mobiles, boire le lait fumant des bêtes. Mais elles refusèrent avec un mot de bénédiction.

--C’est après le cimetière.

La servante s’engageait entre quelques tumuli dès longtemps visités par les chacals. Alentour croissaient des ronces, des asphodèles et des agaves bleus, rigides. Elles avaient parcouru un long chemin pour atteindre cette région de la forêt qui produisait surtout des oliviers sauvages, des vignes, des lentisques et des arbousiers.

--Arrête-toi, voici _son_ jardin.

Elles pénétraient dans une clairière, étroite et blonde sous des herbes serrées et des chardons jaunes. Un bois d’oléastres et de phyllarias l’environnait. Les vignes retombaient à foison, fermant toute issue entre les troncs et pareilles à des tentures brodées. Des faisceaux de rameaux feuillus, liés de souples sarments, formaient une hutte conique et sans proportions régulières. Certainement le constructeur de cet abri n’avait pas appris des montagnard l’art d’assembler les tiges et les branches ni comment on fait, avec le diss et les roseaux, le toit léger d’une cabane.

--Regarde-_le_, dit la servante.

Un homme était assis contre la hutte, les jambes repliées, les genoux encombrés de rameaux d’arbousier aux baies pourprées qu’il égrenait et mangeait lentement. Son corps entièrement nu, bronzé, poussiéreux et solide, portait soixante ans d’âge. La barbe et les cheveux, gris roussâtre, encadraient une face pensante, des traits minces, des yeux ronds et brillants d’oiseau de nuit...

L’Enfant des civilisés et l’Homme des bois étaient face à face. Elle avait voulu voir l’être bizarre, dont les indigènes parlaient comme d’un mage et d’un sorcier, au mutisme volontaire vis-à-vis des humains tandis qu’il conversait avec les animaux. Il vivait librement dans toutes les vertes thébaïdes du domaine. On ne savait de lui que sa douceur et sa nudité. Il était venu, un jour, jusqu’aux terrasses de la maison, sans vêtements, car il n’acceptait aucun de ceux que lui donnaient les gens, ne se couvrant même pas d’une peau de bête et circulant les bras toujours chargés de branches et de fruits.

Le maître le fit chasser et l’Enfant ne put alors que l’entrevoir traversant la Grande Clairière d’un pas élastique...

--Celle-ci est la maîtresse de la montagne et de la forêt, dit la servante au solitaire.

Elle avait dénoué la ceinture retenant sa draperie rouge sur ses gandourahs et jetait la tiède étoffe à celui qui était nu. Il comprit et s’en enveloppa de façon à ce que sa tête seule fût visible. Le regard de ses yeux ronds passait au-dessus du front de l’Enfant.

Soudain, il parla, en arabe, usant de mots dont ne se servaient jamais les montagnards, de locutions rares et nouvelles pour la visiteuse familiarisée cependant avec la langue de l’Islam. Il parlait comme on psalmodie:

--Je la connais. Elle est celle qui passe et qui demeure. Elle est la forme visible et le geste de ceux qu’on ne voit pas. Son silence interroge et sa présence ordonne. Le destin est un alchimiste; il jettera ce dur métal au creuset; l’épreuve du feu changera le métal en argile; l’argile recevra les empreintes qui ne marquaient pas le métal. _Il_ l’a posée sur ce sol, sachant pourquoi. Toutes choses lui sont destinées, puis elle sera destinée aux choses. Et cependant voici qu’elle est tel un vin frais rempli du suc des vieilles treilles. Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif...

L’Enfant curieuse et la servante atterrée écoutaient les paroles étranges.

Des plis de la draperie rouge, le solitaire libéra une de ses mains, pleine du trésor écarlate des arbouses, et se remit à manger.

L’Enfant s’avançait vers la hutte.

--Elle veut prendre au gîte ce qui n’appartient pas à l’homme, mais à l’esprit, dit doucement le mangeur d’arbouses.

--Je ne veux voir que ta cabane, répliqua-t-elle au hasard.

--C’est _le Livre_ que tu verras.

Intriguée, elle pénétra résolument sous l’amas des branchages. Des tiges de chiendent, d’un blanc verdâtre, rampaient sur le sol. Et, suspendu par des lanières de cuir et de laine, contre l’embroussaillement du toit, elle vit _le Livre_, une quantité de feuillets disjoints, gravés de signes arabes et de caractères latins, mais dans une langue que l’Enfant ne connaissait pas. L’écriture inégale et l’encre aussi blafarde que les tiges de chiendent croissant à l’ombre, ajoutaient à leur aspect mystérieux.

--«Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride...», psalmodiait le solitaire.

--Que dis-tu, que dis-tu? cria la servante dont la terreur superstitieuse grandissait.

--Je lis ce qui est écrit dans le Livre, répondit l’homme en fermant ses yeux de hibou.--Et il reprit de la même voix: «J’ai rêvé d’une enfant de roi aux joues pâles et humides... Ils ont empoisonné mon pain, versé du poison dans mon verre, les uns avec leur haine, d’autres avec l’amour.»

L’Enfant ignorait que ce fussent là des vers de Heine. Elle écoutait l’homme en regardant les mystérieux feuillets.

--«Par le figuier et l’olivier, par le mont Sinaï et ce pays fidèle, nous avons créé l’homme dans les plus admirables proportions.» Dis au nom du Dieu adorable: «Il apprit à l’homme à se servir de la plume, il mit dans son âme le rayon de la science.»

Cela, c’étaient les sourates écrites en caractères koraniques sur les feuillets...

L’Enfant sortit de la hutte sans toucher au livre de l’anachorète.

--N’apprends-tu pas à celle-ci comment les porcs-épics te connaissent? suggéra la servante, désireuse de mettre fin à une scène qui lui semblait une dangereuse sorcellerie.

Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

--Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi, de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel, noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques. Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du terrain schisteux.