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Part 4

File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches ténèbres de la vivifiante forêt.

Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait,--mais c’était surtout à cause d’une patriarcale tendresse,--qu’en passant devant l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête de bétail, le droit de pâturer pendant la saison,--l’usage voulait que chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque, se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et affectueuse à la fois.

Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient parfois entre les caravanes; car la plupart des Nomades ne quittaient pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs moissons d’orge et de blé; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante, ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme plus actives au dépiquage.

A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.

Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards, leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce «netinn» et à la jaune «lefâa», qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le «chîh» amer et odorant jusqu’au «keddad» qui n’est qu’épines.

Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère, mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de bravoure.

Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de merveilles!

L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie d’une page de Bersot, traitant _Du Bonheur_, et qui fait sur son esprit l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux:

«L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à ses risques et périls.

«... il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures.»

Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne rencontraient pas d’occasion de les atteindre? Dans la perpétuité de la plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou mystique? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.

Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque, partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.

Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts; car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls, maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa poussière.

Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives, dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au sang alerte et aventureux; tous leurs mouvements et leurs attitudes s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.

Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses, comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.

Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant, qui «proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour entendre la sagesse de Salomon.»

L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs:

«Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier, ils entendent des voix divines.»

Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils répliquaient:

--Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes. Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.

--Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine; mais ils n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire.

L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en obsession:

--... l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire...

Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela!

--Ils ne peuvent pas comprendre; moi seule je sais toutes les voix de la forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être oubliée!...

Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de son hérédité.

Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée, faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien ne rompt et couverte de diss.

Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur corps.

Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se tient assise, toujours.

Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui, maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée. Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait. Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide. Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.

L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond; trop tard; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.

L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de vieillesse séculaire et de fatalisme absolu... Souvent, lasse d’une course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés...

L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des possibilités humaines...

* * * * *

La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.

--Parle, ordonna-t-elle à la vieille.

La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une chanson sans air:

«La forêt! «ô la forêt! «Il y a trop de lions «pour les chevreaux et les génisses. «La forêt, «ô la forêt! «Il y a des vers sous l’écorce des arbres.»

Le soleil avait cessé d’être visible et le crépuscule coulait sur les pentes frisées des monts. Du large de la Grande Clairière où pâturait le bétail du maître, le troupeau des bœufs et des vaches remontait vers le gourbi des bergers et le vaste enclos d’épines de jujubiers sauvages qui, selon la coutume montagnarde, constituait la seule étable. Il remontait lentement, se conduisant lui-même au lieu du repos accoutumé. Des taurillons jouaient entre eux, les fanons humides du dernier abreuvoir dans la rivière. Le roi du troupeau, le petit taureau gris à crinière noire, s’avançait isolément ou s’arrêtait pour répondre aux autres taureaux des troupeaux indigènes, disséminés dans la contrée, et dont le mugissement mélancolique errait à travers l’épaisseur des bois. Par intervalles, les mugissements s’exaspéraient, muaient en appels brefs aux sons de trompes d’alarme, puis devenaient des sortes de rugissements pleins de menace et de fureur combative.

--Certainement, il se battra cette nuit encore, dit le berger.

Il offrait à l’Enfant une tasse de terre brute que remplissait un lait fumant et répétait:

--Certainement, il se battra cette nuit... Jusqu’à la mort...

Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage dans l’enclos. L’Enfant le suivit.

--Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé. Certainement, la meilleure manquera demain.

Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement, il consentit.

L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges, lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact. Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre terre d’un sabot fébrile; la poussière de l’enclos, soulevée par les piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.

--Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le berger d’un accent admiratif.

La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa; il fixa doucement l’Enfant.

Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde. Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques...

Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens qui ont la fièvre.

Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au glapissement de l’adversaire nocturne.

Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt, _quelqu’un_ passait dont on pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les bondissements silencieux.

--La panthère, prononça laconiquement le berger;--car c’étaient les signes qui annoncent la grande rôdeuse.

Dans l’enclos, le taureau gris recula lentement, prit du champ, s’élança et franchit la haie. Au petit trot, la queue fouettant ses flancs, il redescendit la pente. Ainsi il traversa la clairière, puis, à la lisière des arbres, se mit au pas, déjà engagé sur le terrain de son duel obstiné avec le fauve...

* * * * *

--Il avait tant d’amour-propre!

--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort!

--Pour le plaisir...

--Certes, il était le fils d’un lion!

--O le généreux et le seigneur du troupeau!

--O le maître du courage et le plus aimé!

--O celui qui s’est battu, et qui tua, et qui fut tué, pour le courage et pour le plaisir!

L’Enfant et sa légion de gamins psalmodiaient devant le cadavre du petit taureau.

Ils s’étaient mis en quête dès le matin, dès que les bergers eurent annoncé que deux panthères avaient miaulé toute la nuit et que le taureau gris n’avait pas rejoint le troupeau comme de coutume. Ils le découvrirent au bord d’un ravin, dans le bouleversement du sol et la dévastation des broussailles qui témoignaient de l’acharnement du combat.

Une panthère éventrée, les reins brisés, gisait dans le précipice. Le félin avait été vaincu par la bête robuste et brave, adroite au combat. Mais les traces d’un second fauve se relevaient nettement et c’est celui-ci qui égorgea sans gloire le taureau ivre de fatigue, aveuglé de sang. Le vainqueur sans noblesse s’était rassasié de chair noble, abandonnant le reste à la faim des chacals qui pillèrent la dépouille. Seule demeurait presque intacte, contre le squelette âprement rongé, la dure tête aux yeux vitreux, aux cornes luisantes.

Sur l’ordre de l’Enfant, les gamins psalmodiaient encore:

--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort...

Entre les cornes du taureau, gravement, elle jeta une poignée de feuillage.

--Aaha!... Aaha!...

Le lamento des hommes marque la lourde allure du cortège. Les chasseurs de panthères reviennent de leur nocturne aventure et l’Enfant est avec eux.

Comment eût-elle laissé impunie la mort sanglante du petit taureau. Elle avait appelé ceux qui n’hésitaient jamais à dresser un affût, et revendiqué sa place avec eux tous pour la chasse vengeresse.

Maintenant, dans les herbages élyséens où doivent revivre les taureaux morts vaillamment, le taureau gris mugissait de contentement puisque son meurtrier ne hanterait plus la forêt.

--Aaha!... Aaha!...

Le lamento scande la marche du cortège,--cortège des temps primitifs, quand les hommes, hardés comme cerfs et sangliers, luttaient sans trêve contre les bêtes sauvages, pour se défendre et pour se nourrir.

En tête s’avance une mule tremblant de ses quatre membres, grelottante d’effroi, les reins ployés sous le poids du fauve qu’elle porte en trébuchant. Derrière elle, des hommes soutiennent sur leurs épaules une civière de branches fraîches et le corps gisant de l’un des leurs grièvement blessé.

Ce fut une belle chasse vraiment!

Les chasseurs avaient observé les traces et les habitudes du félin présumé coupable, choisi le lieu favorable et préparé les postes d’affûts sur les chênes. Ils attachèrent une chèvre à portée de leur coup de fusil. Infailliblement, la panthère devait venir étrangler la chèvre qui bêlait d’épouvante. Ils étaient prêts dès le crépuscule, avant le lever de la lune, et la légère carabine de l’Enfant prétendait ne point faire grâce.

La lune luisait entre les feuilles quand la panthère se montra. Elle éventa les chasseurs et fit un bond pour disparaître. Quelqu’un la tira au hasard; le coup avait porté, car elle miaula et cracha de colère et de douleur. Elle s’engloutit dans les fourrés où nul ne pouvait la poursuivre.

Il fallut attendre le jour. Alors, en découvrant les traces du sang et la traînée d’une lourde patte sur les fougères, les chasseurs connurent que la bête devait avoir l’épaule brisée.

--Mon fusil était chargé de sept balles, dit celui qui l’avait tirée.--Il brandissait un vieux «moukhala», de canon invraisemblablement long, blindé de bandelettes de fer-blanc et qui supporta cette charge de plomb et de poudre sans éclater!

Tous suivirent la piste de retraite de la blessée. Ils pensaient la trouver presque morte quand ils la rejoignirent au pied d’un rocher. Elle était couchée et comme endormie. L’homme au long moukhala tira encore une fois, avec une seule balle. Elle parut s’éveiller d’un profond sommeil, leva la tête et gronda, mais sans bouger autrement. Un vieux, qui avait un solide couteau de chasse, s’avança. La panthère fermait les yeux et respirait à peine. Quand il se trouva tout près d’elle, elle se redressa d’un bond, fut debout comme un homme et retomba sur l’audacieux. Sa griffe valide lui arracha la cuisse et ses mâchoires lui broyèrent la main jusqu’au dessus du poignet. Criblée de coups de couteau, elle expira enfin, mais sans avoir lâché cette proie et sa vengeance contre le guet-apens des chasseurs.

Le cortège s’est arrêté devant les terrasses. On jette la panthère à bas de la mule. Sur la civière, le blessé agonise, sa face brune devenue exsangue et cendreuse. Le maître le fait porter dans la maison.

L’Enfant reste près du corps du fauve et, engourdie par la rude nuit, s’assied d’abord, puis se couche contre la fourrure encore tiède où semblent persister des frémissements.

Elle est morte, la sœur sédentaire des lions nomades, celle dont la descendance résistait à la destruction systématique et à toutes les embûches humaines. Combien de fois a-t-elle bondi sur le sanglier solitaire? Combien de fois s’est-elle laissé choir des branches d’un chêne sur les cerfs hardés? Combien de fois a-t-elle franchi les haies de jujubier pour voler une brebis? Elle vient de témoigner qu’elle savait se défendre, mais elle n’avait point aimé attaquer l’homme.

L’Enfant, oubliant le meurtre pour lequel elle voulut châtier, perçoit une noblesse flottant autour de ce cadavre. Et elle découvre aussi la lâcheté du geste collectif des hommes; ils sont allés nombreux contre le fauve qui se défendit seul et que le petit taureau affrontait seul...

Elle s’allonge entre les pattes, souples et pesantes à la fois. Elle pose un doigt délicat sur les profondes entailles des couteaux. Elle appuie sa joue contre la gorge où elle croit entendre encore un formidable ronronnement. L’odeur la plus sauvage émane de ce corps au pelage merveilleux. Et l’Enfant éprouve un chagrin farouche qui s’enivre et s’exalte de cette odeur.

Elle prend entre ses bras le cou de la panthère morte et s’endort rêvant que, pardonnées toutes les deux d’une double action mauvaise, elles courent ensemble la nombreuse aventure des bois.

Les équipes des Kabyles du Djurdjura arrivaient à la saison du démasclage. C’était quand les arbres à liège doivent être dépouillés de l’écorce, choisie et mûre, ayant assez d’années d’épaisseur pour pouvoir être enlevée au chêne sans dommage et servir à l’industrie.

Ils arrivaient telle une invasion ou tel un exode de la préhistoire, issus des cavernes. Ils portaient des sandales de peau de chèvre comme les montagnards, mais l’ensemble de leur costume synthétisait l’hétéroclite rebut des souks, dépouilles européennes et indigènes, vêtements civils et militaires, réserves indéfinissables des revendeurs. Ils remplissaient la forêt de leurs gestes disparates, des échos discordants de leurs onomatopées, des glapissements et des coassements de leurs intraduisibles paroles.

Chaque bande possédait son contremaître, désigné par avance dans la personne de celui qui avait été l’instigateur du départ en campagne et le guide pendant le voyage. Ils s’entendaient avec le propriétaire forestier, choisissaient une sorte d’intermédiaire général entre eux et lui, et prenaient leurs chantiers dans les parties marquées pour la récolte des lièges de l’année.

Ils construisaient des abris moins primitifs que ceux des Italiens, avec des toitures de diss et de basses murailles en pierres sèches. Cependant ils préféraient les tentes de toile, du modèle des tentes de soldats en campagne, lorsqu’on pouvait leur en fournir un nombre suffisant. Ils transportaient des provisions d’huile épaisse et fruitée, de piments et de figues sèches pour leur nourriture. Une gamelle leur était l’indispensable ustensile et nul mieux qu’eux ne savait faire un feu de cuisine dans un trou de terre où brûlaient, fumeuses, des brindilles vertes.