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Part 8

Sur son cheval, qui saignait des quatre pieds, l’Enfant proféra un cri de désespoir et de folie. La bête fit volte-face l’emportant. Des hommes s’agrippèrent à lui et à elle. Elle balbutiait des mots sans signification et elle avait des sanglots terribles. Le cheval, emballé, traînait une grappe humaine.

Ce fut la ruée générale de tout ce qui vivait encore vers le large espace de la Grande Clairière.

En masses confondues où les espèces oubliaient les différences de leurs instincts, dans une déroute inouïe, le sursaut de toute chair contre l’épouvantement de la mort horrible, les bêtes et les hommes fuyaient. Quand ils ne sentaient plus le feu immédiatement à leur poursuite, ils s’arrêtaient, pivotaient sur eux-mêmes, s’abattaient à bout d’haleine et d’effroi, ou bien, ils tournoyaient et circulaient, incohérents, hébétés et comme devenus subitement aveugles.

Lorsque le feu dévora les confins de la clairière, les bêtes sauvages, humbles et atterrées, cherchèrent un refuge parmi les troupeaux des Achabas.

Le feu les enveloppa d’un cercle mortel, infranchissable. Il vint lécher jusqu’aux balustres des terrasses, là où elles touchaient à la forêt. Cendres et braises pleuvaient sur la maison pleine de larmes, car le père, l’incendie ayant sans doute coupé son chemin de retraite, n’avait pas reparu.

Sous les tentes des Nomades, les femmes et les enfants hurlaient de terreur, tandis que les montagnardes, rassemblées dans le même lieu de refuge, ne gémissaient que sur la perte des humbles choses qu’elles ne purent arracher de leurs huttes flambantes.

Durant trois jours et trois nuits, les forêts brûlèrent.

La nuit, des torrents de lave, qui étaient des végétaux en feu, roulaient sur le flanc des sommets, fleuves monstrueux et tragiques. Des chênes, forts des siècles de leur âge, étaient restés debout après les premiers assauts destructeurs, témoins désespérés sous le ciel sans réplique. Soudain, une flammèche sournoise attaquait leur tronc fourré de lichens. Elle s’étendait, s’étalait, s’enroulait, écharpe fatale, et montait, ardente, d’un jet. Alors, dans la tête couronnée de l’arbre, la destruction s’épanouissait subitement. Un instant, pareil à un énorme pilier incandescent, le tronc de l’arbre persistait; puis il s’écroulait avec un fracas retentissant, bruit de colère et d’agonie géantes. Il se répandait en un torrent de braises rejaillissantes, éclaboussant toutes les choses mortes, noires et grises d’alentour.

Durant trois nuits sans sommeil, l’Enfant, au désespoir impuissant et farouche, considéra l’œuvre de destruction. Elle éprouvait une détresse et une lassitude mortelle comme si chaque chêne, en s’écroulant, lui eût rompu le cœur et les membres.

Le vent cessa.

A la fin, il sembla que l’incendie épuisait aussi sa fureur. Des parties profondes brasillèrent encore un peu. Et ce fut tout.

De la forêt vierge aux taillis innombrables, il ne restait plus que les cendres d’un foyer éteint.

Parmi tant de douleur et dans l’immensité de ce désastre, une joie suprême: le retour du maître. Il avait vécu les journées du sinistre dans la maison des gardes, et, revenant à travers l’étendue ravagée de son domaine, il en évaluait l’irréparable destruction.

Sur les cinq cimes où s’allumèrent les cinq foyers de l’incendie qui devait dévorer plusieurs milliers d’hectares, on retrouva, calcinées, avec leur mèche de mousseline tordue aboutissant à un tas de feuilles sèches, cinq boules de chiffons pareilles à celle que l’Enfant vit entre les mains de Draïdi.

C’est le procédé familier aux incendiaires et qui leur laisse le temps de gagner au large, car la boule de chiffon se consume lentement.

L’Enfant ne dénonça pas Draïdi. Aussi bien, lui et les complices de son geste avaient disparu. Peut-être le feu, dont les proportions gigantesques dépassèrent tout ce que l’on eût pu prévoir, fit-il justice des misérables. Quant à elle, elle ne considérait que l’évidente volonté du destin, puisque, le matin de la mauvaise rencontre, elle n’avait pas même été tentée de s’emparer de ce petit tas de mousseline d’où l’horreur incommensurable allait sortir.

--Que cette cendre soit celle des os de Draïdi, le fils de la malédiction, murmurait la souveraine sans royaume en laissant filtrer entre ses doigts la poudre de la forêt morte.

Les pentes sont nues et noires où moutonnaient les frondaisons.

Les pentes sont blafardes et grises où croissaient les myrtes à profusion.

La forêt est morte.

Elle n’est même plus un grand cadavre; elle n’est même plus un squelette. Elle n’est plus rien que débris dispersés et vestiges épars.

Cela ne s’effacera point de la mémoire de ceux qui ont vu.

Un paysage lunaire et infernal.

Des piliers tronqués hérissent les montagnes au faîte découronné. Des troncs abattus s’ensevelissent sous la cendre. Tout est uniformément gris, blanc et noir. Il semble qu’un volcan, brusquement rallumé, ait vomi toutes ses laves sur ce pays et l’ait submergé.

Les bêtes des bois sans abris et celles des cavernes, errent, bramant ou grondant et flairent, en désarroi, les cornes, les défenses, les griffes et les sabots, restes de leurs frères.

La terre n’est pas encore refroidie.

--Nous n’avons plus qu’à nous en aller, ont prononcé les hôtes de la maison blanche.

Et ils s’en iront, emportant avec eux leur mort exhumé d’entre les racines du cèdre immortel. Déjà l’aïeule, et la mère, et la sœur fragile, sont parties vers la Ville.

L’Enfant, elle, demeure près du père et demeurera jusqu’à l’heure du suprême arrachement, de l’adieu définitif à cette ruine sans nom. Elle a même obtenu de la tendre faiblesse paternelle qu’elle serait libre de descendre avec les Achabas plutôt qu’avec le triste cortège du petit cercueil,--ce symbole, qui, désormais, renfermait toutes les espérances non seulement du père, mais encore du créateur du beau domaine détruit.

Le désespoir silencieux de l’Enfant était immense comme le désastre.

A ce tournant de son âge et de sa destinée, s’achevait la merveilleuse légende dont fut fait son plaisir de vivre. Ainsi devait-elle cesser de croître superbement isolée, et mieux qu’en la classique tour, environnée de matières plus précieuses que le plus précieux ivoire.

Elle n’avait vécu qu’en dehors de son temps et de sa race, comme si elle n’eût point été créée pour contribuer humblement à l’œuvre collective de l’humanité et comme si l’innombrable vie n’eût été qu’afin de lui servir. Au sortir de ce rêve prodigieux, brutalement interrompu, dans quelle réalité, quelle inéluctable banalité de la loi commune, lui fallait-il entrer?

Le destin des hommes interdisait-il à ce point la durée de toute suprématie heureuse et de tout privilège particulier? Lui serait-il imposé de vivre avec les autres, comme les autres?

Mais non! Plutôt elle se détournerait de la mauvaise route. Elle descendrait jusqu’au désert avec les Nomades. Là-bas, elle se referait un royaume digne de sa royauté.

Et c’était l’intention qu’elle caressait secrètement, dans l’amère intensité de son chagrin, lorsqu’elle demandait à son père de se joindre à la caravane du Rahmani.

Après tant de souffrance, elle éviterait de se rendre en vaincue et en captive aux gens de la race et de l’hérédité qu’elle connaissait mal et qui ne la comprendraient pas. Elle échapperait à cette nouvelle épouvante, fût-ce au prix de la mauvaise action de sa fuite, au prix des remords d’une trahison envers ceux qui l’aimaient et qu’elle ne cesserait point de chérir.

Dans la patrie de ses vassaux sahariens, elle prolongerait son rêve à jamais et renouerait le fil à peine rompu de sa pensée hautaine et taciturne.

Une strophe de la prophétie lyrique de jadis, trouvant son opportunité, revint hanter la mémoire de l’Enfant:

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret, Dans la profonde nuit où tout doit redescendre: Les larmes et le sang arroseront ta cendre Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt!

De quelles cendres renaîtrait la forêt brûlée?

Serait-ce de celles de sa faune et de sa flore? Et depuis quand une mère morte ressuscite-t-elle des débris de ce qu’elle a enfanté? Serait-ce des ossements du grand ossuaire, ravagé aussi par le feu, là où l’Enfant réfléchit longuement, un soir, et où les crânes blancs avaient été souillés de cendre neuve et de charbon? Les très vieux sépulcres n’étaient-ils pas stériles? Et ce ne serait point non plus du sang des taureaux et des panthères, pas plus que des pleurs cruels de l’Enfant que pourrait ressusciter la forêt...

--... Tu penseras à elle comme à une morte avec laquelle tu n’aurais plus rien à faire en ce monde, ... avait dit une fois le Rahmani.

Cependant, de cette morte, une forêt renaîtrait certainement. Des verdures nouvelles referaient l’ombre sur cette étendue livide. La vie recommencerait de plus en plus active après chaque année écoulée, car le feu dévorant n’avait pu tarir les sources dont le murmure divin et le principe vital persisteraient éternellement.

L’instinct des montagnards pressentait si bien tout cela que, déjà, les bergers s’efforçaient de reconstruire des huttes avec le bois noirci glané de place en place. Attachés au sol, patients dans l’épreuve, rescapés du cataclysme, ils attendaient que l’herbe recouvrît encore la terre, fécondée par la cendre même, pour y remettre un humble bétail.

Une forêt renaîtrait, une jeune et ignorante forêt, dont l’Enfant se sentirait alors l’aînée plutôt que la fille et qui ne lui serait plus la grande et la magnifique, la solennelle et la vénérable, celle dont elle crut naître et dont elle vécut, la forêt tutrice et maternelle.

Alors...

* * * * *

La caravane du Rahmani ondule et progresse, cherchant lentement son chemin parmi les débris, entre les fûts charbonneux de ceux qui furent les arbres souverains.

C’est vers le soir. Mais les Achabas ne manifestent nulle hâte pour la halte et le campement de la nuit. La prudence ne s’impose plus aux conducteurs de troupeaux. Les fauves ont fui la dévastation et la nudité de la montagne.

Le profil des sommets, nettement découpés dans leurs arêtes, hausse désespérément sa mélancolie contre un ciel couleur de soufre.

Une infinie tristesse envahit les Nomades, qui cheminent muets, et s’appesantit sur leurs troupeaux. C’est que, pour eux, les Sahariens qui gravissaient la montagne verte au sortir d’un désert incandescent, il y avait eu, dans ces paysages d’été et d’altitude évanouis, une tendresse qui ne se déterminait point, mais dont ils s’étaient sentis enveloppés et vivifiés à chaque retour de la saison d’exode. Le repos des brebis sous les oliviers leur fut moins farouchement précieux, mais peut-être plus sensible et plus doux que l’abreuvoir des caravanes, au point d’eau unique, sur la longue piste sableuse...

Et ceux qui descendaient aujourd’hui vers les oasis pleines de dattes mûrissantes, ne remonteraient jamais vers cette contrée ruinée dont l’ombre et la fraîcheur n’étaient qu’un souvenir.

* * * * *

L’Enfant s’en va avec les Sahariens.

--... Tu seras maîtresse là-bas comme ici...

La caravane du Rahmani franchit le col difficile et s’engage sur l’autre versant de la montagne, celui que l’Enfant affronte pour la première fois.

Voici le vertige des plaines, avec la Route et la Ville, leur haleine épaisse, leur face poussiéreuse...

L’Enfant se raidit parce qu’elle frissonne d’une mystérieuse épouvante. Et, à mesure qu’elle descend et se rapproche des deux choses symboliques et redoutées, elle sent sa tête audacieuse se courber sous la main pesante d’un Passé qui n’est pas encore le sien...

La caravane s’infléchissait à travers la steppe grise et verdâtre, rousse et pourprée, suivant les floraisons d’automne ou les espaces invariablement stériles.

Elle s’infléchissait au gré des sentes d’exode et de retour, tracées et retracées par des passages millénaires.

A droite, c’était la Route...

Déjà le cheval du Rahmani pressait l’amble sur une piste qu’il reconnaissait et qui sinuait, déserte et chaude, jusqu’aux sables de son pays.

L’Enfant allait-elle le suivre dans cette voie? Échapperait-elle à son hérédité, dont elle avait pour habitude d’annihiler l’existence subconsciente au profit des influences de milieu et de prédilection? Allait-elle reprendre une tradition antique et facile, étrangère à ses origines occidentales sans doute, mais dont tous les gestes, sinon tout l’esprit, lui étaient infiniment chers et familiers?...

Un instant, elle s’arrêta.

Le Rahmani la salua d’un sourire et d’un regard graves.

Les puissances de sa solitude montèrent de son cœur profond. Elles affleurèrent ses lèvres et moururent, sans s’exprimer autrement que par un soupir brisé.

Sur la large Route encombrée, l’Enfant vit venir à elle les gens de sa race, de son temps et de son autre destin...

Alors, elle descendit vers eux.

TABLE DES MATIÈRES

L’Enfant et les Livres 7 L’Enfant et les Êtres 41 La Route 139

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 6 SEPTEMBRE 1922 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

Balkis.--_Personne_, roman. Pierre Billotey.--_Le Pharmacien spirite_, roman. Nonce Casanova.--_La Libertine_, roman. -- _Messaline_, roman. Fagus.--_La Danse Macabre_, poème. -- _La Guirlande à l’Épousée_, poème. -- _Frère Tranquille_, poème. André Fontainas.--_Récifs au Soleil_, poèmes. Octave Joncquel et Théo Varlet. _Les Titans du Ciel_, roman planétaire. _L’Agonie de la Terre_, roman planétaire. Tristan Klingsor.--_Humoresques_, poèmes. Magali-Boisnard.--_Mâadith_, roman de l’Islam. -- _L’Enfant Taciturne_, roman. Alphonse Métérié.--_Le Livre des Sœurs_, poèmes. Henry Mustière.--_La Nouvelle Franciade_ ou _le Pou Bolchevik_, satire. Gaston Picard.--_Les Surprises des Sens_, roman. Jean Second.--_Le Livre des Baisers_, texte latin, et traduction par _Thierry Sandre_. Henri Strentz.--_Théâtre de Hans Pipp._ P.-J. Toulet.--_Béhanzigue_, contes. Théo Varlet.--_La Bella Venere_, contes. -- _Aux Libres Jardins_, poèmes. Le Fauconnier.--_Album_, avec préface de _Jules Romains_.

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