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Part 5

Sous leurs mains, bientôt, les arbres saignaient, le tronc mis à nu, le tannin rouge intact sur ces grands corps végétaux qui restaient debout avec un aspect de chair musclée dépouillée de l’épiderme. Les mêmes arbres, sept années auparavant, avaient déjà subi l’épreuve; de jeunes chênes en étaient atteints pour la première fois. Ils ne mouraient point, mais ils exprimaient une sorte de souffrance permanente, muette, amère d’être sans grandeur tragique. Quand, après des mois, les troncs sanglants brunissaient; quand, après des années, une écorce se reformait, solide, ils n’étaient point consolés pour cela; cette enveloppe reconquise n’avait aucune ressemblance avec le manteau gris, somptueux, fourré de lichens et de mousses, qu’ils revêtaient en naissant. Ce second vêtement, désormais voué à l’exploitation mathématique par les hommes, figurait sur eux comme une livrée humiliante, quelque misérable sayon d’esclave. Et de nouveau la livrée serait arrachée, et de nouveau les troncs saigneraient entre les arbres fiers de futaies inviolées.

Sous l’effort de la hachette et de la scie des Kabyles, l’écorce gémissait en se détachant. Mais ces chantiers-ci ne présentaient pas la physionomie fatale et mortelle des chantiers d’abattage. Les uns pouvaient faire songer à un sinistre dépeçage de corps morts; les autres ressemblaient à une chambre de torture des arbres vivants. Et si l’Enfant ne bannissait pas encore les tortionnaires de son domaine, c’est qu’elle aimait l’odeur des écorces fraîchement rompues, le va-et-vient des muletiers affairés au débardage, et ces contingents mercenaires qui s’ajoutaient au nombre de son peuple.

Dans ses livres, à travers l’histoire des races, elle cherchait, curieuse, tout ce qui concernait ces éléments montagnards dont les coutumes et le langage, bien que puisés aux mêmes sources, différaient si profondément d’une montagne à l’autre montagne.

Sur son territoire, les indigènes sémites ou sémitisés suivaient une stricte loi koranique et se servaient, en locutions sommaires et dans un vocabulaire simplifié, de la langue commune à tout l’Islam. Mais les démascleurs, islamisés pourtant depuis des siècles, préféraient relever de leurs «kanouns» locaux plutôt que de la législation intégrale du Prophète et s’entretenaient dans une langue spéciale, dont les origines se retrouvaient, à travers une poussière de dialectes, parmi les alphabets indéchiffrables qui ne figuraient plus que sur les stèles funéraires datant de plusieurs millénaires.

L’Enfant lisait que des blancs d’Asie et des blancs d’Europe, peuplades celtiques ou celtibériques, vinrent sur le littoral de l’Afrique Mineure, y dressèrent des menhirs et des dolmens et de ces sortes d’enceintes mégalithiques comme il en subsistait d’innombrables dans toutes les régions montagneuses. Les anciens Égyptiens, apprenait-elle encore, faisaient savoir qu’il y eut, en Afrique Septentrionale, des Nomades blonds aux yeux bleus, qu’ils nommaient Tdmahout et dont ils eurent à repousser une invasion sous la XIXe dynastie, seize cents ans avant Jésus-Christ. Les Kabyles du Djurdjura sont des Berbères, affirmait-on par ailleurs, et, déjà un mélange de vieilles races en exode.

De quels autochtones et de quelles peuplades errantes ces démascleurs descendaient-ils donc? Ils étaient blonds, avec des yeux verdâtres où l’Enfant croyait parfois retrouver la nuance des siens. Ils étaient roux, avec des visages criblés de taches de bistre, ou bruns, avec des faces de pierre mal taillée ne rappelant en rien les figures brunes des Arabes du Sud, coulées dans le bronze.

Leurs femmes et leurs filles passaient pour fort belles, mais aucune jamais ne venait avec eux. Ils ne fraternisaient pas avec les pâtres de la forêt.

L’Enfant en fit aisément des transfuges des armées de Carthage et leur découvrit une filiation avec les clans mercenaires, qui servirent, puis trahirent la fortune fabuleuse de la prodigieuse cité. Ce fut en eux qu’elle méprisa l’asservissement.

Ils vivaient aveuglément soumis à ceux des leurs qui les menaient. Chaque chantier constituait un _çof_ avide de bénéficier des choses au préjudice ou en dehors du çof voisin. Ils avaient le masque cupide, âpre et servile à la fois, des salariés volontaires. Pendant les heures de repos, leur face s’imprégnait d’hébétude, de déception vague et de lassitude extrême. Beaucoup portaient un front plissé de rancune et de réflexion désenchantée.

Sans doute n’étaient-ils que nostalgiques, en évoquant dans leur mémoire la contrée des olives, non les fruits de l’oléastre, ce «zebboudj» amer, croissant dans le maquis et les zones basses de la montagne des lièges, mais du grand «azemmourt» assez fécond pour être partagé entre plusieurs propriétaires. Sans doute revoyaient-ils les femmes et les enfants ramassant, dans l’ombre bleuâtre et légère des rameaux, les fruits piqués par la mouche parasite. Peut-être souhaitaient-ils respirer encore l’odeur sensuelle de ces oliviers en fleurs, pleins de guêpes, ou bien entendaient-ils toujours, mélancolique et familier, le grincement de l’humble pressoir aux meules antiques.

Les gamins de l’Enfant et l’Enfant elle-même taquinaient volontiers les travailleurs obtus, qui n’avaient ni chansons ni sourires, dont ils ne comprenaient point le langage et desquels ils n’étaient pas compris.

Un de leurs amusements consistait à dérober les hachettes des démascleurs et à découper le manche poli, taillé en biseau, le rendant ainsi inutilisable. C’était aussi l’infernale ruée des poulains montés, à l’heure où les Kabyles, groupés dans leurs cantonnements, allumaient les feux de cuisine sous les instables gamelles, pleines d’un bouillon de tortue ou de hérisson, relevé d’huile forte et de rouge piment.

Les Kabyles récriminaient entre eux sans oser s’en prendre directement aux coupables; mais, souvent, l’instinct de l’Enfant percevait que c’était sur elle seulement et l’élément de domination qu’elle représentait, que s’accumulaient les lentes rancunes inexprimées de ces gens.

Il arriva cette chose inouïe que l’un des gamins prit parti pour les tourmentés contre la troupe espiègle et turbulente des tourmenteurs. Alors, l’Enfant découvrit que cet être la haïssait et ce lui fut une surprise sans bornes.

Elle revécut, dans son souvenir exact, toutes les phases de leurs jeux, cherchant les raisons de ce sentiment inexplicable et trouva ceci:

Un jour, joutant avec la bande des poulains, elle avait fixé comme but de la course, à l’extrémité de la Grande Clairière, un défilé serré dans le lit encaissé et sur le bord escarpé de la rivière. On ne pouvait passer là que l’un après l’autre et les chevaux laissant de leur poil et de leur crinière contre les parois d’argile dure. Il fallait arriver dans ce couloir le premier et crier victoire sur l’autre bord. Or, le plus ardent des jouteurs, celui qui, parfois, avait semblé vouloir mener la troupe des gamins, puis, sous le regard et l’autorité incontestée de l’Enfant, s’était cantonné dans un rôle de commandant en second, Draïdi, le fils unique d’un chef de fraction montagnarde et dont le père servait comme garde particulier sur le domaine, Draïdi, ce jour-là, défia l’Enfant à la course.

--Et vous êtes tous défiés par moi! répondit-elle en s’adressant à la bande toute entière.

Ils s’élancèrent, partis sur un même rang. Bientôt l’Enfant les distançait. Au bout de quelques minutes, sa monture se détendait avec moins d’effort ne sentant plus sur sa croupe ou contre ses flancs les naseaux haletants des autres. Mais, soudain, voici qu’un poulain pris de vertige tenait l’allure du sien à moins d’une demi-longueur; c’était celui que montait Draïdi.

Si proche le but à atteindre! Et, couchée sur le col de son cheval, la sauvage enfant lui mordait l’oreille à pleines dents. La bête bondit. Elle s’engageait dans le couloir. Une poussée brutale, la ruée sournoise de l’adversaire, et Draïdi prenait le passage...

Campé sur la berge haute, il cria victoire. Les gamins entendirent cela, stupéfaits. Au pas, suivie de la troupe des petits cavaliers muets et des poulains écumants, l’Enfant traversa la rivière. Ils furent sur la berge, face à Draïdi.

--Descends, lui dit lentement la maîtresse des chevaux.

Il mit pied à terre, n’osant pas encore résister. L’Enfant frappa le poulain libre sur la tête et le chassa.

--Celui-ci ne courra plus avec nous; c’est un traître. Pour toi...

Elle poussait sa monture vers le gamin félon qui ne bougeait pas, les yeux mi-clos, la lèvre retroussée sur une mâchoire de jeune chacal.

--Pour toi...

Le poitrail du cheval touchait presque à la poitrine du gamin. Sous le talon de l’amazone, il fit encore un pas et jeta Draïdi dans la rivière.

--Elle a raison, conclurent simplement les autres.

Et ils tournèrent bride avec l’Enfant.

Draïdi s’étant relevé rentra dans le gourbi de son père, le bras brisé d’une mauvaise fracture que prétendirent soigner les rebouteux et qui devait le laisser estropié.

L’Enfant n’avait point envisagé la disproportion de ce châtiment, dépassant sans doute celui qu’elle voulait lui infliger. Confinée dans la primitive logique de son acte, elle n’éprouvait aucun regret...

Ce fut un autre jour. Un de ces orages diluviens, qui éclatent vers la fin de la saison chaude, s’abattit sur la montagne. Les torrents rebondirent hors de leur lit. Les cours d’eau s’épandirent en crue magnifique.

Il y avait, parmi les Achabas, un chef d’entre les chefs et un homme d’entre les hommes dont l’Enfant aimait la face impassible, les yeux calmes, la parole nette, brève et colorée, tombant d’une bouche hautaine et tendre pourtant dans une barbe grise rituellement taillée. On ne lui donnait presque jamais son nom, préférant le désigner sous celui de Rahmani, car il appartenait à la confrérie des Rahmanïa, qui sont une secte nationale nord-africaine et ont de puissantes zaouïas sur les confins du désert.

Depuis les premières années où l’Enfant, dans les bras du maître, avait été présentée aux vassaux du domaine, le Rahmani l’aimait sans aucune raison bien précise, mais parce que c’était écrit dans la destinée.

Pour aller au campement de l’Achaba, il fallait traverser un étroit torrent sur deux fragments de roche. L’Enfant franchissait quotidiennement le torrent. Mais, ce jour-là, son pied glissa sur l’argile détrempée qui avait recouvert la roche pendant l’orage, et l’eau jaune, vague après vague, submergea sa tête. D’un mouvement d’instinct désespéré, elle agrippa des branches pendantes qui traînaient au fil de l’eau, des ronces cruelles, que ses deux mains serrèrent convulsivement. Par sursauts, elle respirait entre chaque vague. Elle eut la sensation qu’elle ne pourrait pas se maintenir longtemps ainsi et qu’il lui serait infiniment plus facile de s’abandonner à ce courant, de consentir et de disparaître.

Elle desserra l’étreinte de ses doigts crispés, pénétrés par chaque épine. Ses yeux s’ouvrirent largement, ses yeux qui avaient enfermé tant de visions et distillé tant de puissance avant l’âge où il est donné à de rares humains d’être puissants.

Elle vit tout le paysage... Et elle vit, accroupi sur la roche de laquelle elle s’élançait tout à l’heure avec tant d’insouciance, elle vit Draïdi, le bras en écharpe.

A côté de lui, se tenait un chien qu’il immobilisait de sa main valide, un de ces chiens habituellement attachés de court au seuil des huttes et que l’Enfant ne caressait jamais, car elle n’estimait pas leur race soumise et leur préférait les chats félins et indépendants.

La bête et le gamin contemplaient le spectacle de son agonie.

D’abord, elle ne vit que l’animal, la présence et l’attitude de Draïdi lui paraissant invraisemblables.

D’où venait la bête? A quel berger ou à quel campement nomade appartenait-elle? Elle ne reconnaissait pas ce chien ou reconnaissait en lui toute une race veule. Prétendait-il donc lui aussi à quelque assouvissement de vieilles rancunes contre elle? Las du servage et du mépris, revendiquait-il tout à coup l’égalité dans les gestes de vivre? Mais que devenaient en cela l’instinct de supériorité et la loi féodale,--les seuls dont l’Enfant connût l’application,--et le droit de haute et basse justice dans la forêt qui lui avait été dévolu par privilège de race, de fortune et de naissance?

Était-il, ce chien, de ceux qu’elle fit souvent molester pour leurs aboîments intempestifs, qu’elle blessa d’un jet de pierre ou d’une ruade quand ils hurlaient aux sabots de son cheval? Était-il là, servi par sa mémoire, pour se rassasier de lâche vengeance? Pourtant, il ne semblait pas possédé d’une animosité particulière, mais voyait s’accomplir la fatalité avec un patient regard de soumission.

L’Enfant dévisagea celui qui avait amené le chien, Draïdi, l’audacieux, le rebelle et le félon. Alors, elle ne voulut pas mourir devant ces deux-là! Le corps arqué, dans un effort tragique, à pleines mains elle reprit les ronces pendantes.

Soudain son buste se dégageait de la gangue de pierre, d’argile et d’eau. Miraculeusement, elle s’arrachait à la sinistre emprise, se retrouvait sur le bord.

De ce miracle, le gamin vindicatif eut une si irrésistible peur qu’il s’enfuit entraînant son comparse.

L’Enfant voulut reprendre le chemin du logis. Elle avait subitement froid dans ses membres gourds et douloureux. Elle s’appuya contre un rocher, le contourna difficilement.

A ses pieds, il y eut un grognement féroce et un bondissement forcené. Au large, mais manifestant l’évidente intention de revenir, une hyène cahotante, hargneuse, inquiète et intimidée, se ramassait et retroussait les babines.

L’instinct du chasseur et du forestier secouait déjà l’Enfant grelottante. Elle fixa l’hyène à la dure crinière hérissée parmi le poil beige et grisâtre. Celle-ci ne détalait pas suivant l’habitude de son espèce. L’Enfant sauvée des eaux avait-elle à ce point l’air chancelant et misérable que la bête poltronne osât l’affronter?

L’hyène se mit à grogner doucement. Ses yeux, éblouis de lumière, clignotaient vers la base du rocher. L’Enfant suivit la direction de ce regard, écarta les ronces et les graminées, et vit trois petits d’hyène dormant dans le tranquille repaire.

Devant son geste, la mère eut un hoquet d’angoisse et de menace, prête à bondir. Mais voici que son courroux s’apaisait et qu’elle se rapprochait, comme rassurée par la fraternité tacite de la forêt et du tête-à-tête avec une créature pitoyable, sans armes; tout cela, parce que, sans la quitter des yeux, l’Enfant refermait les herbes et les lianes au-dessus du berceau des fils de la méprisée.

Et près du nid de l’hyène domptée, l’orgueilleuse pleura à cause de la haine de Draïdi.

Dans une robe de laine arabe, blanche et molle, posée comme un pigeon au rebord d’angle des terrasses, l’Enfant regardait passer le bref et modeste exode de la famille de Draïdi. Deux mules, sur le bât desquelles s’enroulaient des tapis formant un nid profond, portaient les deux plus jeunes épouses du père avec un dernier-né vagissant. Sur une autre bête, la première femme, vieille, mais vénérée étant la mère de Draïdi, avait pris soin de s’entourer des plus précieux objets de la famille; petits coffres peinturlurés où l’on renferme les bijoux barbares et les foulards de soie des coiffures, longs coussins tissés qui servent de sacs et contiennent la garde-robe féminine, les gandourahs roulées et les bernous du seigneur. Deux ânes, poussés par un serviteur, étaient chargés du reste des bagages, les piquets de la hutte, les outres et les nattes, et, sur son maigre cheval dansant, le père avait pris le fils en croupe.

L’Enfant, ne voulant plus tolérer cette présence vindicative, avait demandé l’éloignement de la famille du rebelle; le garde aurait la surveillance d’une autre partie du domaine.

Sans détourner la tête, ces gens passèrent, les yeux fixes, devant l’offensée, sans un cillement de paupières, sans qu’un muscle bougeât dans leurs faces sérieuses.

Elle ressentit de cette attitude une injure nouvelle. Qu’étaient-ils donc ceux-là, voués à la soumission par la loi de conquête et le besoin de vivre? Qu’étaient-ils pour subir avec cette hauteur dédaigneuse une juste punition? Il lui semblait qu’en ce moment la fierté de ces gens dépassait son orgueil; elle en fut outrée et troublée aussi.

Les pères du père de Draïdi, avant la création du domaine et la vente de leur territoire morceau après morceau, avaient toujours régné sur ce district de l’immense forêt, y imposant à leur guise le droit du seigneur. Une destinée de défaites, d’impuissance et de pauvreté, changea leur domination en servitude. Nul ne sut comment ils en souffrirent ni la nature de cette souffrance. D’ailleurs, un grand fatalisme héréditaire les secourait. Mais l’Enfant songea que la rébellion de Draïdi procédait d’un réflexe de l’indépendance de ses aïeux, s’exprimant tout à coup en lui, et que ce départ, dans une obéissance hautaine, reflétait bien leur ancienne dignité.

Elle en demeura rêveuse, avec d’imprécis regrets qui n’allaient pas sans un sentiment vague d’admiration mêlé de tardive et sauvage amitié. Elle s’apercevait que le gamin révolté avait été supérieur aux autres en toute chose. Elle se repentait d’avoir manqué de sympathie pour lui et, en même temps, de ne pas l’avoir humilié davantage, écrasé, enseveli sous le geste d’une impitoyable souveraineté.

Des questions, les insolubles questions des responsabilités humaines et de l’inégalité des sorts, se présentaient obstinément à son esprit qui ne les accueillait pas avec sa sérénité coutumière.

Cependant, elle ne rappela point ceux qui s’éloignaient dans leur orgueilleux silence, et jamais elle ne permit à Draïdi de se retrouver devant elle.

A l’ombre du promontoire des livres, dans la bauge des sangliers, au creux du ravin, une laie joue avec ses petits.

Étendue sur la terre rouge et penchée sur la verte profondeur, l’Enfant observe leurs jeux.

Ils sont dix également rayés de brun et de fauve, lestes et rebondissants. On discerne entre eux des préférences et des contrastes. Par boutades, ils échangent des frottements de groins fraternels et entreprennent des querelles qui s’achèvent en grognements, à l’abri des flancs de leur mère, ou en chutes joyeuses dans la boue.

La laie renifle et bougonne, sentencieuse et tendre. Elle gratte énergiquement les rudes soies de son échine contre un tronc d’arbre renversé. Elle s’étend dans la bauge, la hure allongée, le groin ruisselant, l’épiderme parcouru de frémissements voluptueux. Son petit œil sauvage clignote plein de vigilance, de plaisir égoïste et de maternelle jubilation.

Ces dix sont les fils parfaits du solitaire aux défenses d’ivoire qui labourent le sol aussi profondément qu’un soc de charrue. Ces dix sont les fils du sanglier brutal, sagace et agile, et les fils de la laie redoutée des chiens!...

Or, un chien surgit, ayant rompu sa corde de laine au gourbi des bergers. C’est un chien affamé, repris par l’instinct primordial de la chasse et de la proie vivante. Il s’élance parmi la troupe joueuse; la femelle n’a que le temps de proférer un grognement furieux; il tient déjà l’un des marcassins à pleine gueule. Les cris perçants de la victime déchirent l’atmosphère. La laie va foncer sur le chien. Mais, brusquement, elle s’arrête, flairant le vent, le poil hérissé de terreur plus que de colère. Elle est secouée d’un tremblement d’indécision tragique entre le mal présent et l’invisible danger qu’elle évente.

Soudain, elle prend un parti suprême. Elle rassemble sa bande d’un grognement bref, ébauche encore un mouvement violent contre le chien, qui cherche à entraîner le marcassin faiblissant, puis, dans un renoncement stoïque, chasse rapidement devant elle la troupe affolée de ses petits.

Ils disparaissaient dans les fourrés lorsque le chien, hérissé à son tour prit la fuite, la queue serrée, l’œil torve, laissant sa proie, emportant sa faim.

Alors parut un serval, type charmant et féroce de cette féline espèce qui ne s’apprivoise jamais. Car la grande panthère nord-africaine, à taille de lionne, s’accoutume à quiconque l’élève et la nourrit, tandis que le serval, même pris au gîte dès sa naissance, ne se soumet point. Plus petit, plus mince et plus souple encore que la panthère, avec un pelage aux mouchetures plus rapprochées et plus régulières, il glissait hors de l’abri des hautes fougères.

Sidéré par l’approche de l’ennemi mortel, le marcassin blessé et gisant ne criait plus. Le serval étendit sa patte flexible, ses ongles rétractiles, taillés et luisants comme des silex. D’une griffe lente, voluptueuse, il attira la victime à portée de ses dents cruelles et l’étrangla avec douceur. Il flaira dédaigneusement la plaie faite par le chien, retroussa ses babines et caressa sa joue et son menton contre le corps tiède; ensuite il le déchiqueta sans hâte. Humectant son mufle de sang frais, il mangea un peu, se détourna bientôt des reliefs de ce festin, et rampa jusqu’au bord de l’eau, là où elle coulait transparente, impolluée.

A ce moment, il leva la tête vers le sommet du promontoire de grès rouge et le visage ardent penché sur lui dont il savait, dès auparavant, la présence attentive. Avec une sécurité quelque peu méprisante, mais pleine de grâce, rasé, les flancs au sol, les yeux mi-clos, guettant malgré la quiétude du lieu, il lapa l’eau pure à petits coups.

Il semblait boire dans cette eau l’image réfléchie de la figure humaine. Et l’Enfant souriait de ce que le fauve redouté ne parviendrait pas à faire disparaître ce reflet dans l’eau perpétuelle.

Au galop, l’Enfant avait traversé le chantier des Kabyles dans le soir tombant.

Elle restait frappée des regards hostiles ou méfiants qui l’accueillirent et la poursuivaient. Pas un qui l’eût saluée, pas un qui se fût écarté sur son passage; ils s’offraient au heurt de son cheval et c’est elle qui dut détourner la bête pour ne pas écraser un homme.

Elle galopait, pensive, dans le crépuscule, moins offensée qu’inquiète pour la première fois. Instinctivement, elle déchiffrait une menace grave dans l’attitude des démascleurs et l’insolence des faces obtuses de ceux qui se postèrent sur son passage. Sa rapide chevauchée lui avait laissé le temps de percevoir que cette ruche humaine, presque muette d’habitude, était profondément en rumeur. Mais elle en ignorait les raisons.

Comme les nombreux torrents qui ruissellent de la montagne après l’orage, un matin, les Kabyles sortirent des bois et se répandirent dans la Grande Clairière.

Ils dévalèrent par tous les sentiers et toutes les foulées de la forêt. Ils marchaient d’un pas ferme, mais inégal, pleins de résolution, mais sans certitude. Ils agissaient volontairement, pensaient-ils, mais sans être sûrs d’avoir raison. Ils ne suivaient pas ceux qui les avaient mis en marche, mais c’étaient ceux-là qui les suivaient.

Ils s’égaillèrent, environnant les dépendances et le parc, sans oser gravir la pente ni s’engager dans le chemin large conduisant à la maison du maître. Avec toutes ses fenêtres ouvertes, la blanche maison, sur ses terrasses étagées, dominait et veillait, avertie par les bergers arabes, qui entendent tout et savent tout ce qui se trame dans la brousse, du pacte des lions et des chacals aux complots des hommes.

Il y avait, dans la clairière, de grandes meules, réserves de fourrage pour l’hiver. Les Kabyles échangèrent quelques coups de fusil avec les serviteurs préposés à leur garde, puis les incendièrent. Ils incendièrent de même les dépendances dont le personnel s’était enfui et les écuries d’où les chevaux s’échappèrent. Cela fait, se rassemblant et se détachant par petits groupes, ils s’assirent en rond, tels des sauvages au conseil, attendant ils ne savaient exactement quoi.

Deux ou trois contremaîtres, à l’esprit de Phéniciens retors, avaient préparé ces primitifs pour des actes irréparables. Chargés de remettre à chacun la paye hebdomadaire, ils retenaient depuis longtemps le salaire des travailleurs et, peu à peu, persuadaient les équipes de démasclage que le maître, déloyal et avare, exploiteur des humbles, se refusait à payer le prix de leur exil et de leurs sueurs.

Ainsi mirent-ils les chantiers en état de fermentation intense jusqu’au moment propice au vol général, au meurtre peut-être, au pillage des biens du dominateur et du plus favorisé du destin. Manœuvre facile, révolte éternellement renouvelée de celles de l’ergastule et des rameurs de galère, indignation spontanée des simples dont la cupidité, les besoins et le sentiment inné de justice, se croient lésés à la fois.

L’Enfant glissa doucement sa main dans la main de son père et sortit avec lui de la maison.

Gravement et lentement, ils descendirent les degrés des terrasses et prirent le chemin de la Clairière. A portée de voix des félons, le maître en appela quelques-uns par leurs noms. D’un premier mouvement accoutumé, ils allaient obéir, puis ils se souvinrent de ce qu’ils voulaient faire, de ce qu’ils avaient déjà fait, et se rassirent.

--Que prétendez-vous et que signifie votre action criminelle, demanda le maître d’une voix haute, impérative, en désignant du geste les meules et les bâtiments qui brûlaient encore.