Part 2
Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson. Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa, devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé, mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou pour fuir.
Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute; les dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal échangeaient un amical et mystérieux langage.--N’étaient-ils pas deux solitaires de la forêt? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour.--L’homme se livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.
Brusquement, tous deux disparurent... L’Enfant se souvint de ce que les montagnards affirmaient: l’Homme nu pouvait, suivant son caprice, habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit, les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui dans les nids de perdrix...
Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.
Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait lentement.
Un grand berger saisit aux naseaux le cheval de l’Enfant:
--L’Homme nu est mort, dit-il. Je l’ai trouvé et enseveli. Il n’y avait que ceci dans sa hutte. Je l’ai pris pour toi qui aimes les papiers et les livres.
L’Enfant glisse à bas de sa monture. Une singulière expression de gravité l’envahit en recevant l’unique héritage de l’être mystérieux. Elle va se réfugier sur le promontoire et dans la touffe des myrtes. Elle pose sur ses genoux les feuillets du solitaire,--qui était peut-être un saint plutôt qu’un fou ou un sorcier. Elle dénoue les lanières.
Écrites récemment, avec un calame de roseau, comme en possèdent les scribes errants qui parcourent toutes les contrées arabes, sur la première page sont ces lignes, en français, et de la même écriture inégale que le reste du manuscrit:
«Toi, l’Enfant, et moi, l’Homme, nous sommes le plus beau livre, car nous sommes l’intelligence de la forêt.»
L’une après l’autre, elle feuillette toutes ces pages qu’elle ne peut pas déchiffrer. Mais en arrivant aux dernières, l’encre fraîche frappe de nouveau ses yeux. Elle lit encore en français, croyant entendre la voix qui psalmodiait. Et voici qu’elle murmure, en imitation fervente, le Cantique du Soleil de ce divin François d’Assise, transcrit là:
«Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures et singulièrement notre frère messire le soleil...»
Elle croit percevoir comme une confidence d’esprit à esprit entre son âme, soudain pénétrée de piété, et l’âme évadée de celui dont on ne savait rien, excepté sa douceur et sa nudité.
«Pour acheter l’amour j’ai donné tout, et le monde, et moi-même...
«Je ne puis plus voir de créature, toute mon âme crie vers le Créateur...
«Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou... Oh! si je pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et savoir toutes les angoisses de mon cœur!...»
Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli «notre sœur la mort corporelle...»
L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.
En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des psaumes qu’elle répéta comme une prière.
Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle, peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte. Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique, ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.
C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous toutes les formes et tous les noms; mais elle priait rarement.
Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par Chateaubriand.
Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie lovée autour de son cou;--un cou si mince, que le serpent gris semblait se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.
Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du diurne sommeil.
L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil doré.
--Je te dirai l’origine du monde, celle que les savants méconnaissent et dont les bons sauvages sont certains.--Toi, tu dois savoir cela.--Le Grand-Lièvre, a rassemblé toutes les bêtes. (Ton aïeule y fut et ne te l’a pas dit.)--Il a pris un grain de sable au fond d’un lac et il en a fait la terre.
Le reptile siffla contre une brindille sautant sous un souffle du vent et qui l’avait heurté au passage.
--Il fallait plutôt siffler contre le vent, remarqua l’Enfant; mais le vent est inaccessible et celui-ci est peut-être un mécontentement de Dieu. La première étoile va l’apaiser. Écoute:--Michabou,--(c’est le chat-tigre),--après la création de la terre ne voulait pas celle des hommes et le Grand-Lièvre eut à peine le temps d’en créer six avant de discuter avec lui. Vint le Déluge;--(le même qui punissait les gens de la Bible, oui, Serpent).--Et après cela, tous les autres hommes sont nés du mariage de Messou avec la femelle du rat musqué!...
Ainsi se manifestait éloquemment son plaisir d’avoir suivi Chateaubriand dans son _Voyage en Amérique_.
--Et je vais te dire encore, Couleuvre intelligente;--(ne me serre pas si fort le cou!)--L’araignée apprit à Michabou comment on tisse les filets. Plus tard, il consentit à l’apprendre aux hommes et c’est pourquoi nous avons des _chebkas_ pour transporter les épis sur le dos des mules.
Elle fut hantée par Velléda, «sa taille haute, sa courte tunique noire, la faucille d’or suspendue à sa ceinture d’airain». Dans son instinct et sa féminité, elle établissait un parallèle entre elle et cette rude et magnifique vierge des Gaules, son aïeule.
--Certes, j’aurais été telle; mais je ne me serais point humiliée devant le héros grec. Il se serait plutôt courbé sous ma main, sinon je le prenais par le col au croissant de ma faucille!
Elle ne concevait rien, quant à elle-même, des possibilités et des réalisations de l’amour. Elle n’en avait ni prescience ni impatience, pas plus dans sa chair que dans son esprit, et c’est encore en cela qu’elle se différenciait de la plupart des enfants des hommes.
Comme la druidesse, qui «chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles», l’Enfant de la forêt se fit un collier de baies d’églantier, se couronna de feuilles de chêne et chanta dans la montagne aux sombres bois.
--Voici, songeait-elle, «elle avait le regard prompt, la bouche un peu dédaigneuse, des manières hautaines et l’orgueil dominait en elle». Suis-je autrement?
Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de «debbous» en bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.
* * * * *
--Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et d’Hondioun qui dansa trois fois de colère; ... mais veux-tu que nous dormions maintenant, comme les autres, ... comme les... autres, ... et comme... Michabou...
L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.
Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants, élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.
Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment les _Poèmes Barbares_. Après celui de _La Forêt Vierge_, elle rejeta le livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge forêt.
L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré:
Depuis le jour antique où germa sa semence, Cette forêt sans fin aux feuillages houleux S’enfonce puissamment dans les horizons bleus. Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire, De son ombre, de son repos, de sa colère, Un large pan du globe encore décharné.
Longtemps, les monts avec leur ossature de gneiss et de granits, issus des entrailles de la terre, repoussés et vomis par le formidable volcan initial, avaient progressé, pendant des millénaires, vers les espaces illimités de l’éther. Puis, les érosions, toutes les forces éoliennes et pluviales, saccagèrent les cimes. L’œuvre sournoise des infiltrations et le travail de désagrégation des sources s’accomplirent avant que l’homme prît sa place parmi les hôtes de la forêt, l’immense forêt végétale, gorgée de tous les limons, la profonde forêt animale, grouillante et bruissante de vies multiples, la géante et l’indestructible forêt, large ceinture des monts chauves et pour laquelle le poète scandait:
Les étés flamboyants sur elle ont resplendi, Les assauts furieux des vents l’ont secouée, Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée; Mais en vain: l’indomptable a toujours reverdi.
L’Indomptable! Que lui font le nombre des chênes lacérés et celui des cèdres décapités ou abattus, croulant par le travers des vertigineuses ravines? Un arbre meurt, dix arbres renaissent. De trop vieilles futaies s’anéantissent dans le maquis, vingt taillis nouveaux resurgissent. Un feu de berger, allumé dans les clairières, gagne le bois, brûle et rase quelques hectares, mille rejets et la fraîche profusion des crosses de fougères et des tendres graminées rejaillissent de la dévastation.
Créée ou incréée, voici la forêt éternelle! Depuis toujours et à jamais, dans la suite des temps et leur pérennité, voici la forêt perpétuelle!
Une frénésie d’amour et d’orgueil a saisi l’Enfant. L’indomptable est son bien, son royaume et son héritage. Elle baise le sol chargé d’humus aux impérissables semences. Elle s’entretient silencieusement avec la sylve:
--Je te ressemble. Tu es ma mère... et tu n’appartiens qu’à moi.
Tout à coup, ses dents se serrent, son cœur se crispe, ses yeux s’embuent, puis flambent d’un sauvage éclat. Des vers s’inscrivent durement, creusent leurs signes et approfondissent leur sens dans sa mémoire; des vers qui impliquent une prophétie redoutable. Ils sont faits de mots flamboyants pareils à ceux que le prophète hébreu, l’homme aux lions, son favori, ce Daniel de race royale, traduisit en claires paroles:--les mots apparus sur la muraille au festin du fils de Nabuchodonosor.
Pour l’Enfant, l’avertissement est plus terrible que celui donné à l’Assyrien, parce qu’il atteint au-delà d’elle-même et tue celle qui ne pouvait pas mourir.
O mère des lions, ta mort est en chemin, Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre...
... le roi des derniers jours, Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage...
L’Enfant se mit rapidement en marche à travers la forêt. Elle coupait par le plus court, sans hésitation, quittant le sentier étroit, la sente plus étroite, pour suivre les foulées des bêtes.
Filiale et passionnée, elle saisissait et acceptait le devoir précis, immédiat, d’aller au-devant de la mort menaçante, prédite, pour la conjurer, l’abolir; car elle savait comment et dans quel lieu la hache frappait au flanc la forêt.
L’ENFANT ET LES ÊTRES
Les hommes qui traitent le bois et le tannin campent dans des huttes forestières, au milieu des coupes de chênes-lièges et de chênes-zéens. Leur chantier ressemble à un grand champ de massacre incohérent.
Depuis des générations, le visage de ces hommes porte le hâle des brises méditerranéennes. Ils sont plus ou moins des fils de la mer latine et de ce pays que Virgile saluait comme «fécond en fruits de la terre et en héros». Ils se retrouvent bien les descendants des Ligures qui vivaient dans les cavernes et sous des huttes rondes. Mais des groupes et des individus se différencient les uns des autres dans le nombre actif; Piémontais de façons rudes et de sentiments énergiques, Sardes aux yeux graves, aux habitudes archaïques et simplement laborieuses, Siciliens trop prompts ou trop lents, susceptibles et vindicatifs, tous nomades du travail qu’enfantent la misère et la densité de population dans les provinces italiennes.
En émigration permanente, ils sont aptes à tous les travaux rustiques, à ceux qui exigent la continuité de l’effort et la vigueur soutenue dont les Arabes se détournent. Les grandes exploitations, les chantiers de constructions et de terrassements, accueillent également leurs services, contre un salaire dont ne se contenterait point tout autre ouvrier européen. Dans une entreprise, pourvu que les surveillants et contremaîtres les laissent boire, en guise de vin, l’exécrable alcool frelaté et de prix dérisoire qu’ils font venir par tonnelets et qui sert aux libations de leur frugale nourriture, huile, oignons, tomates et piments, alternant avec quelques tranches de venaison prise aux abords du chantier, le rendement de leur main-d’œuvre est mathématique. Si l’autorité régulière n’avait pas à intervenir dans les conflits sournois, les sanglantes querelles, qui éclatent en bourrasque, les différends vidés au couteau, ils bénéficieraient d’une paix, relative, mais indiscontinue dans le labeur.
Ils sont gens d’épargne, économisant grandement, soit pour le retour, soit pour envoyer à leurs familles, aux femmes et aux petits restés là-bas, un peu partout,--car c’est de partout qu’ils viennent s’embarquer sur un voilier ou quelque méchant vapeur de Gênes, de Livourne ou de Trapani. Ceux-ci ont fui la sauvage Calabre, ceux-là une turbulente Sicile et les conséquences des menées de quelques _fasci_. Ces autres quittèrent la Basilicate dont la montagne nord-africaine leur rend les forêts peuplées de sangliers et de grands fauves sinon de loups. Le massif de Sardaigne fournit de nombreux contingents, qui se groupent volontiers et presque exclusivement entre eux, s’entretenant dans leur dialecte ancien. Sur ce sol, où les ancêtres berbères qu’on leur attribue durent longtemps vivre, ils se retrouvent familièrement; ils sont les seuls qui n’expriment aucune inimitié ou incompatibilité dans leurs rapports avec les indigènes; réflexes de mémoire atavique conservant l’empreinte des passés et des existences antérieures.
* * * * *
Le chantier présentait le désordre et la confusion des campements d’anciennes hordes barbares. Les chênes-zéens, à l’aubier dur et sain, plein de sève, hauts et droits, s’élançant pour dominer les frondaisons serrées et frisées des chênes-liège, gisaient, sapés par la base. Dépouillé de ses bras et de sa chevelure, leur corps magnifique était livré aux scies grinçantes et débité en madriers égaux. Les chênes-liège énormes, avec leur corps pesant et cagneux, leurs branches convulsionnaires sous l’étrange écorce à l’aspect et aux rugosités de roc, bossuée, creusée de gorges profondes ou pareille à un gris velours fourré de lichens comme d’un pelage de chinchilla,--les chênes-liège roulaient dans la poussière rouge et noire faite d’humus et de tannin. L’épais et somptueux manteau, que les siècles forestiers drapèrent sur la majesté de l’arbre et contre lequel les panthères aiguisaient leurs griffes, s’ouvrait, craquait et se rompait sous la hache. Les troncs et les bras, durs et noueux tels ceux des athlètes, saignaient et devenaient de monstrueux écorchés. Le fer s’acharnait entre les mains mortelles et vives des hommes qui chevauchaient les cadavres gisants; le tannin, en écailles rouges, s’éparpillait autour d’eux.
Rejetés hors de l’aire de travail du chantier, les corps blafards des arbres auxquels il ne restait plus rien à prendre, s’entassaient, formant barrière.
L’Enfant escalada ce rempart, sauta dans le chantier et considéra le terrain du massacre.
Très pâle, oppressée par un grand bondissement intérieur, elle enveloppait du regard et dénombrait la bande des ravageurs. Sa lèvre gonflée et retroussée sur ses dents exprimait de la colère et du mépris.
Ceux-là non plus n’appartenaient pas à sa véritable race. Avec leurs membres solides et musculeux, leur face cuivrée de soleil et de poussière végétale, leurs prunelles obscures où vacillait le reflet du balancement et du frémissement des feuillages, ils s’apparentaient à des divinités sylvestres, ils étaient les frères des dryades. L’Enfant croyait voir leurs pieds revêtir des formes de racines et s’enfoncer dans le sol pour y prendre la place des arbres tués. Cela la blessait et l’indignait au point le plus vibrant de sa sensibilité.
«Le roi des derniers jours de la forêt!» Il s’incarnait dans tous ces hommes, humanité consciente ou inconsciente, formidable et brutale, prolixe de gestes et de paroles, devant sa fragilité.
Ils avaient cessé de travailler et la contemplaient avidement. Un enchantement confus visitait leurs âmes engourdies, indécises. Symboles des masses frustes et de la lourde matière, ils subissaient avec ravissement la présence de l’Enfant qui était esprit. Leur cerveau brut, dont rien n’avait éclairci ni différencié les couches, pressentait la douceur et le prestige indéfinissable de la pensée devant cet être chétif et pensant.
L’apparition de la petite suzeraine n’évoquait pas pour eux la vision des foyers lointains où grouillaient des enfants de tous les âges, car elle ne ressemblait à aucun d’eux. Elle leur représentait quelque chose de très clair, de très subtil et de très haut. Ils percevaient instinctivement son rayonnement spirituel. Tous se prirent à sourire, reconnaissants, à cause de cette lumière qui visitait leur ombre.
Mais bientôt leur sourire s’effaçait; des lueurs s’éteignaient dans leurs prunelles sauvages; ainsi que des bêtes, ils flairaient, dans l’air ambiant, combien le silence de l’Enfant était chargé de menace et de dédaigneux courroux.
Ils essayèrent de lui parler sans savoir exactement que lui dire; et parce qu’elle persistait à se taire, un invincible malaise les étreignit.
Ils voulurent se remettre au travail; mais les haches se faisaient pesantes dans leurs mains molles, et, subitement, il leur sembla qu’ils accomplissaient là une tâche illicite et coupable, une action mauvaise. La réprobation muette tombait sur eux comme une condamnation et le pire des châtiments. Il y en eut qui eurent peur et s’éloignèrent.
L’Enfant réfléchissait. Serait-elle toute puissante sur ces gens dans l’expression de sa volonté? Elle ne se sentait pas aussi sûre d’eux que des autres, de ceux qui étaient ses esclaves et qui l’aimaient. Cependant elle savait qu’elle venait de les conquérir et de les intimider.
Alors, elle prononça:
--Ce sont les derniers arbres que vous abattrez.
Elle souhaitait qu’ils s’inclinassent dans un seul mouvement d’obéissance.
Il se trouva que leur chef répondit simplement:
--Ce sont les derniers. La coupe est finie depuis ce matin. Nous partons.
Un convoi de mules fit irruption qui venait charger les dépouilles des morts. L’Enfant choisit la plus fine, s’étendit sur le bât que le conducteur avait hâtivement recouvert de son manteau de laine blanche, et tourna bride dans le bois.
Sa bouche effleurait au passage tous les rameaux pendants. Elle murmurait à la forêt:
--J’ai arraché la hache et tu ne périras plus.
La fête des vivants est éclatante au soleil, parmi les pierres.
Les détonations des vieux fusils claquent moins haut que les cris de joie lancés comme des flèches pour déchirer la soie flottante du ciel. Sur les rocs surplombant la vallée étroite, les aires de vautours, les nids peuplés de gyps fauves, rivaux des puissants gypaëtes, se tiennent silencieux. Un des grands rapaces, inquiet, apparaît sur les cimes, prend encore de l’altitude pour planer au-dessus de la cohue; il descend d’un vol circulaire; l’ombre de son envergure passe sur le front des hommes tumultueux, puis, rassuré, il regagne les hautes zones de l’atmosphère. Le nombre des femmes répand tant de parfums dans l’air respiré qu’on ne discerne plus l’odeur des sylves environnantes. Tant d’encens et de benjoin brûlent autour du tombeau du saint champêtre, dont c’est la fête et le pèlerinage, que la suave fumée domine celle des foyers allumés entre trois pierres pour rôtir les viandes du festin.
Une demi-coupole, badigeonnée de chaux bleutée, indique le lieu de la sépulture sacrée, dans une enceinte d’éclats de roche entassés. L’arbre-tabou qui ombrage ce lieu, un vieil azerolier, a moins de feuilles que de lambeaux de voiles et de tuniques, ex-votos de la piété féminine.
Les vignes sauvages pendent et traînent sur les abris de laine et de toile, de roseaux ou de branches et sur ceux qui ne sont qu’une éblouissante draperie jetée d’un buisson à l’autre ou un tapis d’Orient accroché entre deux figuiers au tronc lisse, blafard et convulsé. Un peuple entier, peuple croyant, peuple fidèle, archaïque et joyeux, est rassemblé dans la vallée étroite et l’habitera pendant les trois journées que dure la fête annuelle de ce district montagnard. Chacun prie plus ou moins isolément; les repas et les divertissements se prennent en commun.
Au long d’un cours d’eau, des lauriers-roses s’étendent, se déroulent et foisonnent dans un total épanouissement. Sous des menthes et des renoncules, filtrent des sources où piétinent les moutons et les chèvres voués au sacrifice pour honorer le saint et pour nourrir son peuple. Dans la terre rougeâtre et mouillée, des pétrisseuses d’argile sont accroupies, lentement actives. Leurs mains naïves et savantes recréent des vases cornus, des coupes, de larges plats qui sèchent au soleil ou cuisent dans un four primitif, édifié de galets, de débris de poteries anciennes et de boue fraîche.
Une fantasia, dont les escadrons se renouvellent, court et se cabre dans l’espace libre. Avant peu, la galopante monture d’un cavalier désarçonné, fuyant à travers le campement, ou une bête échappée et poursuivie par les sacrificateurs, ou quelque querelle des enfants belliqueux, brisera l’œuvre des pétrisseuses d’argile qui referont inlassablement les fragiles ustensiles du ménage arabe.
Excitées par les cris des jouteurs, les hululements des femmes applaudissant les hardis et les préférés, elles chantent ou se querellent à tue-tête, d’une voix aiguë, persistante.
* * * * *
Proche de ce vacarme, il est une région d’implacable silence.