Part 6
Ils s’entreregardèrent et, dans cet instant, ils escomptaient que leurs meneurs répèteraient les raisons qui les poussèrent à la révolte et renouvelleraient les promesses par lesquelles ils furent tentés. Mais ceux-ci se taisaient ou prononçaient à tue-tête et de façon véhémente des mots sans importance dans le seul but de couvrir la voix nette qui s’élevait.
--Ai-je jamais eu quelque tort envers vous? Vous ai-je spoliés en quoi que ce soit? Voici de bien longues années que vous êtes mes collaborateurs annuels et que je rémunère intégralement vos services. De quelle chose avez-vous donc à vous venger et dans quel but vous conduisez-vous comme des scélérats?
Mais il s’exprimait en arabe et les meneurs se gardaient de traduire. Ils parcoururent les groupes, affirmant que le coupable n’était venu à eux et ne parlait que pour leur demander merci et qu’il convenait de ne pas faiblir. Alors, les Kabyles commencèrent à douter de ces guides parce que l’expression du visage et l’attitude du maître leur révélaient le véritable sens de ses paroles.
--Dans toute la montagne, y a-t-il un seul homme à la requête duquel je n’aie pas fait droit chaque fois qu’elle était justifiée? Que l’un d’entre vous s’avance donc et m’expose vos griefs!
Il y eut du flottement parmi les groupes. Plusieurs ayant saisi quelques mots et la signification du geste voulurent obéir. Les plus excités se récrièrent avec fureur. Les vieux fusils, volés ou acquis secrètement des contrebandiers de la frontière tunisienne qui rôdaient dans les forêts, se levèrent. Il plut des chevrotines et quelques balles autour du père et de l’Enfant, mais l’indécision des tireurs ou le hasard providentiel firent qu’elles manquèrent le but.
Le maître prit un revolver dans sa poche et tira. Un homme croula, la tête fracassée. Puis, il en tomba deux, trois, d’autres encore; ce n’était plus le maître qui tirait.
Sur le flanc des bandes kabyles, des chevaux cavalcadants, montés par les Achabas, resserraient un cercle vengeur. Ils visaient bien, les chasseurs de gazelles, et la balle prompte de leurs fusils était douée d’une vue mystérieuse qui la dirigeait infailliblement.
L’Enfant qui, tout à l’heure, frémissait de courroux devant l’audace meurtrière des Barbares, maintenant, criait de joie!
Certes, le combat eût pu durer longtemps entre les Berbères et les Arabes, et jusqu’à l’extermination des uns ou des autres; mais la lutte s’engageait entre les bandes kabyles elles-mêmes. L’une d’elles, un çof tout entier, courut sous les balles, rejoignit le maître, demanda grâce au nom de l’Enfant. Enfin, ils vinrent tous. Les meneurs étaient morts sous le feu des Nomades ou bien leurs propres partisans les avaient tués. Alors tout fut expliqué selon la justice et la vérité. Il y en eut qui se frappèrent le front contre terre et l’Enfant posait son talon sur la tête de ces vaincus.
C’était un bel étalon pommelé, père de plusieurs générations de poulains et de pouliches.
Il plia brusquement les membres comme si ses jarrets se fussent rompus.
Les serviteurs affirmèrent que les gens avaient trop loué son élégance et sa vigueur, sans ajouter à leur louange la formule d’invocation pour Dieu afin qu’il fût préservé du mal.
Le beau cheval étira son encolure contre le sol desséché. Ses sabots se heurtèrent l’un à l’autre, incohérents et désespérés. Sa tête se souleva pour retomber lourdement, les naseaux remplis de terre. Ses yeux morts restèrent semblables à ses yeux vivants. Et ce fut fini de lui.
On le laissa là où il était tombé, au bord de la rivière.
Une grande impression de force anéantie se dégageait de cette dépouille aux formes parfaitement harmonieuses, aux beaux muscles fins et solides, tendus encore sous le poil brillant et doux.
L’Enfant demeurait près du cheval mort, assise sur l’herbe rase et brûlée. Ses doigts erraient dans la crinière gonflée encore du vent de la dernière course. La petite amazone revoyait le fier animal, campé au tournant de la route des plaines, à l’époque où l’on attendait le passage des Achabas. Elle le revoyait à l’horizon de la Grande Clairière, hennissant pour les cavales visibles ou devinées, toujours cabré, mordant le mors, mais sans vices ni tares à cause de sa noble race. Et il était aussi le seul que l’Enfant montât sellé et bridé.
On conservait sa généalogie avec le soin jaloux qui veille sur celle des chérifs et son nom s’ajoutait glorieusement au nom des plus précieux poulains.
Il portait des colliers d’amulettes qui tintinnabulaient sur son large poitrail. Sa croupe conservait l’empreinte de la main fatidique, teinte d’un henné préparé pour la commémoration de la naissance du Prophète.
Cependant, le bel étalon était mort.
L’était-il vraiment? N’allait-il pas se relever, maladroitement et puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis?
Irrésistiblement, elle l’appela:
--Moueddin...
Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans images.
Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour? Depuis quelques mois, les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins, d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient, faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la tente ouvert sur l’horizon.
Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.
Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.
--«... elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles treilles... Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif...»
La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.
--Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des hasards de la vie puisse me briser? Tomberai-je comme Moueddin, pleine de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe?
Une mouche posée sur sa paupière fit qu’elle sursauta de dégoût. Alors, elle eut une réminiscence d’un verset biblique déclarant impurs les animaux morts et impur jusqu’au soir quiconque les touchait.
--Je suis donc impure, impure, ô Moueddin! Et parce que tes sabots baignent au lit de la rivière, l’eau de la rivière ne me purifiera pas...
Mais elle laissait ses doigts mêlés aux crins du beau cheval.
Cependant le prompt crépuscule passait dans la clairière et sur les forêts ainsi qu’un vol d’oiseau regagnant le nid. Ce serait bientôt la nuit. Et l’Enfant se serrait contre le cadavre lentement saisi par le froid funèbre.
--Maintenant, songeait-elle encore, les chacals vont désirer manger Moueddin. Ils viendront, me trouveront ici, et que prétendront-ils faire?... Nous n’avons pas voulu t’ensevelir, ô Moueddin; les chacals savent reprendre les corps enterrés même sous les lourdes pierres et les épines acérées.
Elle connaissait trop bien les bêtes viles, sans cesse affamées, qui ne souhaitent rien sinon manger et manger beaucoup. Les conteurs, les fabulistes et les poètes arabes vouaient cette espèce aux rôles sournois ou infâmes, car elle passait pour fausse avec moins de subtilité que le renard et basse et rusée avec moins de malice. Et, sous la terre, Moueddin eût souillé son poil miroitant qui renvoyait encore un reflet aux eaux glauques et rares de la rivière d’été.
Dans l’ombre foisonnant subitement, un corps fauve, empanaché d’une queue touffue, s’aventura hors des broussailles en lisière. Un museau pointu prit le vent et se replongea dans les taillis.
Les chacals reparurent à deux ou trois et jetèrent le cri aigu, bref, puis prolongé en glapissement stridulant qui invite à la curée. En demi-cercle et sur tous les points à la fois, ils parurent sourdre. Bientôt, on entendit glapir et s’appeler sur les confins de la clairière d’où se détachaient les bêtes qui, toutes, convergeaient vers le cadavre du cheval.
L’Enfant ne les craignait pas. Maintes fois, par jeu, elle avait elle-même donné le signal de leur apparition et de leur rassemblement en imitant leur cri d’avertissement, avec tant de perfection qu’ils s’y trompaient toujours.
* * * * *
Voici qu’elle est environnée des bandes houleuses, glapissantes; les chacals ont faim. Elle croise son regard avec celui des phosphorescentes prunelles qui jaillissent de toutes parts. Des fourrures audacieuses glissent à portée de ses mains.
--Ma fille, ma fille, la toute petite et la précieuse, réponds, je te prie!
La voix du Rahmani, éclatant dans les lauriers-roses, disperse momentanément les chacals.
--Mon frère, ô mon frère le choisi, je suis triste et je défends mon cheval Moueddin contre les bêtes de la mort.
Il la rejoint.
--Je suis passé par ta maison sans te rencontrer. Les serviteurs m’ont appris cette chose, et je t’ai cherchée, et je te trouve pour avoir une occasion de louer Dieu. Les chacals ne sont pas des adversaires dignes de toi; peut-être, se sentant aussi nombreux que les cheveux de ta tête, pourraient-ils te faire du mal.
Il la prend en croupe de son vivant cheval, nerveux et fuselé comme un sloughi, mais qui ne saurait se comparer à Moueddin ni pour la force ni pour la beauté. Ils remontent les pentes obscures.
--Demain, viens au campement; nous te ferons oublier ton chagrin.
--Je n’ai presque plus de chagrin, ô Rahmani; cependant, j’irai te demander de m’expliquer des songes.
Une lamentation confuse, aux paroles entrecoupées, s’éleva, traîna, retomba et se fondit dans la nuit. C’étaient les servantes qui composaient un chant sur la mort de Moueddin, l’amant des cavales.
--Des songes, dis-tu?
--Des songes, peut-être. Et ce sont aussi des visions qui me viennent sans dormir.
L’Enfant et le Rahmani causent au seuil de la lourde tente nomade dans l’ombre de laquelle, derrière les «hanbels» tissés, des femmes et des jeunes filles font tinter leurs bracelets.
--J’ai vu, dit l’Enfant, une fumée immense recouvrir la montagne entière et pénétrer jusqu’aux racines de la forêt.
--C’était un nuage monté de la mer lointaine.
--Le crois-tu? Mais ai-je jamais eu peur d’un nuage et celui-là m’a fait trembler...
D’autres Achabas s’avancent et s’asseyent avec eux. Il en est un qui connaît la signification des songes.
--Un nuage? Cela signifie que tu t’en iras.
--Je m’en irai...
Le Rahmani sourit avec une bonne tendresse.
--Louange à Dieu pour le présage! Nous avons toujours souhaité te voir descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.
Les plaines...
C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.
Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant; cette indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les solitaires; cette force collective intransigeante, cet inépuisable sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir; la Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge et in-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son existence, pressentait vaguement cela.
Mais le Rahmani parla du désert.
--Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.
Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de France, «cette joie haute et nuancée de la vie nomade», s’élevant «jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique.»--Et ce qui marquait de tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait été exprimé aussi par le même[2]:--«La sévérité du paysage _rend sérieux_ et propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une impassibilité qui semble descendre du ciel.»
[2] Marius-Ary Leblond.
--Tu viendras avec nous...
Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut grande, au XVe siècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait à sa vie.
Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles; elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la moitié du désert.
Soudain, l’Enfant prononça gravement,--et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice:
--Certainement, un jour, je serai parmi vous... pour longtemps... pour toujours peut-être...
Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.
Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.
De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.
Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.
L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.
Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.
Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.
Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des figuiers que visitait l’automne.
De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir prêts pour l’exode prochain.
Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages sahariens.
Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu. Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait des violettes blanches et des cyclamens sous bois.
Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs, tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre les épines de la brousse,--les bergers s’accroupiraient dans leurs lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les étroits gourbis.
Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle sous leurs pas.
Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.
--Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.
Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.
--Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.
--Je remonterai au printemps suivant, comme vous.
--Ah! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point; car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici? Il fut écrit sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton esprit.
--Mais la forêt?... Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.
Il dit d’une voix grave, douce et convaincue:
--Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.
--J’y penserais comme à une morte...
Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les paroles tranchantes, elle ripostait au favori:
--Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses; je ne te le permets pas.
De campement en campement, ils atteignirent un plateau étroit dont les pentes dévalaient jusqu’à une prairie basse, incessamment mouillée d’infiltrations de sources.
Deux maisonnettes, couvertes de tuiles rouges, pareilles à celles qu’on voit aux deux bords des routes qui traversent un village, ajoutaient leur nostalgie banale à la mélancolie du plateau dénudé.
Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent, disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son ami.
Et l’amazone était saisie d’un immense étonnement. Jamais encore elle n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien, par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière. Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports avec des voisins.
--Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens, dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la toute petite, ta préférée et la mienne.
L’Enfant avait accepté.
Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.
Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.
A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.
Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité; car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.
Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve? Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches maîtresses? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain?
Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre repoussât?
Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres, qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau étaient les premières victimes[3].
[3] Au moment où ce volume était sous presse 30.000 hectares de forêts brûlaient, en trois jours, dans les Beni-Sahah et les montagnes de Philippeville.
Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.
--Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.
Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une demi-couverture grise.