Chapter 11 of 15 · 3827 words · ~19 min read

Part 11

Célestin Bidarray, qu’il faut prononcer _Bidarraille_, d’après l’idiome sonore des Basques, était pharmacien, et même, probablement, le plus jeune des pharmaciens de France. On peut douter si la Peyrade contentait son ambition; mais, du moins, sa bonne humeur ne souffrait pas de cette résidence peu enviable. Il disait en riant:

--Comment ne ferais-je pas fortune? Mon concurrent le plus proche du côté de l’Est se trouve à cinq lieues. Dans la direction du couchant, il faudrait aller jusqu’à New-York pour apercevoir d’autres bocaux que les miens.

--Mon ami, lui répondait Falconneau (avant l’incendie), vous n’aurez que trop de confrères quand la Peyrade sera un second Biarritz. Mais je vous promets le monopole de la Société, avec droit d’en faire mention sur vos cartes et prospectus.

La même faveur était garantie au vieux docteur Lespéron. Quant à l’abbé Bidarray, l’oncle de Célestin, il ne demandait qu’un vicaire ou deux, selon le développement futur de la paroisse.

Ces trois vieillards et ce jeune homme formaient, non pas «la meilleure société», mais tout ce qui ressemblait à une «société» dans ce village perdu au milieu des dunes. Il faut ajouter que l’on ne vit jamais société plus unie, avantage que les esprits tournés à l’amertume expliqueraient en disant qu’on y trouvait une seule femme et que, sur les quatre échantillons du sexe fort, les trois en dehors de son mari ne comptaient pas ou ne comptaient plus.

Chaque soir, par tous les temps, il y avait un whist chez les Falconneau. Pendant la partie, la femme de l’ancien procureur faisait lire sa fille à l’autre bout du salon, en lui recommandant de baisser la voix. Souvent on venait chercher le docteur pour une jeune Peyradaise en mal d’enfant. D’autres fois, c’était le curé qui devait laisser les cartes pour aller, comme il disait, «graisser les bottes» d’un moribond à trois kilomètres, sous la _pinada_ ou derrière les dunes. Dans les cas secondaires, s’il s’agissait d’un pouce pris dans une poulie, ou d’une côte froissée par le gui dans un virement de bord, ou d’une épine vénéneuse entrée profond dans un pied nu, c’était Célestin qui marchait, avec son onguent, son arnica et sa pince. Madame Falconneau prenait alors la place de l’absent, et la partie, à peine interrompue, continuait de plus belle, sauf que la maîtresse de maison, qui regrettait son salon officiel de sous-préfecture et détestait les cartes, rêvait parfois, et commettait des fautes sévèrement critiquées par son partner, à moins que ce partner ne fût Célestin. Celui-là gardait la distance qui sépare un pharmacien, même de première classe, de la femme d’un ancien Procureur de la République.

La plus heureuse des habitants de ce petit monde était «mademoiselle Clotilde», qui traversait alors dans cette solitude complète, avec l’Océan pour seul compagnon et pour seul ami, la délicate évolution de l’enfance à la jeunesse. Elle devait sans doute à cette amitié solennelle et imposante l’immobilité, les longs silences, qui cachaient une imagination excessive, un besoin infini d’aimer et d’être aimée, une sensibilité à l’impression qui la rendait femme avant l’âge. Bien qu’elle fût sincèrement bonne, elle recevait avec une nuance de froideur les avances de Célestin, qui avait pour cette enfant l’aveugle soumission d’un esclave. Elle n’en professait pas moins beaucoup d’estime, de confiance et même d’attachement pour ce brave jeune homme qui les méritait à coup sûr. Mais depuis qu’elle l’avait surpris un jour dans son laboratoire intime, protégé par un tablier bleu et roulant des pilules sur la tablette de marbre, elle n’avait jamais pu s’empêcher de «marquer une nuance», d’une façon si discrète que l’intéressé n’y avait presque rien vu.

Le procès contre les Assurances perdu définitivement, il ne restait plus qu’à liquider la Société ou, pour mieux dire, à liquider Falconneau, tenu au versement intégral des actions--trop nombreuses--qu’il possédait. Ce fut l’affaire d’une longue année; puis le pauvre homme quitta la Peyrade, ne possédant plus rien en ce bas monde, sauf l’espace de deux mètres carrés où il venait d’enterrer sa femme, tuée par le chagrin et les angoisses.

Il n’avait qu’une ressource, qu’il essaya sans retard, courageusement: c’était de gagner Bordeaux et d’y ouvrir un cabinet d’avocat. Sa fille, à cette heure une belle personne de seize ans et demi, blonde, grande et trop mince, tenait la maison et consolait presque son père, tant elle en était adorée, des épreuves subies et de la vieillesse venant à pas précipités.

Perdue dans cette vaste cité, le deuil d’abord, la pauvreté ensuite, empêchèrent mademoiselle Falconneau de faire des connaissances. Laissée à elle-même, tandis que son père fouillait dans les dossiers ou plaidait les causes, Clotilde n’avait pour compagnie qu’une petite bonne de son âge, à qui elle enseignait la cuisine, sans la savoir elle-même, hélas! Mais les clients restaient peu nombreux. Le passé, la couleur politique de «maître» Falconneau, donnaient à réfléchir aux plaideurs, hommage douteux à l’indépendance de messieurs les juges. Le sort voulut qu’un jeune viveur de la garnison, en guerre avec sa famille, demandât l’appui de l’ancien procureur. Il aperçut Clotilde chez son père, et lui fit le triste honneur d’avoir pour elle un caprice violent, qu’il essaya de cacher sous les apparences du parfait amour. Il n’y réussit que trop, chose facile avec une personne dont l’inexpérience valait la pureté et dont la pureté était celle d’un ange. Le cœur de la pauvrette se donna tout entier; ce fut après plusieurs mois d’écœurante comédie qu’elle se trouva édifiée sur la valeur--et les intentions--de son amoureux.

C’était l’époque des vacances; Bordeaux devenait une effroyable étuve. La malheureuse orpheline, dont le cœur venait de se briser sous les yeux de son père sans qu’il en sût rien, dépérissait à vue d’œil. Le docteur Lespéron, venu par hasard au chef-lieu, fut terrifié du changement de Clotilde et de l’apparition, chez elle, des mêmes symptômes qu’il avait reconnus chez sa mère à l’époque de sa dernière maladie. Quand il regagna la Peyrade le lendemain, il emmenait, moitié de gré, moitié de force, monsieur et mademoiselle Falconneau.

Pendant deux mois, l’ancienne vie recommença pour les exilés, sauf qu’ils étaient les hôtes d’autrui et qu’ils faisaient un détour, quand ils allaient prier sur la tombe de la chère morte, pour ne point passer sous les fenêtres de leur ancienne maison. Ils avaient du moins la satisfaction relative de la voir inhabitée; prise en paiement par un créancier qui cherchait à la vendre, elle attendait l’acquéreur. Ce furent, en somme, de tristes vacances. L’abbé Bidarray vieillissait beaucoup; Célestin, qui n’avait jamais été gai ni bavard, ne desserrait plus les dents. Le whist était lugubre; on entendait soupirer Clotilde; parfois on l’entendait tousser, et Lespéron s’agitait alors sur sa chaise d’une façon étrange. La première fois que mademoiselle Falconneau remplaça un des joueurs, comme faisait jadis sa mère, l’ancien procureur se mit à pleurer. Les deux autres hommes avaient des larmes dans les yeux, surtout Célestin. Peut-être ce dernier pleurait-il déjà son amour sans espoir.

Ce fut pire encore l’année suivante, quand les vacances réunirent une fois de plus ces fidèles amis. Le curé de la Peyrade avait un vicaire; non point, hélas! que la paroisse se fût augmentée, mais le vieux prêtre ne pouvait plus sortir de chez lui, sauf pour dire sa messe de temps en temps. M. Falconneau était découragé; les plaideurs semblaient le fuir; Clotilde, toujours inconsolée de sa désillusion, marchait à grands pas vers la tombe.

Un soir qu’elle était allée voir l’abbé Bidarray--on pouvait se demander lequel de ces deux voyageurs vers l’autre monde arriverait le premier au but--M. Falconneau dit à ses amis au lieu de commencer la partie, qui se jouait à cette heure avec un «mort»:

--Allons au jardin. Je voudrais vous dire quelque chose pendant que ma fille ne peut m’entendre.

Ce qu’il avait à dire on ne le savait pas encore; mais il suffisait de le regarder pour voir que la communication n’allait pas être gaie. Lorsqu’ils furent assis sous la tonnelle de houblon qui dominait la mer, du haut d’un monticule de vingt-cinq pieds, l’ancien magistrat prit la parole:

--Vous êtes mes seuls amis: j’ai besoin de vous consulter. Mon cabinet de Bordeaux réussit... comme a réussi tout le reste. Je recommence à m’endetter. Or, ce matin même, quelqu’un m’écrit d’Algérie que je trouverais une place vacante à Biskra. Il paraît qu’on gagne un peu d’argent dans cette petite ville. Peut-être que les Arabes ne me fuiraient pas comme une brebis galeuse, à l’exemple des conservateurs de Bordeaux qui confient leurs causes, par prudence, à des avocats républicains ou francs-maçons. Je partirais la semaine prochaine, si j’étais seul; mais il y a ma fille...

--C’est vrai, dit le docteur Lespéron après un silence lugubre. Faites attention, toutefois, que le climat de Bordeaux ne lui vaut rien.

Le pauvre père sembla réunir son courage; puis il demanda, les yeux fixés sur son interlocuteur:

--Connaissez-vous, en France ou à l’étranger, une région dont le climat pourrait sauver Clotilde?

--Elle est atteinte profondément, répondit le médecin qui ne voulut pas mentir; mais on a vu des existences... menacées par le même mal, se prolonger contre tout espoir dans un air très pur, comme est celui des oasis. L’usure des poumons devient presque nulle, faute des agents qui aident à la décomposition. Voyez plutôt les momies d’Égypte, conservées six mille ans dans un air du même genre. Ce serait une épreuve à tenter; certainement la petite ne pourrait rien y perdre.

--Parlez-moi comme à un homme, dit le malheureux père. En France elle en aurait pour... combien de temps?

--Mon Dieu... la nature aussi fait des miracles. Mais, pour des malades aussi avancés, mars, avril, sont une mauvaise période.

--Je comprends, soupira Falconneau: et, si nous allons en Algérie...

--Vous avez pour vous l’inconnu. Rien ne m’étonnerait moins que de voir l’affection s’enrayer. Alors c’est trois ans, quatre ans peut-être, que vous avez devant vous.

Incapable d’écouter davantage un entretien qui lui brisait le cœur, Célestin quitta la tonnelle et, presque aussitôt, on aurait pu l’entendre pousser une exclamation sourde dans l’obscurité. Falconneau et son ami Lespéron, absorbés par leur entretien, n’y prirent pas garde. Le médecin continua:

--Telle est mon opinion sincère. Pour me résumer, et pour éclairer le point qui vous intéresse, aller à Biskra me paraît une bonne chose,--quant à la santé de votre fille, s’entend.

--Voilà qui me décide à partir, conclut Falconneau. Si la petite reste là-bas, j’y achèverai ma vie. Qu’importe si ma tombe se creuse en Algérie ou ailleurs! Ah! je suis terriblement fatigué, mon pauvre Lespéron!

--Je le vois bien; mais il faut tenir ferme. Les rôles sont renversés. C’est vous qui ne devez pas quitter ce monde avant votre fille. Et surtout ne lui laissez pas voir un visage désespéré. Courage! Distrayons-nous! Qu’elle nous trouve, tout à l’heure, faisant notre partie comme à l’ordinaire. Célestin nous attend, je suppose.

Les deux amis quittèrent la tonnelle et redescendirent à la maison. Pendant ce temps-là, sur un banc de bois qui occupait l’autre versant de la dune, Célestin et Clotilde causaient à demi-voix.

Le jeune homme avait surpris mademoiselle Falconneau, écoutant, derrière la mince cloison de feuillages, la conversation qui roulait sur la fin prochaine de la pauvre enfant. Déjà il élevait la voix pour mettre les causeurs en éveil; mais Clotilde l’avait interrompu en lui posant la main sur la bouche, et l’avait entraîné à l’écart.

--Ne vaut-il pas mieux que je sache?... avait-elle dit. Aussi bien, je ne demande qu’à mourir. Les désillusions m’ont brisée. J’apprends que mon père veut quitter la France... Ah! Dieu! c’est mon plus grand désir. Mais laissons-lui la suprême joie de penser qu’il m’aura déçue. Je veux feindre d’ignorer que je ne dois jamais revenir. Monsieur Célestin, êtes-vous mon ami?

Des gémissements étouffés répondirent seuls à cette question.

Un autre, à la place du jeune homme, eût avoué qu’il n’était pas l’_ami_ de Clotilde: presque depuis qu’elle avait cessé d’être une enfant, Célestin l’adorait de tout son cœur. Mais pouvait-il faire cet aveu, lui, le modeste et le timide par excellence? Voyant qu’il se taisait, la jeune fille insista.

--Votre ami! s’écria Bidarray. Non, mademoiselle; je sais trop quelle distance nous sépare. Je ne suis que votre serviteur humblement dévoué... Ah! certes, je le suis, je le serai toujours!

--Voilà un _toujours_ qui ne durera guère! Vous oubliez ce que vient de nous apprendre le docteur Lespéron... Enfin, puisque vous m’êtes dévoué, il faut m’obéir. Ne dites à personne que j’ai entendu la conversation de tout à l’heure. C’est juré, n’est-ce pas? Nous aurons un secret à nous deux, monsieur Célestin.

Lorsqu’il eut fait la promesse demandée, mademoiselle Falconneau le renvoya.

--On vous attend pour la partie. Laissez-moi seule. Je reste ici quelques instants encore.

Le brave garçon fut heureux d’accomplir cet ordre. Son cœur se brisait de pitié, de douleur et de tendresse. Et quelle consolation pouvait-il offrir à cette douce condamnée? Il se sentait incapable de dire un mot; perdant contenance, il se retira ou, pour mieux dire, il s’enfuit, laissant la jeune fille en tête à tête avec l’Océan, dont la grande ligne sombre coupait au loin le ciel brillant d’étoiles.

Un peu plus tard, Clotilde traversa la pièce où les joueurs combinaient leurs coups dans un silence profond. Elle dit, sans s’approcher de la table:

--Ne vous dérangez pas. Bonsoir, tous! La journée a été un peu fatigante, je vais dormir.

Elle se retourna, prête à fermer la porte, et regarda Célestin pour lui rappeler sa promesse. Le loyal garçon n’en avait pas besoin. Jamais il ne fit part à personne de leur rencontre derrière le cabinet de verdure, où mademoiselle Falconneau venait d’entendre son arrêt de mort.

Ils eurent un nouveau tête-à-tête--prémédité, celui-là--quelques semaines plus tard. L’établissement de Falconneau en Algérie était décidé, d’autant plus vite que sa fille, dès le premier mot, s’était montrée désireuse de partir, ce qui avait beaucoup surpris son père. C’était toujours une difficulté de moins.

--Nous allons donc nous quitter, dit la jeune malade à Célestin. Je me sépare des autres avec un _au revoir_; mais, avec vous, je n’ai pas besoin de jouer la comédie, puisque nous avons _notre secret_. C’est le grand _adieu_ que je vous laisse.

Bidarray était pâle comme un linge; on aurait pu croire que c’était lui qui se préparait à partir pour l’Algérie--et pour beaucoup plus loin. Il essaya de balbutier:

--Vous savez quels effets... miraculeux produit parfois le pays où vous allez. Monsieur Lespéron le disait...

--Ah! fit Clotilde; je compte bien sur ces effets miraculeux. Trois ou quatre ans de vie, c’est... une éternité, quand on voit sa tombe ouverte. Et cependant, je devrais bénir la mort... Mais que voulez-vous? J’ai dix-huit ans...

Elle essuya une larme.

Célestin, d’abord décidé à faire l’aveu de son amour avant le départ, fut glacé par la tournure plus que sévère de l’entretien. Il sentait, d’ailleurs, qu’il éclaterait en sanglots, s’il disjoignait ses dents serrées.

Mademoiselle Falconneau--plus maîtresse d’elle-même, car elle _n’aimait_ pas--reprit au bout de quelques secondes:

--Vous m’aviez fait une promesse: vous l’avez tenue; je vais vous en demander une autre. C’est pour moi un cuisant chagrin que d’abandonner la tombe de ma mère. Si vous m’assuriez que vous en prendrez soin...

--Jusqu’à mon dernier jour, affirma Célestin, qui recouvra la parole pour donner à Clotilde une dernière joie. Comme elle est aujourd’hui, ainsi vous la retrouverez...

--Chut! interrompit mademoiselle Falconneau. La comédie n’est que pour les autres. _Adieu_, monsieur Célestin! Vous avez été bon pour moi. Si, de temps en temps, vous m’écriviez les nouvelles du pays, cela me ferait plaisir. Je ne puis guère compter sur d’autres lettres...

--Comment! protesta Bidarray. Et votre tante, cette vieille demoiselle qui a une maison à Saint-Sever?

--Depuis qu’elle a perdu cinq mille francs dans l’entreprise de mon père, ils sont brouillés à mort. Cependant elle est riche et, pour elle non plus, la vie ne peut pas être bien longue. Mais elle aime trop l’argent. L’argent! A quoi cela sert-il, quand on n’a plus d’espoir en ce monde?... Sur ce, adieu! Je vous souhaite le bonheur et une longue vie.

Quelques jours après, tandis que Falconneau et sa fille s’éloignaient des côtes de France, Lespéron disait à Célestin:

--Jusqu’en Algérie, je n’ai pas peur: elle arrivera. Mais ensuite, gare aux idées noires! Je l’aurais voulue plus désolée de partir; elle ne s’attache à rien. Il faudrait dans sa vie une occupation d’esprit, un intérêt à quelqu’un ou à quelque chose, une crainte, un espoir, qui feraient jouer les ressorts de l’être. Si ce déplorable affaissement continue, elle s’endormira comme une pauvre marmotte glacée par l’hiver. Seulement, elle ne se réveillera pas au printemps.

Bien des fois, pendant les jours qui suivirent, Célestin réfléchit à ces paroles de Lespéron. Par chacun des bateaux allant à Philippeville, c’est-à-dire tous les huit jours, il écrivait à mademoiselle Falconneau; puis les circonstances le firent disparaître de la scène, ou à peu près.

On verra, par la publication d’une partie des lettres reçues ou écrites par Clotilde, l’enchaînement des faits qui valurent à l’exilée, peu de semaines après son éloignement, des pages plus intéressantes que celles du pauvre petit pharmacien de la Peyrade.

II

_Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau.--Biskra._

«La Peyrade, 14 janvier 188...

«Je vous annonçais, dans ma dernière, la maladie de mon pauvre oncle le curé. Il est mort, et j’aurai désormais deux tombes à soigner au lieu d’une. Me voilà beaucoup plus seul au monde que vous. Mais c’est une grande consolation d’apprendre qu’après un heureux voyage vous _sentez_ que le climat vous fait du bien. Pour l’amour du ciel, combattez les idées noires dont vous me parlez. Sans doute, la vie de là-bas telle que vous la décrivez n’est pas gaie, ni les sujets de conversation intéressants. Mais pourquoi refuser de voir du monde? Pourquoi cette horreur de l’uniforme dont je ne vous savais pas atteinte, et qui va gâter, la chose est immanquable, votre séjour dans une ville militaire comme Biskra? Une Française qui n’aime pas l’uniforme! c’est un phénomène, vraiment.

«Excepté mon deuil rien de neuf, sauf une nouvelle qui n’est encore qu’un bruit: votre ancienne maison de la Peyrade serait sur le point d’être achetée. Par qui? Le nom est encore un mystère. Ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est l’impression que vous causera ce changement. Je me demande s’il ne vous était pas moins pénible de savoir votre demeure fermée, inhabitée, que de penser qu’un inconnu l’habite, se sert des meubles qu’elle contient, de _vos_ meubles...

«Dites-moi bien franchement votre opinion sur ce point. Si tel est votre désir, je pourrai peut-être empêcher la vente. Les acquéreurs, parfois, sont faciles à effrayer. C’est bientôt fait de dire que le lieu est malsain, le sol humide, les murs salpêtrés, la charpente pourrie. Donnez-moi vos ordres et je mettrai en fuite l’amateur--que vous devez détester par avance. Ou bien faut-il incendier la maison pour que nul n’y rentre jamais?

«Commandez, mademoiselle. Votre humble serviteur obéira.»

_Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray.--La Peyrade._

«Biskra, janvier 188...

«La mort du pauvre abbé Bidarray me fait beaucoup de peine, ainsi qu’à mon père qui me charge de vous le dire. Le cher vieillard a aidé ma pauvre maman à quitter ce monde avec courage, ce qui ne doit pas être bien facile, même quand on le quitte après avoir vu disparaître la jeunesse.

«Votre saint homme d’oncle vous a-t-il laissé quelque bien? J’ai peur que non, moi qui l’ai vu tant de fois manger de la _méture_ au lieu de pain blanc, parce que ses aumônes ne lui laissaient pas de quoi payer un sac de farine. Mais vous aimez votre état, et vous avez le bon esprit de vivre loin des rêves. Je vous en félicite et vous en estime davantage.

«Quant à moi, il est clair que je passe à vos yeux pour une étrange personne en matière de probité. Empêcher la vente de «notre» maison? Mais, cher monsieur, cette maison n’est plus nôtre: elle est à ceux qui nous ont prêté de l’argent; les meubles aussi. Tant mieux si nos créanciers peuvent rentrer dans leurs avances; car, jusque-là, nous ne pourrons pas tout à fait dire que nous avons payé nos dettes.

«J’avoue cependant qu’il est un peu dur de penser qu’un inconnu vivra dans la chambre où est morte ma mère, et qui n’a jamais été habitée depuis. Je ne parle pas de _mon_ pauvre petit coin, où j’ai fait des plans d’avenir (!), où j’ai passé de si bonnes heures, pas beaucoup!... Il faut se soumettre à cette amertume, et se préparer à d’autres _changements_ plus redoutables encore.

«Mon seul désir est que nous soyons remplacés par de braves gens. Dites-moi leur nom dès qu’on le connaîtra. J’espère qu’ils ne nous ont jamais vus chez nous, au temps de nos splendeurs. Ce ne sera plus, alors, qu’un chagrin sans humiliation. Vous allez dire que ceci est de l’enfantillage et du faux orgueil; je le sais; mais il m’en coûterait moins d’apprendre que les nouveaux propriétaires viennent de loin, qu’ils n’ont jamais entendu parler de nous... Vrai, tout cela m’occupe, moi qui ne devrais plus songer à ces niaiseries, bonnes pour les gens qui ont deux poumons à leur service. Qui se souviendra, dans un an ou deux, que Clotilde Falconneau a vécu dans telle maison, ou même qu’elle a vécu? Se demandera-t-on encore _pourquoi elle n’aimait pas l’uniforme_?... Eh bien, j’ai beau faire: ces _niaiseries_ m’occupent. On ne perd pas très facilement l’habitude de vivre, surtout quand il faut la perdre de si bonne heure.»

_Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau.--Biskra._

«La Peyrade, février 188...

«Vous serez contente, j’espère: tout s’arrange comme vous le désirez. L’acquéreur de votre maison est un parfait inconnu. Il compte l’habiter seul, ayant, je le devine, un chagrin qui l’éloigne du monde. Le hasard d’une rencontre m’a donné l’occasion de causer avec lui. Je sais déjà que votre maison lui paraît un peu grande pour le genre de vie qu’il mène, si bien que plusieurs chambres resteront fermées, celles, précisément, que vous habitiez, vous et madame votre mère. Naturellement j’ai parlé de vous, de certains regrets que vous m’exprimiez; et, tout en parlant, une idée m’est venue à l’esprit.

«--Qu’allez-vous faire du mobilier de ces chambres? ai-je demandé.

«--Que voulez-vous que j’en fasse? m’a-t-il répondu. Si cette demoiselle en avait envie... ce serait autant de moins à frotter, à brosser, à battre. D’ailleurs je comprends si bien certains souvenirs avec leurs délicatesses!

«Voilà où nous en sommes. Je ne doute pas que vous auriez pour un morceau de pain tous les meubles auxquels vous devez tenir. Je suis à vos ordres pour continuer les négociations.»

_Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray.--La Peyrade._

«Biskra, février 188...

«Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit, ce qui n’a rien de très nouveau; car l’insomnie et moi sommes des sœurs tendres, qui posent la tête sur le même oreiller. Mais, cette fois, mes pensées n’avaient pas leur couleur ordinaire. S’il faut vous le dire, j’étais fort en colère contre vous.