Part 8
--Je vous demanderai une valse, quand j’aurai fini le tour des salons, dit-il.
Mon bon parrain m’avait promis que son neveu ferait cette grâce à Mina, ainsi qu’il devait la faire à trois ou quatre débutantes plus aristocratiques. En attendant, la pauvre fille restait à côté de moi, quelque peu isolée. Je sentais bien qu’il se formait contre elle une cabale de protestation. Je ne perdis pas courage, et la présentai intrépidement à plusieurs femmes connues pour diriger le ton dans notre capitale. En vérité, j’en donnais à Kardaun pour son argent!
Après que Mina eut valsé avec le prince, elle ne resta plus sur sa chaise: on n’aurait pas osé l’y laisser. Rupert, lui-même, s’exécuta, ce qui fut pour la pauvre créature, je pense, une des minutes les plus désirées de sa vie. Tous deux valsaient à ravir; je ne crois pas qu’on ait vu souvent un plus beau couple dans les salons du Palais. Ma protégée, comme je l’avais prédit, l’emportait en beauté sur toutes les femmes présentes. Flatmark l’invita une seconde fois et, dans le velours sombre de ses yeux, il y eut un éclair de joie. Elle n’était plus pâle en ce moment; je le lui dis, quand elle revint au bras de son danseur.
--Oh! me répondit-elle, je suis si heureuse!... Voilà une soirée que je n’oublierai jamais.
--On dirait, fit observer Rupert, que c’est votre premier bal, tant vous avez l’air de vous amuser.
--C’est le premier qui compte pour moi, dans tous les cas.
--Oui; un bal de Cour impressionne quand on n’en a pas vu. Cependant, à cause de l’étiquette, c’est plus ou moins une corvée.
Pauvre Mina! Elle avait encore du chemin à faire!
--Pour vous, peut-être, répondit-elle tristement, ce bal fut une corvée. Pas pour moi!
D’autres épines se mêlèrent aux roses de son triomphe. Un journal satirique imprima le lendemain:
«Allons-nous voir revivre, en dehors de nos musées, la grande époque de l’art? Au bal de cette nuit la Fornarina s’est montrée, en robe de gaze blanche avec une rose rouge. Puissions-nous trouver un Raphaël sur la liste du prochain Salon!»
Je n’avais pas encore lu ce madrigal à rebrousse-poil quand on m’annonça Kardaun. Il débuta par me remercier de mon chaperonnage de la veille; puis il me demanda, perfidement:
--Vous savez l’italien, sans doute, madame la baronne?
--Oui, répondis-je avec une parfaite innocence.
--Voulez-vous me dire, alors, ce que c’est que la Fornarina?
--C’était une boulangère--_Fornarina_ en italien--d’une beauté merveilleuse, que Raphaël a peinte bien souvent.
--Ah! j’ai compris, soupira le pauvre Mathieu. Mille grâces, madame la baronne!
Ce fut après son départ que j’eus connaissance de l’article, et ce fut précisément Rupert qui me l’apporta. On devine combien je fus ennuyée.
--Ce n’est pas bien méchant, dis-je après avoir lu, parce que Mina Kardaun a pris le sage parti d’être fort belle. Si bien qu’après tout la comparaison n’est qu’une moitié de satire. Cette jeune fille n’en a pas moins triomphé sur toute la ligne au bal; on n’a pu critiquer une seule de ses paroles ou de ses attitudes.
--Peut-être bien, dit-il. Mais la voilà pourvue d’un surnom qui lui restera. C’est fâcheux.
--Soyez tranquille. Nom et surnom, elle perdra bientôt l’un et l’autre en se mariant; car je serais étonnée si elle épouse un boulanger.
--Non, certes! Elle épousera quelque débris de famille illustre, en quête de millions.
--C’est juste ce qu’elle prétend ne pas vouloir faire. Elle veut être aimée, et je ne doute pas qu’elle le sera. C’est une bonne, franche, loyale créature. Sans cela, du reste, je ne me chargerais pas de la mener dans le monde.
--Voilà précisément ce que j’ai répondu, baronne, à ceux qui vous trouvent... peu entichée de noblesse.
--J’en serais entichée plus que personne, mon cher Flatmark, si noblesse était toujours synonyme d’honneur.
Il me regarda un peu surpris, ne sachant rien ou presque rien de mon histoire. De mon côté, je changeai de conversation. J’en avais assez dit en faveur de Mina, et je ne comptais pas en dire jamais davantage. C’était à elle, pour citer ses propres paroles, à vaincre sur le champ de bataille que je venais de lui ouvrir.
Je continuai les présentations. Presque chaque soir nous allions dans le monde, invariablement dans le meilleur. C’était là que nous étions sûres de rencontrer Rupert. La belle Mina, il faut lui rendre justice, manœuvrait avec une tactique supérieure, en même temps qu’avec une délicatesse irréprochable. Mais, comme il arrive à la guerre, ses coups portaient à côté. Les hommes l’admiraient; j’en voyais devenir sérieusement amoureux d’elle; plusieurs, sans s’embarrasser d’amour en voulaient manifestement à ses millions. Quant à Rupert, il avait, la chose ne faisait pas de doute, un plaisir réel à la rencontrer. Ils valsaient beaucoup ensemble; ce beau cavalier, réputé le meilleur valseur du royaume, déclarait que ma protégée en était la première valseuse. Mais, comme elle disait quand nous étions remontées en voiture, le bonheur de la vie ne consiste pas à valser.
Un soir, elle me raconta, les larmes aux yeux:
--Vous ne savez pas le compliment qu’il m’a fait tout à l’heure: «Mademoiselle, vous pouvez compter sur moi comme sur le plus sincère de vos amis.» Pourquoi ne veut-il pas me donner mieux? Aime-t-il ailleurs? Ah! mes yeux ne le quittent pas lorsqu’il parle à d’autres femmes. Je n’ai rien vu, pourtant!
Rupert venait souvent chez moi, car, à cette heure, j’avais un salon; mes pensionnaires (les frimas de janvier les réduisaient à un fort petit nombre) ne m’apercevaient plus. Je le questionnai sur l’état de son cœur: il éclata de rire.
--En vérité, me répondit-il, je ne comprends pas ceux qui mettent dans la vie, à côté du boire, du manger et du dormir, une quatrième nécessité, qui est l’amour. Nous avons déjà bien assez de peine à faire face aux trois autres, faibles mortels que nous sommes! Vive le vin, l’appétit et le sommeil! Au diable l’amour!
--Patience! Vous y passerez comme les autres, prophétisai-je. Vous n’avez que vingt-quatre ans.
--Et vous, madame, combien? fit-il en me regardant avec un air tout à la fois respectueux et «mauvais sujet», qui lui donnait une séduction rare. Ne craignez-vous pas de me convertir trop vite à la religion de l’amour, et que j’en commence le culte par vous?
--Comme on vous a bien élevé! répondis-je en riant. Vous avez tout à fait l’air d’oublier que je pourrais être votre mère. Vous irez loin si, comme je l’ai entendu dire, un homme arrive à tout en faisant sa cour aux vieilles femmes.
--Ceci est une façon de m’apprendre que je n’arriverais à rien... avec vous, soupira-t-il en me baisant la main. Ne rions plus. Peut-être que si je trouvais une jeune fille qui vous ressemble, j’en deviendrais amoureux. Et encore, qui sait? Probablement je n’aimerai jamais. C’est de famille. Mon général, qui fut le camarade et l’ami du pauvre oncle Otto, m’a dit cent fois qu’il ne l’a jamais vu s’occuper d’une femme. Quant à mon père, je l’ai assez connu pour savoir qu’il vivait comme un Chartreux, malgré la liberté de son veuvage.
On devine mes réflexions, pendant que Rupert me citait des exemples si bien choisis pour montrer que «c’était de famille». Le cher garçon ne se doutait pas que l’oncle Otto m’avait aimé jusqu’à en mourir, et qu’il avait tenu à moi d’être sa seconde mère. Il me dit, voyant que je gardais le silence:
--Pardonnez-moi: je vous ai déplu. Aussi bien vous allez être, pour quelques jours, débarrassée de ma présence. Le général auquel je suis attaché m’emmène en inspection.
--Je connais une belle personne qui va pleurer son valseur.
--Il ferait beau voir qu’elle ne me pleurât point! Mais elle aura sur moi un avantage: elle pourra me remplacer. Tandis que, dans les déserts où le sort m’exile, je lui serai fidèle. Vous avez congé de le lui dire.
--Elle appréciera le mérite de cette fidélité forcée. Pauvre Mina!
--Je ne la croyais pas si pauvre.
--Et moi je ne vous croyais pas si riche.
--Pourquoi? Parce que je ne me précipite pas sur les millions du père Kardaun? S’enfarine qui voudra! Si j’ai un fils quelque jour, il sera assez riche à tout le moins pour acheter une épée.
--Oui; mais si vous avez une fille, elle sera peut-être obligée de tenir une pension pour gagner sa vie. Et je vous assure que ce n’est pas amusant.
--Vous n’avez pas voulu me prendre comme pensionnaire!
--Allez! Je n’ai jamais vu de jeune homme moins sérieux que vous.
--Je voudrais que mon général pût vous entendre, lui qui prétend que je suis un élève de théologie, affublé par erreur d’un uniforme de hussard.
Cet entretien me laissa peu d’espoir que le rêve de Mina pût jamais s’accomplir. Loyalement j’en prévins Mathieu, que je m’attendais à voir désespéré. Il n’en fut rien. Depuis que sa fille avait dansé avec notre futur monarque, ce brave homme entrevoyait pour elle les plus brillantes destinées.
--Entre nous, me répondit-il, un échec de ce côté est ce qui peut arriver de plus heureux pour Mina. Certes, je consentirais à la voir comtesse de Flatmark. C’est une famille des plus anciennes; le jeune homme a la meilleure réputation. Mais il lève le nez et me salue à peine quand il me rencontre. Jamais il n’a daigné mettre une carte chez nous. D’autres ne sont pas si difficiles. Pas plus tard qu’hier, le fils du Ministre des Finances faisait avec moi sa partie, sur mon billard. Et savez-vous ce qu’il me disait?
--Mon Dieu! Je le devine: «Monsieur Kardaun, je serais l’homme le plus heureux de la terre si vous vouliez m’accepter pour gendre.»
--Oh! cela, il me l’a dit dès le lendemain du fameux bal. Mais, hier, c’est de moi que nous parlions. «Monsieur Kardaun, me demandait-il, aimeriez-vous être banquier de la Cour? Le titulaire se retire. Comme vous savez, le Roi l’a fait baron depuis plusieurs années.»
--Bravo! m’écriai-je en évitant de rire. Baron Kardaun: cela vous irait comme un gant. Hélas! j’aurai le regret de n’être plus votre voisine à cette époque.
--Le regret sera pour moi, baronne.--Il ne disait déjà plus: Madame la baronne!--C’est au premier mai que je prends possession de votre demeure. Si je ne vous ai pas déjà versé le prix, vous daignerez vous souvenir que c’est sur votre volonté. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour ma fille.
--Et, si elle n’épouse pas le comte de Flatmark, vous ne m’en voudrez pas? Je vous assure que ce n’est pas de ma faute.
--Caprice d’enfant gâtée, fit Mathieu avec une moue, en se levant. Et surtout, caprice d’une enfant qui ne connaissait pas le monde. Mais maintenant, grâce à vous, elle le connaît.
Après cette conversation, je me sentis soulagée d’un assez grand poids. Je ne sais trop lequel méritait mieux, du père ou de la fille, qu’on l’appelât enfant gâté; je craignais les gémissements de Kardaun encore plus que les soupirs de Mina. Dieu merci! j’allais en être quitte à meilleur compte. Ce qui était plus doux encore, dans deux mois j’allais pouvoir m’occuper de ma fille, au lieu de m’occuper de la fille d’un autre. Quelle joie d’être libre! Avec quel plaisir je signais, chaque jour, des lettres écrites par ma gérante à des personnes qui demandaient à loger chez moi pendant l’été, pour leur notifier mon refus.
Elle avait vécu, la pension de famille de Frau Tiesendorf. Ou, du moins, je croyais qu’elle avait vécu.
VI
On pourrait croire, en lisant ces notes, que je m’étais complètement déchargée de mes devoirs maternels sur la comtesse Bertha, et que ma chère Élisabeth s’accommodait assez bien de notre séparation. Je me borne à répondre que nous nous écrivions chaque soir, sans compter que je profitais de la présence d’une suppléante pour aller, de temps à autre, passer deux jours à Obersee.
La crainte de parler trop de ma fille est ce qui m’empêcha d’en parler jusqu’ici. Rien n’est plus ennuyeux pour les autres que l’enthousiasme d’une mère. Si j’avais laissé courir ma plume, elle aurait entassé pages sur pages, dans le seul but de convaincre la postérité qu’Élisabeth de Tiesendorf était un ange descendu sur la terre, un ange sans ailes, mais avec un nimbe d’or flottant, de grands yeux bleus, une taille délicieusement terrestre, et le cœur le plus pur, le plus tendre, le plus fidèle que j’aie jamais connu... Là! Me voilà partie! Qu’on m’arrête si l’on peut!
On ne m’arrêtera pas, toutefois, sans que j’aie tâché de peindre cette âme où se trouvaient tant de vertus diverses, presque incompatibles, croirait-on; de même que, dans certaines vallées de montagnes, la nature fait pousser, presque côte à côte, le pâle edelweiss du sommet neigeux avec l’œillet chaudement coloré des plaines du Midi. Le couvent l’avait rendue très pieuse, légèrement mystique. Les histoires de la tante Bertha, l’ex-beauté de la Cour, lui avaient communiqué une imagination romanesque, la fierté de la race, l’amour de tout ce qui brille au-dessus du niveau commun, surtout une largeur d’idées, une aisance de manières qu’on se serait peu attendu à trouver dans cette jeune recluse. Quant à moi, dans mes lettres comme dans mes visites, je m’attachais à la convaincre que toute vie appartient au devoir, et que la sienne, en particulier, avait toutes les chances de ne pas ressembler à un conte des _Mille et une Nuits_.
De toutes ces influences variées, sinon contraires, il résultait une assez drôle de petite personne, dont la correspondance eût charmé, je crois pouvoir le dire, même une autre que sa mère. Dans ce vieux château situé au fond d’une province, elle trouvait de quoi remplir des pages nombreuses. Rien n’était omis des moindres incidents domestiques.
Au point où je suis arrivée, c’est-à-dire à l’époque où je commençais à prévoir l’échec de Mina Kardaun, ma fille était informée du changement qui se préparait dans notre existence. Elle savait que nous allions vivre ensemble; nos projets d’avenir faisaient, bien entendu, le principal sujet de notre correspondance. Où habiterions-nous? La tante Bertha nous offrait de nous établir chez elle. J’hésitais à accepter pour deux raisons: la première c’est que le séjour d’Obersee, qui m’eût convenu à moi-même, fournissait peu d’occasions de faire connaître une jeune fille dont l’établissement serait bientôt mon principal souci. La seconde, c’est que la bonne tante allait avoir, ce qui la désolait, un voisin peu agréable pour des femmes destinées à vivre seules. On construisait une forteresse à une demi-lieue du château! Cette complication m’avait à peu près décidée à vivre dans la capitale, au moins jusqu’au mariage d’Élisabeth. Ma maison payée, c’est-à-dire dans peu de semaines, j’en aurais les moyens. Déjà, sans avoir pris de résolution définitive, je visitais des appartements.
«Petite mère, écrivait ma fille, peu m’importe où je vivrai, pourvu que ce soit près de vous. Si je dois habiter la ville, ne vous inquiétez pas de me trouver une belle chambre. Tout ce que je désire, c’est que nous ayons une belle vue sur la campagne, que nous soyons près du Palais afin de voir la parade et d’entendre la musique, enfin que nous ayons une église tout à côté de nous.»
Le programme n’était déjà pas si facile à remplir. Mais la lettre suivante fut absorbée tout entière par le récit d’un gros événement.
«Nous sommes sens dessus dessous depuis hier soir.
«Un peu après la tombée de la nuit, voilà qu’on frappe à la porte du château. Qui pouvait venir à cette heure tardive? Il y avait deux pieds de neige sur les routes, dans nos montagnes, à cause d’un tourbillon qui avait régné tout l’après-midi. Le vieux Hans pénètre comme un fou dans la chambre de ma tante, qui dormait d’un œil, tandis que je lui faisais la lecture:
«--Madame la comtesse, il y a un général au salon.
«--Un général! Je ne reçois pas: j’ai mes papillottes. Qu’il laisse sa carte et qu’il s’en aille.
«--Mais, madame la comtesse, il demande à dîner et à coucher.
«--Dites-lui qu’il y a un hôtel dans la petite ville près d’ici. Tout au plus deux lieues. J’imagine que ce général n’est pas à pied.
«--Non, madame la comtesse, il est à cheval. Mais ni lui ni son cheval n’arriveraient vivants là-bas, au milieu de cette tourmente.
«--Qu’avait-il besoin de se mettre en route, s’il a peur de la neige?
«--Madame la comtesse, il vient d’inspecter les travaux du fort.
«--Tant pis pour lui! C’est bien fait! Qu’avait-on besoin de bâtir un fort qui rendra Obersee inhabitable?
«Ah! ma chère maman, il faut voir la tante quand il est question du fort! J’ai bien cru que le pauvre général était condamné à mourir dans la neige. Par bonheur Hans a ajouté:
«--Le général s’est informé du nom du propriétaire du château. Il dit qu’il a bien souvent eu l’honneur de danser avec madame la comtesse--autrefois...
«Bref le général n’est pas mort. Il vient d’aller se coucher; je vous écris avant d’en faire autant. Il est minuit. On s’est mis à table à neuf heures du soir. Il a fallu tuer, plumer les poulets. Seigneur qu’ils étaient durs! Mais il ne fallait pas songer à sortir du château pour aucune provision. Et puis ma tante a fait une toilette!... Nous avons dû ouvrir des malles fermées depuis dix ans. Cela nous a pris trois heures. Je n’avais jamais vu ma tante en robe décolletée. Je ne trouve pas que cette forme lui aille bien. Moi, naturellement, j’étais en robe montante: je n’avais pas le choix. D’ailleurs le général n’avait d’yeux que pour sa chère comtesse, comme il l’appelait. Au dessert ils se donnaient leurs petits noms:
«--Vous souvenez-vous, Bertha?
«--Oui, mon pauvre Christian, je me souviens.
«--Et vous n’avez pas voulu de moi!
«--Je n’ai voulu de personne. Je l’avais promis à vous et à quelques autres. Vous, du moins, me retrouvez fidèle à ma promesse. Tandis que l’oublieux Christian s’est marié deux fois!...
«--Cela ne compte pas, chère amie. Le veuvage efface tout!
«Après le café et les liqueurs--le général aime fort les liqueurs--la dame de compagnie de ma tante s’est mise au piano et j’ai valsé. Au couvent nous valsions entre jeunes filles. Mais comme c’est plus amusant de valser avec un homme! Ce n’est pas avec le général que je tournais dans le grand salon, naturellement. C’est avec un officier qui l’accompagne. La tante Bertha et son ancien admirateur ne nous quittaient pas des yeux. Ils semblaient fort intéressés, et toujours j’entendais les mêmes phrases:
«--Vous souvenez-vous, Bertha?
«--Oui, mon pauvre Christian; je me souviens!
«Allons! ma chère maman, il faut que je vous dise bonsoir. Je ne me suis jamais couchée si tard; mais je n’ai pas sommeil. Je suis contente: il paraît que je valse à ravir.»
Ainsi, Rupert de Flatmark avait rencontré ma fille. L’aventure était drôle et, ce qui la rendait plus piquante, c’est qu’ils semblaient ne s’être pas reconnus. Peut-être qu’ils en étaient restés sur cette simple valse; peut-être que, durant la nuit, la neige avait fondu, laissant le général et son officier se remettre en route au point du jour. Peut-être que Rupert et Élisabeth, moins heureux que «Bertha» et «Christian», n’avaient pas su renouer la chaîne du passé. Dans tous les cas, je trouvais que ma fille faisait bien la dégoûtée envers les jeunes gens. Pas un mot d’admiration, ou du moins d’appréciation, à l’adresse de celui pour qui la belle et opulente Mina Kardaun se mourait d’amour... Ah! comme nous oublions parfois, nous autres mères, ce que peut cacher le silence d’une petite fille!
J’attendais la lettre suivante, comme une bonne lectrice de roman-feuilleton guette l’arrivée de son journal. Je ne fus pas désappointée: le feuilleton marchait bien:
«Chère maman, attendez-vous à tomber de surprise: le général n’est pas parti et son aide de camp... Mais suivons l’ordre des faits, pour parler comme mon professeur d’histoire.
«Ce matin, réveillée de bonne heure, je cours à ma fenêtre sitôt qu’il fait jour. Dégel complet; ils sont loin, sans doute. Hier nous nous étions fait nos adieux, pour le cas où le départ serait possible; or les chemins étaient si bons qu’une chanoinesse aurait pu se mettre en route. Je souhaite bonne chance à «Christian» et à son compagnon, et je veux me rendormir. Pas moyen! Alors je me lève pour tout de bon; je me mets à ma toilette. Je me coiffe, tout en marchant dans ma chambre, ce qui est mon habitude, regardant mes fleurs, disant bonjour à mon oiseau, examinant si les persiennes de ma tante sont ouvertes. Rien d’ouvert chez la comtesse Bertha, mais, à l’étage au-dessus, bien au large, une fenêtre, et, à cette fenêtre, un officier qui lorgne... les terrassements du fort, j’aime à le croire, avec sa jumelle. Ces messieurs n’étaient pas partis!...
«On se retrouve une heure plus tard au café au lait du matin: vous savez que c’est un repas véritable à Obersee. Ma tante questionne, étonnamment coquette:
«--Ainsi donc, mon ami, vous n’avez pu vous éloigner si vite? J’y comptais bien un peu. Vous souvient-il de ces huit jours d’arrêts qui vous furent donnés un certain jour, parce que, au moment de la parade, vous causiez avec moi quand on commanda le défilé?
«--Hélas, ma chère Bertha, c’est moi qui punis les autres, maintenant. Être puni valait mieux--quand c’était à cause de vous. Mais, comme vous voyez, je suis toujours aussi faible. Ajoutez que j’avais un lit comme on n’en trouve plus qu’en province. Bref, j’ai dormi la grasse matinée. Ce jeune homme que vous voyez là aurait dû m’éveiller. A quoi sont bons les officiers d’ordonnance? Monsieur, je _nous_ inflige vingt-quatre heures d’arrêts sous le toit de madame la comtesse. D’ailleurs nous avons des rapports à rédiger sur le nouveau fort. Nous travaillerons ici.
«Entre nous, ma chère maman, ils n’ont guère travaillé. Le général a joué aux cartes avec ma tante; je crois même qu’ils ont un peu dormi, chacun dans leur fauteuil. La jeunesse, y compris la dame de compagnie, a causé sous la véranda chauffée par un beau soleil et très fleurie. Nous arrivons à la surprise. Tout à coup l’officier du général me dit, je ne sais plus à propos de quoi... ah! si, à propos d’un rayon qui faisait un joli effet sur ma tête, paraît-il:
«--Je ne connais qu’une femme dont la chevelure puisse être comparée à la vôtre: c’est la baronne de Tiesendorf.
«--Vous la connaissez?
«--Beaucoup. Elle voudrait me faire faire une bêtise... (Pardon! maman, je cite.)
«Naturellement, l’indignation s’empare de moi; je sens que mes yeux lancent des éclairs et que je deviens rouge comme une tomate:
«--Monsieur! La baronne de Tiesendorf est incapable de vous mal conseiller; je suis sa fille!
«Jamais vous n’avez vu un coup de théâtre pareil, ni un jeune homme si effaré. Il me regardait, ne sachant que dire; et il me regardait encore. Il semblait ému, intimidé. On aurait cru que c’était moi l’officier et lui la demoiselle. Enfin il me demande:
«--Est-ce que vous apprivoisez toujours les tourterelles?
«Alors il se fait dans mon souvenir comme une lueur, et je m’écrie:
«--Oh! vous êtes Rupert de Flatmark!
«Oui, maman, c’est lui! Que dites-vous de mon histoire? C’est moi qui me suis remise le plus vite. J’ai dit:
«--Comme c’est heureux que vous n’ayez pas réveillé le général ce matin! Vous seriez parti sans savoir mon nom. Vous n’êtes pas curieux!
«Il m’a répondu tout de suite, sans chercher:
«--Mais si, mademoiselle; c’est précisément parce que j’étais curieux que je n’ai pas réveillé le général.