Chapter 14 of 15 · 3890 words · ~19 min read

Part 14

--_Je sais_ que je peux compter sur lui, mon père. Vous en jugerez d’ailleurs. Le courrier de France part ce soir. Je vais écrire à monsieur de Chalmont pour l’informer de ce qui nous arrive et lui dire qu’il vous verra bientôt. Vous logerez chez lui, naturellement.

--Naturellement? Je ne vois pas ce qu’il y a de si naturel pour moi à traiter en camarade ce manchot emmanché à une machine à écrire. Son seul titre à mon amitié est qu’il chausse mes pantoufles, boit dans mon verre et use mes draps. Si tu trouves que c’est agréable de rentrer dans sa maison, à la manière d’un passant égaré, qui demande un gîte pour la nuit... Non! je préfère l’hospitalité de Célestin Bidarray; au moins je le connais, celui-là!... Bon! voilà que tu pleures, maintenant.

Clotilde essaya de refouler ses larmes. Vains efforts: les nerfs affaiblis n’avaient pas de résistance. La pauvre petite balbutia, ou plutôt sanglota ces paroles:

--Je vous en prie... Ne faites pas cette injure à Ro... à monsieur de Chalmont. Dites-moi que vous irez chez lui, papa.

Plutôt que de voir pleurer l’enfant qu’il disputait à la mort, Falconneau eût promis d’aller chez le diable. Quand il fut certain d’avoir calmé l’orage, il sortit: pour être en état de partir la semaine suivante, il n’avait plus une minute à perdre. Clotilde, restée seule, commença de noircir des pages.

Pour cette amoureuse de dix-huit ans, la grosse nouvelle n’était pas qu’une petite fortune était rendue à la famille. L’important, c’est qu’elle allait, enfin! connaître son amoureux autrement que par des lettres--et d’adorables preuves de bonté.

«Quelle joie! écrivait-elle. Vous parlerez à mon père! il vous verra... Et, quand il sera de retour, quand il vous connaîtra bien, je lui dirai que je vous aime. C’est mal d’avoir tardé à le lui dire; mais il vaut mieux qu’il sache d’abord quel homme vous êtes. Il ne le sait pas, lui!...

«Gardez-le bien longtemps, pour qu’il ait à me raconter, pendant des semaines, ce que vous aurez fait ensemble, ce que vous aurez dit, quelle vie vous menez, comment vous allez... Ah! Dieu! si vous saviez quelles idées folles me viennent!... Et je suis sûre qu’elles vous viennent aussi. Mais je vous réponds à mon tour, monsieur l’homme prudent: «Pas tout de suite: nous verrons plus tard.» J’ose presque dire _plus tard_, tant je vais bien!--Contentez-vous, pour l’instant, de faire en sorte que mon père vous aime... bien moins que ne fait sa fille, mais _beaucoup_.

«N’essayez pas de lui écrire. Votre lettre ne pourrait être ici avant son départ. Il vous télégraphiera de Marseille pour que vous l’attendiez.»

La lettre partit, mais les «idées folles» restèrent. Le second jour elles avaient grandi; le troisième elles étaient devenues des idées fixes. Mademoiselle Falconneau mangeait à peine; en revanche, elle ne dormait plus, elle changeait à vue d’œil; mais son père, trop affairé, n’y prenait pas garde. La veille de la date fixée pour le départ il faisait ses malles quand sa fille entra, le visage bouleversé, méconnaissable.

--Mon cher papa, commença-t-elle, écoutez bien ce que je vais dire: si vous me laissez à Biskra, vous ne me trouverez pas vivante, au retour.

--Qu’est-ce qui te prend? N’aimes-tu pas le docteur et sa femme? Ne peux-tu, sans mourir, passer deux mois chez eux? Tu l’avais accepté de bonne grâce, pourtant!

--Je l’_avais_ accepté. Mais, dès le lendemain, un désir est né en moi de... revoir la France. Aujourd’hui ce désir est une maladie, plus dangereuse que l’_autre_, je le sens fort bien. Si vous aimez votre fille, donnez-lui une joie dans sa vie, la plus grande joie que cette vie, très courte, aura jamais connue.

--Est-ce que tu vas avoir des caprices, maintenant? dit Falconneau. Est-ce que...?

La suite de la mercuriale resta sur ses lèvres. Il venait de regarder sa fille et sentait, revenue en lui, cette terreur de la voir mourir, qu’il commençait à oublier depuis que l’échéance paraissait plus lointaine.

--Voyons, petite! ne te mets pas dans un état pareil, s’écria Falconneau. Je ne refuse pas de t’emmener, tu m’entends? _Je ne refuse pas._ Seulement il faut que je parle au docteur: je cours chez lui.

Le docteur vint presque aussitôt. Il examina de près sa jeune malade et ne fit pas de plaisanterie.

--Venez, dit-il au père, il faut que nous parlions de ce voyage.

Quand ils furent seuls:

--Voici du nouveau, déclara l’homme de science. Le poumon va mieux et le cœur se prend. L’an dernier le mot d’ordre était: Pas de courants d’air! Aujourd’hui c’est: Pas d’émotion ni de contrariétés! Pour conclure: emmenez votre fille en France. Vous arriverez avec le mois de mai à Marseille; prenez le premier train pour Pau; vous y laisserez Clotilde jusqu’aux chaleurs. Et Dieu vous garde d’un coup de mistral au débarquement!

Informée de la décision prise, mademoiselle Falconneau sembla devenir une autre personne. Elle mangea, fit ses malles avec une activité de bon augure et, la chose va de soi, ne ferma pas l’œil jusqu’au matin. Mais, comme elle dit à son père, ce n’est pas l’insomnie qui fait les mauvaises nuits: ne pas dormir, avec des pensées joyeuses dans l’esprit, c’est meilleur que le sommeil.

La traversée fut heureuse; le débarquement ne fut salué par aucun coup de mistral. L’air était presque tiède; le changement de température moins vif qu’on aurait pu le redouter. Non loin du port, les deux voyageurs passèrent devant un bureau de télégraphe, et Clotilde fit arrêter la voiture, s’apprêtant à descendre. «Ne bouge pas, dit son père. Je vais envoyer la dépêche.»

Mais la jeune voyeuse était déjà debout devant le guichet, traçant une simple ligne qu’elle méditait depuis quatre jours:

_Robert de Chalmont.--La Peyrade._

_J’accompagne mon père et je meurs de joie._

CLOTILDE.

Quand elle eut repris sa place au milieu des paquets et des couvertures, son père lui demanda:

--Tu connais donc les hôtels de Pau?

Elle joignit les mains avec des yeux qui auraient désarmé un tyran plus féroce.

--Mon cher papa, j’ai assez des villes où meurent les poitrinaires; j’en ai même trop. Si vous m’aimez, nous irons d’abord à la Peyrade pour nous occuper de votre rêve--et aussi du mien. Ai-je toussé une fois depuis que nous sommes partis? Je suis forte; le voyage me fait du bien. Il me guérira, si vous me laissez faire mes volontés, c’est-à-dire être heureuse. Le bonheur! J’en ai eu si peu, jusqu’ici!

Ses yeux brillants, ses joues roses, la rendaient jolie et séduisante. Son père l’admira, presque timidement, comme il eût touché une fleur unique, très délicate, rapportée de loin.

--Sois donc heureuse, dit-il. Essayons de gagner la Peyrade. Mais, à la première toux, en voiture pour Pau! En attendant, où logerons-nous?

--Dans notre ancienne maison, répondit-elle. Je viens de télégraphier.

Il fallut coucher en route. Le lendemain seulement, comme le soleil s’inclinait déjà sur les dunes couronnées de pins tout brillants de résine, les voyageurs quittèrent le train dans la petite gare qui desservait la Peyrade, toujours dans l’attente de son embranchement. Sauf quelques chars à bœufs chargés de bois, l’on n’apercevait dans l’enceinte des barrières brunes que deux voitures. L’une, un char à bancs couvert, était évidemment destinée à Falconneau et à sa fille. L’autre, sorte de fourgon transformable en break, attendait les bagages. Sur le quai, deux hommes seulement ne portaient pas le béret et la blouse: l’un était le chef de gare; l’autre... Célestin Bidarray.

Il était si pâle, si défait, si tremblant, que Clotilde, craignant un malheur, devint toute pâle elle-même. Avec un grand effort pour empêcher sa voix de la trahir, elle dit:

--Bonjour, monsieur Célestin... J’espère qu’il n’est rien arrivé à... notre ami.

--Rien, mademoiselle: rien. Seulement... c’est moi qui suis venu vous chercher.

--Monsieur de Chalmont reste chez lui pour mettre les petits pots dans les grands? dit Falconneau. Nous sommes d’une indiscrétion!... Mais vous savez, mon cher Bidarray, nul visage ne pouvait m’être plus agréable à voir que le vôtre, puisque mes vieux amis, votre digne oncle et mon brave Lespéron, ne peuvent plus être là pour me souhaiter la bienvenue.

Un pâle sourire de reconnaissance flotta sur les lèvres de Célestin. Il était demeuré toujours le même, doux, modeste, silencieux; mais il portait des vêtements neufs, prodigalité inconnue au temps de sa carrière pharmaceutique. Il répondit:

--Monsieur Falconneau, les vieux amis ne sont plus là, malheureusement. Dans tous les cas il vous en reste un jeune, sur qui vous pouvez compter jusqu’à la mort.

Le train venait de partir. Clotilde, pendant que son père vérifiait les bagages, restait debout près de Célestin. Ni l’un ni l’autre ne trouvaient une parole à dire. Tout à coup un colloque animé s’éleva entre M. Falconneau et le chef de gare.

--C’est vrai; une de vos malles a été gardée dans le fourgon, reconnut ce dernier. Mais vous l’aurez dans une demi-heure: les trains se croisent à la station prochaine. Je cours au télégraphe.

M. Falconneau revint près de sa fille. Elle paraissait toute changée et, soudainement, une extrême lassitude marquait ses yeux de grands cercles sombres. Pour la première fois, depuis plusieurs jours, elle eut une légère toux.

--Grand Dieu! voilà que tu prends froid! s’écria son père. Célestin, avez-vous une voiture fermée?

--Oui, monsieur; et une autre pour les bagages.

--Nous sommes sauvés, alors. Vite, emmenez la petite et prenez soin d’elle en débarquant. Vous êtes un peu médecin. Sa chambre est-elle chauffée?

--Il y a du feu depuis ce matin, répondit Bidarray qui paraissait plus mort que vif.

--Eh bien! donc, partez sur-le-champ. Moi je vous suivrai dès que cette maudite malle sera trouvée. Enveloppe-toi bien, vilaine enfant! Si tu tombes malade, ce sera de ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser venir ici.

--Ne craignez rien, papa. Dans une heure je serai à la Peyrade. Et alors... tout danger aura disparu.

Deux minutes après, Clotilde et Célestin roulaient ensemble, sous les rideaux fermés du char à bancs. La jeune fille rompit le silence la première:

--N’est-il pas étrange que j’arrive seule chez... chez monsieur de Chalmont que je ne connais pas?

On aurait pu croire que son compagnon n’avait pas entendu. Sans desserrer les lèvres, il semblait compter les tas de gravier du chemin. Tout à coup, faisant le geste suprême du condamné qui va offrir sa poitrine aux balles, il prit la parole d’une voix sourde et tremblante:

--Mademoiselle, si l’on m’avait donné à choisir entre la mort et les tortures de la minute présente, je vous jure que vos yeux ne me verraient pas à cette heure. Je suis perdu si je ne peux éveiller en vous la miséricorde. Vous allez avoir à juger ma conduite: daignez m’entendre avec patience.

Les yeux hagards de celui qui parlait, ses traits bouleversés, pouvaient faire craindre les révélations les plus tragiques. Toute à son unique pensée, Clotilde se demanda: «Est-ce qu’il aurait tué Robert?» Du reste, un pressentiment serrait le cœur de la jeune fille depuis qu’elle avait aperçu Bidarray au lieu du cher «inconnu». Dans le trouble de son angoisse elle était incapable de dire une parole. Son voisin continua:

--Vous me demandiez tout à l’heure s’il était survenu quelque accident à... Robert de Chalmont. Il est devant vous à cette heure.

--Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous dire? balbutia Clotilde dont les paupières battaient sous l’effort de la pensée.

--Je veux dire que... que c’est moi qui suis Robert de Chalmont...

--C’est vous?... C’est vous, alors, qui me trompez depuis un an! C’est vous qui osez!...

Elle cachait son visage dans ses mains, folle de surprise, de désespoir, de honte. Elle gémit, d’une voix plus basse: «Maintenant je m’explique pourquoi... _il_ n’a pas voulu venir me voir quand je l’appelais!»

--Mademoiselle... je vous en prie... écoutez-moi: vous vous expliquerez tout. Je n’ai cherché autre chose que de faire pour le mieux. Quand vous êtes partie, nul être au monde n’espérait que ce pays dût vous revoir. Si certaine soirée vous est encore présente à l’esprit, vous conviendrez que cette espérance était moins grande chez vous que chez personne. Le vieux Lespéron me dit alors: «Gare aux idées noires! Il faudrait dans sa vie un intérêt à quelqu’un, à quelque chose.» Que de fois j’ai médité cette parole, moi qui aurais donné, alors déjà, ma vie pour conserver la vôtre!... Mon oncle est mort, me laissant quelque argent contre toute prévision. Dès lors ma seule pensée fut d’empêcher que votre maison, la maison de la femme que j’aimais, fût profanée par des étrangers. Mais je n’ai pas osé vous dire que je l’avais achetée. J’avais peur de passer, à vos yeux, pour un de ces _naufrageurs_ qui tirent parti des épaves laissées par la tempête. C’est alors que j’ai inventé Robert de Chalmont. Je ne voulais d’abord qu’en faire l’homme de paille dont j’avais besoin. Puis l’idée me vint de vous amuser de lui comme on amuse d’une poupée l’enfant malade qui s’ennuie et qui va mourir. Veuillez vous souvenir, mademoiselle, que c’est vous qui avez écrit la première à... Robert de Chalmont. Je n’avais pas prévu cela!

--Pourquoi ne m’avez-vous pas détrompée alors?

--Parce que Lespéron m’a dit: «A quoi bon lui ôter son joujou? Elle sera détrompée dans quelques semaines, dans quelques mois, si, comme l’assurait votre oncle, nos âmes _voient_ ceux qui restent sur la terre. Chalmont l’intéresse; laissez-lui Chalmont.» C’était fort bien; mais il fallait que Chalmont pût vous répondre. Que faire? Je suis allé à Bordeaux, j’ai acheté une machine et... mes lettres du moins ne vous ont pas trompée. Nulle phrase n’est arrivée sous vos yeux qui ne fût sortie de mon cœur. Qu’est-ce qu’un nom? Une plume à un chapeau, une frange à un vêtement, une tache quelquefois!... Sous un nom ou sous un autre, c’est _moi_ qui ai garni de fleurs la tombe qui vous est chère. C’est _moi_ qui vous aime et qui vous l’ai dit, mais sans rien attendre, et de si loin!... C’est _moi_, enfin, qui vais vous ouvrir votre porte comme un serviteur vigilant, qui attendait ses maîtres. Dites, maintenant; allez-vous condamner, rejeter, maudire, celui dont les actions, depuis un an, sont dictées par un seul désir? J’ai le malheur d’avoir été pour vous la cause d’une involontaire illusion, mais je n’ai pas cherché, prémédité, une imposture odieuse: j’en fais le serment!

Sans ouvrir les yeux qu’elle tenait fermés depuis que Bidarray avait commencé sa plaidoirie, mademoiselle Falconneau répondit:

--Je vous crois. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant?

--Qu’avez-vous à faire? Pensez-vous que je suis homme à garder dans ma main l’or qui ne m’appartient pas, qui était destiné à un autre? Ce que _vous_ avez à faire n’est pas difficile. Vous allez rentrer chez vous, et grâce au ciel, vous y rentrez en voie de guérison. Vous allez oublier les mauvais jours, oublier tout ce qu’il vous plaira d’oublier. Quant à moi, sachez bien qu’à partir de cette minute je redeviens Bidarray, le pauvre neveu du curé, le «pharmacien», comme vous disiez dans vos lettres. N’est-ce pas bien simple? Robert de Chalmont est mort: n’y pensons plus.

--Oui, répéta Clotilde sans faire attention à cet héroïsme. Robert de Chalmont est mort!...

Et, de nouveau, le silence régna entre eux.

Quand la voiture atteignit les premières maisons de la Peyrade, mademoiselle Falconneau sembla s’éveiller d’une léthargie. Elle dit ces mots à Célestin d’une voix nette, sans colère, mais avec un ton d’autorité qu’elle n’avait jamais eu en lui parlant:

--J’ai besoin de repos et vais me retirer dans ma chambre. Veuillez faire en sorte de parler à mon père avant qu’il me voie. Je désire qu’il reçoive de votre bouche les explications que je viens d’entendre. Les lui donner serait, pour moi, chose fatigante et pénible. Demain, quand j’aurai pu me recueillir, je causerai avec vous. Maintenant, je ne puis causer qu’avec moi-même.

Falconneau, arrivé peu après, vit surtout dans la confession de Bidarray le côté drôle. Au fond, il se sentait plus à l’aise avec un hôte dont il avait tiré les oreilles jadis, quand le gamin venait en congé au presbytère. Peut-être qu’il eût trouvé l’histoire moins plaisante s’il avait connu les fiançailles mystiques de Clotilde avec le défunt Chalmont. Vu l’état de santé de sa fille, il évita de la plaisanter sur son aventure et même d’en parler. Il ne se doutait guère que ce personnage impalpable et funeste qui, n’étant pas né, aurait eu de la peine à mourir, était pleuré à ce même instant plus que ne sont des époux moins imaginaires.

Clotilde avait voulu dîner dans sa chambre. Elle mangea fort peu, après quoi elle se déclara fatiguée et désireuse de dormir, simple prétexte pour veiller tout à son aise. A minuit, vous l’auriez trouvée dans son fauteuil, fixant d’un regard perdu le feu qu’on avait allumé pour elle.

La phrase que le malheureux Célestin lui avait dite, croyant faire pour le mieux, ne cessait de tinter dans ses oreilles comme un glas: «Robert de Chalmont est mort!» Son amour était fauché dans sa fleur, et quelle fleur! Nul souffle de désillusion ne l’avait fanée, celle-là. Son Robert _était_ beau; il était bon, noble, fidèle, généreux, dévoué, sublime!... Et tout cet assemblage de qualités jamais démenties venait de disparaître. A quoi bon vivre désormais?...

Parfois la raison essayait de la tirer de son rêve en lui disant: «Que pleures-tu? Robert n’était pas autre chose qu’une ombre. Ce qui n’a pas existé ne saurait mériter nos larmes.» Alors, s’indignant contre cette consolation cruelle, s’obstinant dans son désespoir, Clotilde se jetait sur son lit, plongeant sa tête dans ses oreillers pour ne plus voir la lumière. Elle disait tout bas, en redoublant de soupirs: «_Il a existé_, puisque je l’aimais, et que mon cœur se brise de désespoir!»

Elle éprouvait cette amertume suprême de la veuve du marin, dont le bien-aimé dort sous les vagues d’une mer inconnue, à plusieurs milliers de lieues. Son chagrin s’exaspérait de n’avoir pas la main glacée d’un mort à presser dans les siennes, de savoir qu’elle n’aurait jamais une tombe à visiter... Du moins elle possédait _ses_ lettres.

Courant à son nécessaire, elle prit les feuilles qu’elle y avait serrées quelques jours plus tôt pour avoir le plaisir de les relire avec _lui_. Mais, à les relire seule, elle fut saisie d’une sorte de rage où se mêlait un dégoût. Ces secrets de tendresse, un autre les avait reçus: Bidarray! Un peu plus elle aurait accusé dans son cœur le «pharmacien» de les avoir violés. Au feu, les pages remplies de douces paroles, mais qu’_un autre_ avait écrites, qu’_un autre_ avait pensées, comme si _un autre_ avait le droit d’aimer Clotilde, comme si l’homme qui l’aimait avait le droit de ne pas être, de n’avoir jamais été, Robert de Chalmont!

Sous les lettres elle trouva un tapis qu’elle avait brodé de ses mains, pour _lui_, avec de brillantes soies algériennes. Que d’heures passées à tirer l’aiguille en songeant à Robert, à ce Robert qu’elle s’était presque résignée à ne pas voir en ce monde, mais qui était sien, pourtant! En quelques minutes, elle vécut encore une fois ces longs jours d’un rêve triste et charmant; puis elle décida qu’aucun être humain ne toucherait ces fleurs brodées pour _lui_, dont _ses_ yeux ne pouvaient admirer les couleurs délicates. Elle serra encore une fois sur son cœur le tissu léger; elle y cacha un instant son visage, y laissant un baiser, une larme, un nom soupiré pour la dernière fois. Alors, dans la silencieuse pureté de sa chambre de vierge, elle referma les plis du linceul mystique et le déposa doucement, comme elle eût fait d’un mort bien-aimé, sur les tisons de pin odorant qui flambaient dans l’âtre.

Ainsi s’achevèrent sur le bûcher, à la mode antique, les funérailles de Robert de Chalmont.

Le lendemain, Clotilde fut réveillée par le soleil qui dorait les murailles, les tentures, les meubles. Déjà la jeune Landaise affectée à son service avait ouvert les persiennes et rangé l’appartement. Tout y était resté intact depuis le jour où sa propriétaire l’avait quitté. Aussi mademoiselle Falconneau fut-elle ramenée tout d’abord aux souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse. Elle eut, pendant une minute, l’oubli des étapes suivantes de sa vie, toutes marquées par une douleur, une désillusion, une angoisse. Elle fut inondée d’une joie intime en retrouvant ces lieux, ces objets qu’elle ne croyait pas aimer autant. Elle eut presque l’illusion d’être revenue à la santé d’autrefois, puisqu’on lui rendait le logis d’autrefois. Mais qui le lui rendait?...

Dans son âme juste et sincère, la reconnaissance murmurait un nom, le nom de Célestin Bidarray. Elle le revoyait assis près d’elle dans la voiture, avec l’air sombre, le regard suppliant, d’un condamné que l’on mène au supplice. N’avait-elle pas été cruelle envers cet homme si délicat sous son apparence modeste, si patient, si résigné, si amoureux en un mot?

Elle songeait ainsi, mal éveillée, quand son père entra.

--Eh bien! petite, on a mal dormi? Je viens de voir notre hôte: il s’est couché tard, et la lumière n’était pas éteinte chez toi.

--La soirée n’a pas été bonne, mon père. Ce matin, je suis beaucoup mieux. Quant à vous, il est facile de voir que vous êtes content.

--Surtout si tu n’es pas malade. Sais-tu ce que vient de me dire Célestin? «Monsieur, je voyagerais volontiers, si je n’avais cette maison sur les bras. Vous plaît-il que je vous la cède? Vous l’aurez pour le prix qu’elle m’a coûté.» Mais je n’ai pas voulu le prendre au mot... dès aujourd’hui.

--Vous avez bien fait, mon père, dit Clotilde tout émue à la pensée que leur malencontreux voyage allait coûter à Célestin... même sa maison.

Une heure après, elle se dirigeait seule vers l’église où elle pria longtemps, avec le remords de n’avoir pas prié durant la soirée précédente. Elle songea, humiliée, presque dégoûtée d’elle-même: «Serais-je donc ingrate envers Dieu _aussi_?...» Elle demanda qu’il lui fût donné de n’être une cause de chagrin pour personne, surtout pour ceux qui lui faisaient du bien. Puis, son oraison achevée, elle prit le chemin bordé de platanes qui s’arrêtait court à la grille du cimetière, suprême _Terminus_ de tous les chemins d’ici-bas. Comme elle se disposait à entrer, elle vit que Célestin l’attendait, les bras chargés d’une énorme botte de roses. Ayant salué la jeune fille avec la même nuance d’_infériorité_ qu’il gardait quelques années plus tôt, il lui dit en l’abordant:

--Je vous ai vue sortir et j’ai deviné où vous alliez. Alors, comme vous soupiriez en regardant les fleurs du jardin, j’ai compris que vous aviez scrupule de les cueillir. Les voici: je vous assure que ce n’est pas pour moi que je les cultive.

Mademoiselle Falconneau fut touchée et répondit en prenant les roses:

--J’y ai gagné une moisson plus abondante, grâce à la générosité du jardinier. Merci!

Le jeune homme eut un sourire de joie, tandis qu’il ouvrait la porte et s’effaçait pour laisser entrer Clotilde; mais il ne la suivit pas dans l’enclos funèbre. Là non plus rien n’était changé; elle trouva sans peine la tombe qu’elle cherchait, une dalle de marbre que des mains pieuses avaient entourée le matin même d’une guirlande fleurie. La pierre elle-même était libre: on l’avait réservée à l’offrande qu’une main filiale allait y déposer.

--Maman!... C’est moi... votre petite Clotilde, murmura la visiteuse.