Part 5
J’étais fort de cet avis, moi qui regrettais autre chose que le four de ma cuisine; mais je n’avais pas de temps à perdre en jérémiades. Mon père courait les hommes d’affaires; pendant ce temps-là, sa fille en costume très simple, un voile épais sur la figure, courait les emballeurs et surtout les commissaires de l’Hôtel des Ventes. Le soir nous nous retrouvions, si fatigués que nous n’avions plus la force d’être tristes. Nous échangions le peu de nouvelles qui pouvaient nous intéresser mutuellement. La petite Lisa prospérait sous la garde de sa tante--et d’une compagnie de fantassins de la Garde. Son père avait quitté Noircombe, nous écrivait un de nos amis de là-bas. Tout faisait croire qu’il avait gagné un port quelconque, afin de s’embarquer pour l’Amérique.
J’aurais eu besoin, à vrai dire, pour me garder moi-même, de quelques soldats de mon royal parrain. L’hôtel était presque désert: personne au rez-de-chaussée; moi, toute seule, au premier; mon père, à l’étage au-dessus; Bruneau, plus un ménage de serviteurs mariés dans les mansardes. Nous étions, il est vrai, à quelques pas d’un grand ministère où des sentinelles veillaient jour et nuit. Et, surtout, les malfaiteurs auraient fait buisson creux chez moi. Tout ce qui avait une valeur était déjà vendu, y compris mes bijoux (ceux du moins qui n’avaient pas été employés à rendre des «services» à M. de Noircombe). Il ne me restait que les diamants du roi, souvenirs de famille, disait mon père, qui ne devaient sortir de mes mains qu’à la dernière extrémité. Ils étaient en sûreté, d’ailleurs; ou plutôt je les croyais en sûreté dans la cachette d’un petit bureau Louis XVI, qui avait l’air le plus innocent du monde. Si ma fille eût été là, je sais que je n’aurais pu fermer l’œil. Mais elle était en sûreté, la chérie! Et je comptais les jours, peu nombreux, qui me restaient à passer loin d’elle.
Donc, je dormais profondément, une certaine nuit, dans ma chambre toute plongée dans les ténèbres, quand le bruit léger d’une clef qu’on tourne avec précaution m’éveilla. J’ai toujours eu du sang-froid et ne bougeai pas, d’abord, voulant me rendre compte, s’il était possible, de la nature de l’incident. Mon père, peut-être, était malade et réclamait mes soins. J’écoutai, retenant ma respiration; _je sentis_ qu’il n’y avait personne dans la pièce. Comme j’allais frotter une allumette, j’entendis un léger craquement dans la pièce voisine, qui était mon boudoir. Cette fois, je quittai mon lit et m’avançai vers la porte, dissimulée par une portière que j’entr’ouvris. Un point lumineux brillait dans la serrure fermée à clef par le dehors. Passant un peignoir, je me dirigeai vers l’autre issue qui donnait dans la nursery, d’où un petit escalier de service montait au second étage. Mon intention était de voir, tout d’abord, si mon père était chez lui. Mais, de ce côté comme du premier, j’étais enfermée.
Certes, je ne puis nier que j’avais très peur; cependant, j’avais conservé ma présence d’esprit: ce n’était pas à moi, de toute évidence, qu’on en voulait, puisque le visiteur nocturne, quel qu’il fût, avait pris soin de couper toute communication entre lui et moi. Quel était ce personnage, et que cherchait-il?...
Tremblante comme une feuille dans l’obscurité, j’eus pourtant la force de revenir à l’autre bout de ma chambre et d’épier par la serrure. Juste en face de moi était le petit bureau, sur lequel un homme était penché. Le voleur, car c’en était un, portait une longue blouse de toile, pareille à celle des garçons épiciers. Je ne pouvais voir que la silhouette de sa figure, nettement projetée sur la muraille par la lumière d’une bougie placée à sa gauche. Il portait une casquette; sa barbe était longue et fournie: je pus me convaincre que c’était un inconnu. Comment était-il là? D’où connaissait-il la cachette? Mystère! Ce qui n’était nullement mystérieux, par exemple, c’était son intention de supprimer tout témoin à charge, au cas où il aurait été surpris. Un pistolet placé sur une chaise, à portée de sa main, ne laissait aucun doute à cet égard. Je me le tins pour dit; mais je continuai ma surveillance, toute prête à regagner mon lit et à faire semblant de dormir, au moindre mouvement que l’homme ferait du côté de ma porte.
Mon angoisse, Dieu merci! ne fut pas longue. Il faut croire que mon pauvre petit bureau n’avait pas de secrets pour ce bandit. Sans violence, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, mon collier disparut dans sa poche. Il repoussa le panneau mobile, reprit son pistolet, éteignit la bougie et gagna la porte qui conduisait à l’escalier. Moi, j’étais à genoux devant ma sainte Vierge, la priant pour que le voleur pût sortir de chez moi sans rencontrer personne, c’est-à-dire sans tuer personne...
Au même instant, je crus entendre quelque bruit à l’étage inférieur. Mon cœur cessa de battre; je m’attendais à une détonation... Mais le calme se rétablit; je m’étais trompée sans doute. Je me blottis dans un fauteuil et attendis le jour, on devine en quel état, supposant bien que l’homme au pistolet ne prolongerait pas sa visite après le lever du soleil.
Je sonnai vers cinq heures du matin. A demi habillée, les yeux gros de sommeil, ma femme de chambre accourut; mais elle pensa mourir de frayeur en découvrant que quelqu’un m’avait enfermée. Au lieu de m’ouvrir, elle courut chercher mon père, qui ne fut pas beaucoup moins troublé. Je lui contai mon aventure: on devine son émotion. Toutefois, il n’était pas de ceux qui perdent la tête quand il faut agir. Après avoir constaté le vol et posé quelques questions, il descendit lui-même à la porte de sortie sur la rue. Elle était verrouillée en dedans, ce qui semblait une preuve que le voleur était de la maison. Or, j’en pouvais donner le signalement exact: il était grand, mince et barbu. Ceci nous déroutait, puisque de nos deux serviteurs mâles, l’un était rasé et le second, Bruneau, court de taille et d’un embonpoint de barrique.
Nous tînmes conseil, mon père et moi. Nul des domestiques n’avait connaissance de la disparition des diamants. Il fallait, tout d’abord, aviser la police; mais nous ne voulions laisser sortir aucun de nos gens; rester seule avec eux ne me souriait guère. Je résolus d’aller moi-même chercher du secours. En dix minutes je fus habillée; mon père, qui avait la clef de la maison dans sa poche, descendit pour m’ouvrir. A ce moment, Bruneau qui semblait monter la garde de son côté, manifesta le désir de nous parler en confidence. Naturellement sa requête fut accueillie: nous restâmes tous trois en comité secret.
--Madame sort sans doute à cause de... l’affaire de cette nuit? commença le cuisinier.
Mon père l’interrompit brusquement:
--Dites-nous d’abord comment vous savez qu’il y a «une affaire»! Ni madame la marquise ni moi n’en avons soufflé mot, jusqu’ici, à aucun être vivant. Convenez qu’il est au moins étrange que vous soyez si bien informé. Que savez-vous?
Bruneau rougit jusqu’aux yeux en se voyant soupçonné; mais il resta calme. D’ailleurs il pouvait lire dans mon regard qu’il n’était pas soupçonné _par moi_.
Il répondit:
--Je sais tout, puisque j’ai arrêté le... la personne qui est venue ici cette nuit.
--Comment! s’écria mon père; vous l’avez arrêté et vous ne le disiez pas! Où est-il? Qu’en avez-vous fait?
--J’en ai fait ce que monsieur le baron en aurait fait lui-même: je l’ai laissé partir.
--Mais alors, menaça mon père, c’est moi qui vais vous faire arrêter. Ce coquin emporte les diamants de ma fille!
--Oh! mon Dieu! gémit Bruneau. Il a pris les diamants de madame la marquise!... Pouvais-je m’en douter?
--Ne jouez pas l’imbécile ou j’envoie chercher la police, dit mon père, la main sur le cordon de la sonnette.
--Je supplie monsieur le baron de laisser la police où elle est. Je vais parler, puisqu’il le faut. Donc, le chagrin me tenant éveillé cette nuit, je me levai et descendis à ma cuisine, pour tâcher de me distraire en pensant à autre chose. Déjà une idée me venait--je l’essayerai plus tard--quand un bruit léger m’arriva par le monte-plats resté ouvert: on marchait dans la salle à manger. Craignant que madame la marquise ou monsieur le baron n’eussent besoin de quelque service, je quittai mon sous-sol. Mais, comme j’arrivais dans le vestibule, un homme en blouse regardait au dehors par la porte ouverte, sans doute pour s’assurer qu’il pouvait fuir sans danger. La lueur du bec de gaz de la rue me fit voir que l’inconnu avait un pistolet dans la main. Je bondis sur lui et le désarmai, en profitant de sa surprise. Voici l’arme.
Bruneau tira de sa poche un pistolet que je reconnus tout de suite, pour l’avoir vu quelques heures plus tôt. Il n’était pas chargé, ainsi que le constata mon père avec étonnement; sans doute le malfaiteur voulait pouvoir effrayer au besoin, mais non pas tuer. Cela n’empêche que Bruneau, qui n’en savait rien, avait fait preuve d’un réel courage. Il continua sa déposition avec le même calme modeste:
--J’avais saisi mon adversaire et nous luttions en silence. Faire du bruit n’était pas de son intérêt. Moi, j’avais peur d’effrayer madame la marquise. Tout en nous débattant, j’avais trouvé une longue barbe dans laquelle j’avais _croché_; mais, à ma grande stupéfaction, la barbe vint tout entière: elle était fausse; la voici.
--Après? demanda mon père quand j’eus reconnu la seconde pièce de conviction.
--Après? monsieur le baron... Ah! nous sommes arrivés au point délicat de mon histoire. La barbe enlevée, il m’était possible de distinguer les traits de l’homme que je tenais renversé sous moi. Je le reconnus; je crois que tout le monde à ma place l’eût laissé partir... Si mes maîtres l’ordonnent, je leur dirai son nom. Mais, s’il dépend de ma volonté, ce nom ne sortira jamais de mes lèvres.
Nous nous regardions, mon père et moi. J’avais déjà compris. Lui devait commencer à comprendre, car il était livide. Je me levai, et m’avançant vers Bruneau, la main tendue:
--Vous vous êtes conduit en ami; je vous remercie et je compte sur votre amitié, même quand nous serons loin l’un de l’autre. Ne dites _jamais_ le nom que vous savez!
Le pauvre cher homme pleurait. Où est-il aujourd’hui? Mort peut-être, mort avec son secret fidèlement gardé. Sauf lui et mon père, nul n’a jamais su l’histoire de ma dernière rencontre ici-bas avec le marquis de Noircombe, ni du dernier «service»--un peu involontaire, je l’avoue--qu’il m’a été donné de rendre à mon mari. Hélas! il suffit des histoires que l’on a sues.
Mon espérance est qu’elles sont sorties de la mémoire des hommes, après un tiers de siècle passé sur les vivants et sur les morts. Combien reste-t-il de ceux qui étaient à la salle de jeu du Cercle, pendant cette soirée qui m’a coûté si cher? Encore autant d’années disparues dans le néant, et l’on ne se souviendra plus guère qu’il exista une famille du nom de Noircombe. J’ai fait, comme on le verra, ce qui a dépendu de moi pour hâter l’oubli.
Quoi qu’il en soit, à partir de la scène que je viens de raconter, l’auteur de tous mes maux disparut de ma vie. Nous sûmes qu’il s’était embarqué au Havre, douze heures après avoir trouvé, avec l’adresse que j’ai dite, le capital dont il avait besoin. Nous supposions, d’ailleurs, qu’il ne s’attarderait pas en France.
Le dernier des Noircombe est mort à Sacramento, subitement, m’a-t-on dit. J’ai toujours craint, sans avoir osé m’en assurer, que cette mort subite ait été une mort violente. A cette époque, les _enfers_ de la Californie affectaient moins de réserve, dans les «querelles de jeu», que les Cercles parisiens de haut style. Au moindre incident suspect, les revolvers voyaient le jour, et ceux-là n’étaient pas vides comme le pistolet dont Bruneau s’était emparé une certaine nuit.
Maintenant il faut dire adieu à ce grand coupable, qui m’a flairée, qui m’a poursuivie, qui m’a prise, ainsi qu’on fait de ces animaux précieux seulement par leur dépouille. Grâce à ma fortune, il s’est donné trois ans de répit sur le bord du gouffre, où il serait tombé plus tôt sans moi, peut-être. A ce malheureux, je tâche de pardonner pour deux raisons: d’abord parce qu’il est le père de ma bien-aimée fille Élisabeth, ensuite parce qu’il faut toujours pardonner à ceux qui sont morts, dans l’espoir que nous serons pardonnés à notre tour.
Que Dieu absolve le pauvre disparu! Qu’il me donne du courage pour de longues luttes! Car je vais _lutter_, maintenant.
IV
Mon retour dans mon pays ne ressembla guère au débarquement triomphal de la jeune marquise de Noircombe, venant faire visite à son auguste parrain. Cette fois il n’y avait pas d’aide de camp à la portière de mon wagon, pour me donner la main et me complimenter de la part du Roi. Mais, ce qui valait mieux, la comtesse Bertha m’attendait, portant dans ses bras ma petite Lisette. Chère tante! Elle avait dû se lever de bonne heure, car nous avions pris à dessein, mon père et moi, un train matinal que les voyageurs de distinction connaissent peu.
--Ma pauvre Hedwige! me dit la chanoinesse; comme vous êtes changée! Cela vous délivre du sermon que j’avais préparé pour vous.
Je compris, moi qui connaissais ma tante, que je devais avoir l’air bien malade.
--Elle a plus besoin d’un lit que d’un sermon, soupira mon père.
Mon lit m’attendait dans ce que nous appelions notre maison de ville, bien que ce fût plutôt une villa d’importance médiocre; j’aurai occasion de la décrire plus tard. Notre véritable résidence de famille était le château d’Obersee, dominant une gorge pittoresque, et un beau lac, à une vingtaine de lieues de la capitale. Mon père ne fut pas long à vendre le domaine environnant. Pour le château lui-même, il fut racheté par la tante Bertha, bien qu’elle fût loin d’être riche. Mais, plutôt que de voir Obersee en des mains étrangères, elle eût mangé des croûtes.
Pendant ce temps-là j’étais malade et, s’il n’avait tenu qu’à moi, cet anéantissement causé par la fatigue aurait duré des années. J’y trouvais un prétexte à ne voir personne, sauf mon père, ma fille qui ne me quittait pas, et la chanoinesse qui avait toujours son sermon sur la langue. Il y est resté jusqu’à son dernier jour, bien qu’elle m’ait dit cent fois:
--Ma nièce, il faudra que nous trouvions une heure pour causer de choses sérieuses. N’ayant plus de mère, c’est de moi que vous devez entendre certaines vérités qui vous rendront plus sage à l’avenir.
On peut croire, cependant, que j’étais devenue sage. A cette heure, vingt Noircombe eussent essayé sur moi leur puissance magnétique sans me faire seulement cligner des yeux. Mais, pour des raisons péremptoires, je n’avais plus rien à craindre des joueurs décavés à la recherche d’une dot.
Nous étions pauvres, et nous confessions ouvertement notre ruine. Dès le premier jour, mon père avait pris cette attitude sans raconter à personne, sauf à Sa Majesté, l’histoire exacte de mes malheurs, devenus nos malheurs, grâce à sa scrupuleuse délicatesse. Non seulement le Roi l’avait approuvé, mais bien plus, en véritable ami et en homme de bon conseil, il avait indiqué une ligne de conduite qui fut suivie et me créa une autre existence.
--Mon cher baron, avait-il dit, pensons tout d’abord à votre petite-fille. Nous aurions peut-être quelque peine à marier, le moment venu, mademoiselle de Noircombe. Nous trouverons plus facilement un époux digne d’elle pour mademoiselle de Tiesendorf. Les exploits de votre gendre sont encore peu connus chez nous. Tâchons que cela dure. Faisons de ce joueur par trop habile--j’en sais quelque chose--un mari débauché qui a quitté sa femme. Nous allons prendre des mesures légales pour débarrasser ma filleule de tout lien avec son triste époux. Désormais le monde ne connaîtra plus que la baronne de Tiesendorf. Le secret de son infortune reste entre nous deux.
Mon père se garda bien de faire des objections et témoigna sa reconnaissance au Roi. Il ne manqua pas d’ajouter, en bon courtisan, qu’il s’était défié des atouts de son gendre dès cette soirée mémorable, où il avait vu le meilleur joueur d’Allemagne perdre partie sur partie contre lui. Qui sait d’ailleurs si le propos d’un courtisan n’était pas, une fois par hasard, l’expression de la vérité?
Quoi qu’il en soit, le baron de Tiesendorf était plus en faveur que jamais. On lui offrit un nouveau poste, qu’il refusa pour ne pas s’éloigner de moi. Il n’avait plus d’ailleurs une fortune suffisante pour lui permettre de tenir son rang à l’étranger. Enfin il trouvait plus sage de faire le mort, afin d’aider l’oubli à couvrir un passé funeste.
Grâce à Dieu l’oubli vint, plus vite que nous pouvions l’espérer. Un très petit nombre de mes compatriotes avait entendu le nom de Noircombe; ils ne s’en souvenaient guère, et me rendirent volontiers mon nom de Tiesendorf, qui sera seul gravé sur ma tombe.
J’aidai, il est vrai, l’action du temps par une retraite absolue. J’évitai le monde et la Cour, ainsi qu’il convient à une femme trahie pour une rivale (c’était la version répandue dans le public), et surtout à une femme ruinée. Notre petite maison ne s’ouvrait qu’à de vieux amis de mon père, qui ne faisaient pas grande attention à moi, plongés qu’ils étaient dans la politique, ou dans l’art, ou dans la philosophie. En somme, j’avais trouvé le genre d’existence qui pouvait le moins me faire souffrir.
Cependant, on devine qu’une femme abandonnée, jeune et point laide, peut rencontrer des consolateurs, même dans une vertueuse petite ville d’Allemagne. Il s’en présenta quelques-uns, tout au début. Mais ils me trouvaient toujours avec ma fille, à qui j’apprenais ses premières lettres, ou avec mon père et ses _sérieux_ amis, ou, chose plus terrible encore! avec la comtesse Bertha, dont les bandeaux rigides, coupés d’un velours noir en forme de diadème, auraient tenu Don Juan à distance et mis en fuite Leporello. Si parfois, un jour que ma tristesse était plus lourde ou le ciel plus azuré, je songeais qu’un ami dévoué peut rendre la vie moins insupportable, un souvenir m’arrêtait sur la pente. Je revoyais Jacques Malterre, son sourire plein de bonté, ses yeux où brillait la sympathie pour le malheur; j’entendais ses paroles qui savaient me réchauffer l’âme; je me souvenais que ce consolateur, au moment où je commençais à l’écouter, m’avait tourné le dos sans un signe, fuyant le ridicule de faire la cour à la femme d’un membre expulsé du cercle... Peut-être m’a-t-il rendu service, après tout, le beau Jacques Malterre!
Un seul homme pour moi, en dehors de mon père, a été véritablement un soutien, un conseiller, un sauveur; je veux parler de notre sage et bien-aimé Roi, si malheureux depuis, maintenant réuni à ses ancêtres sous les nervures gothiques du caveau funèbre. J’ai dit que l’on ne me voyait pas à la Cour; mais il ne faut pas en conclure que j’étais oubliée de mon parrain, ou que je manquais à mes devoirs de reconnaissance envers lui. Cet auguste vieillard me recevait de temps à autre dans son cabinet, aux heures matinales où l’étiquette sommeille encore. Il me réconfortait, me montrait l’espoir dans l’avenir, me parlait de ma fille, le seul sujet qui m’intéressât vraiment, me donnait des avis que je recevais comme des oracles. Je n’ai désobéi qu’une fois, lorsqu’au bout de la première année de mon veuvage, le Roi me conseilla de me remarier. Comme je protestais énergiquement, n’ayant jamais été de celles à qui un premier mariage malheureux donne l’envie de tenter une autre chance, mon parrain me dit:
--Chère petite, j’ai en réserve un argument qui ne saurait manquer d’agir sur une femme comme vous. Le mariage que je vais vous proposer, outre qu’il vous sortirait de peine, serait en quelque sorte une réparation.
--Grand Dieu! m’écriai-je, voici assez longtemps que nous réparons, mon père et moi. Nous nous sommes appauvris à cette œuvre de justice.
--Ne parlez pas si vite, baronne. Cette fois il ne s’agit plus de réparer les torts des autres.
--Je n’ai jamais fait tort d’un centime à personne, répondis-je fièrement, trop fièrement, hélas!
--En effet, dit le Roi, avec une sévérité que j’avais rarement connue. Ce n’est pas de l’argent que le pauvre Otto pourrait vous réclamer, s’il était encore de ce monde.
Je baissai la tête sans prononcer une parole. Que pouvais-je alléguer de satisfaisant pour ma défense?
Mon parrain continua:
--Eh bien, vous pouvez faire le bonheur du frère aîné de votre victime. Le comte de Flatmark vous aime depuis l’époque où vous étiez une toute jeune fille...
--Mais il s’est marié! interrompis-je, oubliant à qui je parlais.
--Il vous savait engagée à son frère cadet. Il s’est marié; sa femme est morte en lui donnant un fils; c’est par mon ordre--car il m’a tout confié--qu’il vous évita lorsque vous revîntes chez nous, délaissée, mais non pas libre. C’est par mon ordre aussi qu’il a respecté la première phase de votre deuil. Il sait tout, mais il est discret comme la tombe. Jamais vous n’entendrez un mot d’allusion au passé. A vrai dire, il n’est pas bien riche; en tout cas je le ferai bientôt colonel. Je l’aime sincèrement; la preuve c’est que me voilà son ambassadeur auprès de vous. Pas besoin d’ajouter que vous avez tout le temps voulu pour réfléchir. Je ne suis pas un tyran, surtout pour ma filleule.
Je me retirai, bien résolue à réfléchir le plus longtemps possible, car j’éprouvais un véritable chagrin à désappointer le Roi. D’un autre côté, j’aurais fui au bout du monde plutôt que d’accepter cette union qui me semblait monstrueuse, car mes remords s’étaient réveillés avec le souvenir. Épouser le frère d’Otto! C’était joindre le crime à une nouvelle trahison; du moins je l’imaginais ainsi, d’autant qu’il y avait une ressemblance physique entre les deux frères. Hélas! leurs destinées aussi devaient se ressembler.
A cette époque, un orage se formait sur les frontières des deux Allemagnes. Bientôt notre vénéré souverain eut des soucis plus graves que le mariage de sa filleule. Quant au comte de Flatmark, devenu colonel d’un régiment, il n’était plus question pour lui d’autre amour que de celui de la patrie.
Cependant, il trouva quelques minutes, la veille de son départ, pour venir me faire ses adieux. Il avait avec lui un grand garçon de onze ans qu’il nommait Rupert, et qui resta dans le jardin à jouer avec ma fille; celle-ci allait atteindre sa septième année. Des cris de joie, qui parvenaient à nous par la fenêtre ouverte, semblaient indiquer une timidité moins grande chez nos enfants que chez nous autres, personnes d’âge mûr. Le comte de Flatmark trouva pourtant moyen de dominer son trouble.
--Ainsi que vous avez pu le voir, commença-t-il, j’ai respecté jusqu’ici votre désir de solitude. Mais je pars demain. Je ne laisse derrière moi que trois êtres dont il me coûte de m’éloigner: le Roi, mon fils et vous.
--Si j’étais homme, répondis-je évasivement, je donnerais ma vie avec joie pour notre cher souverain.
--C’est bien ce que je ferai à l’occasion, dit le galant soldat. Reste à savoir la valeur du cadeau; c’est pour cela que je suis près de vous. Ma vie deviendrait pour moi une chose d’un prix inestimable, si j’emportais l’espoir qu’elle vous appartiendra un jour... Pardonnez-moi de vous importuner pour connaître mes chances. Dans toute autre conjoncture j’aurais attendu. Ce n’est pas moi qui refuse d’attendre, c’est le devoir.
Il parlait avec une grandeur simple qui me causait une profonde émotion; toutefois rien ne pouvait ébranler mon horreur du mariage. Estimant que, dans la situation solennelle où nous étions, un marivaudage banal eût été indigne de nous deux, je répondis au comte: