Part 2
Pleurez avec moi, vous toutes qui avez reconnu--plus tard--ce que valent ces renseignements recueillis sur nos futurs!
Sans une parole, sans un mouvement, je laissais parler mon père, ou plutôt je me demandais si c’était bien lui qui parlait. Pour la première fois, je le voyais revenir sur une décision. Ne pouvant soupçonner qu’il agissait alors sous l’empire d’une angoisse terrible, j’attribuais ce revirement au même pouvoir inexplicable dont j’étais devenue soudain la proie. Quatre mots, écrits en caractères longs et puissants comme des coups de griffe, me brûlaient la poitrine: _Vous serez à moi!_ Et, dans la déroute de ma volonté, dans le chaos de mon imagination, une phrase entendue me faisait espérer qu’_il_ était meilleur que beaucoup d’autres: «on ne racontait pas d’histoires sur... mon fiancé.»
Mon fiancé!... Il ne l’était pas encore, cependant. On me demandait de réfléchir; en même temps--pauvre père!--on me proposait de recevoir M. de Noircombe, afin que je pusse le mieux connaître avant de me prononcer. Un reste d’orgueil m’empêcha de répondre que toute réflexion était inutile. Je promis de considérer la question avec maturité; mais, chose qui étonna fort, je déclarai que, connaissant bien M. de Noircombe, je préférais me décider sans le revoir. La vérité, c’est que j’avais peur de son courroux: j’osais le faire attendre!
Je n’avais pas d’ailleurs la moindre idée de ce que pouvait durer cette attente. Si «mon maître» avait dit: je la veux demain, je n’aurais pas fait d’objection. Mais j’avais résolu de ne point reparler de lui la première. Je renonçais à combattre la destinée; mais c’était bien le moins que la destinée prît la peine de m’emporter dans ses bras tout-puissants.
Alors je me sentis plus calme et je revins presque à la santé. Chaque matin, je me rendais en voiture au bois de Boulogne avec mademoiselle Ordan; je marchais pendant une heure dans des allées désertes. Le printemps était à son apogée; l’odeur des frondaisons était enivrante quand le soleil pompait leur rosée. A cette époque, les jeunes femmes et la plupart des jeunes hommes ne sortaient pas avant midi; on s’imagine difficilement le charme de ces solitudes où, pendant des heures entières, on avait la chance de n’apercevoir aucun être humain. Aussi j’avais soin que la voiture de mon père et son valet de pied fussent toujours à portée, dissimulés derrière un taillis. Généralement, j’avais un livre avec moi et, quand la marche m’avait lassée, je m’asseyais sur un banc pour me livrer à la lecture. Poétique à sa manière, ma compagne s’enfonçait dans le fourré pour cueillir des primevères ou chercher des nids. Un jour, tandis qu’elle se livrait à cette occupation, le bruit des branches qui s’ouvraient derrière moi me fit supposer qu’elle revenait de son expédition. Je dis, sans quitter ma page des yeux:
--Il me semble qu’il est tard. Il faut rentrer.
--Pas encore, de grâce! dit une voix d’homme derrière moi.
Je n’eus pas un mouvement, pas un cri. M. de Noircombe était là; et je m’en étonnais à peine quoique, si j’avais été en mesure de réfléchir, la chose eût pu me paraître assez étonnante, vu l’heure et le lieu.
--Je vous adore! murmura la même voix presque à mon oreille.
Une terreur folle, mais délicieuse, hélas! s’était emparée de moi; je fermai les yeux sans répondre. Le marquis, restant à la même place, continua:
--Ne voulez-vous donc pas m’aimer un peu?
--Vous me ferez mourir! soupirai-je enfin.
--Je le voudrais, fit le tentateur invisible. Je voudrais mourir avec vous de cette mort très douce, qui fait trouver l’existence insipide quand on revient aux réalités de la vie. Je vous attends; je vous espère; je vous veux! Pourquoi me faites-vous languir dans la faim et la soif de vous? Dites: quand pourrai-je venir vous prendre, vous emporter, ô ma douce proie?
Je baissai la tête, vaincue, et cette réponse, faible comme un soupir d’enfant malade, s’échappa de mes lèvres:
--Quand vous voudrez!
J’entendis une sorte de grondement étouffé, puis, sur mon cou, je sentis comme une brûlure. Cette fois je poussai un cri dont les échos d’alentour furent troublés. Un instant après, mademoiselle Ordan se tenait devant moi, l’air étrangement calme.
--Vous avez appelé? demanda-t-elle. Avez-vous eu peur? Avez-vous aperçu quelqu’un?
Je la regardai. Elle me dévisageait curieusement, ainsi qu’on examine un malade. On aurait dit--et je crus--qu’elle ne se doutait pas de mon aventure. Le courage me manqua pour la lui divulguer et, sans autre explication, je me dirigeai vers la voiture stationnée au tournant voisin.
Pendant le retour je n’ouvris pas la bouche. Quand mon père vint déjeuner, on l’informa que j’étais dans mon lit. Fort troublé, il accourut, me questionna. Je répondis probablement avec incohérence, car je vis dans son regard un effroi mal déguisé.
--Pourquoi, me demanda-t-il, tiens-tu la main sur ton cou? Est-ce que tu souffres?
--Oui, répondis-je. Quelque chose m’a brûlée.
Il voulut examiner la plaie; mais, naturellement, il ne vit rien. Comme je restai muette sur ma rencontre du Bois, Dieu sait ce qu’il pensa de mon équilibre mental. Probablement, ce dernier incident mit fin à toute hésitation de sa part. Une semaine après, le marquis m’envoyait son premier bouquet, bientôt suivi de sa visite. Je ne l’avais pas vu depuis cette matinée... où je l’avais entendu sans le voir. Il me parut très beau, et je n’ai trouvé dans les yeux d’aucun homme cette étrange lueur qui brillait dans les siens. Pauvre Hedwige de Tiesendorf! Tu croyais alors que c’était le feu de l’amour! Tu devais savoir bientôt si ce fut ta personne ou ta dot qui excita l’amour de Ludovic de Noircombe!
Lorsqu’il fut parti, je me demandai à moi-même si je l’aimais. Ce calme étrange, cette sensation de repos qui régnait en moi, très douce après les orages passés, cette fatigue de mes membres alanguis, tout cela était-il l’amour? Dans un dernier mouvement de révolte, j’essayai de me répondre à moi-même négativement. Hélas!... Pourquoi donc, alors, me sentais-je presque heureuse?...
Peut-être que ce bonheur douteux ressemblait à l’engourdissement du vaincu sommeillant dans ses fers, quand la lutte est finie, quand il sait que l’aube du lendemain ne chargera plus ses épaules d’armes trop lourdes pour son corps épuisé... Que dis-je, malheureuse! Un effort suprême, ineffablement douloureux, me restait à accomplir. Le marquis m’ayant laissée après une courte visite--mon père avait attiré son attention sur ma pâleur--je dus m’asseoir à ma table de travail, afin d’écrire à Otto!
Pour être véridique, je passai moins de temps à écrire qu’à pleurer, à _le_ pleurer. Lui, si bon, si loyal, si confiant, si dévoué!... Chacune de mes lignes--j’en avais conscience--était un glaive dont je perçais le cœur de cet homme, un cœur qui ne battait que pour moi. Cependant _il fallait_ lui apprendre que son rêve ne devait pas s’accomplir, que je ne l’avais jamais aimé, que je ne pouvais être à lui. Mon père, malgré mes supplications, s’était refusé à remplir cet office de bourreau. Enfin, l’horrible missive reposa dans son enveloppe, prête à partir, comme la balle meurtrière d’un pistolet chargé. Elle partit... Je n’ai jamais reçu la réponse. Elle partit! Cependant je l’ai dans mon tiroir, cette lettre homicide presque effacée, toute jaunie, dans un papier qui porte mon adresse avec grande tache rouge. Le moment venu, je dirai quel chemin elle a fait pour me revenir, et ce qu’a coûté son affranchissement!
II
Une sœur de mon père, vieille fille et chanoinesse, nous arriva pour me servir de mère à l’occasion du mariage. Elle était, presque depuis sa sortie du couvent, dame d’honneur de notre reine. Aussi la considérait-on comme un des piliers de notre petite Cour moins luxueuse que la résidence d’un pair anglais, mais plus à cheval sur l’étiquette que le Versailles de Louis XIV. La comtesse Bertha, comme nous l’appelions, m’apportait un cadeau vraiment royal de la part du Roi, mon parrain. C’était une rivière de diamants que M. de Noircombe admira fort, d’autant plus qu’il n’avait, disait-il, aucuns bijoux de famille à m’offrir, ce que la comtesse Bertha, entre autres choses, ne put jamais lui pardonner. Une lettre autographe, beaucoup moins appréciée de mon futur, accompagnait la cassette. Un peu voilé d’une tristesse bienveillante, le compliment de Sa Majesté contenait cette phrase:
«Il m’en coûte, chère petite, de faire voyager mes diamants à l’étranger. De tout temps j’avais cru que ma perle précieuse reviendrait à nous. Dieu veuille qu’elle ait trouvé une monture digne d’elle!»
Mais pouvais-je m’étonner que mon auguste parrain plaignît le pauvre Otto? Je répondis en demandant la permission de présenter, aussitôt après mon mariage, le marquis de Noircombe à mon bienfaiteur. Puis, je m’occupai des préparatifs de toute sorte, même des dîners que devait offrir mon père, sinon à la famille de mon futur qui n’avait plus ni père ni mère, du moins à la société diplomatique et à nos plus intimes amis.
Peu s’en fallut, paraît-il, qu’une question de contrat ne vînt tout briser. Ce détail, comme beaucoup d’autres, n’a été connu de moi que plus tard. Je remarquai seulement dans les yeux de «mon maître», pendant trois jours, cette lueur singulière qui avait disparu depuis qu’il m’avait conquise. Inutile de dire qu’il eut raison du notaire, quoique, probablement, avec moins de facilité.
L’excellent Bruneau se couvrit de gloire une dernière fois sous mes ordres. Du moins, je croyais que nous allions nous quitter; mais il me toucha fort en demandant à me suivre.
--De toute façon, affirma-t-il, je ne resterai pas chez monsieur le baron après le départ de mademoiselle. Une maison sans femme n’est jamais bien tenue, et je ne suis pas de ceux qui aiment l’eau trouble pour pouvoir y pêcher.
M. de Noircombe ne fit pas d’objection à l’enrôlement de Bruneau, tout en déclarant qu’il se souciait peu de bonne ou de médiocre chère. J’en étais encore à savoir de quoi--en dehors de mon humble personne--il se souciait. Par contre, je perdis mademoiselle Ordan, qui réclama d’elle-même sa liberté, comprenant, dit-elle avec raison, qu’une dame de compagnie devenait pour moi un luxe superflu. Je la regrettai peu, et, quand mes yeux se furent ouverts sur plus d’un événement bizarre, j’eus la conviction, sinon la preuve, qu’elle aurait pu expliquer ces deux mystères: le billet placé dans un de mes livres, l’amoureux trouvé _par hasard_ dans le coin le plus désert du Bois, en l’an de grâce 1858. Je ne demande pas à Dieu de la punir en la faisant passer par les souffrances que j’ai connues.
Maintenant, il faut être franche. La plupart des femmes qui m’ont fait part de leurs désastres conjugaux (je regrette de dire qu’elles m’ont donné en assez grand nombre cette preuve d’estime), la plupart de ces désillusionnées, dis-je, prétendent qu’elles le furent dès les premiers jours, plus souvent encore dès les premières heures. Ma dignité gagnerait sans doute, aux yeux de beaucoup de gens, par une affirmation de ce genre; mais j’ai vu le mensonge de trop près pour ne pas le haïr. Non, je ne fus pas de ces clairvoyantes qui sondent l’abîme dès les premiers rayons de l’aurore. Je fus heureuse, infiniment heureuse, plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Méphistophélès, en m’emportant, ne me fit pas sentir ses griffes; et ce ne fut pas en enfer, tant s’en faut, qu’il m’emporta. Je lui sus fort bon gré de ne s’être pas contenté de mon âme et, quand un beau soleil d’été me réveilla fort tard, je l’avoue, dans mon grand lit, au château de Noircombe, j’avais sur les yeux cet épais bandeau qui n’accompagne point, d’ordinaire, la désillusion.
Si épais qu’il fût, pourtant, je ne pus m’empêcher de voir que ma chambre, assez mal aperçue la veille, était dans un état frappant de vétusté; plus encore: de nudité. A vrai dire, le reste du château n’était pas mieux fourni. Le mobilier, les tableaux, brillaient par leur absence. Mon mari, d’ailleurs, s’en excusa.
--Quand je suis devenu le maître de Noircombe, expliqua-t-il, c’était un réceptacle de vieilleries. J’ai fait place nette. Pour de nouvelles acquisitions, pour les réparations nécessaires, j’ai voulu attendre le goût de la jeune châtelaine. Me blâmerez-vous d’avoir été long à choisir celle qui devait régner ici?
Ma réponse fut telle que mon seigneur pouvait la désirer. Ses trente-six ans ne m’avaient jamais moins effrayée qu’à cette heure; et la seule pensée que la marquise de Noircombe aurait pu ne pas être Hedwige de Tiesendorf me causait une impression désagréable. Quant au mobilier neuf, patience! Je savais déjà qu’on pouvait être fort heureux avec ce qui restait de l’ancien.
Une chose qui étonna «la jeune châtelaine» plus peut-être que l’absence de son mobilier, fut l’absence de ses vassaux. Nourrie dans les traditions quasi féodales de mon pays, je m’attendais à voir ces arcs de triomphe, ces cortèges de paysans, ces bals champêtres, ces repas homériques, dont j’avais eu plusieurs fois le spectacle avant de venir en France. A Noircombe tout se réduisit à la visite de mon curé, des Sœurs de l’École et du régisseur du domaine, qui était en même temps le notaire du bourg voisin. Madame Pinguet, une brune fort causante, accompagnait son mari. Chose curieuse! tous ces gens n’avaient qu’un mot à la bouche: réparation. Ce mot, à vrai dire, semblait de l’hébreu pour le marquis, à voir le peu d’attention qu’il y prêtait. Ma première visite à l’église, au presbytère, à l’école, sans parler d’un coup d’œil sur les fermes vues au passage, me fit reconnaître, cependant, que le sujet des réparations ne manquait pas d’actualité.
La maison Pinguet, tout au contraire, me fit plaisir à voir. Il n’y manquait pas un clou; le mobilier abondant comprenait même des curiosités. J’avais vu trop d’Albert Dürer dans les galeries de la Pinacothèque, pour ne pas en reconnaître un dans la chambre à coucher de la petite madame Pinguet, dont elle voulut me faire les honneurs. Comme je la félicitais sur son bon goût:
--Oh! répondit-elle, ce tableau ne vient pas de loin. Mon mari l’a acheté _à la vente_.
--Une vente faite dans le pays?
--Mais oui, madame la marquise; la vente faite au château. Je venais de me marier, et maître Pinguet m’a gâtée. Il m’a acheté, outre cette vierge, un bureau que voici.
Le bureau, pur Louis XVI, était un bijou.
--Est-ce que le château contenait beaucoup d’objets de cette valeur? demandai-je avec une parfaite innocence.
--Oh! madame, il en était plein. Avec les tapisseries seulement, on a fait vingt mille écus. Ce sont des marchands de Paris qui ont presque tout emporté.
Je ne fis aucune remarque, du moins tout haut, et nous rejoignîmes ces messieurs qui causaient près d’une table où se voyait une liasse de dimensions respectables. Sur la couverture de beau papier vert, je lus le mot _hypothèques_ en ronde superbe. Vente, hypothèques, réparations! Si seulement il en avait été, des réparations, comme de la vente, qui n’était plus à faire! Je pensai, tout en acceptant le malaga et les biscuits de Pinguet: «Mon mari devait être fort insouciant à l’époque de sa jeunesse.» Quant à moi, je n’entendais rien aux questions d’argent, ni aux affaires en général. J’ignorais, avec un père comme le mien, ce qu’est une irrégularité d’administration ou un embarras de fortune.
Interroger M. de Noircombe, et surtout lui faire des observations sur l’état de son patrimoine, était une hardiesse qui ne me venait même pas à l’esprit, car je ne le craignais pas moins tout en m’étant mise à l’adorer. C’étaient deux grands avantages dans la main d’un homme au-dessus du commun par l’intelligence. Il en avait un troisième: son habileté prodigieuse à détourner les conversations qui n’étaient pas de son goût. Ces détails consignés une fois pour toutes, je n’y reviendrai plus, même quand j’aurai besoin d’excuser un manque de clairvoyance ou de fermeté de ma part. A celles qui riront de moi et protesteront qu’elles auraient été moins sottes, je répondrai par cette seule phrase: J’aurais voulu vous y voir!
Cependant, bien que ma pensée fût endormie dans un rêve très doux, j’attendais chaque jour que mon mari parlât de réparer Noircombe et surtout de le meubler. Nous y campions littéralement. Nous ne pouvions ni recevoir faute d’installation, ni faire des visites faute d’équipage. Nul n’avait le droit de s’étonner de notre sauvagerie tant que nous étions en lune de miel et, certes, nous y étions. Mais j’avais entendu affirmer, tout en espérant le contraire, que les lunes de miel ne durent pas toujours. La nôtre cessa brusquement, avant son quatrième quartier. Mon seigneur et maître déclara un beau matin, sans préparation et sans longues phrases, qu’_il fallait_ rendre visite à mon royal parrain. Mon père, d’ailleurs, nous attendait à la Cour.
Cette dernière considération m’eût empêchée de discuter, même si j’en avais eu le courage. Revoir mon cher père, la tante Bertha, mes amies d’enfance, la maison où j’étais née! Tout cela ne valait pas le bonheur que je laissais à Noircombe, mais enfin c’était un grand bonheur. De plus, j’étais fière de montrer le marquis au Roi. Peut-être l’étais-je aussi de me montrer moi-même dans mes jolies toilettes de Parisienne. Bref, encore une fois, je me laissai emporter sans résistance. Nous devions occuper le reste de la belle saison à courir l’Allemagne, rentrer à Paris de bonne heure et y passer l’hiver.
Les réparations du château attendraient jusqu’au printemps. Ne fallait-il pas se mettre en quête d’un architecte et d’un tapissier? Tout cela me parut la sagesse même.
Je me jetai dans les bras de mon père avec une joie d’enfant. Il m’examinait avec attention, j’allais dire avec angoisse; mais il fut bientôt rassuré.
--Les voilà donc revenues, ces belles couleurs de mon Hedwige!
Tels furent ses premiers mots. J’aurais souhaité plus d’expansion entre lui et M. de Noircombe. Mais un gendre n’est-il pas toujours un rival heureux, qu’il est difficile à un père de voir sans jalousie? Nous nous hâtâmes de défaire nos malles. Le soir même nous devions aller faire notre cour à Leurs Majestés. Longtemps avant de monter en voiture, j’avais demandé à mon père avec qui je me trouvais seule:
--Otto sera-t-il là?
--Non: il est parti en congé, fut la réponse brève.
J’avoue que mon cœur fut soulagé d’un grand poids, en même temps que j’avais honte de me sentir heureuse de cette absence.
Nous fûmes reçus à merveille au Palais. Parmi tous ces Allemands gras et roses, le teint mat, les traits accentués, les yeux noirs de mon mari produisaient un effet surprenant. Je crois, sans modestie, que le grand succès fut pour lui; et cependant mon entrée fut un triomphe. Le roi me baisa la main, car nous étions en grande étiquette; je me souvins qu’il n’embrassait jamais sa filleule passé midi. La reine causa longtemps avec le marquis, au grand déplaisir de la comtesse Bertha qui, je le devinai, aurait voulu voir son neveu au bout du monde, satisfaction qu’elle eut seulement un peu plus tard. Elle dut, malgré sa mauvaise humeur, le présenter au cercle des dames, relativement assez nombreuses, que la curiosité, sans doute, attirait ce soir-là: dans cette petite cour monotone et vieillotte, on n’avait pas souvent une distraction aussi grande.
Mon mari fut arraché à ses courbettes par un chambellan qui venait l’inviter, de la part du Roi, au jeu de Sa Majesté. Comme tous les soirs, une table attendait. A l’heure présente, je ne peux m’empêcher de rire de moi-même en songeant à la frayeur que j’eus alors. Mon mari, à ma connaissance, n’avait jamais tenu une carte; du moins je n’avais pas entendu dire qu’il sût distinguer le trèfle du carreau. Je fus bientôt rassurée, plus encore: étonnée, de la transformation qui s’opéra dans la physionomie de M. de Noircombe, dès qu’il sentit couler sous ses doigts le vélin glacé. Un éclair sombre jaillit de ses yeux; des plis se dessinèrent au coin de sa bouche; l’expression de son visage devint très dure. La partie s’engagea en silence et, bientôt, ma frayeur changea d’objet. Le Roi, joueur habile, disait-on, mettait son amour-propre à gagner tout le monde, ce qui était--à cette époque--le seul impôt lourd du royaume, car Sa Majesté jouait gros jeu. Or je n’avais pas songé à instruire mon mari de ses devoirs de bon courtisan, me doutant peu qu’il serait soumis à cette épreuve. Mais que faire à cette heure, sinon d’espérer qu’il allait jouer comme une mazette, chose probable d’ailleurs?
Hélas! il n’en fut rien. Tout en feignant d’être à la conversation de la Reine, j’avais l’œil et l’oreille à la partie du Roi. En quelques minutes, le coup fut terminé. Ce n’était pas une défaite pour la couronne, c’était un écrasement; l’attitude consternée de la galerie faisait voir que le désastre était sans exemple. Mon mari, l’œil plus brillant que jamais, ne soupçonnant pas l’énormité de sa conduite, empocha l’or royal. Sa Majesté, malgré tout, fit bonne contenance et félicita le gagnant:
--Marquis, voilà des années que je n’ai pas rencontré un adversaire de votre force! Il était temps que vous vinssiez; je me rouille. Vite ma revanche, et, cette fois, tenez-vous bien!
M. de Noircombe ne se tint que trop bien. Il gagna encore, il gagna toujours. La figure de mon pauvre parrain faisait peine à voir. Les vieux courtisans regardaient le tapis comme pour y chercher une trappe. Mon père était pâle de consternation. A ce bout du salon un silence de mort régnait, troublé seulement par la voix de mon mari qui s’élevait par intervalles, pour annoncer une nouvelle victoire. Chaque levée, qu’il rangeait devant lui avec une symétrie parfaite, me chargeait la poitrine d’un poids nouveau. Jamais, non jamais, je n’oublierai cette partie.
Enfin le Ciel eut pitié de nous. Après une série contraire, qui nous parut avoir duré des heures, Sa Majesté gagna un coup et jeta les cartes, sans plus songer à faire des compliments au vainqueur. Presque aussitôt le couple royal se retira; je fus heureuse quand la voiture nous emporta nous-mêmes. Tandis que nous roulions, mon père dit à son gendre:
--Si je vous avais connu ce talent, marquis, je vous aurais conseillé de laisser à votre adversaire au moins la bonne moitié des coups. De grâce, la prochaine fois, commettez quelques fautes!
Quand nous fûmes rentrés chez nous, mon mari vida ses poches gonflées d’or. Il paraissait radieux; je crois que je ne l’avais pas encore vu de si belle humeur. Je l’aimais trop pour ne pas me laisser gagner moi-même par sa gaieté, qui n’était pas une chose ordinaire chez lui. Pourtant je ne pus m’empêcher de dire:
--Moi aussi, je trouve que vous avez trop bien joué, mon ami. Toute la Cour est consternée. Pendant huit jours on ne parlera pas d’autre chose.
--Entre nous, me répondit-il, j’avais complètement oublié la qualité de mon adversaire. J’étais tout à mon jeu et ne voyais que les cartes. Du reste j’ai promis à votre père de me laisser plumer à la première occasion.
--Je doute que cette occasion vous soit donnée, prophétisai-je. Mais où donc avez-vous pris cette habileté incomparable?
--Oh! répondit-il avec négligence, il m’arriva de temps à autre de faire ma partie dans quelque cercle... Deux mille francs, ma petite! J’ai gagné deux mille francs! Les fonds publics du royaume vont baisser demain!
J’ignore si les fonds publics baissèrent; mais notre faveur baissa certainement; durant notre séjour dans la petite capitale, mon mari ne fut plus invité au jeu du Roi. Et d’un autre côté, depuis cette soirée mémorable, je ne cherchai plus ce qui pouvait bien être le goût dominant de M. de Noircombe.
Quelques jours après, nous étions à Baden-Baden, alors dans toute sa gloire. Là, je devins une femme souffrante, bonne à rien. L’ange des douleurs et des joies était sur mon seuil, me disant: «Je te salue, toi qui seras mère!»