Chapter 6 of 15 · 3916 words · ~20 min read

Part 6

--Le Roi vous a confié mon secret, ce dont je l’approuve sans réserve. Donc vous n’ignorez pas, comme on l’ignore généralement ici, quelle a été ma vie conjugale pendant trois ans. Les femmes, qui ont été malheureuses la première fois, peuvent tenter une seconde expérience. Mais ce qui reste du passé pour moi, c’est plus que le malheur; c’est le dégoût et la honte. J’en suis empoisonnée à tout jamais, comme d’un cancer inguérissable. Aucun être humain n’obtiendra que je recommence la vie.

M. de Flatmark essaya de se défendre.

--Avec moi, c’est à peine si l’on pourrait dire que vous recommencez la vie. Ce serait un retour au passé, une restitution d’un monument détruit. N’avez-vous pas cru, pendant bien des années, que mon nom deviendrait le vôtre?

--Ah! m’écriai-je, vous venez de prononcer l’arrêt. J’ai causé la mort d’un homme, et cet homme est votre frère! Pourriez-vous donc ne pas vous en souvenir chaque matin en m’apercevant?

--Je ne me serais souvenu que d’une chose, dit M. de Flatmark en se levant. Je vous aimais déjà quand Otto, mon cadet, s’en alla trouver votre père. Je me suis effacé comme il convenait. D’ailleurs j’adorais mon frère--et il m’adorait... ce qui n’empêche pas que je le trouve sur mon chemin pour la seconde fois, quand je veux aller à vous. Que la destinée s’accomplisse! Peut-être que je vous remercierai bientôt... Être aimé, c’est délicieux pour vivre; mais cela doit rendre la mort bien dure!

--Je prierai Dieu chaque jour, afin qu’il vous conserve à votre fils, mon cher comte.

--Faites mieux encore: promettez-moi que cet enfant, fils et neveu de deux hommes dont la vie fut marquée à votre empreinte, ne sera jamais un étranger pour vous.

--Soyez sans inquiétude, répondis-je en lui tendant la main. Celui-là, du moins, n’aura pas à se plaindre que je l’ai fait souffrir. Je prierai matin et soir pour qu’il n’ait jamais besoin de mon affection.

Nous sortîmes dans le jardin, où ma fille faisait admirer à son jeune compagnon les grâces d’une tourterelle apprivoisée.

--Allons! viens, Rupert; nous sommes pressés, ordonna le colonel. Baise la main de madame la baronne et dis-lui au revoir.

Il ajouta plus bas, quand nous fûmes à la grille:

--Moi aussi, je vous quitte avec un «au revoir»... Mais ce pauvre petit vous reverra peut-être longtemps avant son père.

Il disait vrai. Douze longues années devaient s’écouler, pourtant, jusqu’à ma prochaine rencontre avec Rupert de Flatmark. Mais Dieu seul connaît la date redoutable du jour où je reverrai, au pied de son trône, l’un des plus glorieux héros de Sadowa, qui croyait mourir pour l’indépendance de sa patrie. Hélas! il est mort pour l’ambition d’un homme. Qu’est devenu notre petit royaume aujourd’hui?... Si j’ai quitté le nom que j’espérais porter noblement, si j’ai dû fuir le pays où je comptais laisser ma cendre, du moins je suis toujours Française par ma haine envers l’un des fléaux de l’humanité.

Mais il est temps que j’en finisse avec les morts. Un dernier nom sur la liste, le plus cher de tous: celui de mon père!

Quand il me quitta, j’avais trente-cinq ans; ma fille en avait treize; l’empire allemand était né de notre sang et des ruines de la pauvre France. Nous n’étions plus, sauf en théorie, les sujets d’un heureux petit royaume, supérieur à la Prusse elle-même par les arts et la civilisation. Perdus dans la masse, ou plutôt dans l’armée que faisait manœuvrer une volonté de fer, nous sentions chaque jour notre existence propre nous échapper. Qui pourrait comprendre, aujourd’hui, l’amère tristesse dont furent frappés alors ceux d’entre nous qui aimaient sincèrement leur patrie? Ce fut pour mon père, je n’en doute pas, le coup de grâce, après tant de malheurs moins publics. Bien qu’il n’ait pas péri sous le feu d’une bataille, il n’en est pas moins une victime de plus, ajoutée à tant d’autres qui crient vengeance. Il fut pleuré par son Roi.

Cependant vous auriez cherché vainement le baron de Tiesendorf sur la liste des hauts fonctionnaires de notre petit État. Je l’ai entendu répondre à ceux qui lui apportaient les instances, presque les ordres du Souverain:

--L’homme qui n’a pas su gouverner sa famille n’est pas digne de prendre part au gouvernement de son pays.

Malgré tout, il ne put se défendre, en mainte circonstance, de se rendre au Palais pour donner son avis sur les questions diplomatiques. La délibération terminée, il se hâtait de rentrer chez lui.

--Ma fille et mes études me prennent tout mon temps, affirmait-il, oubliant les pauvres qui lui en prenaient une bonne partie.

Nous vivions en tête à tête dans la petite villa du faubourg; ma fille était placée dans le meilleur couvent du royaume, à quelques heures de nous. Elle était studieuse et promettait d’être jolie. Déjà elle avait les cheveux d’or qui, sur la tête de sa mère, commençaient à s’argenter prématurément.

Certes, je n’étais pas heureuse et ne pouvais pas l’être; mais j’avais ce bonheur des affligés, pâle soleil d’hiver, qui se nomme la paix et le repos. J’en sortis quand mon père me quitta pour toujours. La médiocrité dorée où nous vivions menaçait fort de devenir la gêne: la pension de l’ex-diplomate disparaissant avec lui.

Je n’avais qu’un mot à dire pour que mon parrain vînt à mon aide. On me connaît assez pour comprendre que la nécessité la plus cruelle aurait pu seule me résoudre à solliciter de nouveaux bienfaits.

Au moment où ma vie était menacée d’une crise--qui n’était pas la première, hélas!--un personnage vint s’y mêler, qui devait y jouer un rôle considérable. Je suis obligée de dire en quelques mots ce qu’était le millionnaire Mathieu Kardaun, l’un des hommes les plus riches de notre capitale, et non pas le moins honnête parmi les riches, assurément.

Il était fils d’un boulanger, dont chacun peut encore voir la boutique dans une rue de la vieille ville. Parti pour l’Amérique avec les deux bras robustes et la tête, non moins solide, d’un ouvrier allemand, le brave Mathieu avait compris, tout en débarquant au dock des émigrants, qu’il fallait poursuivre sa route vers l’Ouest. Dans ces pays nouveaux où les mitrons ne couraient pas les rues, il était plus facile, parfois, de trouver une pièce d’or qu’une miche de pain. A mi-distance entre les deux Océans, il planta sa tente, c’est-à-dire son pétrin, au cœur d’une cité vieille de quelques semaines, qui est aujourd’hui la florissante Omaha.

Le difficile n’était pas d’avoir des clients: c’était de les satisfaire, faute de farine. Il y avait du blé à ne savoir qu’en faire; mais les moulins manquaient.

--J’aurai un moulin, se dit Kardaun.

Et il eut un moulin, comme il le disait, pourvu que l’on veuille appeler de ce nom une paire de meules qui tournaient tant bien que mal dans une cabane en planches de dix mètres superficiels, au courant du Missouri, l’un des plus grands fleuves du monde. Cet homme extraordinaire faisait, pendant le jour, la farine qu’il pétrissait pendant la nuit. Comme il était maître de la mercuriale, ses prix variaient suivant la richesse et l’appétit des acheteurs. Les cours se discutaient trop souvent le revolver à la main, ce qui ennuyait fort Mathieu.

«Car, disait-il, si l’on me tue, je perds ma clientèle en bloc; si c’est moi qui tue, j’ai un acheteur en moins. Tous les risques sont donc de mon côté.»

Comme on peut voir, ce brave garçon n’avait pas le temps de s’ennuyer, ce qui n’empêche qu’il trouva un beau jour une demi-heure pour épouser une jolie fille, Irlandaise, qui avait la double sinécure de l’école et du bureau de poste. Étant la seule demoiselle à marier dans un rayon d’une journée de marche, elle pouvait choisir parmi plusieurs centaines d’amoureux. La séduisante Brigitte avait du flair. Elle accepta Kardaun, parce qu’elle croyait deviner en lui un homme d’affaires de premier ordre. On dut bientôt reconnaître qu’elle avait raison.

Dans ce pays sans espèces monnayées, le boulanger livrait parfois ses miches contre un porc, ou contre un boisseau de blé, ou contre une mesure d’orge. De là trois genres de spéculation, qui font aujourd’hui la fortune d’Omaha, mais qui firent d’abord la sienne: les jambons, la bière, et le commerce des grains. Tandis que vingt paires de meules tournaient dans la minoterie qui succédait au moulin en planches, le blé de Kardaun descendait le Missouri, puis le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, où les navires d’Europe venaient le prendre, en même temps que ses caisses de lard fumé. Quant à sa bière, on la buvait jusqu’à Saint-Louis. De ces trois mines d’or, les millions sortaient avec une rapidité vertigineuse. Kardaun serait aujourd’hui l’un des rois de la finance américaine, si sa laborieuse compagne--elle avait travaillé plus que lui quand ils étaient pauvres--ne fût tombée en paralysie.

A cette époque, Mathieu avait quinze millions de fortune, quarante ans d’âge, et une fillette de douze ans qui savait tout juste lire et écrire: c’est tout ce qu’avait pu lui enseigner l’ancienne maîtresse d’école dont les brevets n’étaient pas fort en règle; mais alors on n’y regardait pas de si près qu’aujourd’hui. En voyant sa femme, qu’il adorait, condamnée pour toujours à l’impuissance, le pauvre Kardaun se dégoûta subitement des affaires et n’eut plus qu’une idée: revenir dans son pays, ce qui lui permettrait de faire élever la jeune Mina et de jouir de sa fortune. Ils venaient tous trois d’arriver quand je perdis mon père; la ville ne parlait que d’eux, surtout pour s’en moquer, je dois le dire. On était foncièrement aristocrate chez nous, même dans le peuple; ce mitron enrichi, qui allait écraser tout le monde de son luxe, était vu presque d’aussi mauvais œil que s’il n’eût pas gagné ses millions fort honnêtement.

Je trouvais, quant à moi, cette moquerie fort injuste envers un homme qui revenait mourir dans sa ville natale, où chacun connaissait l’ancien mitron, alors qu’il aurait pu jouer au grand seigneur à Paris ou à Londres. Quoi qu’il en soit, à peine les Kardaun débarqués, nous vîmes commencer la danse des écus. Mathieu acheta une maison; il acheta un mobilier; il acheta des chevaux; il acheta par piété filiale--et Dieu sait ce qu’on la lui fit payer!--une affreuse bicoque où se trouvait l’ancienne boutique de son père; il acheta un terrain, contigu à ma villa, pour y bâtir une résidence digne de lui. Pauvre homme! Il ne put acheter la santé pour sa femme, bien qu’il ait couvert d’or les médecins de France et d’Allemagne. La malheureuse Brigitte n’a pas quitté son lit depuis vingt ans!

Il y a une autre chose que mon opulent voisin n’a pu acheter: c’est la maison où s’est éteint mon père, où je m’éteindrai moi-même, s’il plaît à Dieu. Ce n’est pas qu’il n’ait essayé, le brave homme. Un jour--j’étais encore en grand deuil,--on m’annonça qu’il désirait me voir, pour affaires. Je le fis introduire, devinant un peu ce qui l’amenait.

Il n’avait pas mauvaise mine dans ses beaux habits neufs, qu’il portait avec plus d’aisance qu’on pourrait le croire. Quinze années d’Amérique assouplissent un homme et lui enlèvent sa gaucherie. Toutefois je reconnus, au premier coup d’œil, qu’il avait conservé le respect de la noblesse inconnu là-bas, et même beaucoup plus près de nous. Il me salua comme il aurait salué la Reine, et je crus que je ne viendrais jamais à bout de le faire asseoir. Puis ce fut un chapitre d’excuses très humbles, balbutiées avec effort, sur l’audace qu’il avait de me déranger. Il aborda enfin le sujet de sa visite; subitement il devint un autre homme, net, précis, ne disant pas une parole de trop. Le _business man_ américain se réveillait en lui.

--Madame la baronne, commença-t-il, je vais avoir près de vous une villa et un parc. Je voudrais posséder tout le bloc. Ne vous conviendrait-il pas de me céder le terrain qui est à vous? Je ne discuterai pas vos conditions.

Je répondis que certains souvenirs m’empêchaient de quitter ma demeure. Évidemment il connaissait mes embarras, car il me répondit:

--Le passé est quelque chose; mais l’avenir est beaucoup. Mademoiselle la baronne (c’est de ma fille qu’il voulait parler) sera un jour reconnaissante à sa mère de lui avoir sacrifié de chers souvenirs.

Lui aussi, pour en arriver à son but, se servait du nom de ma fille. Ce trait de ressemblance avec l’homme qui m’avait coûté si cher me mit de mauvaise humeur; je répondis, un peu aigrement, je l’avoue:

--Monsieur Kardaun, je vous remercie de me rappeler mes devoirs. Cependant, avec la grâce de Dieu, je mourrai dans cette maison.

Sur le visage du brave Mathieu, rasé comme celui d’un prêtre, on put lire un véritable désespoir. Il dit, les mains jointes:

--Ah! madame la baronne, je vous ai déplu! Dieu me préserve de dire que vous n’aimez pas votre fille. Moi, j’adore la mienne comme une idole. Si elle n’était pas riche déjà, et s’il me fallait, pour l’enrichir, vendre la tombe de mon père, je n’ose pas me demander à moi-même ce que je ferais.

--Prenez garde, monsieur! Vous vous repentirez quelque jour de cette faiblesse!

--Madame la baronne aurait cent fois raison s’il s’agissait d’une autre. Mais Mina est un ange! Et puis elle est tout pour moi: je suis presque veuf. Plus jamais ma pauvre chère femme ne quittera son lit. Et c’est ma faute! Je n’aurais pas dû permettre qu’elle se tuât au travail comme elle l’a fait. Si vous l’aviez vue! Quand j’étais en voyage, elle passait des nuits au moulin, à tout surveiller. Et, si je le lui avais demandé, elle se serait jetée sous les meules. Tout le monde me disait: «Vous avez mis la main sur la meilleure femme des États-Unis.»--«Non, répondais-je, pas des États-Unis, mais du monde entier...» Elle est pour une grande part dans l’œuvre de ma fortune: qu’y a-t-elle gagné? Des rideaux de soie à son lit, des dentelles à ses draps; voilà tout! Ah! madame la baronne, je suis bien à plaindre!

Il s’essuyait les yeux de ses gros doigts gantés de gris clair. Émue de compassion, je lui demandai:

--Souffre-t-elle beaucoup?

--Beaucoup, et _toujours_! De plus, elle n’a pas de distractions; jamais une visite. Personne ici ne parle anglais, la seule langue qu’elle comprenne. Je commence à croire qu’il aurait mieux valu rester là-bas! Mais nous avions mis notre espoir dans le changement d’air et dans les médecins de l’Europe. Hélas! il ne me reste plus d’espoir, bien que je lui dise le contraire quand nous causons.

Il tira son mouchoir, et toutes les vitres de mon salon tremblèrent. Quand il fut plus calme, je lui tendis la main: peu s’en fallut que le pauvre homme ne se mît à genoux pour la prendre.

--Monsieur Kardaun, lui demandai-je, pensez-vous que votre chère malade aurait du plaisir à me voir? Je parle anglais; je pourrais aller demain...

--Oh! madame la baronne, s’écria-t-il éperdu de joie, pas demain, tout de suite! Mon Dieu! Quel honneur! Quelle bonté! Comme vous allez lui faire du bien!

Il était debout, agité, se démenant, riant et pleurant tout à la fois. Je pris un chapeau et le suivis: faire attendre une visite qui doit causer tant de bonheur eût été cruel. Heureusement il n’avait pas sa voiture, qui faisait--et même un peu trop--l’admiration de ses concitoyens. Nous allâmes à pied. Je remarquais l’étonnement sur bien des figures, à la vue de la haute et puissante baronne de Tiesendorf cheminant côte à côte avec Kardaun, le fils du boulanger. Mais mon orgueil de race avait reçu des coups plus rudes. Nous arrivâmes, après une course de quelques minutes, au chevet de la malade. Mon compagnon m’annonça, avec tous mes titres et qualités; puis il se tut, épiant l’effet que j’allais produire.

Je voyais seulement, dans un fouillis de dentelles merveilleuses, deux grands yeux noirs, admirables, qui me considéraient avec une sorte d’avidité curieuse. Il me fallut prendre la parole; je dis en anglais:

--Chère madame Kardaun, je viens rendre visite à ma voisine, ou du moins à ma future voisine, car votre maison n’est pas encore bâtie. Je prie Dieu que vous y trouviez un allègement à vos souffrances.

Une voix très douce, presqu’une voix d’enfant, me répondit, sans qu’il y eût le moindre mouvement sous la couverture de satin rose; on aurait dit qu’une tête sans corps parlait:

--Je vous prie de poser votre main sur mes lèvres, car je ne puis la prendre. Soyez bénie pour votre bonté envers une pauvre malade.

--Et dire que nous avons chez nous la filleule du Roi! ajouta Mathieu.

Tout en baisant ma main, la pauvre Irlandaise me jeta un regard dont je compris l’éloquence, et qui voulait dire: «Que sont les rois et les empereurs, quand on est déjà presque hors de ce monde!» Je n’étais plus guère du monde, moi non plus: c’est pourquoi je ne pus m’empêcher de répondre à Kardaun:

--Vous n’êtes pas devenu démocrate au pays de la démocratie, autant que je peux voir.

--Tout au contraire, madame la baronne; je le fus terriblement au début, quand je n’avais rien dans ma poche. Depuis que j’ai fait fortune, et surtout depuis que je foule de nouveau le sol natal, j’ai retrouvé toutes mes idées d’enfant. J’attends des heures, perdu dans la foule, pour voir Sa Majesté, quand Elle doit sortir en carrosse au milieu de Son escorte. Je me répète à moi-même: «Tu pourrais acheter, payer comptant, le carrosse, les chevaux des soldats, leurs beaux uniformes, leurs cuirasses. Mais tu n’es rien devant le Roi, pas grand’chose devant le dernier des seigneurs de sa Cour...» Et cela me fait plaisir--qu’on me dise pourquoi!--de songer qu’il y a des choses qu’on ne peut avoir pour de l’argent.

--Il y a la santé! soupira la malheureuse Brigitte.

Et moi je pensai tout bas:

«Il y a l’honneur!»

Naturellement on me présenta «miss Kardaun», comme l’appelait déjà son père bien qu’elle eût à peine quatorze ans. Il est juste de dire qu’elle en paraissait davantage. Elle était grande, absolument belle, brune de cheveux, comme sa mère, avec un teint éblouissant. Je compris l’adoration de son père, et je devinai que mademoiselle Mina était l’enfant la plus gâtée de l’ancien monde, et même du nouveau. Elle avait une gouvernante française qui s’appelait mademoiselle Pélissard, et qui me rappela mademoiselle Ordan d’une façon pénible. Cette Pélissard était un puits de science, et me parut seconder Mathieu, avec tout le zèle possible, dans son intention manifeste de créer un type parfait d’héritière américaine. Mina, fort intelligente, comprenait bien son rôle et semblait à la hauteur de sa tâche. Elle s’habillait déjà divinement--à Paris, bien entendu,--parlait le français comme une Parisienne, professait une haine profonde contre les Anglais, gardait sur les Allemands un silence significatif, et ne songeait pas plus à être timide qu’une tortue à voler. Elle était sérieuse et avait du tact, faisant de son mieux pour ne pas me laisser voir qu’elle préférait son sort au mien, en quoi je suis loin de dire qu’elle avait tort.

Malgré tout, Mina me fit un peu peur; je ne désirai pas que ma fille pût la rencontrer lorsqu’elle venait en vacances chez moi. J’insinuai donc que je ne recevais pas de visites, ajoutant la promesse de revenir voir madame Kardaun _quelquefois_. Puis je rentrai dans ma petite maison, qui me paraissait une demeure encore plus enviable, depuis que j’avais refusé de m’en défaire à prix d’or. Seulement il s’agissait d’y rester et, même avec des prodiges d’économie, l’équilibre de mes finances périclitait.

Je saute à pieds joints sur les deux années qui suivirent, pour entrer dans une nouvelle phase de ma carrière, celle où je travaillai pour gagner ma vie. Dieu sait que ce ne fut pas la plus malheureuse, car on trouve l’oubli dans le travail.

V

Les Kardaun avaient achevé de bâtir le _Cottage_ et l’habitaient; nous étions voisins, très bons voisins: Mathieu ne me gardait nullement rancune de mon obstination à ne pas lui vendre mon lopin de terre. J’avais été voir sa femme dans sa nouvelle résidence, de style américain, mais de bon goût, je dois le dire. Il restait bien entendu que je vivais en recluse et qu’il n’y aurait pas d’intimité entre nous. Mon voisin était fin comme l’ambre et entendait les choses à demi-mot.

--J’aurais beau faire, m’avait-il dit un jour, le vieux Kardaun sera jusqu’à sa tombe un boulanger enrichi. Mais, par Dieu! ma fille sera duchesse!

Quant à moi j’en étais convaincue, tout en me demandant si la mienne ne serait pas institutrice. Dans tous les cas elle s’y préparait de son mieux, en étant la première de sa classe dans son couvent. Mais, Seigneur, que la pension me coûtait cher!

Ce fut le bon Mathieu qui me tira de peine. Il vint me voir un jour et, après un demi-quart d’heure d’excuses, nous arrivâmes au but de sa visite, qui ne semblait pas l’épouvanter médiocrement. J’eus l’idée qu’il s’offrait à nouveau comme acquéreur et, s’il faut l’avouer, je ne me sentais plus aussi ferme dans mon refus que la première fois. Je me trompais: mon homme avait pris son parti de ne pas posséder tout son bloc; il m’apportait même généreusement le moyen de rester propriétaire de mon petit bien.

--J’ai reçu, commença-t-il, un câblogramme dont je viens parler à madame la baronne, après mûre réflexion. Une dame bostonienne, veuve, très bien élevée, est en route pour venir passer quelques mois ici avec sa fille. Désirant vivre très retirée, elle ne veut pas d’hôtel, mais une maison particulière où elle vivrait comme chez elle, sans préoccupation de ménage et de domestiques. Si je ne m’abuse, une bonne partie de votre demeure vous est inutile. Je vous offre donc de vous charger de mes commettantes. Nous n’aurons pas de difficultés quant aux conditions.

J’hésitais; il articula un chiffre qui me sembla, vu mon inexpérience, encore plus avantageux qu’il n’était réellement. Pauvre de moi! Qui m’eût dit, alors que je combinais avec Bruneau des menus extraordinaires, qu’une centaine de louis ou deux seraient une grosse affaire dans mon budget! Toutefois je demandai vingt-quatre heures avant de donner mon dernier mot. Qu’allait dire mon royal parrain de voir sa filleule prendre des pensionnaires?

Simple et bienveillante Majesté! J’entends encore sa réponse:

--Vous blâmer, ma chère enfant! Je vous admire au contraire. Vous êtes bien heureuse de pouvoir vous enrichir en faisant le lit des autres. Moi, je me suis appauvri en faisant celui de l’empereur d’Allemagne!

Ainsi je débutai dans la carrière du _Family House_, et devins une bourgeoise qui se faisait appeler Frau Tiesendorf. L’excellent Kardaun, je m’empresse de le dire, ne m’avait pas trompée. Mes pensionnaires étaient des personnes recommandables et même distinguées, dignes de la réputation de culture intellectuelle qui s’attache à leur ville natale. Je m’arrangeais d’ailleurs à les rencontrer le moins possible; de leur côté, elles y mettaient de la discrétion. Elles mangeaient dans leur appartement, moi dans le mien. Je leur abandonnais un de mes deux salons, pour y recevoir leurs amis et faire de la musique ou du dessin. Elles me dirent, en partant, qu’elles n’avaient jamais été aussi bien servies. Elles firent mieux: elles m’envoyèrent de la clientèle.

Bien entendu, je ne recevais que des femmes, ou des ménages plus que mûrs: encore fallait-il montrer patte blanche. On ne me croirait pas, cependant, si je disais que je n’eus jamais d’ennuis; mais j’étais encouragée par la vue des résultats: ma fille aurait une dot ou quelque chose d’approchant.