Part 2
Pour Provence, insouciant égoïste, mieux encore que pour tout autre, la vie, cette terrible vie, avait rentré ses griffes, se montrant immuablement bonne fille. Jamais, dans un inutile effort, la main de Jacques ne s’était tendue vers tous les fruits, même défendus, que son capricieux désir avait caressés. Riche, notoire, un peu las, sans avoir été la proie d’un véritable chagrin, un seul désespoir le tenaillait maintenant: Vieillir!...
Le lent supplice des teintures, l’énervement des massages électriques, la souffrance aiguë de l’épilation, le vol organisé autour de lui par une poignée de charlatans, abusant de sa puérile crédulité, les chantages louches dont il était le complaisant objet, tout cela, il le subissait docilement afin de conserver l’illusion d’une beauté, à tout jamais disparue, sombrée plutôt dans les pires débauches. En dépit de son masque flétri, strié de couperoses, de ses chairs molles, il voulait, comme le chante _Thaïs_, être encore et toujours «éternellement» le beau Provence, celui qui, peu après la parution du livre de Loti, _Mon frère Yves_, avait mérité le surnom nettement équivoque, pour les gens trop bien renseignés, de _Mon frère Jacques_...
Il lui avait alors été donné de passer, à Marseille, pour le héros assez singulier d’un scandale ayant pris fin par des coups de revolver échangés entre nervis et marins en bordée... Des arrestations avaient eu lieu. La presse s’était emparée de l’affaire. Sa réputation fâcheuse partait de là.
Loin de lui nuire dans l’esprit du public, ses livres bénéficièrent de l’indulgence extrême qu’on témoignait à leur auteur. Les ans n’avaient point atténué le privilège d’un tel engouement. De temps à autre, la chronique, avec une curiosité toujours aussi vive, s’emparait des moindres événements de sa vie privée.
Récemment, encore, n’avait-on pas annoncé qu’il devait épouser Liane de Parme, courtisane fameuse? A vrai dire, il ne vivait avec celle-ci que sur un pied de camaraderie libertine. Cette union singulière avait, tout de suite, déchaîné les rosseries. Aurélien Branteyl, peintre de l’une et ami de l’autre, déclara que c’était là le mariage «de la Carne et du Lapin»... Liane, enivrée de réclame, se montrait ravie de cette publicité nouvelle obtenue sans qu’elle eût eu, pour cette fois, recours à des moyens éventés: empoisonnement au laudanum ou disparition d’un rang de perles. Elle avait usé, sans discrétion, de tels procédés. Les journaux ne parlaient plus que de cette union ultra-parisienne. Oh! combien!...
Soudain, tout craqua. Les fiançailles rompues,--pour quel motif?...--Liane s’enfuyait en Écosse, et Provence en Italie. Ils étaient devenus, sans qu’on en ait jamais su exactement la cause, deux ennemis acharnés. Revenue en France, une année plus tard, la Belle des Belles eut, pour juger son ex-favori, un mot cruel.
A quelqu’un, lui parlant d’une pièce en vers que Provence avait récemment fait jouer à l’«Odéon» et qui, malgré ses incontestables qualités et une interprétation de premier ordre, n’avait été qu’un four noir, elle déclara:
--Il est fini. Ce n’est plus un poète, ce n’est même plus un homme!...
Et, décochant la flèche du Parthe, elle ajoutait:
--Il n’écrira plus désormais que des cochonneries. Vraiment, il peut se vanter d’être le nouvel... _Art éteint!_...
La méchanceté du propos était revenue à Provence qui, pour s’en venger, écrivit _L’École des Grues_, où il traitait Liane de la pire façon. Ses tares physiques et ses petites faiblesses ne s’y trouvaient pas ménagées. Il avait, à son tour, mis les rieurs de son côté, car le livre obtenait un succès considérable.
Se jugeant offensée, elle lui déléguait son cavalier servant, lord Eddy Talmour, pilier réputé des salles d’armes, et l’affaire se terminait sur le terrain. Talmour n’y gagnait qu’un bon coup d’épée et Provence une réputation de bravoure insoupçonnée jusque-là.
Comme le peintre Aurélien Branteyl, qui avait servi de témoin à Provence, narrait les péripéties du duel devant Charcenol[1], qui ne manquait pas d’esprit et dont les mots faisaient parfois fortune au boulevard, l’artiste croyait devoir terminer l’éloge de son client par un:
[1] Voir _Notre-Dame de Lesbos_.
--Hein? Croyez-vous? Ce Provence!... Qui eût dit cela de lui?... Il a tout de même des ........ au ...!
L’impassible Charcenol, vissant son monocle et hochant la tête, avait répondu, mi-figue, mi-raisin:
--Sans doute, mais... ce ne sont pas toujours les mêmes...
Décrié, détesté, craint et, conséquemment admis partout, idole incontestée de la vie parisienne, tel était, malgré ses tares, ou à cause d’elles, Jacques-Olivier de Targes.
Cet après-midi-là, alourdi par la cinquantaine menaçante, ce gros homme, qui avait connu jadis le triomphant orgueil d’être aimé pour sa seule beauté, se souciait fort peu, noyé de béatitude et dégustant son verre de fine dans le brouhaha des conversations, de posséder encore, sur quelque point du globe, une Françoise qui fût sa nièce.
Il avait là, autour de lui, outre Ady Marfeuil, qui se targuait d’avoir été--une fois n’est pas coutume--sa maîtresse délirante... pendant cinq minutes! la danseuse Tjouharine, aux longs yeux asiatiques, étoile des ballets russes; la marquise d’Autreman qui,--par hasard,--se trouvait toujours dans le sillage d’Ady Marfeuil, et l’éclectique baronne Fossier d’Ambleuze, vieux squelette paré comme une fée et peint à ravir un impressionniste. La baronne était dame patronnesse de diverses œuvres importantes et femme de lettres, par surcroît, lorsque ses essayages et ses rendez-vous, où la diplomatie tenait une aussi grande place que la galanterie, lui en laissaient le loisir.
Du côté mâle: Aurélien Branteyl, le comédien Lucien Grégeois, que _Don Juan_ venait de mettre en lumière pour ses débuts à la «Comédie-Française», et M. Hermann Wogenhardt, dont la rogue attitude, le torse cambré, l’accent tudesque et le rire épais trahissaient la détestable origine.
Aussi l’ahurissement de «Frère Jacques» fut-il indicible lorsqu’Alexis, son vieux valet de chambre, vint, au milieu des éclats de rire qui venaient de saluer le récit faisandé du plus récent potin narré par Branteyl, lui présenter un bristol où figurait un nom auquel il s’attendait peu.
--Françoise de Targes!... murmura-t-il, abasourdi.
--T’as l’air épaté, Frère Jacques! constatait Marfeuil. Qu’est-ce qui t’arrive?...
--La police des mœurs vient te coffrer? s’informait suavement Branteyl.
Jacques Provence, soulevé parmi ses coussins, demandait au domestique:
--Où avez-vous fait entrer cette personne?
--Dans le petit salon chinois.
--Bien. Et... dites-moi, Alexis? Comment... Hum!... Comment est-elle?...
--Oh! Monsieur!... Très bien!
Et le valet avait une mimique enthousiaste terminée par un baiser sur le bout des doigts:
--Et des yeux, Monsieur!... Un sourire!...
Il y eut une rumeur:
--Voyez-vous ça!...
--Ah! le gros vicieux!...
--M’as-tu vu dans Sardanapale?...
Le chœur féminin s’en donnait à cœur-joie. Branteyl clama:
--Depuis quand Monsieur se fait-il livrer à domicile?...
Alors, Provence, avec un grand sérieux:
--Ne blaguez pas! Je suis assez embêté... C’est ma nièce!
Des rires fusèrent. Mme d’Ambleuze gloussa:
--Mais vous êtes un petit cachottier, Maître!... Jamais vous ne nous aviez parlé d’elle!
--C’est par coquetterie, assurait Mme d’Autreman qui, profitant du tumulte, s’était glissée tout contre sa chère Ady, son bras vigoureux emprisonnant la taille de l’androgyne.
--Oncle Jacques! s’étouffait celle-ci, riant aux larmes, tu vas pouvoir donner un bal blanc!
Grégeois, qui avait des lettres ou, tout au moins de la mémoire, déclama:
Les robes courtes des nièces font les jeunesses longues...
--... des tantes!...
L’incorrigible Branteyl avait coupé la citation.
Assise sur le tapis, Tjouharine, battait des mains à la manière orientale, tandis que Grégeois, afin de mieux montrer ses dents, se pâmait d’aise.
Plus posée, et fignolant, par habitude, la distinction de ses manières, même dans les milieux les plus désordonnés où elle avait accoutumé de fréquenter, Mme Fossier d’Ambleuze, irrespectueusement surnommée par ses intimes: «La mère Fessier» et à qui Provence, en raison de sa jeunesse plus que persistante avait décoché le doux sobriquet de _Momie-Pinson_, tint à donner une preuve de tact:
--Nous allons vous laisser en famille.
Froid et correct, comme étonné du charivari créé autour d’une simple carte de visite, Hermann Wogenhardt imita le mouvement de départ esquissé par la Baronne.
--Restez! insistait Provence, contrarié. Je vais recevoir cette petite fille. Je ne vous demande que quelques minutes.
Et il gagnait rapidement l’entresol où Félix avait fait pénétrer Françoise.
--Filons! conseillait la marquise, talonnée par l’espoir de se retrouver le plus tôt possible seule avec Ady Marfeuil.
--Laissons-le à ses épanchements... nobiliaires, opinait Grégeois.
Ce fut la retraite. Tous s’envolèrent et il ne resta bientôt plus, au fumoir, figés dans la correction de leur attitude, que Mme d’Ambleuze et son sigisbée allemand.
Par habitude, elle minauda:
--Nous voulions partir les premiers et c’est nous qui restons! C’est très parisien! Ne croyez-vous pas aussi, cher ami, que le maître eût pu se froisser d’une si totale désertion? Je ne suis pas fâchée, d’ailleurs, de bavarder librement avec vous sans témoins.
Et, changeant de ton:
--Quand son Altesse arrive-t-elle? Il faudrait que je fusse très exactement informée afin d’adresser une note aux journaux!...
Dans l’idiome de Gœthe, ils continuèrent de chuchoter.
Pendant ce temps, Françoise, très à l’aise, bavardait avec son oncle, comme si elle l’avait toujours connu. Librement, elle lui narrait la mésaventure financière de Marie-Antoinette et les démarches que cette dernière tentait, probablement en pure perte. Plus positive, elle était venue demander aide, conseil et protection à son tuteur naturel qu’elle dévisageait avec autant de sympathie amusée que de curiosité. Il lui produisait l’effet d’un comédien grimé, vu en plein jour... Lui, déjà remis de sa surprise, la regardait avec attention.
--Sais-tu... permets-moi de te tutoyer, petite... que tu es tout à fait jolie? Que je te regarde encore!... Oui, oui, le vivant portrait de ton père.
--Moune me l’a dit aussi bien souvent.
--Moune?...
--Mais oui, Moune, Mounette, Moumounette et Moumoune, c’est ma tante. Auriez-vous, par hasard, oublié que votre frère était aussi le sien?
--Et comment se porte mon auguste sœur?
--Si vous lui posiez vous-même la question, elle vous répondrait, mon oncle, comme Mme Jourdain: «Sur mes deux jambes.»
--Ce qui équivaut à me prévenir que la Révérende Cordier ne m’a toujours point en odeur de sainteté.
--Oui et non.
Et, avec un visible souci de détourner la conversation d’un aussi périlleux sujet, Françoise, d’un ton câlin, insinuait:
--Alors, mon oncle, vous allez me caser?
--On verra. Je vais parler de toi dans mon entourage. C’est très délicat...
--Je puis être une excellente secrétaire.
--Hum! Tu es trop jolie, tu subirais des... effractions.
--Oh! mon oncle!...
Elle avait rougi. Lui s’amusait décidément beaucoup. Cette gamine lui plaisait. Ils bavardaient depuis plus d’une demi-heure lorsque, soudain, il eut un cri:
--Et mes invités!...
Elle se levait:
--Vous aviez du monde? Je me sauve.
--Attends.
Il sonnait. L’œil émerillonné, Félix parut.
--Ces dames sont-elles encore là?
--Oh! non, Monsieur. Tout le monde est parti à l’exception de Mme d’Ambleuze et du monsieur qui l’accompagne.
Provence réfléchissait. Malgré le relâchement de ses mœurs, il eût été choqué, tout de même, de mettre cette grande jeune fille, éclatante et pure, en contact avec le couple Marfeuil-d’Autreman, avec la bestiale Tjouharine, l’équivoque Grégeois et le dangereux Branteyl. Décidément, ceux-là avaient bien fait de partir! Avec Mme d’Ambleuze, reçue partout, la chose lui paraissait beaucoup plus aisée.
--Au fait, murmura-t-il, c’est peut-être elle qui trouvera ce qu’il te faut. Elle est si répandue!...
La baronne Fossier parut s’évanouir d’extase, lorsque Provence lui présenta Françoise. Tout de suite, elle s’improvisait chaperon.
--Souffrez, mignonne, gazouilla-t-elle, que je vous présente un admirateur passionné de la France, sinon un ami: M. Hermann Wogenhardt, secrétaire particulier de son Altesse Royale l’Archiduchesse Frida de Marxenstein-Felsburg.
L’homme s’inclinait très bas devant la nièce du «Grand Maître». Quand il releva la tête, la jeune fille aperçut, dans une large face jambonnée, deux yeux faux qui clignotaient, encadrés de courts favoris roussâtres. La bouche épaisse, où les mots français trouvaient un passage difficile, articula lourdement quelques phrases complimenteuses.
La baronne s’agitait, arrachant à Françoise la promesse de venir prendre le thé chez elle, dès le lendemain. Mais quand elle apprit l’existence de Mlle Corbier, comme elle se montrait, en toute occasion, respectueuse du protocole, elle proposa d’aller la saluer au «Continental».
--Vous serez là, sans doute, cher Maître?...
Et le cher Maître n’osa pas dire non.
III
L’Archiduchesse.
L’entrevue entre Marie-Antoinette Corbier et son frère avait été, relativement, cordiale. L’excellente Mme Giraud et son fils Amédée, un grand gaillard dégingandé, à l’œil timide et aux longues moustaches blondes, en visite chez Moune, avaient, par leur présence, amorti le choc de la rencontre.
Lorsque la Baronne arriva, poupée scintillante et macabre, Mlle Corbier multipliait une fois de plus les détails sur la fuite de Maître Hubert-Lebert. Après les présentations, Mme d’Ambleuze tint absolument à ce que l’on n’interrompît point, pour elle, la conversation, si, toutefois, elle n’était pas indiscrète.
--Je disais, Madame, que notre notaire nous avait affreusement volées! Et figurez-vous que ma nièce veut absolument travailler!... Une vraie lubie!...
--Travailler!...
Pendant que la baronne poussait des petits cris apitoyés, l’honnête et loyale figure d’Amédée Giraud prenait une expression désolée. Il était sincèrement navré du malheur qui venait de s’abattre sur des amies qui, toutes deux, lui étaient chères.
Le père d’Amédée avait réalisé une très grosse fortune dans l’industrie, comme jadis le père Corbier avait établi la sienne dans les pâtes de fruits. Modeste pharmacien, il eut l’idée de lancer un produit de sa fabrication destiné à calmer les rages de dents. «_La Giraudine_», vendue partout 0 fr. 95 le flacon, soutenue par d’habiles annonces, acquérait rapidement la célébrité. En quelques années, ce calmant avait rapporté à son inventeur de quoi se retirer des affaires s’il l’eût voulu. Il n’y consentit pas et prit, dès qu’Amédée eut terminé son service militaire, son fils comme associé et directeur de ses usines de Saint-Denis.
Amédée était un gros travailleur, n’ayant au cœur que deux ambitions: épouser Mlle de Targes et devenir docteur en médecine.
--Cette vocation de médicastre est de la folie, déclarait Giraud. Tu es fils unique. Nous sommes millionnaires. Que peux-tu désirer de plus? Nous possédons une affaire exceptionnelle. Reste usinier, épouse ta fille du monde qui pond des vers, ce qui ne fait de mal à personne, et donne-moi une série de petits Giraud qui seront usiniers à leur tour. Ça vaudra mieux que d’aller soigner un tas de sales maladies qu’on est susceptible de contracter.
Ainsi encouragé, Amédée Giraud avait sollicité, un été à Genève, la main de la radieuse Françoise de Targes.
La jeune poétesse lui avait ri au nez. Elle se souvenait que, pour faire un bon mot, lors d’un bal donné à Paris l’hiver précédent par Mme Champel-Tercier, elle avait railleusement, devant d’autres jeunes filles, surnommé Amédée Giraud, en raison de son extrême gaucherie, «le Giraud-daim» et que ce sobriquet lui était resté. Elle en avait, aussitôt, éprouvé comme un secret remords.
Belle comme elle savait l’être, dotée par Moune comme elle était en droit de le supposer, elle croyait pouvoir prétendre à mieux qu’à ce fils de pharmacien, enrichi et pataud, qui bafouillait, lamentable, dès qu’il se trouvait en sa présence.
Mlle Corbier, qui connaissait depuis fort longtemps la famille Giraud et en appréciait tous les mérites, avait déclaré qu’Amédée était son «candidat». Elle avait même ajouté avec mauvaise humeur, se souvenant de la scène qu’elle avait eue, jadis, avec son cher cadet:
--S’il s’appelait _de_ Giraud, ma chère, tu l’épouserais! Ah! ces aristocrates!...
Maintenant qu’elles étaient pauvres, les obstacles étaient fort simplifiés. La tante conservait son idée de derrière la tête, celle de «rabibocher» le mariage manqué. Certes, il y avait bien l’orgueil de Françoise, mais, avec le temps et les difficultés qui allaient inévitablement surgir, il faudrait bien que l’opiniâtreté de la jeune fille s’atténuât. Il convenait donc de ne pas effaroucher le soupirant éconduit qui, s’il aimait vraiment sa nièce,--et la vieille fille en gardait l’intime conviction,--ne verrait aucun inconvénient à l’épouser pour sa seule beauté.
Et la persévérante Mlle Corbier, en narrant à son frère et aux Giraud, devant la Baronne faussement empressée, l’escroquerie où venait de sombrer son budget, était loin de se douter qu’elle allait, par son bavardage, contribuer à la séparation presque définitive de ceux qu’elle voulait si étroitement unir...
Mme d’Ambleuze qui, lorsque les gens lui plaisaient, n’était pas chiche d’invitations, annonça qu’elle allait enfin donner une grande soirée en l’honneur de l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg. Elle insistait auprès de Mme Giraud et de Moune pour qu’elles vinssent: ce serait si curieux! L’Altesse était, pour l’Allemagne, la présidente d’une œuvre de propagande féministe que la Baronne avait créée: «_Les Amitiés internationales_», comme la Duchesse de Landshire l’était pour l’Angleterre, la Princesse Moratieff pour la Russie et la Baronne Fossier pour la France. Et, engageante, elle concluait:
--La Tjouharine nous donnera des danses de caractère avec quelques coryphées des Ballets Russes. On fera de la musique. Il y aura aussi du chant.
Blagueur, Provence, pour faire enrager sa sœur, hasarda:
--Bon chien chasse de race. Ma nièce est poète. Voulez-vous qu’elle vous dise des vers?
Et, pendant que Moune roulait vers le mauvais plaisant, derrière son monocle, un œil furibond, la baronne prenait au mot le romancier.
--La nièce du grand homme dirait des vers, mais ce serait exquis! Exquis!...
La destinée de Françoise allait s’accomplir...
* * * * *
. . . . . . . . . . . Et la danse s’achève Pendant que, sous la lune odieuse et blafarde, S’éteint le chant qui pleure et meurt la voix du rêve... Mains jointes, Salomé s’est arrêtée, hagarde!...
--Bravo! Bravo!... Encore bravo!
On s’extasiait dans un tumulte de voix papoteuses, parmi le bruissement des robes froufroutantes.
Mlle de Targes avait déchaîné l’enthousiasme.
Les femmes, curieusement attentives aux plaintes de Salomé, ne se lassaient pas d’applaudir l’Authoress. On voulait la voir encore. Et c’étaient, dans le grand salon de Mme d’Ambleuze, des approbations flatteuses ponctuées d’applaudissements de mains gantées, des rumeurs discrètes, mais prolongées...
«La mère Fessier», à la voix zozotante, aux frisons roses et aux gestes précieux, constellée de bijoux et décolletée de la façon la plus invraisemblable, dans une robe bleu-paon, à queue ocellée, se précipitait vers Françoise.
--Divine, ma chère enfant, vous avez été di-vi-ne! Bartet, notre grande Bartet, ne dit pas mieux que vous! Avec qui donc avez-vous travaillé la déclamation?
--Mais avec personne! Je dis comme je sens, Madame. C’est un don.
--C’est adorable! Quel dommage que le Maître ne soit pas là pour vous entendre!
Afin de couper à la corvée, Provence, au dernier moment, s’était fait excuser. Très souffrant, paraît-il, il gardait la chambre.
Mme d’Ambleuze, avec des mines de bébé qu’on purge, le plaignait, tout attendrie:
--Pauvre grand cher Maître! Il se surmène aussi!... Vous le gronderez!...
Françoise, soupçonnant la vérité, dissimulait l’ironie d’un sourire derrière les battements rythmiques de son grand éventail.
Une voix sourde s’élevait près d’elle:
--Je déblore l’apsence du Maître, matemoiselle, mais aussi je la pénis. Elle me fautra l’honneur de fous offrir mon bras. Son Altesse Imbériale et Royale sera heureuse de féliciter bersonnellement un boète remarquable.
C’était Wogenhardt.
Françoise s’appuyait, légère, sur le bras tendu.
Dans la serre où elle était restée, assise sous un dais de palmiers, l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg recevait, avec un visible dédain, les adulations, les bassesses et les flatteries à elle prodiguées. La lassitude de cette fête peignait l’ennui sur son visage. La seule diplomatie l’avait entraînée là où elle n’avait pu éviter de se rendre, puisque, pour certaines raisons politiques, elle était présidente d’honneur de l’œuvre. Elle dissimulait mal un bâillement...
Cette soirée cosmopolite où l’on avait fait de la musique allemande, chanté en russe et déclamé en français, lui semblait interminable. Seule, l’apparition de Françoise de Targes, délicieusement vêtue d’une robe ciel, avait secoué la noble torpeur qui l’envahissait.
La voix de la jeune fille, caressante et chaude, harmonieuse et vibrante comme un sanglot de harpe ou de violoncelle, avait agi sur elle, fouettant ses nerfs et l’animant comme d’une sympathie soudaine à l’égard de cette inconnue. Elle s’était penchée à l’oreille de Wogenhardt:
--Ces femmes de Paris sont si habiles avec leurs fards, qu’elles semblent toutes séduisantes, bien que vieilles. Celle-là, qui est belle, paraît réellement jeune. C’est incroyable! Arrangez-vous, Hermann, pour qu’elle me soit présentée. Je veux la voir de près. Allez!
Wogenhardt, n’ayant pas pour habitude de discuter les ordres de sa souveraine, avait obéi.
Maintenant, Françoise se trouvait devant l’Altesse. Frétillante, Mme Fossier d’Ambleuze procédait aux présentations.
--Mlle Françoise de Targes, de Mertilles et Falède, la nièce du grand romancier Jacques Provence.
Elle n’oubliait pas les particules, cette chère baronne!
L’Altesse se levait, affable.
Trente-cinq ans, très maigre, grande, vêtue de velours noir, avec, au cou, un long cou presque décharné, la splendeur d’un merveilleux collier de perles et, en sautoir, l’ordre de Moldavie, le grand cordon de Felsburg et la croix de Saint-Pierre d’Alfanie. Un front bombé sous le diadème archiducal: rubis et diamants. Des yeux d’oiseau de proie, durs et extrêmement perçants, d’un gris vert où dansaient, luisants, des petits points jaunes. Un nez chevalin. Des mâchoires proéminentes. Des lèvres minces. Des dents puissantes...
Françoise l’avait, en un clin d’œil, détaillée.
Avec maintes démonstrations de courtoisie, l’Altesse l’accueillait, la félicitant de son talent et parlant musique dans un jargon français incorrect et rocailleux.
Délibérément, d’un geste autoritaire, elle avait saisi la petite main de la jeune fille.
--Haim’z-fous Wagner, Matimôselle? C’est h’oune Dieu pour moi!
--Non, je préfère la musique moderne, répondait, avec une nuance d’agacement la nièce de «Frère Jacques».
--Ah! ia... ia..., fit l’Altesse un peu déconcertée de rencontrer, pour la première fois peut-être, quelqu’un qui ne fût pas complètement de son avis. Moi aussi. Je h’aime... Mât’me dé Fouzier d’Ambleuze a dit votré nom, je souviens plus... Vous êtes racée noble?
Françoise avait un léger haut-le-corps. Un peu railleuse, elle répliqua:
--Votre Altesse veut dire, sans doute, que je suis de sang noble?
--Ia... Je parlais très mal cet’français qué jé h’aime tant. Tout à l’heure votré voix était pour ma oreille un vrai musique. Je voudrais savoir ce langue si... si... harmoniatrice, si enchanteuse... Vous disez les vers avec h’oun talent si grande... si colossale...
--Que votre Altesse ne prenne pas la peine de s’exprimer en français, coupa Françoise, j’entends assez bien l’allemand.
--_Wirklich?_... dit l’étrangère d’un ton charmé.
Et alors, très animée, Frida s’exprima avec volubilité.
Respectueusement, on s’était éloigné des deux interlocutrices...
A l’autre bout du grand salon, Amédée Giraud, délégué par sa mère qui, très effacée, avait horreur de toutes manifestations mondaines, baisait la main de Moune, une Moune cuirassée de jais, monocle à l’œil, lorgnant sa nièce en grand patati-patata avec la tête couronnée.
--Tiens, mon bon Amédée, c’est vous? Je désespérais de vous voir... Mon cher frère, lui, ne s’est rien cassé pour venir... Le fait est, entre nous, que je préfère une bonne partie de dominos, avec vos parents, à la séance que nous venons de subir. Une vraie musique de sauvages!... Et cette danseuse, la Tjouharine!... Avez-vous vu ce qui lui sert de costume?... Une feuille de salade sur le nombril et un poil d’éléphant dans les cheveux! Et elle vient dans le monde comme ça?... Qu’est-ce qu’elle met alors dans l’intimité?...
Mais Amédée, l’esprit ailleurs, répondait:
--Oui... oui... Françoise a été très bien.
* * * * *
Trois jours plus tard, l’enfantine baronne d’Ambleuze se faisait annoncer au _Continental_, chez Marie-Antoinette Corbier. Elle entrait en coup de vent, un coup de vent atrocement parfumé:
--Mes amies, mes bonnes amies! Apprêtez-vous à recevoir une visite inattendue, renversante, sensationnelle, prodigieuse!... Son Altesse Royale, vous entendez bien?--l’Archiduchesse Frida, va être là dans un quart d’heure!...
Le monocle de Moune glissa de son œil sur son ventre important.
--Qu’est-ce qu’elle vient faire ici, cette Métèque?...
Comme pour prendre le ciel à témoin de l’insulte sans égale commise par Moune à l’égard d’un personnage aussi considérable, la visiteuse levait vers le plafond ses menottes gantées de blanc.
--Une métèque!... Vous plaisantez, chère mademoiselle? Un des plus grands noms du Gotha!... Elle est directement apparentée à l’empereur d’Allemagne, au roi d’Angleterre et à l’empereur d’Autriche! Mlle de Targes l’a enthousiasmée!... Son Altesse m’a demandé des renseignements sur elle, et, comme vous m’aviez justement conté vos grands ennuis, je n’ai pas vu d’inconvénients à l’en instruire.