Part 8
--Oh! Tante, dis qu’il est tombé en héros!...
--En héros crâneur!... Une rose à la main!... Je te demande un peu! A son âge!... On comprend ça chez un Saint-Cyrien, mais chez un monsieur ventru!...
--Ne sois pas injuste, Moune. Il a été admirable. Et puis, songe à ce qu’il a fait pour nous!
--Pour toi.
--Pour nous.
--Pour toi. Tu es sa légataire universelle. Ah! Mademoiselle la femme de lettres, vous êtes devenue un plus beau parti qu’avant!
En effet, dès le retour de sa nièce, Jacques-Olivier de Targes s’était engagé, réclamant la faveur de monter, tout de suite, en première ligne. Il aurait voulu, méprisant l’âge, la fatigue et l’impitoyable maladie qui le rongeait, écrire un beau livre, une œuvre _vécue_ sur la grande guerre.
Que risquait-il?... De mourir un peu plus tôt?... La Faculté n’avait-elle pas compté ses jours? Autant finir en beauté...
Et il était tombé dans une vague d’assaut, grimpé sur un talus, entraînant les autres, une fleur à la main, en récitant,--ce poète!--des vers du quatrième acte de _Cyrano_!...
La mort sublime de Jacques-Olivier de Targes, dit «Provence», avait donné aux folles erreurs de celui qui fut _Frère Jacques_ la plus glorieuse absolution...
Françoise l’a très sincèrement pleuré.
Elle pense à lui, dans ce décor somptueux où il aimait à vivre, avec la même piété qu’elle accorde au souvenir de la petite Triestine.
Quelquefois, assaillie d’un doute douloureux, ce nom lui monte aux lèvres: Marina!...
Mais Moune est là, veillant au grain. Son autorité bougonne intervient:
--Console-toi, va!... Elle aura bien su se débrouiller toute seule, cette petite! Telle que tu me l’as dépeinte, c’est une luronne qui n’a pas froid aux yeux. Elle a dû conserver ton adresse... Un beau matin, quand nos «poilus» auront flanqué une raclée définitive aux Boches, tu recevras une carte postale t’annonçant le débarquement de ta macaroni. Tu verras, fillette, tu verras!... Tout s’arrange dans la vie... D’ailleurs, c’est M. Alfred Capus qui l’a dit!...
--Aujourd’hui, il ne le dirait plus.
Françoise a raison. Les choses ne vont ni aussi vite, ni aussi bien, que le veut l’optimisme exagéré de Marie-Antoinette Corbier.
Ah! cette Moune! Elle a jeté feu et flammes quand l’ennemi descendait en trombe sur Paris. Le miracle de la Marne l’a rendue délirante de joie... Le portrait du Général Joffre garde, depuis, une place d’honneur dans sa chambre à coucher. En parlant du grand soldat, il lui arrive de bégayer d’admiration.
--Dommage que celui-là ne soit pas célibataire, déclare-t-elle avec son turbulent cynisme, c’est le seul homme que je consentirais à épouser!
Quand sa nièce est présente, elle ajoute, non sans un brin de malice au fond de ses gros yeux:
--Il y en a bien encore un autre pour qui j’ai un faible, mais, celui-là, je suis trop vieille pour lui. Il s’appelle...
Mais Françoise ne répond pas.
Son service à l’hôpital-annexe de l’avenue Malakoff, que Mme Champel-Tercier, la femme du richissime banquier, a mis à la disposition de l’autorité militaire dans l’hôtel qui lui appartient, lui prend la majeure partie de son temps.
Vivant exemple d’endurance et d’énergie, Mlle de Targes fait preuve d’un inlassable dévouement. Ses nerfs sont d’acier, son corps de fer. Infatigable, elle ignore le repos. Ses mains fines ont appris à panser les plaies les plus répugnantes, à essuyer sans dégoût les plus affreuses purulences, à fermer pieusement les lourdes paupières des moribonds et sa douce voix a su bercer dans un beau rêve les plus atroces agonies...
Tous les blessés l’adorent. Elle est la fée de l’hôpital. Sa blonde silhouette n’a qu’à paraître pour que tous les visages s’illuminent et sa douceur est à tel point proverbiale que, familièrement, certains soldats l’ont dénommée «Bon-Temps».
Il y a des titres de gloire qui ne valent pas celui-là... C’est du bon temps qu’on passe, grâce à elle, après les heures infernales subies et souffertes dans le frénétique carnage des champs de bataille. C’est du bon temps quand ses belles mains, agiles et souples, vous happent et vous soulèvent, tel un enfantelet, vous penchent, vous emmaillottent et vous bordent, chastement maternelles...
C’est encore du bon temps--et du meilleur--quand, au moment redouté des opérations délicates, son angélique sourire vous est une caresse légère avant l’envahissement par l’angoissante torpeur du chloroforme et de l’éther... C’est aussi du bon temps, quand, rouvrant les paupières après avoir frôlé l’infini de la mort, vous rencontrez ses yeux splendides où la bonté rayonne... Et les potions savamment préparées et remuées, les breuvages acidulés, dont la fraîcheur est un délice pour la bouche enfiévrée, les paroles berceuses et consolatrices, tout cela,--n’est-ce pas?--oui, tout cela, c’est du bon temps pris sur les horreurs et sur les tortures d’une époque qu’on souhaite sans lendemain...
--Regarde-la passer, «Bon-Temps», mon vieux, a dit un jour un blessé à son voisin de lit. Tu trouves pas qu’on dirait une fleur?...
Et Françoise, qui a entendu, est devenue pâle, atrocement...
Elle se souvient qu’elle fut, il y a quelques mois à peine, une triste fleur de France jetée par le hasard, très loin, dans une Cour d’Allemagne, et ses yeux, qui ont tant pleuré, ses yeux qui ont pleuré d’angoisse, pleuré de honte sous l’odieux claquement du fouet, ses yeux éblouissants et splendides se ferment pour revoir, une fois encore, la brune image de la Triestine, de cette petite Rina qui, héroïquement, a sacrifié sa vie pour la sauver...
En dépit des suppositions favorables de Moune, qu’est-elle devenue, hélas! la pauvrette? Françoise se reproche de l’avoir écoutée, de l’avoir abandonnée, de s’être enfuie lâchement, poursuivie, talonnée par une horrible épouvante... Oui, Marina est morte... Elle le comprend. Elle le devine. Elle le sent, et des sanglots lui montent à la gorge, l’étouffent...
Des journaux suisses lui ont appris la fin du Prince Hugo, massacré en Lithuanie, à la tête de ses troupes. Tiens! Elle ne l’avait donc pas tué tout à fait, celui-là? Elle n’a même pas eu un tressaillement!... Par contre, Moune s’est livrée aux douceurs démonstratives de la plus intense jubilation.
--Ça fait une jolie crapule de moins! a-t-elle déclaré en guise d’oraison funèbre. A propos, sais-tu ce que j’apprends, mignonne? La mère Fessier, cette abominable gueuse, vient d’être expulsée! Elle était Boche de naissance, cette coquine, ma chère!... A qui se fier?...
* * * * *
--«Bon-Temps»!... «Bon-Temps»!...
C’est Mme Champel-Tercier qui, cordiale, interpelle ainsi Mlle de Targes, au moment où, après deux nuits blanches, la jeune fille s’apprête à regagner le petit hôtel de la rue Desbordes-Valmore où l’attend, monoclée, maugréante et attendrie, tante Moune.
--Vous alliez partir, Targes?... Quel dommage! Mlle de Gramond est malade, Mme de Proves n’est pas venue, et il m’arrive trois nouveaux blessés.
--C’est bien. Je resterai. Voulez-vous seulement faire téléphoner chez moi: Passy 07-23.
--Je me charge de ce soin. Targes, vous êtes un ange, sachez-le!
Françoise esquisse un pâle sourire, voilé de mélancolie.
--Dans quelle salle sont-ils?
--Au premier. Ah! il y a l’un d’entre eux qui est dans un fichu état. Vous aurez à le décrotter, ma petite. Il a de la boue jusqu’aux yeux. Un vrai barbet!... Le malheureux a eu un bras arraché et il est couvert d’ecchymoses. Vous le soignerez bien, Targes, n’est-ce pas?
--J’y vais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans un grand lit blanc, devant la clarté dansante d’un feu de bois, Françoise et une infirmière ont étendu le pauvre diable, dont l’uniforme souillé est celui d’un médecin militaire. On l’a pansé rapidement à l’ambulance. Les heures de voyage l’ont anéanti...
--Vite! commande Françoise à son aide. Courez chercher le docteur Chartrain afin qu’il commence sa visite par ici.
Demeurée seule, «Bon-Temps» ne reste pas inactive. Avec un linge imbibé d’eau tiède, elle détache la boue jaunâtre qui couvre ce visage contracté par la souffrance et, avec de minutieuses précautions, elle tamponne les paupières meurtries que, vainement, le blessé essaie d’ouvrir...
Tout à coup, elle a un faible cri de surprise et d’émoi, celle qui fut «Fleur-de-France», celle qui, vierge flagellée de la Piscine des Hespérides, avait brandi, meurtrière, un couteau d’argent!... Cette furie vengeresse et dénudée n’est plus, à cet instant, qu’une pâle jeune fille tremblante...
Malgré la barbe dont la blonde broussaille envahit le visage du patient, elle vient de reconnaître celui, qu’autrefois, elle a si cruellement raillé, celui dont elle a déclaré ne jamais vouloir accepter le nom.
_Jamais_!... C’était un mot d’avant la guerre!...
En bourrasque, le chirurgien fait son entrée. Une seconde, il regarde «Bon-Temps»; puis, avec une affectueuse brusquerie:
--Vous avez une fichue mine, Targes. Vous vous claquerez, mon enfant, avec cette vie-là!
Pour toute réponse, elle lui indique le blessé. Il l’examine, avec une grimace qui signifie la crainte...
--Pourra-t-on le sauver, docteur? interroge Françoise, angoissée.
--Oui, répond l’homme de science courbé sur le patient. Le coffre est bon et si, cette nuit, la température diminue, nous pourrons, tant bien que mal, le tirer de là.
--Je resterai à ses côtés, déclare Mlle de Targes d’une voix où vibre l’émotion de cette rencontre voulue par le Destin. Je ne bougerai pas de son chevet.
--Vous le connaissez donc? interroge Chartrain, étonné.
--Oui... C’est un ami d’enfance, Amédée Giraud.
En entendant prononcer son nom, le blessé a fait un mouvement. Son regard se porte sur le docteur, sur cette infirmière qui l’accompagne et dont les traits lui rappellent l’inaccessible adorée, l’orgueilleuse Mlle de Targes. Alors, croyant rêver, il balbutie:
--France... Françoise! Ma chère... Françoise!
Une douceur infinie pénètre le cœur de la jeune fille... Pareils à deux fleurs mouillées de larmes, ses yeux s’illuminent, resplendissent...
Elle se penche vers le mutilé et, déposant sur ce front marqué par la gloire, la caresse d’un chaste baiser, c’est dans un sanglot, tout bas, qu’elle murmure:
--Chut! Soyez sage... Dormez, Amédée... Je vous aime!...
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I. Moune Corbier 1 II. Mon frère Jacques 25 III. L’Archiduchesse 43 IV. Choses d’Allemagne et Gens de France 61 V. Idylle princière 87 VI. L’envers du décor 105 VII. Le Rapt 127 VIII. Sous le fouet 159 IX. Flagellée! 179 X. Et puis, il y eut la guerre... 203
ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt-quatre mars mil neuf cent vingt et un par L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE à Orléans pour la LIBRAIRIE DES LETTRES