Part 3
--Ça a dû fichtrement l’intéresser, bougonna Mlle Corbier.
--Beaucoup plus que vous ne pensez. Si je n’avais point parlé, elle n’eût jamais songé à proposer à notre adorable Françoise, ce qu’elle lui offre. Une situation superbe, mes amies, i-nes-pé-ré-e!...
--Ah! chère Madame, s’écria la jeune fille, le feu aux joues, devrais-je aller à Nijni-Novgorod, à Pékin ou à Taïti, je signerais des deux mains le contrat qui nous sortirait de l’impasse où nous nous trouvons!
--Vous irez moins loin, chère enfant! Son Altesse vous demande simplement d’être sa lectrice ou, si vous préférez, de prendre rang parmi ses dames d’honneur. Elle vous constituera une pension de quinze cents marks par mois. C’est splendide! Pensez donc! Vingt mille francs par an! Acceptez-vous?...
Sans une hésitation, Mlle de Targes répondit avec assurance:
--J’accepte!...
A quoi tient la destinée?
Il avait suffi d’une boutade de Jacques Provence, cueillie au vol par l’oreille endiamantée d’une vieille poupée, pour emporter Françoise dans la tourmente, comme un grand lis très pur fauché par l’ouragan...
IV
Choses d’Allemagne et gens de France.
Quai Voltaire, 12 novembre 1913.
Ma chère petite Françoise,
Voilà sept mois que tu es partie,--sept siècles!--et je n’arrive pas à me consoler de ton absence. Je ne peux pas, _non_, je ne peux pas me faire à l’idée que tu n’es plus là, toute proche. J’ai l’air d’une vieille poule abandonnée par son poussin. Je ne sors guère. Je passe mon temps à t’écrire et à ruminer dans le petit appartement meublé (très gentil, ma foi!), que j’ai loué, pas très loin des Giraud, et où je me suis fait envoyer par l’amie Vergeotte quelques bibelots de famille qui donnent un air de fête à des meubles que je ne connais pas. Je ne vois personne, ou si peu!... Monsieur mon célèbre frère m’a fait l’honneur de m’inviter à passer quelques semaines cet hiver dans sa propriété du Mont-Boron. Naturellement, j’ai refusé. Est-ce qu’il me prend pour sa Tjouharine? Vivre avec ce mardi-gras, entouré de gens interlopes, avec sa cour de prostitués des deux sexes, jamais! Le genre d’existence qu’il mène est une honte. Tu es une jeune fille et je me refuse à souiller ton imagination, mais ce qu’on m’a raconté sur lui depuis que je suis à Paris est l’abomination des abominations! La mère Fessier m’a dit de lui, en l’excusant:
--Que voulez-vous, c’est un sybarite!
J’ai répondu:
--Possible, mais je ne le croyais pas encore... _si bas_ que ça!
Et elle revient, cette trisaïeule, afin de quérir de tes nouvelles! Je te déclare tout de suite que je ne lui rends pas ses visites. L’avenue d’Iéna est au diable. Et puis, elle m’agace, cette vieille échappée du Père-Lachaise qui joue à la pensionnaire. Il devrait y avoir des maisons de correction pour les enfants de cet âge-là!... Je lui en veux, d’ailleurs. Si je n’avais pas été assez cruche pour raconter mes histoires devant cette toquée, qui a vingt ans de plus que moi et qui s’habille comme si elle était mon arrière-petite-fille, tu serais encore là!
Dois-je te parler d’Amédée Giraud? Oui. Bien que je devine le «non» que tu réponds en me lisant. C’est, quoi que tu aies pu dire, un garçon charmant, et d’une telle délicatesse!... Mme Giraud, chez qui je passe chaque après-midi, t’aime beaucoup, tu sais?
--«Je comprends parfaitement à quel motif obéit Françoise, m’a-t-elle confié hier. Elle a voulu faire preuve d’un grand courage et d’une exceptionnelle dignité en gagnant sa vie. Pourtant, quand cet exil lui pèsera, rappelez-vous, chère amie, qu’elle n’aura qu’un signe à faire. Amédée a juré qu’il n’épouserait que votre nièce.»
Est-ce assez touchant?...
Ma chère, en l’écoutant, j’ai fondu en larmes. Nous avons pleuré toutes les deux, à qui mieux mieux. La bonne maman Giraud m’a raconté ensuite que son fils s’est jeté dans la médecine, absolument comme on se fiche à l’eau. Daigne remarquer qu’Amédée est «très recherché». Non seulement parce que c’est un beau parti, mais parce que c’est aussi un beau garçon. Je ne sais pas ce que tu lui trouves de si répréhensible! Moi, ça me fait plaisir de le regarder. Il a l’air d’un chef gaulois. Et d’un désintéressement! Ces gens-là sont de braves cœurs. Voilà quinze ans que nous les connaissons, depuis leur premier voyage à Genève, et ils n’ont jamais varié à notre égard, malgré ton affront et notre désastre... C’est admirable! Nous n’aurions jamais dû fréquenter que des amis semblables et non des folles, des ratés, des cabots, des poseurs et des rastas comme chez ton oncle Hérode. Enfin!... Ce qui est fait, ma pauvre enfant, n’est plus à faire, ainsi que ne manquerait pas de le constater ce bon M. de la Palisse. Il n’en est pas moins vrai que je me gourmande chaque jour de n’avoir pas eu plus d’autorité sur toi, en virant comme un toton au gré de tes jolis caprices.
Je n’ai pas besoin de tant d’argent! Sept cents francs par mois pour le vieil ermite de Moune, c’est trop! Je vais faire des économies. D’abord, je ne te cache pas que cet argent me... lève le cœur. C’est de l’argent prussien!... Beûh!...
Plus de femme de chambre; plus de cuisinière comme à Genève. Une petite bonne suffit. Donne-moi des détails sur ton existence à Felsburg. Je pense que vous devez y être arrivées maintenant. Ta dernière lettre, datée de Baden, me faisait prévoir votre prochain départ.
Ah! te savoir, toi! parmi ces gens qui ont voulu la ruine de la France en 70, à cette idée-là, j’entre en ébullition! Je rêve toutes les nuits... Je te vois martyrisée, les fers aux pieds, la chaîne au cou... Enfin, des horreurs, quoi!
J’avais vingt ans quand les Prussiens sont venus à Falède, chez maman, et je me souviens de la façon dont ces brutes ont pillé le château. Quand on a vu des choses pareilles, on ne peut les rayer de sa mémoire et l’opinion que je garde de ces vandales ne changera plus. Mon cœur saigne de penser que ce que j’ai de plus cher au monde, toi, mon trésor précieux, mon «chef-d’œuvre», te trouves entre leurs mains, que tu es devenue leur _salariée_!... Ah! si maître Hubert-Lebert me tombait sous les griffes au moment où je remue toutes ces rancœurs, je crois, ma parole, que je le zigouillerais comme un simple lapin.
Je t’embrasse de toutes les forces de mon vieux cœur désolé.
MOUMOUNE.
_P. S._--L’hiver approche. Je vais t’envoyer tes fourrures. Couvre-toi bien. Évite les rhumes. Fais glisser une bouillote très chaude dans ton lit. On doit déjà geler dans ce pays perdu! Sois gentille... Adresse, de temps à autre, une carte postale aux Giraud avec un petit mot aimable, ou presque. Fais-le pour ta vieille ronchon. J’irai dîner chez eux demain soir. Si j’étais moins discrète, j’y prendrais tous mes repas. Ils ont beaucoup insisté! Ah! quel malheur que tu ne veuilles pas! La fierté, la liberté, tout cela, c’est très beau... dans les livres. Quelques concessions suffisent dans la vie pour conquérir le bonheur qu’on va chercher souvent bien loin et qui se trouve là, tout près, sous la main... Un bon mari, vois-tu, ça vaut tous les plus beaux appointements du monde!
Pardon de cette longue lettre, mais j’ai envie de pleurer, d’embrasser et de mordre.
Une grosse bise encore de ta
MOUNE.
* * * * *
Palais de Felsburg, 18 novembre 1913.
Quelles idées te mets-tu en tête, ma grande? Je suis très heureuse. Son Altesse est charmante pour moi et chacun s’ingénie à m’être agréable. La consigne a été donnée. On obéit. Les trois dames d’honneur de l’Archiduchesse ne m’ont point réservé trop mauvais accueil... Figure-toi deux vieilles personnes, très fortes, aux solides épaules carrées avec,--sur une coiffure à cinq étages,--un sacré petit coquin de huit, tressé en faux cheveux, qui est infiniment réjouissant à voir. Ajoutes-y des yeux de faïence bleue et d’extraordinaires mandibules, perpétuellement agitées, voilà pour Frau von Windstrüb et la Comtesse Schwantzer.
La troisième est, sans âge, une austère vertu d’un blond verdâtre, Mina de Gohenlirch, dont la voix grince comme celle d’une corde à puits et qui, si maigre, si étonnamment maigre, à croire que veilles et jeûnes l’ont desséchée pour l’éternité, mange de la façon la plus effroyable qui soit. Un gouffre: Fraülein Tantale!
Ces trois grâces: Aglaé, Thalie et Euphrosine, ne comprennent pas le plus petit mot de français, que peu de personnes parlent à Felsburg, si toutefois j’excepte son Altesse, le Grand Chancelier von Welschmann et messire Wogenhardt, que tu as aperçu chez Mme Fossier d’Ambleuze.
Je possède, en ce palais qui ressemble à quelque monstrueux château-fort du moyen âge avec donjon, tours, tourelles, mâchicoulis, créneaux, meurtrières et poternes,--un château-fort ayant, à l’intérieur, l’électricité et le téléphone,--un très curieux appartement au second étage d’une tour d’angle. Écoute, ô Moune, et sois ravie!
Ma chambre est tendue de soie groseille et de velours vert (dernier style «münichois»). Mon salon,--car j’ai un salon!--est blanc et or; il n’y manque plus que des comptoirs, on se croirait dans une pâtisserie! Mon cabinet de toilette est vert-Nil, avec une frise mosaïquée sur quoi des canards s’envolent dans un ciel où l’orange le dispute à la framboise en un tournoi de couleurs disparates à hurler. Ajouterai-je que la baignoire est, à l’extérieur, incrustée de coquillages? Tel est l’aquarium dont ta tendre nièce est la chaste naïade.
Mes fonctions de dame d’honneur sont inexistantes. Veux-tu le compte rendu de la pièce avec la photographie des artistes? Demandez le programme!... Voilà:
Le matin, à 9 h. 1/2, après avoir entendu l’office divin, son Altesse me reçoit pendant qu’elle prend «quelques forces», savoir: une vingtaine de tartines de beurre et de confitures, trempées dans un immense bol de vermeil débordant de café au lait. Là-dessus, quelques cigarettes russes et deux petits verres de kummel. Je lis, pendant une heure environ, les articles politiques des journaux allemands, anglais et français, tandis que le secrétaire Wogenhardt prend des notes.
La lectrice se retire et son Altesse conférencie avec le grand chancelier et son secrétaire jusqu’à midi.
A midi et demi, après une lugubre allocution prononcée par le ministre du culte, déjeuner dans la salle des gardes. Il n’y a pas moins de quatorze à quinze plats à ingurgiter à chaque repas. Et quelle cuisine, ma Moune! De quoi contracter une gastralgie jusqu’à la fin de ses jours! Le maître-queux du palais mériterait, pour le moins, d’être interné à Charenton. Il a inventé des recettes qui _ravissent_ la patronne, notamment un certain plat (dont elle raffole) et où il entre--tiens-toi bien!--du confit d’oie, des anchois, des olives et de la gelée de rhubarbe!--Bouac!...
Après l’ingestion, promenade en auto dans les alentours. De cinq à six heures, on goûte: chocolat, confitures, café au lait (toujours!) et autres _delikatessen_ de marque. Pendant cent vingt minutes, repos!...
On s’habille pour le dîner qui a lieu à huit heures. Les hommes sont en uniforme ou en smoking. Les femmes en toilette d’apparat. N’ayant emporté que trois robes du soir, je suis allée en commander deux autres chez le plus grand couturier de Felsburg, un nommé Adolf qui, sur les vitres de son magasin, s’intitule pompeusement:
_Fournisseur de la Cour, couturier de la rue de la Paix, à Paris._
Et ce, en capitales dorées, hautes de cinquante centimètres!
L’élégance des toilettes peut aller de pair avec le raffinement de la cuisine. Si tu voyais cette Cour, Moumoune! un vrai jeu de massacre!
Après dîner, musique:--Wagner, Chopin, Mozart, Haydn, Mendelssohn.
Je reconnais que son Altesse est une musicienne remarquablement douée. Nous jouons souvent à quatre mains. Tout d’un coup:--«Halte!--Ne bougeons plus!» L’engloutisseuse de café au lait commande en français:
--«Silence! Mat’mzelle de Targes va faire le lectoure.»
Sur ce, tout le monde écoute, bâille et, n’y comprenant goutte, s’endort avec béatitude.
Le «lectoure», ô Marie-Antoinette! c’est Corneille, Racine, Bossuet, Mme de Sévigné et quelques poètes modernes.
Son Altesse, qui parle si cocassement notre langue, éprouve, de temps à autre, l’impérieux besoin d’émettre son opinion sur nos grands contemporains. Elle m’a déclaré hier:
«--Votre plous grande poète, mat’mzelle de Targes, est Roustande.»
Roustande??? (Je ne comprenais pas.)
«--Ia... Ia... Vous savez bien, Edmundo?... Edmundo Roustande, cel’ qui a écrit ce pièce-volailles: _Chantaclair_. Il est grande poète, mais... (d’un air supérieur) il vaut pas notré «Gueuté!...»
Ah! ce Gœthe! Ce Gœthe et ce Wagner, ce qu’on m’en rebat les oreilles! Je les subis jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée!...
Après le «lectoure», précipitamment, tout le monde se réveille. Si tu voyais leurs têtes!... Les voyageurs d’un paquebot qu’on flanque en bas de leur lit en criant: «Sauve qui peut!» n’auraient pas l’air plus effaré!... On joue par petites tables aux échecs, au loto (!) au bridge, surtout au bridge, et la passion du jeu anime, peu à peu, ces visages alourdis par une nourriture compliquée. Son Altesse est une joueuse enragée. Quand elle gagne, elle se montre généreuse et distribue, dès le lendemain, des petits cadeaux, touchants et ridicules, à tout le monde. Quand elle perd, fulminante, elle injurie ses partenaires, les dents serrées, les yeux mauvais.
Je ne participe à aucun jeu. Je regarde. Vers minuit, on apporte des sirops glacés, des gâteaux et, naturellement, du café au lait!!!... Tout le monde se jette là-dessus avec voracité... Encore manger!... Toujours manger!... Quelle préoccupation constante pour ces ventres aux abois! Quand vous n’ingérez pas comme eux, on vous tient pour malade, on vous regarde avec inquiétude...
Un peu après ces beuveries, chacun regagne son logis. Alors, Son Altesse demeure seule avec Von Welschmann, Wogenhardt et _Euphrosine_, Mina de Gohenlirch. Le Protocole veut que cette grâce antique, solennelle et décharnée, assiste au coucher de Son Altesse. Grand bien lui fasse! C’est une faveur dont je ne saurais me montrer envieuse.
Non sans satisfaction, je regagne ma tour d’angle. J’embrasse le portrait de la Moune, je souris au majestueux profil de Jacques Provence, travesti en fabuleux Rajah--photo qu’il m’a donnée avant mon départ--et, sagement, je glisse dans les bras d’un amant très convenable, le seigneur Morphée...
Je dors peu, mais bien. Le matin, de bonne heure, j’ouvre mes fenêtres afin d’admirer le paysage. Il n’est pas dénué de beauté. Au fond, une haute forêt de sombres sapins; à gauche, perdue dans un lointain brumeux, la ville de Felsburg couronnée par le dôme doré de sa cathédrale; à droite, une autre forêt plus proche, plus claire et, à mes pieds, l’abîme glauque et profond d’un torrent qui bouillonne près des fossés du Palais. Bref, un beau décor d’opéra.
Du Mont-Boron, j’ai reçu, moi aussi, des nouvelles du susdit Rajah. Il m’a dit n’être pas très bien portant, en m’envoyant son dernier livre _L’Évangile de la Volupté_. C’est effarant, mais il y a des passages qui sont très, très beaux. Moi, je lui trouve beaucoup de talent, tu sais?...
Te rappelles-tu les réserves qu’il a formulées lorsque je lui ai dit avoir accepté la situation offerte si spontanément par Mme d’Ambleuze? Après m’avoir presque jetée à la tête de cette évaporée, il a paru mécontent de cette réussite:
--Est-ce qu’on s’emballe comme ça? On réfléchit! Tu aurais pu me consulter! etc...
Il n’aime pas Son Altesse. Tu sais comme il est influençable. Un potin a raison de lui. Un ami a dû lui faire quelques ragots sur elle. Moi, jusqu’à ce jour, je n’en puis dire que du bien.
Je travaille. Je sens qu’ici je finirai tranquillement mon recueil de poèmes. Rien ne presse. Qui sait, quand il sera édité, grâce à l’appui de l’oncle, ce sera peut-être la gloire?...
J’embrasse ma grande de tout mon cœur.
Sa
Françoise.
* * * * *
Palais de Felsburg, 30 mai 1914.
Mademoiselle Marie-Antoinette, tranchons la question, voulez-vous? J’avais, avec grand soin, évité de te parler du sire de Giraud. Tu m’y obliges. Expliquons-nous et n’y revenons plus.
Ma chérie, tes efforts sont inutiles. Je n’épouserai _jamais_ môssieu Amédée Giraud.
Quand je me croyais l’égale de ce jeune homme, à qui je reconnais d’excellentes qualités, et même du mérite, je l’ai désobligeamment raillé. Il a pu me le pardonner. Il n’a eu garde de l’oublier. Puisqu’il croyait m’aimer, sa blessure a dû être plus vive... Tu connais, Moune, les vers du poète:
Souvent aussi la main qu’on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit...
Je n’ai pas meurtri, j’ai griffé le cœur de M. Giraud fils, ou--tout au moins--son amour-propre, ce qui, pour un homme, est plus grave! Et il me pardonnerait cela? Il m’ouvrirait les bras, sans arrière-pensée?... Et j’aurais, moi, l’impudeur de céder? Je trouverais bon aujourd’hui ce que je repoussais hier? Pour quelle raison?... Parce que je suis pauvre? Mais, Mounette, réfléchis! _J’ai toujours été pauvre._ Sans toi, je n’aurais jamais connu le luxe, le bien-être! Alors?...
Je travaille dans d’exceptionnelles conditions. De quoi me plaindrais-je? Je suis sans dot?... La belle affaire! Si je reste à Felsburg, pendant quelques années, j’en amasserai une, petite, c’est vrai, mais rondelette. Je ne dépense rien, sauf quelques marks que je distribue aux domestiques et à Marina, une fille de chambre attachée à ma personne et que je crois dévouée.
Encore trois ou quatre ans d’exil et, mon bouquin une fois lancé, nous nous installerons à Falède, où nous vivoterons toutes deux, sagement, de nos petites rentes. Voilà mon projet. Il vaut le tien. Tu veux me donner un maître, dont je ne serais plus l’égale, mais l’inférieure, et qui m’enfermerait dans la geôle dorée du bonheur conjugal. Si belle que soit la cage, il y a toujours des barreaux...
Je n’ai aucune envie de me marier et ce n’est pas mon séjour en cet archiduché qui me fera changer d’avis. Le sexe laid de ce pays mérite son nom. Bourgeois ventrus, officiers gonflés de morgue, courtisans sexagénaires, rien n’y peut toucher l’inaccessible cœur de ta nièce auprès de laquelle chacun se montre, pourtant, respectueusement empressé.
Et voici les dernières rumeurs du Palais:
On nous promet pour la fin de juin, l’arrivée d’un cousin germain de Son Altesse, Hugo de Baghzen-Kretzmar, prince de la Maison d’Autriche. Il y a projet de mariage entre eux. C’est l’empereur Frantz-Joseph qui exige cette union. J’en serais, pour ma part, ravie. Ça va mettre un peu d’animation dans le tableau, cette idylle princière!... Je vois d’ici, entourée de ses Dames d’Honneur, Son Altesse défaillante sous sa petite fleur d’oranger!...
Esther devant Assuérus:
«_Soutenez-moi, mes sœurs!_»
La fille de chambre, dont je te parle plus haut, une sauvageonne de Trieste, dont j’ai gagné les bonnes grâces en la soignant d’une brûlure aux pieds,--elle avait laissé choir un énorme cruchon d’eau chaude,--Marina, dis-je, m’a confié que le Prince aurait, par deux fois déjà, refusé d’épouser sa gracieuse (?) cousine.
J’ai idée que ce sera encore une union très réussie et je frémis à la seule perspective des boustifailles abominables auxquelles je vais être forcément conviée.
Petite remarque: Son Altesse est Allemande par son père et Autrichienne par sa mère; son futur, lui, s’il est Austro-Hongrois par son père, est Espagnol par sa mère, une Alvarez y Ténédas. C’est l’époux rêvé!... Je ne m’étonne plus si la fiancée aime à ce point le café... _Ollé!_
Jacques Provence ne répudierait pas cet horrible à peu près!...
Ris, Mounette, je t’embrasse mille fois.
Ta folle de
Françoise.
* * * * *
Paris, 28 juin 1914.
Ma petite Françoise,
En même temps que, par les journaux, j’apprends l’assassinat de Sérajevo, ta lettre reçue ce matin m’informe du prochain mariage de ton auguste «patronne». J’imagine que cette suppression de l’héritier d’Autriche va jeter un froid sur votre cortège nuptial. Moi, ça me donne ce que je n’ai jamais eu: des pensées politiques!...
Sans être sorcier, je suis enclin à croire qu’il va y avoir, d’ici peu, en Europe, un fameux coup de torchon et je t’avoue, ma petite Françoise, que j’aimerais mieux, lorsque la bombe éclatera, te savoir sous l’aile de la Révérende Corbier que dans ce royaume archiducal.
Si tu étais seule, je te dirais: «Viens. Considère désormais ma maison comme tienne.» Mais je ne m’entendrais jamais avec une sœur dont l’affabilité, à mon égard, est comparable à la courtoisie du gendarme envers un vagabond maupiteux. Elle me déteste. Je ne puis la souffrir. Et il y a quarante-neuf ans que cela dure!...
Ma santé est fort mauvaise. Je ne me rétablis pas. Urémique, je devrais suivre un régime très sévère, mais ma gourmandise me l’interdit. Et elle a raison! j’aime mieux claquer que de me priver de certaines joies.
Je suis content de t’avoir connue, ô Françoise-les-Bas-Bleus! et je t’avoue que si la sale blague de mourir m’arrivait demain, cela m’ennuierait de n’avoir pas revu ta jolie figure de Muse frémissante.
De quel mystérieux atavisme tenons-nous, tous deux, un goût si vif pour les lettres?
Les de Targes d’une part, les Falède de l’autre, ne se sont, que je sache, jamais soucié d’autre chose que de faire la guerre ou l’amour. Alors?...
Je te baise les mains en te demandant de croire en la tendresse de
Jacques Provence.
V
Idylle Princière
En haut du grand escalier d’honneur, sur chaque degré duquel, en culotte cerise et perruque poudrée, se tenaient, flambeau en main, les valets de la maison de Felsburg, toute droite, sous les plis écrasants d’un lourd manteau vieil-or rehaussé d’hermine, pâle d’émotion, malgré le fard dont l’inséparable Gohenlirch avait frotté ses joues, touché ses lèvres, l’Archiduchesse Frida attendait...
Son enfance avait été bercée de cette promesse:
--«Tu épouseras ton cousin Hugo!»
Sa mère, sa grand’mère, son entourage avaient sans cesse répété à la jeune fille ce que l’on avait dit à l’enfant.
Devenu jeune homme, le Prince Hugo fit mille folies, et, pendant quelques années, défraya la chronique scandaleuse de Paris. En vain, l’Empereur François, son parrain, tenta-t-il de faire entendre raison à ce cerveau brûlé, rien n’y fit. Ce que la jeune Marina avait raconté à Françoise était exact. A deux reprises, les fiançailles avaient été rompues.
A vingt-cinq ans, première alerte.--Le Prince, attendu à Pesth pour la célébration du mariage, partait brusquement pour une croisière dans l’Inde avec des amis de cercle et une chanteuse anglaise, devenue, depuis, célèbre au music-hall: Annie Pington. Le scandale fut grand et l’infortunée Frida éprouva, en même temps qu’une désillusion profonde, un atroce chagrin. Elle aimait tendrement alors cet inconstant cousin. Déclinant les autres alliances qui s’offraient, elle se consacra désormais aux affaires de son Archiduché.
Mais son caractère changea. Elle s’assombrit. Elle eut des emportements touchant même à la sauvagerie. On contait qu’à coups de cravache, elle avait crevé les yeux d’une jument favorite pour une ruade intempestive. La spectrale Mina de Gohenlirch savait, seule, freiner de tels accès de démence.
Cinq années plus tard, deuxième alerte, non moins grave.
L’enfant prodigue, revenu en Autriche, avait repris son rang à la cour. L’Empereur avait pardonné à condition que le mariage voulu pour son filleul fût définitivement consacré... Hugo de Baghzen-Kretzmar fit toutes les promesses que le vieux souverain exigeait de lui et il allait partir pour Felsburg, afin de faire amende honorable, lorsque le malicieux Destin voulut qu’il tombât gravement malade.
La fièvre scarlatine, dont une épidémie sévissait alors à Vienne, faillit l’emporter. Élevé par sa mère dans les pratiques les plus étroites du catholicisme espagnol, Hugo eut peur de la mort et, se voyant si gravement atteint, il fit le singulier vœu de consacrer deux années de cette précieuse vie, que Dieu voulait bien lui laisser, aux prières et aux méditations...
Il lui fallut un an pour se remettre. Un autre pour réfléchir. Enfin, il se décida.
Le couvent de Mireflorès, se trouvant sur les terres qu’il avait recueillies de l’héritage maternel, il s’y retirait et, pécheur repenti, y vivait, paraît-il, les deux années promises au ciel... Cette cure de mysticisme ayant pris fin, avec la mobilité et la fougue qui le caractérisaient, le Prince Hugo courait à Paris.