Part 6
Que de choses s’étaient passées en un si court espace de temps! Ne s’était-elle donc brusquement libérée du joug de Felsburg que pour retomber, victime d’un véritable guet-apens, dans un péril d’autant plus grand que son honneur de femme y était en jeu? Elle se trouvait au pouvoir du Prince Hugo. Coûte que coûte, il fallait qu’elle franchît cette nouvelle épreuve.
Elle refusa de toucher à l’en-cas apporté par les nègres et n’eût point songé à prendre du repos, si Marina ne l’y avait instamment engagée.
N’ayant nulle arme en leur possession, elles convinrent de veiller mutuellement sur leur sommeil, en dormant à tour de rôle.
--Achète un revolver, avait conseillé Mlle Corbier, au départ de Paris. On ne sait pas ce qui peut arriver, ma reine jolie. Tu t’en vas chez des forbans. Il faut avoir bon pied, bon œil. On t’attaque? Tu te défends! Pan! Dans la goule à Jean!...
Une fois encore, l’insouciante Françoise n’avait agi qu’à sa guise. Un flot de regrets, d’heure en heure, montait en elle... Le sommeil ne venant pas, le petit jour, avec le pépiant concert des oiseaux dans la verdure, trouva les deux jeunes filles éveillées. Elles ouvrirent les fenêtres et l’air frais du matin fut une caresse à leur front brûlant.
Deux surprises les attendaient.
La première était de trouver entr’ouverte une porte, donnant sur l’alcôve et que, dans le désarroi de leur arrivée, elles n’avaient point aperçue tout d’abord.
Un cri d’admiration échappait à la Triestine.
--Oh! Venez, Signorina! Que c’est beau!
Une salle de bains s’offrait aux yeux surpris de Françoise. Le sol n’était qu’une mosaïque dorée, sur laquelle des tapis d’Anatolie jetaient la pourpre de leur laine éclatante. Trois degrés de porphyre creusés dans le milieu de cette pièce étrangement construite, dont les parois étaient vêtues de hautes glaces reflétant à l’infini les images qui se présentaient devant elles, menaient à la piscine où deux cygnes de marbre blanc, penchés sur une immense vasque d’argent, faisaient courir, par leur bec, une eau tiède et parfumée. Devant chaque glace un oranger, chargé de fruits électriques, versait une lumière caressante et dorée.
Plus large que les autres, encadrée d’un filet de bronze, une des glaces dominait, celle du fond. Des corbeilles d’azalées en soulignaient la base.
--Mais ce n’est pas une salle de bains, murmurait Françoise, c’est un temple! L’oncle Provence appellerait ça: la Piscine des Hespérides!
Elle n’avait pas perdu toute gaieté et, une seconde, elle fut tentée... Les émotions de la journée précédente, comme celles de la nuit, l’avaient rendue lasse. Un bain réparateur s’offrait à elle dans un décor surprenant. Elle eut, instinctif, un geste vers sa robe pour la dégrafer. L’eau murmurante semblait l’appeler...
Mais un obscur sentiment de prudence la retint. Elle poussa la porte, à regret, et procéda à ses ablutions dans le cabinet de toilette où elle s’était arrêtée la nuit.
Pendant ce temps, par la fenêtre ouverte, la Triestine scrutait les environs. Le château où l’on avait entraîné Mlle de Targes était situé au milieu d’un parc immense dont les arbres, pour la plupart séculaires, paraissaient d’une telle hauteur qu’ils masquaient l’horizon. La suivante remarqua seulement qu’à sa droite un lourd portail de fer, aux rosaces compliquées, semblait couper le parc en deux parties distinctes. C’est par là qu’elles étaient venues.
--Descendons, Marina.
Françoise entraînait la brunette.
Elles trouvèrent, devant elles, toutes portes ouvertes. Cette apparente illusion de liberté leur parut favorable.
--Allons, allons, pensa plus allègrement Françoise, je ne suis pas encore tout à fait prisonnière.
Elle s’était réjouie trop tôt. Après dix minutes de promenade dans le parc, Marina poussait un cri où il entrait autant de colère que de déception.
--Voyez, Signorina! Il y a un mur!
La propriété était, effectivement, enclose d’une épaisse muraille de pierre grise, haute de plus de trente mètres, qui rendait impossible toute tentative d’évasion...
Elles revenaient sur leurs pas, lentes et déçues, quand, au détour d’une allée, la seconde surprise les guettait.
Une femme, jeune encore, d’allure dégagée, leur souriait, en cueillant des roses. Les jeunes filles s’arrêtèrent, stupéfiées...
L’inconnue s’avançait vers elles, délibérément. Alors Françoise la détailla mieux. Malgré l’heure matinale, elle remarqua la richesse d’un déshabillé luxueux. Sur des cheveux blonds, évidemment oxygénés, une capeline à larges brides de velours noir était jetée. Fraîche sous son fard, avec une grâce apprêtée, elle donnait un peu l’impression d’une actrice, «tournant» un rôle filmé. De plus près, cette femme, grande et vigoureuse, aux hanches puissantes, aux bras blancs et musclés, aux mains fortes, paraissait accuser une trentaine bien défendue. La vivacité des yeux trop noirs, la vulgarité d’un nez canaille et d’une bouche charnue, nuisaient à l’élégance de l’ensemble.
--Mademoiselle, dit-elle dans un français nuancé d’un langoureux accent slave, permettez à une Russe de se présenter. J’ai nom Técla Dortnoff. Personne n’est là pour l’une à l’autre nous faire connaître. Oh! Je déplore vraiment!...
Le mutisme de Françoise, au lieu de la dissuader de poursuivre un tel entretien, parut, au contraire, lui servir d’encouragement.
--Voulez-vous? Marchons un peu. Si matin, en remuant, le sang circule facile. Moi, j’ai besoin de marcher. Il faut. Cela est bon. Donc, c’est le secret de se bien porter. Si vous êtes bien portante, Dieu vous protège! Moi, je fais tous les sports. Des armes, du cheval, de la boxe. Dites quoi? Rien, je ne crains que seulement Dieu le Père!... J’étais dans le sommeil, à votre arrivée, hier. Quel regret!... Vers les cinq heures, tout au jour, je me lève: La douche. Le thé. Dehors!... Ainsi, j’ai rencontré Basile, en descendant respirer dans le parc. Basile Ardessy est à moi comme un très vieux bon ami. Il avait beaucoup d’attachement à mon premier mari, mort en duel. Michel, le second mari,--devinez!--il est à Pétersbourg, dans la maison des fous!... Voilà comment, à ainsi dire, je suis une presque veuve. Quelle douleur!... Je prends le repos ici, pendant l’été. Cela me calme. Ce vieux cher Basile, il vient de me dire que vous veniez aussi pour quelques semaines. Je suis heureuse, vraiment!
Françoise, qui l’avait écoutée avec un sentiment de profonde surprise, l’interrompait, véhémente:
--Monsieur Ardessy a menti, madame! C’est un misérable! Je suis victime d’une aventure odieuse. J’ignore pour quelle raison vous tenez à m’exprimer une sympathie aussi subite qu’inexplicable. Je ne veux connaître personne dans cette maison. Je ne réclame que la liberté! Si vous êtes sa messagère, je vous charge de le lui dire. Et cela sans tarder!
L’étrangère manifestait le plus grand étonnement. Un air scandalisé avait glacé la mobilité de ses traits.
--Entendez comme elle parle, cette petite!... Voilà un scandale!... Vous êtes, je pense, comme Michel qui se trouve dans la maison des fous! Alors, Pauvre, que Dieu vous protège!... Sinon, vous faites la morsure dans la main de celui qui vous reçoit. Quelle honte! l’ingrat mérite le fouet!...
Et, afin, sans doute, de donner à ses paroles un commentaire significatif, d’une branche de rosier, arrachée à la botte de fleurs qu’elle tenait contre son sein, elle sabra l’air furieusement. Puis, haussant les épaules avec mépris, sans même daigner se retourner, à pas rapides, elle s’éloigna...
--Mais c’est elle qui est folle! concluait Françoise, à la fois inquiète et troublée.
Puis, prenant le bras de la Triestine:
--Nous ne reviendrons plus de ce côté, Marina. Allons vers la grille.
Ah! cette grille!... Hallucinante et tentatrice, elle semblait posséder à leurs yeux comme une mystérieuse attirance... Mais à peine Marina s’en était-elle approchée que, d’un petit bâtiment qui y attenait,--le logis du gardien,--un véritable monstre avait surgi.
La petite reculait, épouvantée.
Taillé en géant et balançant des poings formidables, un portier galonné déclarait d’une voix de stentor, où les mots allemands roulaient en fracas impétueux:
--_Der Durchgang ist verboten!_ (On ne passe pas!)
Françoise de Targes était bien prisonnière.
VIII
Sous le Fouet.
Dix minutes plus tard, dans la chambre à coucher d’Ardessy, située au rez-de-chaussée de la mystérieuse demeure, Técla, riant à belles dents, du rire insultant et cynique des filles, Técla, la tête renversée sur l’épaule de son amant Basile, moelleusement calé dans ses oreillers, mimait, en forçant la note, la surprise effarée de Françoise et son accès d’indignation.
--Joyeux chéri, disait-elle, en caressant la moustache fauve du Comte, tu es donc déjà un homme misérable, voué au mépris? Elle te déteste, sais-tu, cette farouche dinde?
--Tu exagères!... Ce n’est pas un oiseau, c’est une fleur..., une fleur de France!
--Virginale?...
--Tout porte à le croire.
--Alors, c’est un bouton.
Ils éclataient de rire.
En passant sous silence la liaison qui la rivait, depuis plusieurs années, à Basile Ardessy, Técla avait audacieusement, dans le brusque entretien qu’elle avait eu avec Françoise,--et de concert avec son amant,--dit, à certains détails près, la vérité sur sa vie.
Ses origines étaient obscures.
Née à Pétersbourg, elle avait débuté très jeune dans la plus basse galanterie. Un soir d’ivresse, en soupant avec cette passante, racolée au hasard, Dimitri Oulianof, capitaine aux gardes, s’était pris pour elle d’une passion si forte qu’elle le conduisit d’abord au mariage, puis à la ruine, finalement au suicide.
Afin de parer aux prodigalités de sa femme, Oulianof s’était mis à jouer. Il vola. Sur le point d’être arrêté, il s’enfonça entre les dents son revolver d’ordonnance et tira... Les éclats de sa cervelle avaient rejailli jusque sur les vitres de sa chambre...
Técla ne fut pas inquiétée. Elle possédait des relations. Ayant tâté du théâtre, sans grand succès, sa plastique y fit cependant la conquête de l’homme dont elle portait le nom, Michel Dortnoff.
Faible et riche, ce dernier n’avait été, entre les griffes de la veuve Oulianof, qu’une proie trop facile. Devenue Mme Dortnoff devant l’archimandrite et devant la loi, elle donna libre cours au désordre de ses passions.
Non contente de le trahir avec tous les hommes qu’elle trouvait à son goût, et voulant chercher à satisfaire une curiosité des sens qui, insatiable, allait en s’exaspérant, elle installa au domicile conjugal, une hermaphrodite cueillie, comme elle l’avait été elle-même, dans le plus fangeux ruisseau de Pétersbourg et qu’on ne connaissait dans le monde des prostituées que sous le nom, crapuleusement abject, de _L’Esturgeon_.
L’infortuné Michel, s’étant avisé de tenter un simulacre de protestation, fut bâillonné par les mégères qui, lui ayant arraché ses vêtements, et après l’avoir lié à la colonnade d’un lit, lui infligèrent une volée de coups de canne, afin de lui apprendre à ne plus se mêler des choses qui ne le regardaient pas ou plutôt... qu’il regardait trop, car, devant le malheureux pantelant, elles s’étaient livrées à l’exécrable jeu de leur simulacre d’amour...
En cette honteuse aventure, Michel perdit la raison. On l’interna.
Libre, Mme Dortnoff ouvrit alors un salon de jeu. Après avoir donné à jouer, et voulant répondre à tous les goûts de sa clientèle, elle donna à... aimer. Elle acquérait, peu après l’internement de l’infortuné Michel, une maison sur les bords de la Neva. Dans les salons ouverts sur la rue, on jouait au baccara. Au premier, on soupait en joyeuse compagnie. Il y avait même des tableaux vivants qui, toute une saison, firent fureur dans la bonne société. On accourait chez la Dortnoff pour s’amuser et y trouver de l’inédit. Des chambres accueillaient au troisième les couples trop surexcités.
«Chaque étage a ses plaisirs», avait coutume de dire _L’Esturgeon_, promue à la dignité d’organisatrice des petits jeux particuliers. Sa lubricité s’y entendait.
Enfin, le Fouet surgit!...
Qui l’amena?... Un client quelconque, descendu là en costume de cheval et ayant, par hasard, laissé traîner sa cravache sur un divan, ou bien le détraquement toujours en éveil de _L’Esturgeon_?... Toujours est-il que la flagellation fut subitement de mode. La Dortnoff refusait du monde.
Amené par un ami, Basile Ardessy, de passage dans la capitale, s’engoua de l’étrange Hôtesse. Ces deux débauchés devaient fatalement s’entendre, Basile étant, à sa manière, aussi dépravé que sa maîtresse. Elle le suivit à Vienne, laissant sa maison hospitalière aux mains diligentes de _L’Esturgeon_.
Ils se quittèrent. Ils se reprirent, après des échanges de propos haineux, toute une sale ordure remuée entre anciens complices sur le point de devenir ennemis. Finalement, elle l’avait maté, car il possédait une âme plus «fille» que celle de Técla. Là encore, elle avait vaincu, grâce au knout.
Après la sensation surexcitante du fouet, elle l’avait vu ramper à ses pieds, sollicitant d’autres caresses, d’autres tortures aussi...
Chaque été, elle ne manquait pas de venir passer ses vacances auprès de lui, dans ce petit château perdu près de la frontière autrichienne, bâti du temps du Grand Frédéric et que Basile tenait de ses aïeux.
Une dépêche reçue, la veille, de Felsburg, où Basile avait été tenu de suivre le prince Hugo, avait averti la Dortnoff de son arrivée nocturne, la priant de ne pas se montrer.
Lorsque Françoise fut installée au premier, il avait rejoint Técla, la mettant au courant de la nouvelle folie du Prince.
La rencontre du parc avait été imaginée dès qu’ils avaient entendu Françoise descendre de son appartement. Il fallait tenter de l’humaniser, cette sauvage qui n’était peut-être qu’une subtile roublarde, de lui arracher certaines confidences, en la guidant adroitement vers des concessions. La Dortnoff s’était volontiers chargée du rôle, mais comme Basile, volontairement ou non, avait omis de la renseigner sur le peu d’estime où le tenait Mlle de Targes, la rusée Slave, voyant que la conversation avait pris, avec Françoise, un tour assez fâcheux, s’était sauvée, rompant les chiens.
--Pourquoi, reptile, as-tu abîmé la vérité? insistait-elle auprès d’Ardessy, presque couchée sur lui. A ainsi dire, c’est par coquetterie?... Toujours donc, tu seras une courtisane? Chère vieille,--railla-t-elle,--mais presque chauve tu es! Quelle peine!... Pour cette Françoise, tu entends,--n’est-ce pas?--faire le cœur-joli?...
Il protestait:--Quelle idée!
--Longtemps, il y a...--Des mois peut-être!...--Que le temps passe!...--Longtemps il y a que tu n’as eu les caresses de ta chère Técla... Cela te manque, roulure?...
Peur ou plaisir?... Le nez d’Ardessy palpitait. Une pâleur rendait son visage plus blême. Du ton d’un enfant pris en faute, ou comme s’il défaillait sous l’approche d’une jouissance trop violente, à la fois crainte et désirée, il murmura, la voix changée:
--Técla!...
--Oui... Eh bien! Técla va vous châtier, être abject! Técla est jalouse! Vous entendez, vicieuse ordure?... Jalouse!...
Elle courait à une panoplie de chasse, y cueillait une cravache et, la faisant siffler, revenait au lit. La voix menaçante, le regard dur, elle ordonna:
--Allons! Chien!... Découvre-toi que je te rosse!
Enfoui dans les oreillers, sans bouger, il suppliait:
--Técla!...
Alors, elle s’approcha, rejeta violemment les couvertures et, découvrant la nudité velue de l’homme, d’un geste impitoyable, elle frappa, zébrant les fesses de larges rayures, criblant le dos, fustigeant les jambes, le fouaillant jusqu’à ce qu’un hurlement de plaisir succédât aux gémissements qu’il étouffait d’abord...
Il roulait à terre. Puis, d’un bond félin, se relevant, il sautait à la gorge haletante de la femme et lui arrachant la cravache, il la renversait, à son tour, sur le lit, en criant d’une bouche où bavait l’écume:
--C’est à toi, maintenant, mon délice!... C’est à toi!... A toi!...
* * * * *
Dans l’après-midi, le Prince arrivait en auto. Après avoir causé avec Ardessy, cérémonieusement, et sans écouter les remarques de celui-ci, il fit demander à Françoise la faveur d’un entretien. A peine était-il en sa présence, qu’il se jeta à ses genoux, cherchant à baiser une main, qu’elle dérobait, indignée, l’accablant des protestations les plus passionnées.
La jeune fille l’écoutait avec une indifférence glaciale.
--Quand on aime une femme ainsi que vous le prétendez, Monsieur, on n’a pas recours à un rapt. On ne force pas sa volonté. Ce que vous avez commis, est une atteinte au droit des gens, un crime impardonnable. Rendez-moi une liberté qui m’est précieuse et à laquelle j’ai droit.
--Accordez-moi seulement une promesse, suppliait-il, implorant.
--Vous n’obtiendrez de moi ni engagement, ni promesse. Rien!
--Mais je vous aime, Françoise! Je vous aime à la folie, à en mourir!
--Soit. Moi, je ne vous déteste pas: je vous hais.
--La haine, ô mon beau Lis, n’est-elle pas proche de l’amour?
--Divagations!... Je refuse de vous entendre.
Il se retirait à pas lents, non sans avoir une fois encore vainement essayé de caresser ses doigts d’un furtif baiser.
Basile Ardessy guettait la descente du Prince. Il guidait ses pas vers le boudoir attenant à la chambre où Técla lui donnait, si l’on peut dire, toutes les «marques» de son affection...
--Où en êtes-vous?
--Elle réclame sa liberté.
--Vous n’obtiendrez rien d’elle par la douceur.
--Je suis persuadé que si.
--Je persiste à croire le contraire.
--Je ne veux la tenir que d’elle-même. Tu verras, j’arriverai à la convaincre de mon ardent amour. J’obtiendrai son consentement.
--Oui. Par le fouet.
--Que me chantes-tu là?... Mlle de Targes n’est pas une esclave.
--D’accord. C’est une femme qu’il convient d’amener à résipiscence. Avec le caractère que je lui connais, vous n’arriverez à un résultat que par ce moyen. La manière forte!
--Jamais elle ne me le pardonnerait!...
--Rapportez-vous en à mon expérience et laissez, je vous prie, Mme Dortnoff agir à sa guise.
--Comment, ta maîtresse est ici? s’exclamait Hugo, presque mécontent.
--Quel gros mot!... Técla n’est pas ma maîtresse...
--Je me trompais, raillait le Prince. C’est, en effet, plutôt ton «maître»...
Basile, affectant un air vexé, se mordait les lèvres.
--Mme Dortnoff villégiature ici pendant la belle saison, répliqua-t-il avec assez d’aigreur. Je ne croyais pas que sa présence pût déplaire à Votre Altesse, en mettant hier cette discrète demeure à sa disposition.
--Ardessy, mon vieux, la dignité ne te sied pas. J’ai manifesté de la surprise, voilà tout. Évidemment, j’eusse préféré que Françoise demeurât seule ici avec la fille qui l’accompagne.
--Et qui est bien gênante. Quelle glu!...
--D’accord. Mais Françoise paraît, tu me l’as dit, tenir beaucoup à elle.
--Nous saurons l’éloigner en temps voulu.
--C’est à voir. Je reviendrai demain.
--Pourquoi ne vous installez-vous pas ici? Le rez-de-chaussée m’abrite. Notre belle exilée se cache au premier. Installez-vous au second.
--Tu me tentes, démon!...
--Allons, restez, Prince. Vous ferez la paix avec Mme Dortnoff.
--Qui t’a dit que nous fussions fâchés?...
--Au contraire, répliquait Ardessy avec un sourire ambigu. Il y eut même, à Vienne, certaine soirée, où le hasard nous mit, tous trois, sur un pied d’intimité dont vous n’avez pas, je gage, perdu tout souvenir...
--Ne me rappelle point de telles faiblesses...
--Deviendriez-vous vertueux?...
--Sait-on jamais?
* * * * *
Le soir, en s’asseyant à la table que les nègres dressaient pour dîner dans le boudoir mauve, Mlle de Targes trouvait sous sa serviette, un écrin, plus large que celui qu’elle avait reçu à Felsburg. Il portait ses initiales: F. T.
La nièce de Moune le repoussait avec autant d’agacement que de dédain. Curieuse, Marina sollicita la permission de l’ouvrir.
--Ève sera donc éternellement tentée! murmura Françoise avec une moue indulgente. Eh bien, ouvre, Pandore!
La Triestine eut une exclamation d’extase.
L’eau merveilleuse d’une rivière de diamants coulait, étincelante et splendide, entre les doigts brunis de l’Italienne. Cette parure était d’une inestimable beauté.
--Remettez ces pierres dans leur écrin et rendez le tout au valet qui fait le service, commanda la jeune fille en se levant aussitôt.
Cette attitude ne changea en rien la conviction du Prince, car chaque journée qui s’écoulait, interminable, amenait, à la même heure, sa visite, immédiatement suivie d’un fastueux cadeau.
Un nécessaire de voyage en vermeil précéda sans succès des perles du plus pur orient. Un coffret d’ivoire, dû au patient génie d’un artiste chinois et contenant des dentelles anciennes, blonde et point d’Argentan, suivit. Un somptueux manteau de zibeline clôtura la série des prodigalités, sans amener autre chose qu’un sourire d’écrasant mépris sur le visage de l’irréductible captive.
Intentionnellement, elle laissait toutes ces richesses à l’abandon. Le Prince les retrouvait, à sa visite du lendemain, à la place où elles avaient été trouvées la veille. Sans se lasser, il présenta lui-même à Françoise un mince étui de soie fanée.
--Je ne me suis jamais permis de vous offrir directement la moindre chose. Je vous demande, par exception, de jeter les yeux sur ce petit souvenir qui, peut-être, aura l’heur de vous agréer.
Et il déployait les branches d’écaille d’un délicieux éventail, dont la signature eût fait l’orgueil d’un musée. Ce chef-d’œuvre était signé François Boucher.
--Il me vient de ma mère, assurait Baghzen-Kretzmar d’une voix câline où perçait, néanmoins, le tremblement d’une émotion qui n’était pas feinte. Nulle mieux que vous ne me paraît plus digne de s’en servir. Ne serez-vous pas mienne quelque jour?
--C’est de l’aberration. Je répète, Monsieur, que vous êtes fou!...
--Fou? Oui. D’amour... Ah! Françoise, consentez à vous laisser chérir et vous serez la plus heureuse des femmes!
--J’ai le malheur d’être scrupuleuse et j’ai aussi la franchise de vous déclarer que vous n’avez pas choisi pour me convaincre le meilleur moyen. Ne comprenez-vous donc pas que vous me faites horreur? horreur!...
--Bientôt, ma divine, vous changerez d’avis, répondait Hugo, soudain flegmatique. Vous réfléchirez. Il ne tient qu’à vous de m’avoir pour esclave. Veuillez vous le rappeler.
Il tenait Françoise en son pouvoir. De sûrs gardiens veillaient sur elle. Persuadé qu’elle ne pourrait lui échapper, il ne se lassait point de ses refus continuels, non plus que de la blessante hostilité qu’elle ne cessait de lui témoigner.
--Elle se fait désirer, ricanait Técla, à qui le Prince rapportait fidèlement les propos de Françoise. C’est calcul pur! Quelle audace! Son Altesse ne voit-elle pas le traditionnel manège? Vous l’aurez, la sauvage colombe!... Vous l’aurez!... Mais vous ne l’aurez qu’à l’une de ces deux conditions: devant le prêtre ou après le fouet. Le fouet vaut mieux.
Et Ardessy faisait chorus:
--Souvenez-vous du dicton hongrois: «Quand le vent secoue l’arbre, le fruit tombe.» Soyez le vent!
--Et même la tempête!... soulignait la Dortnoff. Cassez les branches!
--Reconnaissons, ajoutait Ardessy, qu’il y a des fruits qui ont de plus mauvaises chutes. Celui-là tombera dans un panier... royal.
--Ne va pas te méprendre, Basile, répliquait le Prince. Cette jeune fille est, somme toute, de vieille noblesse. Je n’hésiterais même pas, s’il le fallait absolument, à l’épouser. Il y a eu, dans la maison de l’Empereur, de pires mésalliances. Françoise réfléchira. Qu’elle consente seulement à me suivre et nous filons aussitôt en Espagne, où je suis maître absolu chez moi. Là-bas, j’en ferais, si bon me semble, ma femme devant Notre Sainte-Mère l’Église. Nous attendrons ensuite les événements.
--Les événements ne vous attendront pas, Monseigneur. Oubliez-vous la guerre? L’ordre de mobilisation s’apprête.
Le Prince devenait morne. Anxieusement, il consultait son ami:
--C’est vrai. En ce cas, mon cher, que faire?
Le Comte, haussant les épaules, faisait entendre un mauvais rire. Mais Técla intervenait, une flamme aux yeux.
--Que faire? Mais me laisser agir. Me donnez-vous tous les pouvoirs?
Il eut un geste découragé signifiant: «Faites ce que vous voudrez!»
Elle triomphait.
--Demain, je lui rends visite. Après-demain, et nous avons ici pour cela des moyens certains, vous aurez la proie et bien matée!... Palpitante et ravie, elle sera la tourterelle apprivoisée. Allez, Prince! Que Dieu vous garde!...
IX
Flagellée!...
Depuis les quinze jours que durait sa séquestration, Françoise avait adressé lettres sur lettres à Mlle Corbier et à Jacques Provence. Elle ne s’illusionnait pas sur leur sort, se doutant que nulle d’elles n’arriverait à destination, bien que Marina les eût remises, non aux valets noirs, mais au portier, monstre à tête de bull-dog, qui adressait à la soubrette, chaque fois qu’il la rencontrait, un hideux sourire où la jeune fille, dans sa détresse--et en dépit du traditionnel: «On ne passe pas!»--avait cru discerner un semblant de bienveillance.
Le personnel domestique avait reçu l’ordre formel d’être muet. Impossible de savoir en quel lieu elles se trouvaient.
Le maître d’hôtel, et les deux Abyssins venaient prendre les ordres de Mlle de Targes et les exécutaient sans desserrer les lèvres. L’amour-propre de la prisonnière était trop grand pour qu’elle consentît à s’abaisser en les questionnant.