Part 7
Rina, elle, ne s’embarrassait pas des mêmes scrupules. Elle avait fureté, dans tous les coins de l’étage que Françoise ne quittait plus, sans pouvoir découvrir le moindre indice qui permît d’apporter à sa maîtresse une précision quelconque sur l’endroit où la volonté de Baghzen-Kretzmar les tenait enfermées.
Il ne fallait attendre un secours que de Jacques Provence.
Moune et lui, pour la première fois de leur vie, peut-être, avaient dû s’entendre. Pauvre Moune! Que devait-elle penser du silence de Françoise, depuis deux semaines que celle-ci avait quitté Felsburg, était cloîtrée?... Sans doute avait-elle écrit à l’Altesse, télégraphié?...
Combien de temps mettraient-ils, tous deux, à découvrir cette retraite, perdue dans la verdure, à plusieurs heures de Felsburg? Comment leur serait-il possible de retrouver sa trace? Ils avaient dû s’informer auprès de l’ambassadeur d’Allemagne? Une enquête avait certainement été prescrite, exigée?...
Qui sait même si Provence ou Mlle Corbier n’étaient pas en route? Il fallait attendre. Et Françoise, malgré tout son courage, toute son énergie, se désespérait...
Bien que le Prince se fît chaque jour plus pressant, elle ne désarmait point, observant la même rigueur inflexible.
Plus la passion de Hugo allait s’exaspérant et plus l’antipathie de la jeune fille à son égard s’accroissait. La seule vue de cet homme lui était devenu insupportable. Elle ne répondait plus que par monosyllabes à tout le fatras désordonné de ses protestations.
A quel motif obéissait-elle? Combien d’autres, à sa place, eussent-elles succombé devant ces richesses qu’elle repoussait, devant ce titre, devant cet amour délirant qui, au contraire, lui faisaient horreur?...
Françoise, la droiture même, ne comprenait pas que le Prince ait pu manquer à ses engagements envers l’Altesse, renier une parole donnée. Elle ne lui pardonnait pas, en outre, la déshonorante séquestration dont elle souffrait, les inimaginables angoisses par lesquelles devait passer, devant cette brusque disparition, la tendresse maternelle de la tumultueuse Moumoune. Comment tout cela finirait-il?... Par un drame inévitable, car elle était décidée au meurtre au cas où Baghzen, soit dans un moment d’égarement, soit sur les instigations du venimeux Ardessy, viendrait à porter la main sur elle.
Au cours d’un repas, sans même être aperçue de Marina, elle avait glissé dans sa poche, avec un geste de voleuse, un couteau à manche d’argent qui ne la quittait plus... Elle était décidée, si cet homme exécré venait à tenter sur elle quelque violence, à en faire le plus terrible usage.
Depuis sa rencontre inopportune avec l’étrange amie d’Ardessy, elle n’était plus retournée dans le parc, sachant que le trio guettait avec avidité ses moindres allées et venues.
Par les fenêtres ouvertes, le cynisme du rire de la Dortnoff montait à ses oreilles comme un vivant outrage. Des voix d’hommes lui répondaient et, à maintes reprises, Françoise avait nettement reconnu celle, plus grave, un peu nasillarde, du Prince.
Marina, elle, sortait chaque matin vers neuf heures. La fine mouche, qui ne désespérait pas d’apprivoiser le monstrueux Augustus, terminait sa promenade par un brin de causette sur le seuil de la loge du cerbère. Il riait lourdement aux taquineries de la petite, mais ne lâchait rien.
Ce matin-là, la fillette venait à peine de descendre lorsque Françoise entendit frapper à sa porte. Elle ouvrit, pensant à quelque étourderie. Ce fut Técla qui, hardiment, entra:
--Bonjour! Vous êtes plus sage, j’espère maintenant, Belle Fleur? Donc déjà, j’ai à vous parler de très importantes choses. Ne me regardez pas comme une bête d’épouvante. Cela désoblige!
--Je ne veux avoir aucun entretien avec vous, madame. Sortez!
--Sortir? Et pourquoi?... Je suis bien. Il faut apprendre que notre Prince est galant homme. Il faut montrer de la raison. Il faut le laisser vous aimer. Quelle douceur!... Cela est le plus agréable du monde, croyez-moi: Après, vous verrez la vie toute rose. Pourquoi faire l’oiseau méchant, plumes hérissées, bec ouvert?... Pourquoi, je le demande? Où le résultat? Quelle pitié!... Réfléchissez!
--C’est tout réfléchi. Allez-vous en!
--Ce que vous refusez par bonne grâce, on l’aura par la force.
--Sortez!...
--Donc, vous êtes détestable. Alors, c’est le dernier des mots? Vous ne céderez pas?
--Jamais!
--Que Dieu vous damne!...
Et la Dortnoff claquait la porte.
Or, Marina ne rentra point...
Énervée par la visite comminatoire de la Dortnoff, Françoise s’inquiéta tout d’abord de cette absence prolongée, puis s’en alarma. L’heure du déjeuner arriva sans que la jeune fille reparût. Contre son habitude, Françoise interrogea le maître d’hôtel.
--Savez-vous où se trouve ma femme de chambre?
--Non, mademoiselle.
--L’avez-vous aperçue ce matin?
--Non, mademoiselle.
Elle n’en tirerait rien. Elle comprenait que la Dortnoff avait commencé les hostilités. Elle grignota un peu de poulet, dont elle trouva la sauce atrocement pimentée, prit un fruit et, très altérée, sans vouloir toucher au vin, elle se versa un grand verre de l’eau d’une carafe rafraîchissant dans un seau de glace. Ce breuvage lui parut exquis; cette eau fraîche avait une saveur de menthe. Elle en reprit une seconde fois, refusa qu’on lui servît le café, puis, s’accoudant à la fenêtre, elle s’entêta dans l’espoir de voir surgir Marina, mais accablée par la chaleur, et comme pénétrée d’un feu qui brûlait ses veines, elle céda au besoin de s’étendre sur une chaise longue.
Deux heures lentement passèrent sans qu’elle parvînt à fermer les yeux, non qu’elle luttât contre le sommeil, mais elle était en proie à un malaise singulier. Était-ce réellement la chaleur qui, en dépit des stores baissés, l’incommodait à tel point? Elle avait la sensation d’être, de la tête aux pieds, piquée par de dévorants moustiques. Elle se leva, s’ablutionna d’eau froide.
Bien qu’aucune rougeur ne marquât la peau, l’irritation, loin de se calmer, s’accrut. La sensation était devenue si intolérable qu’elle songea, étant seule et faisant abandon de toutes ses défiances, qu’un séjour prolongé dans l’eau de la vaste baignoire lui serait salutaire.
Elle entr’ouvrit la porte donnant sur la piscine des Hespérides. Il y régnait une fraîcheur idéale. Le murmure de l’eau chantait, tentateur, dans la vasque d’argent...
La robe de Françoise tomba sur les fleurs pourpres du tapis d’Anatolie. Puis ce fut le tour du corset. La chemise ajourée, où transperçait la roseur des seins, glissa, en cercle pâle, à ses pieds. Elle s’assit sur la première marche de porphyre afin de délivrer ses jambes de la gaine de soie où elles étaient emprisonnées.
Maintenant, elle était nue, nue comme la déesse Aphrodite elle-même!
A bon droit, Moune pouvait qualifier sa nièce de «chef-d’œuvre». Le corps de Françoise eût tenté le ciseau du sculpteur le plus difficile dans le choix d’un modèle.
La splendeur nacrée d’une chair liliale et l’harmonieuse perfection des formes de ce marbre vivant tendant, avec une grâce pudique, son petit pied aux ongles d’agate, vers la caresse de l’eau, était un enchantement. Elle risqua une jambe, puis l’autre et, dans un clapotis d’eau jaillissante, elle se laissa choir dans la vasque d’argent.
Vraiment, la sensation qu’elle éprouvait était prodigieuse. Comme elle avait été sotte, habituée à l’action bienfaisante du bain matinal, d’avoir, par un sentiment de prudence que, dans son actuelle béatitude, elle jugeait excessif, dédaigné l’accueil enchanteur de la salle des Hespérides! Et soudain, elle eut comme une hallucination... Un cri s’étouffa dans sa gorge...
Les oranges de chaque arbre, versant le flot doré de leur lumière, s’étaient subitement éclairées, et, sur un coup de timbre, le panneau du milieu, au pied duquel couraient des azalées, s’écartait brusquement...
Il donnait sur un petit salon, meublé à l’orientale où, parmi l’encombrement des coussins, un être, enfoui sous un domino noir, et strictement masqué, scrutait--avec quel regard!--la statue de la Peur que, symbole vivant, Françoise de Targes représentait, ruisselante, échevelée, hagarde...
Car, à côté de cette forme noire, Técla Dortnoff, un fouet à la main, se dressait, cynique, dans le triomphe de son abominable menace.
Le premier instant de stupeur passé, Françoise bondit, d’un trait, sur ses effets et se précipita vers la porte qui lui avait livré passage. Elle était close!...
Trop tard, la prisonnière comprenait qu’elle avait été jouée et qu’on avait eu impudemment raison de la prudence dont elle s’était un instant départie. L’eau qu’elle avait bue à son repas contenait un aphrodisiaque...
Blottie dans l’angle de cette porte, serrant contre ses seins, afin de masquer sa nudité, la robe qu’elle avait cueillie au vol, elle la palpait dans l’espoir d’y retrouver le couteau dont elle ne se séparait jamais. Hélas! Elle l’aperçut qui, sur la pourpre laineuse du tapis, luisait, abandonné... à dix pas d’elle!
Et Técla, sortant du cadre, s’avançait vers elle, dominatrice et gouailleuse:
--Ah! Ah!... Nous allons t’apprivoiser, rebelle! Trop longtemps, tu as joué avec la patience, je crois!... Allons, il faut lâcher cette robe. Il faut que tu sois comme Dieu notre Père t’a faite.--Bénédiction!--avec le seul vêtement de ta tignasse rousse!...
Un coup de fouet cinglait les doigts de Françoise, qui, sous la douleur, et pensant devenir folle de honte, lâcha prise...
L’autre faisait, à petits coups secs, courir le claquement du serpent de cuir sur les jambes fuselées de cette nouvelle martyre.
Ce n’était pas la souffrance qui tenaillait le plus la malheureuse, ce n’était pas l’effroi que lui inspirait son bourreau, à visage de Gorgone, c’était la vision de ce spectre noir, enseveli, comme une araignée tissant sa toile, dans l’ombre des étoffes et qui, à présent, se tenait debout, très grand, les yeux étincelants sous le velours du masque.
Un tremblement léger semblait le faire frissonner, Cet hallucinant fantôme de carnaval, et lentement, lentement, il s’approchait des deux femmes en balbutiant d’une voix étranglée:
--Assez! Assez!...
Mais la Dortnoff négligeait de l’entendre. De sa forte main, elle avait emprisonné les dix doigts de Françoise et elle hurlait:
--Tu connaîtras l’amour...--chèvre mauvaise!--mais avant, tu auras le fouet! Lequel tu préfères, dis?...
Et, de sa main libre, elle frappait la chair neigeuse, où des striures pourprées marquaient les coups:
--Lequel tu préfères, entêtée maudite? de l’amour ou bien du knout?...
--Assez!... suppliait à voix plus haute la forme noire.
--Je préfère la mort! cria Françoise qui, crachant au visage de son bourreau, se dégageait de son étreinte d’un effort désespéré et roulait sur le tapis où le couteau d’argent était resté. Elle l’empoigna... C’était le salut!
Elle n’avait plus de pudeur, préoccupée de sa seule vengeance... L’atroce humiliation du châtiment subi, la morsure sacrilège qui avait brûlé son corps, l’aveuglaient de larmes, la possédaient d’une rage de crime... Tragique, elle clama, levant son arme justicière:
--Le premier d’entre vous qui m’approche, je le tue!...
On frappait à la porte contre laquelle Françoise s’était tout à l’heure inutilement heurtée, tandis qu’au dehors la voix d’Ardessy appelait:
--Prince! Prince!... Puis-je ouvrir?...
Le Prince!... Ce fantôme masqué, c’était donc lui! Lui qui, après l’avoir enlevée, séquestrée, depuis des semaines, avait toléré l’infamie de la livrer au fouet de la Dortnoff, lui qui, de sa cachette, avait violé, de son regard de vice, les moindres détails de sa féminine beauté, lui!...
Françoise de Targes, la délicate poétesse, la mondaine souriante et calme, la Fleur-de-France de Felsburg, n’avaient, à coup sûr, rien de commun avec cette nudité farouche, à la crinière croulante qui, tout à coup, se ruait sur le domino noir, et lui enfonçait jusqu’à la garde le couteau d’argent ramassé sur la pourpre du tapis.
Il s’affaissa, sans un cri, pendant que la Dortnoff poussait des hurlements désespérés effroyables.
--Ouvre, disait-elle à Ardessy. Ouvre donc!... Elle va me tuer aussi, cette gueuse!
Ardessy se précipitait vers la masse effondrée, rabattait le capuchon de soie, déchirait le masque... Hugo portait les mains à son ventre... Il articulait avec peine:
--Laissez-la! Ne lui faites pas de mal... Ce n’est rien. Prends l’auto, Ardessy, et cours chercher un médecin à Feldenritz... Aide-moi seulement à gagner ma chambre... Mais ne lui faites rien, n’est-ce pas? Je vous en supplie. Laissez-la!...
* * * * *
Le trio avait disparu...
Françoise entendait leurs pas s’éloigner peu à peu. Elle avait comme conscience de l’avoir tué, cet homme, et chose affreuse, hébétée, tremblante, secouée de frissons convulsifs, elle n’en éprouvait aucun regret, aucun remords...
Machinalement, elle ramassait ses vêtements épars, piétinés dans la lutte, et regagnait sa chambre où, avec des mouvements désordonnés de folle, en hâte, elle se rhabillait.
Un bruit de pas sur le gravier, une galopade dans l’escalier: c’était Marina, qu’Augustus, sur un ordre donné, venait de relâcher et qui, échevelée, haletante, rejoignait sa maîtresse.
--Le comte Ardessy part en auto, Signorina. Il va chercher un médecin. Le Prince s’est blessé, paraît-il... Augustus, ah! le misérable!... m’a enfermée dans sa cave... Si vous saviez!... J’ai entendu, oui, j’ai entendu le maître d’hôtel et lui qui causaient. Il y a la guerre. On mobilise!
La prédiction de l’Archiduchesse se réalisait.
--Signorina! continuait l’Italienne. Je connais le moyen de vous sauver. J’ai vu la clef du portail. Je sais où elle est. Je l’ai vue!... Devant Augustus, à sa droite... Cette clef!... J’en ai rêvé tantôt dans cette cave où l’on m’a jetée, demi-morte de peur, après m’avoir... Je n’ose pas vous dire!... Les souffrances endurées, la rage ressentie ne m’ont pas ôté l’usage de l’esprit. J’ai réfléchi et je garde le pressentiment, croyez-en votre pauvre servante, plus misérable encore que vous ne pensez, que bientôt, grâce à moi, vous sortirez d’ici. Ayez confiance! Ah! ce que j’ai subi pendant ces quelques heures n’est rien, rien, si vous y trouvez la liberté!...
Mlle de Targes regarda plus attentivement l’Italienne. La cernure profonde qui bistrait ses yeux, la sueur qui perlait à ses tempes, les éraflures de son maigre visage aux cheveux collés, la brûlure de son haleine, révélaient qu’elle aussi avait eu à se défendre, à lutter comme une brave petite bête sauvage, désespérément.
Quel supplice avait-on imaginé pour celle-là?...
En quelques mots haletants, l’enfant la renseigna. C’était monstrueux...
Augustus, la voyant passer, l’avait hélée avec,--ô surprise!... un joyeux sourire. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était montré tout à coup prolixe, faisant assaut d’amabilités. La Triestine, stupéfaite, s’était, une minute, bercée de l’espoir qu’un renseignement quelconque s’échapperait de cette conversation. Elle avait avancé le nez, inspectant avec curiosité l’intérieur de la maisonnette.
De plus en plus engageant, le hideux bonhomme l’avait invitée à compléter son inspection. Sans défiance, elle était entrée... Alors, fermant la porte, il avait abattu sur la proie guettée, sur la proie enfin permise, ses pattes de géant... Maigre les ruades et les sursauts désespérés de la fillette, il tâtait ce corps gracile, écrasant sous ses doigts lourds le fruit menu des seins trop jeunes qu’il cherchait à faire jaillir du corsage arraché... Elle s’était défendue vaillamment, la pauvre fille, mais lui, bravant les morsures et les coups d’ongle, lui avait ligoté les pieds, puis les mains. Enfin, il l’avait bâillonnée de son mouchoir sale. Puis, cela avait été innommable... Il s’était baissé, relevant les jupes de la malheureuse, lui faisant subir l’odieux supplice de ses baisers immondes... Il n’avait lâché le triste corps soubresautant que lorsque son caprice abject eut été satisfait. Et, traînant par les cheveux cette forme humaine, loque souillée de sa bave de brute, il avait ouvert la trappe de sa cave et le corps de l’enfant, dégringolant les marches, tombait sur un tas de charbon, la tête la première... Elle aurait pu, sur le coup, être tuée...
Elle était demeurée là, pantelante, durant des heures... Par le soupirail, elle avait entendu les propos échangés entre son bourreau et la valetaille. Enfin, Augustus était venu l’empoigner à nouveau, puis l’ayant remontée dans sa loge et délivrée de ses liens, il avait souligné, d’un geste bien tudesque, toutes les tortures endurées par sa victime, en lui octroyant, marque du plus insultant mépris, un large coup de pied dans le derrière...
Elle s’était enfuie vers sa maîtresse. Maintenant, sanglotante, elle était abattue à ses pieds. Françoise l’avait écoutée, frémissante. Ce que Marina venait de souffrir, le guet-apens du bain dont elle avait failli être elle-même victime, la morsure, cuisante encore, du fouet de la Dortnoff, l’emplissaient d’une terreur folle en même temps que d’une haine farouche. Sa torpeur était passée. Une pitié profonde envers la Triestine la faisait se pencher sur cette fragilité plus blessée qu’elle...
La sauvageonne s’était tue, la regardant avec une ferveur extasiée, joignant les mains, se sentant comme protégée par la plus forte, par la plus grande.
Émue, Françoise avait pris le front de la fillette entre ses doigts et, avec une infinie tendresse, y déposait un baiser. Humides de larmes, les yeux de l’Italienne rayonnèrent. Elle murmura:
--Par la Madone, Signorina, pour vous, je sacrifierais ma vie!
Venu du lointain, un bruit leur parvenait, confus, croissant... Elles percevaient distinctement l’aigre bruit du fifre et le sourd grondement que font les troupes en marche...
Une immense tristesse envahissait le cœur des jeunes filles. Le soir tomba. Nul bruit. Elles n’entendirent pas Ardessy rentrer. Le rez-de-chaussée était plongé dans le silence.
Solennel, le maître d’hôtel vint, comme de coutume, prendre les ordres. Mlle de Targes n’accepta rien.
Vers dix heures, pendant que Françoise était plongée dans une morne méditation, la Triestine demanda:
--Avez-vous de l’or, Signorina?
Oui, elle possédait environ quinze mille francs sur elle. Toutes ses économies amassées durant dix-sept mois de servage: un chèque de dix mille francs, le reste en billets de banque et en une trentaine de doubles-couronnes d’or.
--Mettez cela dans votre sac. Prenez votre chapeau. Tenez-vous prête. Suivez-moi. Ne faites aucun bruit!
Avant d’ouvrir la porte sur le grand escalier, l’Italienne murmura:
--Nous ne pourrons jamais nous sauver toutes deux... N’ayez pas peur et, voulez-vous, Signorina? embrassez-moi une fois encore, la dernière... Dieu, qui est juste, s’il n’est pas avec moi, sera avec vous!
Les deux femmes se glissèrent dans le parc; la demie de dix heures sonnait. Elles atteignaient, en silence, la maison du portier où elles aperçurent, formidable cerbère aux poings géants, gardant fidèlement la grille d’entrée, l’ignoble Augustus, ronflant sur sa chaise...
--Tenez-vous près de la grille, souffla la Triestine. Quelque bruit que vous puissiez entendre, dès que vous aurez la clef du portail, ramassez-la. Ouvrez et, sans vous soucier de moi, partez!... Partez sans vous retourner, sans un regard, sans un mot!... Adio, Signorina!...
Elles s’étreignaient...
Précautionneusement, elle ouvrit la porte de la loge.
Sur la table où il dormait, devant les pattes velues du monstre, s’étalait la clef libératrice... Nouveau David, la frêle fille de Trieste se mesurait avec Goliath endormi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout le reste n’était qu’un autre rêve affreux, un autre rêve atroce, vécu par Françoise de Targes.
Une clef, jetée sur le sable et ramassée, avec la rapidité de l’éclair, par la fugitive, laissant, toute grande ouverte, la lourde porte de fer aux grilles dorées... Le bruit d’une lutte... Un coup de feu... Des clameurs dans la nuit... Une course de bête traquée à travers bois, à travers champs... Le hasard d’une voiture de laitier rencontrée à l’aube et qui, moyennant dix marks, la conduisait, échevelée, rompue, à une gare encombrée de soldats allemands, appelés sous les drapeaux par la mobilisation, pour le triomphe de la «Kultur», voilà ce que Françoise, les tempes bourdonnantes, le corps brisé, le cœur prêt à sauter et le cerveau en délire, revoyait dans le compartiment de première qui l’emportait vers la Suisse, dans l’infernal supplice d’un cauchemar épouvantable, d’un cauchemar sans nom, d’un cauchemar sans fin!...
Et, là-bas, auprès de la lourde porte de fer aux rosaces compliquées, dans la loge du cerbère Augustus, devant les nègres atterrés et stupides, gisait, un trou sanglant au milieu du front le frêle petit cadavre de Marina, la Triestine, qui, courageusement, avait fait le sublime sacrifice de sa vie pour sauver Françoise, parce que celle-ci, dans sa douceur, dans son humaine tendresse, lui avait révélé ce qu’il y a de plus magnifique au monde: la Bonté!...
X
Et puis, il y eut la guerre...
--Je t’ai admirée en robe de soirée, de visite et d’intérieur, en maillot de bain, et même en chemise de nuit, mais jamais, non jamais, je ne t’ai vue aussi belle, aussi chic, aussi réussie, aussi «chef-d’œuvre» enfin! que sous ce costume-là!...
C’est Mlle Corbier qui, volubile, parle ainsi.
Son éternel monocle à l’œil, elle inspecte dans le hall de la rue Desbordes-Valmore, où Jacques Provence a réuni tant d’œuvres d’art, sa Françoise qui se tient devant elle, vêtue du fourreau blanc des infirmières, drapée dans l’ample manteau bleu, sa jolie tête grave, aux yeux tristes, serrée sous le bandeau où saigne la pourpre d’une toute petite croix...
Il y a six mois qu’elle est de retour, cette vaillante Françoise. Comme un oiseau blessé qui, tirant de l’aile, revient au nid, elle s’est abattue quai Voltaire, un soir d’août, brisée par plusieurs nuits de voyage et par les émotions les plus effroyables.
Il fallait voir la fureur d’une Moune écumante montrant les poings à cette saleté d’Archiduchesse, à sa clique d’ivrognes, de bourreaux, d’empoisonneurs et de pervertis; à ce Prince--un satyre qui n’avait rien inventé en comparant sa nièce à un lis!--à cette Dortnoff, qui méritait d’être pétrolée, puis grillée vive, et à ce comte Ardessy,--une ordure doublée d’une fripouille!
--Plus fripouille encore que mon notaire! On l’a arrêté, tu sais, mignonne? Cette canaille n’avait englouti que trois millions à sa clientèle! C’est _un rien, un souffle, un rien_... comme fredonnait _Rip_. Une paille! Nous sommes, pour notre compte, allégés de trois cent cinquante billets de mille. De quoi faire à la notairesse des papillotes de luxe pour la nuit.
Depuis lors, Marie-Antoinette Corbier ressasse chaque jour, le même chapelet de malédictions et d’injures plus ou moins variées, mais parfois sonore, un rire s’échappe de ses fortes lèvres.
--Comme tu es heureuse de pouvoir rire encore, ma Moune! constate sa nièce.
--Où est le temps, par contre, où, toi, tu riais de tout? Où tu me sortais des aphorismes à la Sainte-Thérèse et à la Spinoza? Il faut que ce soit moi maintenant, moi, la grosse ronchon, qui fasse le pantin pour t’arracher un sourire. Ah! ma Reine jolie, t’avoir là, te cajoler, t’embrasser! Quelle joie! Quoi qu’on dise, va, il y a, malgré tout, un peu de bonheur pour les braves gens...
--Tu trouves?... Il y a tant de braves gens qui meurent sur le front, à chaque heure qui passe!
--A mon âge, on est égoïste. C’est nous les braves gens. Ceux dont tu parles sont des gens braves.
--Évidemment... Tu finiras par trouver que ton notaire est la crème des hommes. Puisqu’il est encore en prison, tu devrais songer à lui envoyer quelques douceurs.
--Pour quoi faire?
--Pour lui exprimer ta satisfaction de le savoir à l’abri des balles, pendant que sa clientèle se fait copieusement casser la figure.
--Il y a un progrès. Tu railles. Ton moral s’améliore. Bientôt tu riras.
Françoise secoue lentement la tête.
--Non, Mounette, non; je ne rirai plus, tant qu’il y aura la guerre.
--Crois-tu, hein?... Tu sais qu’on est toujours sans nouvelles du fils Giraud. Quand il est parti, le premier jour, et qu’il m’a embrassée, ah! ma chère! ce que j’ai pleuré!... Une fontaine, dont on aurait arraché le robinet! La maman Giraud, chez qui j’allais chaque matin tremper ma demi-douzaine de mouchoirs, ne cessait de me réconforter, de me rassurer:
«--Ayez confiance, ma bonne! disait-elle. Elle reviendra, cette chère enfant. Dieu ne l’abandonnera pas. Elle est dans sa main!»
J’ai bondi.
«--Dans sa main? lui ai-je répondu. La voilà bien lotie! Dieu n’a pas assez de ses dix doigts pour se les fourrer dans l’œil.»
La pauvre était scandalisée de mon impiété, mais que veux-tu? Je devenais enragée. Je ne vivais plus. Sans nouvelles de toi depuis trois semaines, je pensais que ces misérables t’avaient assassinée! Je courais avec l’oncle Jacques, les ministères, les ambassades. On remuait ciel et terre. Pour ça, je n’ai rien eu à lui reprocher. Et puis, il est mort, n’est-ce pas?... Paix à ses cendres!... Il est mort bien, après avoir vécu très mal.