Chapter 5 of 8 · 3954 words · ~20 min read

Part 5

--Signorina!... Il n’y a point de ma faute. Et puis, vous devez tout savoir, ne plus rien ignorer... Je ne veux pas que vous puissiez me croire coupable... Et je vais vous donner, Carissima Signorina, la preuve de ma fidélité, de mon dévouement. Mais avant, sur votre éternel salut, il faut me promettre de ne révéler à personne le secret que, parmi les domestiques du palais, je suis peut-être seule à posséder!... Si Hermann Wogenhardt venait à l’apprendre, je serais morte et mon cadavre irait rejoindre, là où je vous ai dit, celui de l’infortuné Hans, étranglé l’an dernier!...

Non sans impatience, Françoise haussait les épaules.

--Vous savez bien que je ne vous trahirai pas, dit-elle. Parlez!

La Triestine se leva, la figure chavirée, faisant signe à Françoise de la suivre.

Elles traversèrent la chambre à coucher, puis la salle de bains. Arrivées dans la penderie, où se trouvaient soigneusement rangées les robes et les malles de la lectrice, Marina, levant le bras, atteignit dans la rainure de la boiserie, un bouton qui y était dissimulé. Alors, avec une douceur feutrée, le panneau glissa, dévoilant la cage sombre et grillagée d’un ascenseur.

Muette de saisissement, Mlle de Targes regardait sans comprendre...

--Venez, faisait l’étrange enfant. Quoique vous puissiez entendre, je vous supplie de ne pas parler! Nous serions perdues!

Et, lentement, dans un silence où Françoise ne percevait que les battements précipités de son cœur, la cage grillagée s’enfonçait dans les ténèbres...

Une légère secousse les avertit qu’elles étaient arrivées. La Triestine posa la main sur le bras de Françoise.

--On parle!... murmura-t-elle. Écoutez!...

Des voix arrivaient, distinctes, comme à travers une cloison légère.

Françoise n’eut aucune peine à reconnaître l’accent rocailleux de l’Archiduchesse. Une voix lui répondait, plus sourde, celle du Grand-Chancelier Welschmann.

Le drame de Sérajevo qui, foudroyant, venait d’éclater, faisait les frais de l’entretien.

--Hugo ne l’entend pas ainsi, répliquait Frida. Que puis-je faire?

--L’Empereur ne peut manquer de lui donner des instructions d’ici peu, assurait le Chancelier. Il faut que le mariage soit avancé et qu’il ait lieu avant les grandes manœuvres de ce mois, ces grandes manœuvres en qui nous avons tant d’espoir. Après l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et de la Comtesse Chotek, les événements vont se précipiter, croyez-moi, et notre Allemagne fera triompher sa cause victorieuse. Elle sera la première nation du monde. Sa Majesté Catholique et très vénérée, l’Empereur d’Autriche, se soumettra, d’ailleurs, aux ordres que lui donnera notre Empereur et Roi, Wilhelm II.

--Que sa volonté soit faite, répondit l’Altesse d’une voix où l’émotion n’était pas feinte. Vous savez, Welschmann, que nul en Europe ne croit à la possibilité d’une guerre. «_Les Amitiés internationales_» me renseignent fidèlement... Les rapports que je reçois d’Angleterre et de Russie sont très significatifs à cet égard. Quant à la France...

Françoise frissonna. Qu’allait-elle entendre?... La silhouette falote et mielleuse de la Baronne Fossier, avec ses frisons roses et toute chamarrée d’ordres étrangers, passa devant ses yeux...

--La France est perdue, continuait l’Altesse. N’est-ce pas, à vrai dire, un pays pourri?... Dès que la guerre éclatera, le peuple se soulèvera en masse. Il y aura, infailliblement, une révolution... Toutes les classes de la société refuseront de se battre. Résultat: Nous serons à Paris en quinze jours.

Mlle de Targes étouffait un cri.

--Quelles sont les intentions de votre Altesse au sujet de sa lectrice?

--Je ne sais... Jusque-là cette fille nous est utile encore... Elle m’apprend le français ainsi qu’Hugo en a exprimé le désir. C’est une fantaisie à laquelle j’ai cru devoir céder. Après le mariage, nous aviserons.

--Votre Altesse ne craint-elle pas que cette femme soupçonne quelque fait? Qu’elle en informe son gouvernement? Elle est intelligente...

L’Altesse avait un petit rire sec, tranchant:

--Comme vous vous trompez! Mais cette fleur française est réellement stupide! Et elle écrit... trop! Ces Françaises ont toutes la fâcheuse manie d’écrivasser. Leur célèbre Sévigné a irrémédiablement gâté les générations qui l’ont suivie. Fadaises. Prétention. Insignifiance et mauvais goût! Je n’en veux pour exemple, puisque nous en parlons, que la prose de cette lectrice. Toutes les lettres qu’elle adresse à Paris, à une vieille folle qui est, je pense, sa parente, me passent, vous le savez, par les mains... Elle y traite notre cuisine de la belle façon!... Je ne songe même pas à lui en vouloir. Elle est assez sympathique, malgré tous ses défauts de race. Et puis, l’ingratitude et la moquerie ne sont-elles pas les caractéristiques des Français en général et des Françaises en particulier?

--Votre Altesse sait-elle, et je lui demande humblement pardon si je puis la froisser en quelque façon,--la voix du Chancelier se faisait plus sourde encore,--que la «_Blume-aus-Frankreich_» a été très remarquée?

--De qui?...

--Du Prince.

Un court silence qui pouvait passer pour un acquiescement...

--Vous savez quelque chose, Welschmann, quelque chose de grave... Je le sens! Vous me devez la vérité. Dites!...

La voix de l’Altesse s’était altérée. L’interlocuteur continuait:

--Monseigneur a fait acheter, ce matin même, par son ami Basile Ardessy, un bracelet de vingt-cinq mille marks chez David Strauss, l’orfèvre de Felsburg.

--Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?

--Wogenhardt en a été aussitôt avisé...

--Est-ce possible?...

Elle s’était levée, marchant à pas saccadés. Une colère naissante grondait dans ses paroles:

--Il faudra surveiller cette... aventurière de très près, n’est-ce pas? Elle est, en vérité, plus dangereuse que je ne l’eusse cru... Quelle est sa femme de chambre? Est-on certain d’elle?...

--C’est la petite Triestine, châtiée pour avoir été incorrecte envers Mlle de Gohenlirch.

--Je me souviens... Il faut la faire parler.

Inconsciemment, Marina se serra contre Françoise. Ses dents claquaient...

--Wogenhardt prendra ses dispositions, répliqua le Chancelier. Et si la lectrice encourage le Prince?

Un autre silence, troublé par un sifflement léger, celui de la respiration oppressée de l’Archiduchesse. La colère qui, depuis trop longtemps, bouillonnait en elle, éclatait, terrible, crevant en imprécations folles, en atroces menaces.

--Je chasserai cette vermine française!... Mais auparavant, sachez-le, Welschmann! je labourerai son idiot visage de mes ongles vengeurs!... Je la ferai, cette chienne, traîner en bas, pour qu’on la fouette jusqu’au sang!... Je vomirai à sa face traîtresse les injures de mon mépris. Quant à ses yeux abominables, ses yeux dont elle se montre si fière... Il n’est pas de supplice que...

--La moindre incartade de la part de votre Altesse serait un scandale, intervint Welschmann froidement. Cette étrangère n’est pas une servante. Titrée, apparentée à un écrivain connu, elle ira se plaindre à son ambassade. Cela ne nous vaudrait, à l’heure actuelle, que des complications inutiles. Il existe des moyens plus... discrets pour se débarrasser des gens ennuyeux...

--Oberstag est habile... Qu’il me délivre de cette bête venimeuse! Qu’on la tue!...

--Votre Altesse n’a pas réfléchi. Elle parle, certes, sous l’empire d’un juste ressentiment. Je la supplie, toutefois, de vouloir bien se calmer et je lui demande la grâce de m’entendre. Ce n’est pas à cette extrémité que je songeais... Le plus sûr serait, à mon avis, de la renvoyer sur-le-champ.

--Peut-être, avez-vous raison? Qu’on aille la chercher! Qu’elle comparaisse!...

D’un doigt rapide, Marina faisait jouer le ressort... Silencieusement, la cage de l’ascenseur remontait des ténèbres vers la clarté du second étage. Françoise de Targes en sortait épuisée, chancelante, livide... Elle comprenait que Marina n’avait pas menti.

Elle n’avait plus qu’une hâte, qu’un désir: fuir cette odieuse contrée, quitter cette atmosphère surchargée de mangeailles, de beuveries, de mensonges et de crimes, respirer un air libre, sans miasmes: un air, sans lequel elle ne pouvait plus vivre, celui de son pays, l’air délicieux, vivifiant et pur de la France!

VII

Le Rapt

Depuis trois jours, le Prince Hugo était éperdûment amoureux.

Contrairement à ce qu’avait assuré Ardessy, fixant à vingt-quatre heures la durée de son caprice, à seule fin de détourner les soupçons de Wogenhardt, le fiancé de l’Archiduchesse éprouvait à l’égard de Françoise de Targes, un sentiment assez complexe d’où, à vrai dire, tout respect n’était pas exclu. Il considérait cette jeune fille, qu’il avait poétiquement surnommée: _Fleur-de-France_, comme une perfection. Dans sa vie déjà longue, encombrée de souvenirs féminins, il n’avait encore éprouvé d’impression comparable, aussi aiguë, aussi prenante. Ce jouisseur effréné, ce blasé de toutes les sensations, avait eu ce qu’il est convenu d’appeler le «coup de foudre» devant la lumineuse beauté de Françoise et, désormais, la rayonnante image de l’aimée emplissait son cœur d’un fol émoi. La nuit, il rêvait d’elle. Le jour, il ne pensait qu’à elle, ne parlait que d’elle. C’était de l’obsession. Afin de rencontrer la lectrice, de s’en rapprocher, pour la simple satisfaction de la frôler, d’échanger avec l’objet de sa flamme quelques phrases banales, il eût de bonne foi, dans sa folie enthousiaste, couru le risque d’un nouvel esclandre.

Le bracelet de chez Strauss, déposé par les soins du Comte, devait servir d’hameçon à la nouvelle favorite...

Si la jeune fille le refusait, il y avait à craindre qu’elle n’en parlât à Frida. A tout bien réfléchir, Hugo considérait que, pour si peu, la partie ne serait point perdue, mais reculée. Il était beau joueur. S’il n’épousait pas sa cousine, ce serait l’exil. Et puis après?... Françoise, seule, importait à cette heure. Il la voulait, coûte que coûte!

--Elle gardera le silence, j’en suis sûr! répondait-il à toutes les objections d’Ardessy.

--Alors, Monseigneur, ce serait bel et bien un consentement?

--Vieux Basile! Ce seront là, vois-tu, les plus belles heures de ma vie!

Baghzen-Kretzmar avait hâte d’arriver à l’heure du dîner. La consternation causée par la nouvelle du double meurtre de Sérajevo y régnait parmi les assistants. On ne s’entretenait que de cet événement. Mlle de Targes ne parut pas. Le désappointement du Prince était visible. Sans chercher à le dissimuler, nerveusement, il interrogeait l’Archiduchesse.

Secouée de rage, les dents serrées, celle-ci répondit avec une brièveté qui contrastait singulièrement avec l’habituelle déférence qu’elle témoignait à son fiancé.

--Mademoiselle de Targes nous quitte.

--Que voulez-vous dire?

--L’air de Felsburg est mauvais pour elle...

--C’est une plaisanterie?

--Le docteur Oberstag ne plaisante jamais. Moi non plus!

Elle dardait sur lui la lueur mauvaise de ses yeux froids et, comme insistant sur les mots, jouissant à l’avance de la peine qu’elle allait causer à l’infidèle, elle scanda:

--Elle s’en va cette nuit même... Il y a longtemps qu’elle devrait être partie!...

Elle avait un sourire sarcastique, haineux...

Il insistait, rageur, lui aussi.

--Et... où va-t-elle?

--A Paris.

--Il n’y a pas de train, la nuit, pour la frontière!

--Qu’importe!... Une de nos autos la conduira jusqu’à Schoënfeld. De là, elle gagnera l’Italie, puis la France.

--Il était donc si urgent qu’elle quittât Felsburg?

--Indispensable.

Le duel s’engageait. Les phrases courtes, lâchées à voix sifflante, échangeaient la riposte comme deux fleurets.

--Cousine, vous abaisseriez-vous jusqu’au mensonge!...

Il avait jeté sa serviette sur la table, se levant d’un bond.

--Vous dites?...

Livide, elle s’était dressée à son tour:

--Vous perdez la raison, je pense?

Abandonnant toute retenue, il cria:

--Je veux savoir sur quels rapports mensongers vous avez congédié Mlle de Targes? Que pouvez-vous lui reprocher?...

Plus pâle qu’une morte, semblant défier, de ses terribles yeux verts, l’homme par qui elle avait déjà tant souffert, elle se raidissait contre l’injure nouvelle, si ostensiblement subie. Ce n’étaient pas deux fiancés face à face, mais deux ennemis se mesurant du regard...

Tous les convives demeuraient atterrés. Le Prince courait cette fois à une rupture irrémédiable...

L’altière Frida, dont l’orgueil restait souffleté par l’attitude outrageante de son cousin, ricanait:

--Rassurez-vous. Je n’ai pas eu la peine de chasser cette intrigante. C’est elle, en comédienne habile, qui, lorsque je l’ai mandée, m’a hâtivement jeté, de la manière la plus arrogante, sa démission de lectrice, ainsi qu’un bracelet que vous aviez osé lui envoyer... Elle n’a même pas voulu qu’on la réglât! Ces Français, ça crève de faim, mais l’amour des attitudes et des phrases exige qu’ils fassent du théâtre, des scènes à effet, qu’ils s’en aillent en beauté!... C’est une cabotine, entendez-vous, une cabotine! comme toutes celles qui vous ont perdu, comme votre Pington et votre Oligado, comme toutes celles qui vous ont dépouillé, volé, être stupide que vous êtes! Elle est digne de ses précédentes, cette saltimbanque, cette maudite!...

Le Prince n’en entendait pas davantage. Au mépris de toute étiquette, il quittait la Salle des Gardes où l’on dînait ce soir-là. Aux valets de pied, stationnant dans le vestibule, il commanda:

--Qu’on me mène de suite à l’appartement de Mlle de Targes!

Quelqu’un l’arrêtait par le bras. C’était Ardessy qui, énigmatique, souriait doucement dans sa moustache fauve.

--Prince! Prince!... Vous commettez l’irréparable!

--Tu m’embêtes! Mêle-toi de ce qui te regarde.

--Alors, Prince, _Elle_ vous plaît décidément à ce point?

--J’en suis fou!

--Vous ne regretterez rien?

--Rien. Frida m’est odieuse. Elle a prononcé des mots insultants. Je ne l’ai pas épargnée non plus; c’est fini, bien fini.

--Et Mlle de Targes?

--C’est un ange que j’adore!

--Que vous adorerez... combien de temps?

--Toute la vie! car, entends-tu, brute? si elle y consent, cette petite, je l’épouse!

--Prince! Que dirait l’Empereur?...

--Je m’en moque! Je suis encore assez riche pour faire ce que je veux et je ne serai point le premier de ses filleuls ayant pris la clef des champs. Pour ce que le métier de prince est joli! Voyez Sérajevo! Deux pièces au tableau!... Soupé, soupé, mon bon ami! J’en ai soupé! Le bonheur passe près de moi, je ne serais qu’un pleutre de le laisser échapper!

--C’est bien. Inutile de monter chez votre idole. Si Wogenhardt a sa police, moi, j’ai la mienne. Tout est prévu... Vous serez content de Basile Ardessy. Venez!...

* * * * *

Les malles étaient chargées sur la limousine.

La chapelle du Palais égrenait la dixième heure, lorsque Françoise, en costume de voyage, suivie de Marina, arrivait dans la cour d’honneur. Wogenhardt l’accompagnait. Son fidèle Frédéric ouvrait la portière. Elle allait monter, lorsqu’elle s’arrêta:

--J’ai une requête à vous adresser, monsieur le secrétaire. Permettrez-vous à ma fille de chambre de m’accompagner jusqu’à la frontière? Elle tient à me faire ses adieux. L’auto que vous avez bien voulu mettre à ma disposition la ramènera ici.

--Je n’y vois nul inconvénient, Mademoiselle. En vous souhaitant bon voyage, puis-je me permettre de vous demander, lorsque vous verrez Mme d’Ambleuze, de me rappeler à son amical souvenir?

Elle inclinait la tête en un signe d’assentiment:

--Adieu, Monsieur.

La portière claqua sur les deux femmes. L’auto partait.

--Quand arriverons-nous à Schoënfeld? demanda, en s’installant dans la voiture, la jeune fille à la Triestine.

--Vers trois heures du matin, Signorina.

--Voilà ce qui s’appelle une journée d’émotions, conclut Françoise, faisant un effort pour paraître gaie. Qui m’eût prédit, hier, la façon dont il me faudrait quitter Son Altesse et Felsburg, m’eût trouvée bien incrédule...

--Je vous avais pourtant prévenue, Signorina!

--J’ai eu tort de ne pas vous croire.

--Ces gens sont bien méchants.

--Mais vous, petite fille, vous avez été très bonne et très loyale. Savez-vous bien, que vous m’avez sauvé la vie? Sans ce que vous m’avez révélé, sans l’inouï de cette conversation entendue derrière un panneau, j’étais dupe des abominations machiavéliques de ces vertueux Allemands.

--Signorina! Signorina!... Ne me laissez pas retourner à Felsburg! suppliait tout à coup la suivante. Gardez-moi! Dussé-je vous servir pour rien... Je n’ai personne à aimer sur terre. Ni parents, ni fiancé, nul ne me retient. Gardez-moi!... Je me ferai toute petite dans votre maison de France et, s’il vous plaît, je ne vous quitterai plus!

La sauvageonne avait saisi la main de la voyageuse, et, convulsivement, l’embrassait.

Très émue, Mlle de Targes songeait à l’avenir. Que dirait Moune de cette étrangère survenant dans leur existence, où allait régner la gêne? Ce serait un bien lourd fardeau. Trouverait-elle, elle, Françoise, un autre emploi, une autre place, surtout si cette guerre affreuse, prévue si nettement par l’Altesse, venait à éclater?...

Perdues dans une rêverie profonde, les pensées de Françoise s’envolèrent... Elle revoyait le petit salon de Genève, aux draperies roses, aux bibelots précieux, aux gerbes claires; Moune, dont la bonne figure souriait derrière son monocle et, assis près d’elle, un grand gaillard, à l’allure timide, aux gestes un peu gauches, aux doux yeux tendres: Amédée Giraud...

Comme c’était loin, tout cela!...

Elle comprenait, maintenant qu’elle était seule sur une terre étrangère, dans un pays ennemi, vagabondant par les routes, toute la valeur d’une affection solide comme celle de l’usinier dont, jadis, elle avait fait fi. A présent, elle regrettait--presque!--d’avoir été si impitoyablement orgueilleuse!... Il lui semblait aussi qu’elle avait usé toute son énergie dans sa dernière entrevue avec l’Altesse. Quelle fierté n’avait-elle pas éprouvée en jetant à cette face blême et ricanante, qui avait sali sa France,--comme un pourceau piétinant des roses,--son immédiate volonté de partir et son dégoût de l’insultant cadeau du Prince!...

Tous les détails de la scène lui revenaient avec précision.

Elle s’était avancée, très pâle, avait accompli les trois révérences d’usage, puis, avant que l’Archiduchesse ait eu le temps d’ouvrir la bouche, elle avait tendu à l’héritière des Marxenstein l’écrin de maroquin noir où scintillaient, en gouttelettes lumineuses, les diamants du bracelet.

--Je remets à votre Altesse, en la priant de vouloir bien le restituer à qui de droit, un joyau qui vient de m’être adressé et que rien dans ma conduite ne peut m’autoriser à garder. Comme ma dignité personnelle se trouve, de ce fait, offensée gravement, je réclame de Votre Altesse le droit d’abandonner de suite mes fonctions auprès d’elle.

Interdite, la souveraine et Welschmann échangeaient un regard où il entrait autant de surprise que de déception.

Les rôles étaient soudainement renversés. C’était celle qu’on voulait chasser, qui, hardiment, réclamait sa liberté!...

Les mains de l’Archiduchesse s’étaient crispées, tremblantes, sur l’écrin du Prince qu’elle considérait une seconde et qu’elle repoussait violemment, ensuite, sur la table où elle était accoudée.

--Nous vous trouvons bien osée, Mademoiselle, répondait-elle avec hauteur, de nous signifier aussi brutalement un tel congé. Et si nous refusions?

--Il serait plus osé encore à Votre Altesse qu’elle répondît par un refus à une résolution bien arrêtée.

--Nous pouvons vous contraindre à rester!

--La force ne peut rien contre le droit.

--Il faut, intervenait doucereusement Welschmann, régler votre mensualité...

--Inutile! coupait Françoise. J’entends ne plus rien accepter.

--C’est votre dû!...

--Distribuez-le aux pauvres de Felsburg. Ils sont légion!

Il y eut un court silence. Le maigre visage de l’Altesse s’était empourpré.

--Et si je vous ordonnais de m’obéir? s’écria-t-elle.

--Votre Altesse oublie que je ne suis pas sa sujette. Française et, conséquemment, libre, je ne fuis pas en déloyale. J’ai, simplement, le regret de prévenir Votre Altesse de mon départ et l’honneur de la saluer.

Tête haute, elle était sortie du cabinet de travail, laissant les deux complices dans la plus profonde stupéfaction.

Sans tarder, elle avait réglé ses préparatifs de départ et prévenu Wogenhardt qui lui avait promis, après en avoir référé au Chancelier, de tenir une automobile à sa disposition, afin qu’elle pût prendre à Schoënfeld, l’Orient-Express lui permettant de regagner la France.

Pas une seconde, elle n’avait songé au prince. Elle s’étonnait, à la réflexion, qu’il n’eût fait aucune tentative pour la revoir. Peut-être lui avait-on caché son départ?... Et puis le crime de Sérajevo avait mis bien des cervelles à l’envers.

A l’idée de la fureur de Baghzen-Kretzmar, Françoise ne pouvait s’empêcher d’esquisser un bref sourire malicieux.

L’auto avait un arrêt brusque...

Dans le noir d’une campagne déserte, Mlle de Targes, levant une vitre, interrogea le conducteur:

--Qu’y a-t-il?... Un accident?...

Pas de réponse...

L’auto repartait avec une rapidité vertigineuse...

--Il y a bien deux heures que nous avons quitté Felsburg, s’inquiétait la jeune fille. Connaissez-vous la route, Marina?

Non. La Triestine, penchée à la portière, ne distinguait rien.

--Pourtant, affirma-t-elle, nous devrions être à Graenrietz... Qu’est-ce que cela signifie?

En vain pressèrent-elles le bouton d’appel, essayèrent-elles, levant à nouveau la vitre, d’interpeller le conducteur afin de l’interroger. Ce dernier ne répondait rien. L’auto, par contre, ayant accéléré sa vitesse, allait un train d’enfer.

Ou le chauffeur était devenu subitement fou, ou il obéissait à un ordre du Palais. Une vengeance de l’Archiduchesse, peut-être?...

Françoise eut un frisson... Sauter sur la route eût été se vouer à une mort certaine... Il fallait qu’elle se résignât, qu’elle attendît...

Serrées l’une contre l’autre, dans cette course effrénée vers l’inconnu, vers le mystère, Françoise et la femme de chambre ne parlaient plus. Leurs mains fiévreuses, s’étaient jointes. Avec ferveur, l’Italienne priait...

L’auto, maintenant, avait ralenti sa marche. Une cloche tinta. Deux lourdes portes de fer crièrent sur le sable d’une allée et, virant brusquement, la voiture s’arrêtait devant les marches d’un perron de marbre blanc, inondé d’une vive lumière.

Le conducteur ouvrait la portière de la voiture.

--Où sommes-nous? questionna Françoise avec anxiété...

--Chez le Comte Ardessy, Mademoiselle, répondit le chauffeur d’une voix où perçait la gouaillerie.

Et, avant que la jeune fille fût revenue de sa stupeur, Basile Ardessy, lui-même, ôtant ses lunettes de wattman, faisait descendre les deux voyageuses.

* * * * *

Prise au piège, Françoise n’eut pas de défaillance. Elle comprenait que pour ne pas être l’objet du ressentiment de l’Archiduchesse, elle n’en venait peut-être pas moins de tomber dans des mains plus dangereuses encore.

Le Prince avait voulu cet enlèvement audacieux qu’Ardessy avait organisé! Elle devinait à quel paroxysme la passion de Baghzen était arrivée pour avoir recours à un procédé aussi violent.

Bien en face, elle toisa l’_Exécuteur des Basses-Œuvres_.

--Sur quel ordre m’avez-vous conduite ici?

--Je déplore de ne pouvoir vous le dire, Mademoiselle. J’ai une mission. Je l’accomplis. Vos appartements sont au premier étage de cette demeure où le moindre de vos désirs doit être un ordre.

--Je n’ai qu’un désir: être, au plus tôt, conduite à la prochaine gare.

--Vous devez vous reposer d’abord. Prenez la peine de me suivre. Je vais avoir l’honneur de vous conduire.

Soulignée d’un cruel sourire, la jeune fille eut une parole vengeresse:

--L’honneur, Monsieur?... Voilà, certes, un mot que je n’attendais pas dans votre bouche!

Dans l’immense vestibule de marbre blanc où une Pomone de bronze tendait des fruits, au pied du large escalier sur lequel se tenaient, immobiles, deux noirs d’Abyssinie à la carrure herculéenne, le Comte Basile, cinglé, faisait un pas en arrière.

--Il faudrait, railla Françoise, que je fusse bien sotte pour ne pas reconnaître le genre de... d’ambassade, dont vous vous acquittez avec une telle perfection. Vous méritez, Monsieur, le surnom qu’on vous donne...

En dépit de son habituelle assurance, Ardessy, blêmissant, balbutia:

--Vous vous méprenez...

--Non, ne confondez pas!... Je vous méprise, simplement.

--Mademoiselle!...

--Vous devriez comprendre, monsieur, que votre présence m’est pénible, sinon odieuse... Laissez-moi!

Et, suivie de la Triestine, la jeune fille passait, dédaigneuse, devant le mauvais génie du prince Hugo.

Si, dans ses lettres à Moune, Françoise avait pu se moquer du luxe, déplorablement faux, qui régnait au Palais de Felsburg, elle était, cette fois, et non sans surprise, forcée de reconnaître, en dépit des émotions multiples qu’elle venait d’éprouver au cours d’un voyage qui finissait en rapt, qu’elle se trouvait dans une demeure du plus pur XVIIIe siècle.

Tout, dans cet intérieur, d’un goût véritablement exquis, avait été créé pour le charme des yeux.

Depuis le palier où une adorable chaise à porteurs, décorée de sujets au vernis-martin, semblait attendre la venue de quelque marquise en falbalas Louis XV, jusqu’au boudoir tendu de soie mauve à tendres bouquets roses, chaque chose ici paraissait indubitablement française.

La grâce atténuée de certains trumeaux, les meubles aux bronzes ciselés, élégants et fragiles, l’or délicat des grandes glaces, les nuances harmonieuses et savamment choisies des tentures, transformaient ce premier étage, où pénétrait Mlle de Targes, en une évocation soudaine de quelque Trianon galant...

A un délicieux cartel de style rocaille, suspendu à la boiserie de la chambre à coucher,--brocart blanc garni d’argent,--deux heures, tintinnabulantes, sonnèrent...

Deux heures du matin!...