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Part 1

LE SAHARA

_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_

* * * * *

E.-F. GAUTIER. — _Madagascar : Essai de géographie physique._ (Challamel, 1902.)

E.-F. GAUTIER et H. FROIDEVAUX. — _Un manuscrit arabico-malgache sur les campagnes de La Case dans l’Imoro_. Notices et extraits des manuscrits. (Imprimerie nationale, 1907.)

E.-F. GAUTIER. — _Missions au Sahara algérien._ (Armand Colin, 1908.)

— _La Conquête du Sahara. Essai de psychologie politique._ (Armand Colin, 1910.)

E.-F. GAUTIER et EDM. DOUTTÉ. — _Répartition de la langue berbère en Algérie._ (Alger, Jourdan, 1910.)

E.-F. GAUTIER. — _L’Algérie et la Métropole._ (Payot, Paris, 1920.)

— _Structure de l’Algérie._ (Société d’éditions géographiques, 1922.)

— _Le Moyen Atlas_ (réunion d’articles de la _Revue Hespéris_). (Larose, 1925.)

— _L’Islamisation de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs du Maghreb._ (Payot, Paris, 1927.)

SOUS PRESSE : _Aménagement du Sahara._ Publication de l’Académie des Sciences coloniales.

_BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE_ * * * * *

E.-F. GAUTIER PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ D’ALGER * * * * *

LE SAHARA

* * * * * _Avec 10 figures et 26 illustrations hors texte_ * * * * *

[Décoration]

PAYOT, PARIS 106, BOULEVARD St-GERMAIN * * * * * 1928 _Tous droits réserves._

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. _Copyright 1928, by Payot, Paris._

_LIVRE PREMIER_

_CHAPITRE UNIQUE_

GENÉRALITES SUR LE SAHARA, SA STRUCTURE, SON CLIMAT, SES LIMITES

Le Sahara, ou grand désert, comme disent les atlas, est probablement en effet le premier désert du globe au double point de vue des dimensions et de l’aridité. Il embrasse toute la moitié nord du continent africain.

Si on met à part le désert américain des Etats-Unis, le Sahara semble bien être aussi un des déserts les mieux connus, ou du moins les moins inconnus à la surface de la planète.

La lumière s’est faite très tard. Au commencement du XIXe siècle, le Sahara est aussi parfaitement inconnu que le reste de l’Afrique. Les questions des sources du Nil, de Tombouctou, du lac Tchad, sont restées, pendant des décades, au programme de l’exploration. Quelques-unes des gloires les plus éclatantes de l’exploration au XIXe siècle ont été édifiées au Sahara. Caillé, le premier européen qui a vu Tombouctou ; Speke et Grant, qui ont découvert les sources du Nil ; ne sont plus que des noms. Mais il ne manque pas de voyageurs anciens, appartenant à ce qu’on peut appeler la période héroïque, dont les livres sont encore une source d’informations.

Cela est vrai en particulier de Barth, de Rohlfs, de Nachtigall, de Duveyrier, de Foucauld.

Aux environs de 1880, l’exploration du Sahara entre dans une période nouvelle. A l’ouest, la France établit, par étapes successives, sa domination militaire sur le Sahara au sud de l’Algérie.

La période s’ouvre par les explorations Flatters et Foureau-Lamy. Puis, à partir de 1900, autour de Laperrine se groupent un nombre considérable d’officiers, de voyageurs, de géologues et de géographes, dont les itinéraires s’entrecroisent, se rejoignent et se complètent, et dont les études jettent une vive lumière sur la presque totalité du Sahara Occidental. Le service géographique de l’armée, quoique absorbé par l’Algérie, la Tunisie, et le Maroc, consacre au Sahara une activité croissante.

Vers la même époque, l’Angleterre s’est établie en Égypte. Le _Geological Survey_ a publié sur le Sahara Oriental, et en particulier sur les oasis du désert libyque, des cartes et des monographies précieuses.

Le Sahara Central est la partie la moins étudiée. L’Italie, qui en a le contrôle, n’est entrée en scène que très tardivement, à la veille de la grande guerre ; elle n’a pas eu le temps, et encore bien moins, à cause de la guerre, le loisir d’organiser l’enquête scientifique. Elle l’a amorcée pourtant. D’autre part, c’est justement sur ce Sahara Central que nous avons les livres de Barth, de Nachtigall, de Duveyrier. Les deux missions Tilho, parties du Soudan français, ont définitivement élucidé la question du Tchad ; et la seconde nous a documentés sur le Tibesti. Sur la mystérieuse Koufra des renseignements, qui complètent ceux de Rohlfs, viennent de nous être apportés par plusieurs voyageurs, Lapierre, miss Rosita Forbes, Hassanein Bey.

Le Sahara désormais est peut-être mieux connu que le désert australien et que les déserts asiatiques.

Il est certainement possible, en tout cas, d’en essayer un tableau d’ensemble.

CAUSES GÉNÉRALES. — On sait que la distribution des déserts à la surface de la planète est un phénomène exclusivement climatique.

En présence de ces grandes plaines, saupoudrées de sel et semées de dunes, dont certaines parties sont déprimées au-dessous du niveau de la mer, une première impression, qui persista longtemps dans l’imagination des hommes, fut qu’on avait affaire à un fond de mer desséché. C’est un simple préjugé populaire.

Un désert est une surface continentale comme toutes les autres ; son passé géologique ne fournit aucune explication de son aridité. Il est aride, parce qu’il n’y pleut pas assez, parce qu’il y a déséquilibre entre la quantité d’eau qui lui tombe du ciel et celle qu’il perd par évaporation.

On sait que le climat à la surface de la planète est en première ligne fonction de la latitude.

Les zones arides s’intercalent entre les zones tempérée et tropicale à la surface des continents ; cela correspond sur les océans avec les zones de haute pression qui séparent les zones de pression plus basse des vents d’ouest et des alizés. Cela est constant. Ça s’applique aux déserts américains du Nord et du Sud, au Kalahari, au désert australien, et même en petit à la zone sub-désertique de Madagascar.

Jetez un regard sur la carte des isobares de l’Océan Atlantique. Vous y trouverez dans le prolongement exact du Sahara le maximum des Açores. C’est une zone de hautes pressions barométriques qui barrent l’Atlantique (770 mm.).

Au nord, l’Atlantique septentrional est parcouru toute l’année par les dépressions tourbillonnantes qui nous viennent d’Amérique ou d’Europe. Un petit nombre d’entre elles peuvent atteindre l’Afrique en hiver, dans la saison où le maximum des Açores est le plus méridional.

Au sud de ce maximum, les pluies tropicales suivent le soleil sous forme d’orages violents qui éclatent dans l’après-midi. On les retrouve au Sénégal où nous leur donnons le nom de tornades. Elles ne vont guère plus loin vers le nord.

Entre le domaine des dépressions atlantiques et celui des pluies tropicales, s’étend sur le continent le Sahara et sur l’océan le maximum des Açores. Dans l’état actuel de nos connaissances météorologiques, il est impossible même d’imaginer quelle peut être l’allure des isobares au Sahara. Mais le lien est évident entre le désert et la ceinture des hautes pressions océaniques ; il est trop constant pour qu’il y ait coïncidence fortuite.

La latitude pourtant n’est pas le seul facteur d’un climat. Son influence est, suivant les cas, renforcée ou atténuée par celle qu’exercent la forme et l’altitude des terres émergées.

Le Sahara a ses montagnes, mais rien qui puisse se comparer à l’Himalaya et au Thibet, ni aux montagnes Rocheuses ou aux Andes. Dans l’ensemble, il n’y a pas de barrière montagneuse continue, les plaines basses ou d’altitude très médiocre dominent. Cela est de grande conséquence aux points de vue barométrique et thermométrique.

D’autre part, dans les deux Amériques, comme dans l’Afrique du Sud, la côte du continent court nord-sud, à angle droit avec la latitude ; et dans les Amériques, la côte est longée tout près par de puissantes chaînes de même direction. La côte nord africaine, le long de la Méditerranée, court au contraire dans le sens de la latitude, elle prolonge à peu près en ligne droite sur 4.000 kilomètres la limite nord du maximum barométrique océanique. Ceci aussi est de grande conséquence.

En Asie, les plus hautes et les plus massives chaînes du globe, en Amérique et en Afrique australe, la direction générale du continent contrarient l’influence de la latitude. Au Sahara, au contraire, l’altitude du sol et la direction de la côte tendent à exagérer cette influence. Et voilà sans doute d’une façon très générale pourquoi le Sahara bat tous les records de déserts planétaires.

GÉOLOGIE. — La structure géologique du Sahara, si on se contente de la décrire dans les grandes lignes, est très simple.

Au nord-ouest et à la bordure, l’Atlas est une chaîne plissée, jeune, comparable aux Alpes, et qui fait d’ailleurs partie du système alpin. Mais quoiqu’elle soit steppienne, voire désertique sur son versant sud, elle sert de cadre au Sahara plutôt qu’elle n’en fait partie.

Le Sahara, proprement dit, dans tout le reste de son étendue, est le contraire d’une jeune chaîne plissée ; un équivalent du plateau central français, à la rigueur, et non pas des Alpes ou des Pyrénées. Il serait plus justement comparable aux plateformes russe, sibérienne ou canadienne ; ce que les géologues appellent un « bouclier » ; un bloc de la croûte terrestre resté rigide depuis des âges immenses. Dans certaines parties, et en particulier dans le Sahara algérien, on retrouve les traces de très vieilles chaînes plissées, contemporaines ou ancêtres de celle qu’on appelle en Europe hercynienne dans notre massif central français ou dans le massif schisteux rhénan. Mais ici, comme là, la vieille chaîne usée, arasée jusqu’aux racines de ses plis, a disparu depuis longtemps en temps que chaîne ; il n’en reste plus que les cicatrices, ce que les géologues appellent une pénéplaine, c’est-à-dire en langage commun des plateaux. Dans le reste du Sahara, les calcaires carbonifériens, les grès dévoniens, et même les grès siluriens, se présentent au contraire en lits à peu près horizontaux, sur des espaces immenses. A la surface de la planète, il est rare de trouver des sédiments aussi anciens en assises horizontales, tels qu’ils se sont déposés. On ne les signale qu’à la surface des autres « boucliers » planétaires ; le bouclier russe par exemple, ou canadien.

Ces vieilles roches primaires sont le soubassement de tout au Sahara. Mais sur des étendues immenses, la moitié du Sahara peut-être, ce soubassement disparaît sous un placage de roches plus récentes ; les calcaires crétacés du Sud algérien et tunisien, de Tripolitaine, de Cyrénaïque ; les grès nubiens du désert libyque, crétacés eux aussi ; les calcaires miocènes de la Marmarique. En bien des points, au Sahara algérien et tunisien en particulier, on devine sous ce placage les fibres de la vieille pénéplaine, comme on devine le squelette sous la peau qui l’habille. Et ces grès ou ces calcaires, secondaires ou tertiaires, couvrent de leur uniformité d’énormes espaces, précisément parce qu’ils sont un placage horizontal.

Au travers de ce complexe, des roches éruptives récentes se sont fait jour en grande abondance. Les massifs montagneux les plus saillants du Sahara sont volcaniques, le Tibesti, l’Aïr, le Hoggar. Tout ce qui fait saillie brusque sur la plateforme désertique, a bien des chances d’être volcanique.

OROGRAPHIE. — L’abondance des volcans est à soi seule un témoignage que le bouclier saharien est parcouru par des lignes de fractures qui ont rejoué récemment et qui, probablement, rejouent encore. Le désert a beau être une plateforme, où les plateaux et les plaines sont de beaucoup les formes dominantes, les différences d’altitude sont dans l’ensemble très considérables. Dans le Sud tunisien, sur la frontière de l’Égypte et de la Tripolitaine, des coins assez étendus sont au-dessous du niveau de la mer de plusieurs dizaines de mètres. D’autre part, l’Émi Koussi dans le Tibesti, le mont Ilaman dans le Hoggar, ont respectivement 3.300 et 3.000 mètres.

Il est vrai que ce sont des volcans ; mais en bien des points, des blocs de la pénéplaine, soulevés le long des failles, ont été rajeunis par l’érosion et font figure de falaises escarpées, de chaînes ou de tronçons de chaînes.

Ce relief du Sahara, qui paraît confus au premier abord, s’ordonne, au contraire, d’après une loi très évidente et très simple.

La traînée des volcans à travers tout le Sahara Central s’aligne grossièrement, mais nettement, dans une direction est-ouest, entre le Tibesti et In Zize, en passant par l’Aïr et le Hoggar. C’est la direction de l’Atlas ; c’est celle de la côte sud méditerranéenne sur toute son étendue ; c’est celle que suit un grand système de dépressions articulant presque tout le Sahara Septentrional, puisqu’il se laisse suivre, à peu près sans interruption, depuis le Caire jusqu’à In Salah, dans l’extrême Sud algérien. Ce chapelet de dépressions est festonné presque partout de falaises à regard sud ; celles qui limitent au sud la Marmarique et la Cyrénaïque ; la Hamada el Homra en Tripolitaine ; directement continuée en territoire algérien par le Tinr’ert, et les falaises terminales du Tadmaït. Les oasis célèbres de Siouah (Jupiter Ammon), de Djeraboub, d’Aoudjila, et beaucoup plus loin après une interruption, celles du Tidikelt s’alignent au pied de ces falaises, dans la même direction générale est-ouest ; celle de la latitude.

[Illustration : _Cliché Gautier_

PL. I. — L’ANTILOPE ADAX DU SAHARA ALGÉRIEN.

A pratiquement disparu de l’erg er-Raoui, à la suite d’une chasse unique, qui fut un massacre.]

[Illustration : _Cliché Gautier_

PL. II. — LE “ REG ”, EN UN POINT DU REG IMMENSE ENTRE OUALLEN ET TESSALIT.

(Route des autos Gradis-Estienne).]

Une autre direction d’égale importance fait un angle à peu près droit avec la première ; elle est vaguement nord-sud, à peu près orientée comme la longitude, sub-méridienne. C’est celle de l’effondrement de la mer Rouge, de la chaîne Arabique, et de la vallée du Nil depuis Khartoum. Les géologues ont retrouvé la direction sub-méridienne dans deux grandes failles parallèles, qui articulent la Tripolitaine, et dont le prolongement a un lien avec l’encoche de la Grande Syrte. Dans le Sud algérien enfin, l’importance de la direction sub-méridienne est prédominante.

Ce quadrillage des deux directions à peu près orthogonales nord-sud et est-ouest, se retrouve dans la carte bathymétrique de la Méditerranée, et même dans le dessin de ses côtes.

Tout se passe comme si, dans cette portion étendue de la croûte planétaire, il y avait eu quelque chose comme une tendance à « la torsion du géoïde ». Le relief du Sahara tout entier, considéré d’une façon très générale, doit à cette circonstance une simplicité grandiose de dessin.

LE CLIMAT. — La caractéristique essentielle du Sahara étant son climat, il faudrait évidemment en donner une description longue et détaillée. Malheureusement, la base d’une étude scientifique fait défaut. Il faut se résigner à faire du climat une étude un peu littéraire, insuffisamment appuyée sur des chiffres précis, rangés en tableaux ou en diagrammes.

En latitude, le Sahara s’étend à peu près entre 29 et 16 de latitude nord, c’est-à-dire qu’il est traversé tout du long, en son milieu, par le tropique ; malgré la présence de points isolés dépassant un peu 3.000 mètres, il est dans son ensemble de climat assez uniforme. On ne connaît pas de différence essentielle, d’origine atmosphérique, entre le désert égyptien par exemple et la zone désertique française.

La sécheresse de l’air peut être considérée comme le phénomène fondamental. Pour donner des chiffres qui donnent un point d’appui à l’imagination, on peut emprunter ceux de Tamanr’asset en 1910. Tamanr’asset est au cœur du Sahara français, au Hoggar, à 1.400 mètres d’altitude, loin de toute oasis étendue où le ruissellement de l’irrigation pourrait influencer l’hygromètre. L’humidité relative oscille de mois en mois entre 4 et 21 pour cent. La teneur du mètre cube d’air, en grammes de vapeur d’eau, entre 1,0 et 3,6.

Dans une atmosphère pareille, qu’on imagine la puissance de l’évaporation, d’autant que le Sahara est un des points du globe où le thermomètre monte le plus haut. Le maximum est vers 50°, plutôt un peu au-dessous.

Naturellement, les températures sont extrêmes. Sur les hauts plateaux algériens, aux altitudes de 12 à 1300 mètres, on cite des cas où des individus isolés, voire de petites troupes égarées, sont morts dans une tempête de neige. Il faut pourtant mettre au point ces anecdotes, encore bien qu’elles ne soient pas des légendes. Le désert africain n’est pas le désert sibérien ; les tempêtes de neige n’y sont redoutables que par l’effet de surprise, parce qu’elles sont prodigieusement rares. D’ailleurs, les hauts plateaux algériens ne sont pas exactement le Sahara. Au cœur même du désert pourtant, la neige et la glace ne sont pas tout à fait inconnues. La neige a été signalée sur les sommets extrêmes du Hoggar, où elle fond d’ailleurs en 24 heures. Les matins d’hiver, dans le Sahara Septentrional, quand par hasard on rencontre une flaque d’eau au voisinage d’une oasis, il n’est pas très rare qu’elle soit recouverte d’une pellicule de glace, craquant sous le pied du cheval. Tamanr’asset, en 1910, a eu 14 jours de gelée, avec des minimums absolus de − 7 et − 2 en janvier et février. Les stations d’Adrar et d’In Salah, à 4 ou 5° seulement au nord du Tropique et à une altitude de 300 mètres seulement, ont encore, respectivement, 17 et 9 jours de gelée par an, le minimum absolu ne descendant pas au-dessous de − 3. Ces coups de froid, presque rigoureux, ont une importance pratique pour la diffusion de certaines espèces de dattes, qui sont justement les plus marchandes ; ils en ont aussi pour la diffusion de l’espèce humaine ; le Sahara est l’habitat d’une race blanche.

Le vent participe à la violence du climat. Il ne faut pas prendre à la lettre les exagérations populaires, particulièrement échevelées en pays oriental. Les caravanes anéanties par le simoun sont du domaine de la légende. Mais la violence du vent est certainement un des traits les plus caractéristiques du désert, sans doute parce qu’aucun manteau de végétation n’en ralentit l’élan. Le vent est la vie du désert, d’autant qu’il est souvent chargé de sables ou de poussières. Les Touaregs, tout musulmans qu’ils se prétendent, ont horreur des ablutions ; il y a là comme un tabou, survivance inavouée de l’animisme ; la rareté de l’eau y est pour quelque chose ; peut-être aussi la crainte, vérifiée par l’expérience, de surexciter ou de ralentir le fonctionnement des glandes sudoripares ; mais on conçoit très bien que pour un corps humain, exposé à peu près nu à l’air du désert pendant toute une vie, les soins de propreté soient superfétatoires : le vent éternel chargé de sable récure une peau humaine et la tient aussi nette que les dalles de roc nu à la surface des plateaux.

L’imagination de l’indigène a joué au sujet des vents désertiques. Les petits tourbillons de poussière, se déplaçant sur le sol, qui ne sont tout à fait inconnus en aucun pays, mais qui sont au désert d’observation quotidienne, sont des « djinns valseurs ». Le vent désertique par excellence, le vent brûlant, a dans toutes les parties du Sahara, un nom qui n’est pas toujours le même ; sirocco en Algérie, cheheli au Sahara proprement dit, ce qui signifie vent du sud, quoiqu’il puisse souffler de directions assez aberrantes du sud franc ; en Egypte c’est le khamsin (le vent de « cinquante jours d’affilée »), qui souffle du sud-ouest ; c’est le même qu’ailleurs on appelle harmattan, simoun. Un personnage trop remarquable pour ne pas fixer l’attention de l’homme en quelque partie du désert que ce soit. Sous ces noms divers, quand on connaîtra mieux les détails du climat, on pourra, sans doute, retrouver des personnalités éoliennes plus ou moins nuancées. Le khamsin, par exemple, qui est supposé souffler sans discontinuer pendant cinquante jours, ne semble pas avoir d’équivalent exact dans le Sahara Occidental, du moins au point de vue de la constance. Pourtant khamsin, sirocco, simoun, sont de proches parents, des variétés locales d’un même vent. Il est bien possible que ce soit un vent descendant, et à ce titre un cousin éloigné du foehn alpestre. En tout cas, il souffle par rafales et tourbillons ; il est particulièrement chargé de sable et de poussière ; il semble lié à « certaines manifestations magnétiques ou électriques, assez mal définies jusqu’ici ; il exerce une action déprimante sur l’homme et les animaux » ; il a comme une odeur propre ; en tout cas, il cause aux muqueuses une sensation _sui generis_, à laquelle on reconnaît son moindre souffle. Essentiellement, il a une ardeur sèche, qui peut avoir sur l’organisme humain, dans certains cas extrêmement rares, cités à titre de curiosités, un effet toxique. « Pour une vitesse trop grande d’un vent sec et chaud, les glandes sudoripares n’ont pas une activité suffisante, la température de la peau, puis du corps, s’élève peu à peu au niveau de celle de l’air, c’est le coup de chaleur mortel ».

On peut soupçonner que la direction des vents au désert est influencée par une cause qui n’intervient pas ailleurs. Les grands amas de dunes ne réagissent pas à l’ensoleillement de la même façon que le reste du sol. A la surface des dunes « les grains du sable mobile ne se touchent que par des portions restreintes de leur périphérie, il y a entre eux de l’air emprisonné qui forme matelas à la chaleur. L’échauffement reste localisé à la surface qui devient brûlante ».

C’est dans le sol de la dune que des températures de 70° centigrades ont été observées. Au combat de Metarfa qui fut livré dans la dune, des fantassins indigènes, incapables de garder la position du tireur couché, se tenaient debout, malgré les ordres et se faisaient tuer. Dans les dunes du Gourara, en été, on admet qu’un homme bien chaussé, s’il fait lever une gazelle, n’a qu’à la suivre à la trace, d’abri en abri, pour la forcer assez rapidement. Le refroidissement nocturne et hivernal fait pendant à l’échauffement diurne et estival. Dans l’erg er Raoui, au puits de Tinoraj, le 25 février, à 6 heures du matin, l’eau contenue dans une cuvette à demi enfoncée dans le sol, était gelée en bloc, un gobelet de fer-blanc, pris dans la glace, y était si solidement fixé qu’on pouvait avec l’anse du gobelet, soulever la cuvette. Le thermomètre marquait cependant + 10°.

Ce refroidissement nocturne est très brusque, presqu’instantané, dès que le soleil se couche. Les nuits d’été dans la dune sont d’une fraîcheur délicieuse. Au contraire, lorsque, après une journée étouffante, on campe au pied d’une muraille rocheuse, la pierre surchauffée continue à exhaler de la chaleur pendant les premières heures de la nuit et les rend pénibles.

Toutes proportions gardées, surfaces sablonneuses et surfaces rocheuses se comportent un peu au Sahara comme, à la surface de la planète, les surfaces continentales et océaniques. Les unes sont, par rapport à la chaleur, des corps bien meilleurs conducteurs que les autres. Si l’on songe aux dimensions énormes qu’atteignent les grands amas de dunes, il n’est pas absurde de supposer qu’il puisse y avoir une répercussion sur la distribution des pressions barométriques et, par conséquent, sur la direction des vents. Le khamsin égyptien, à en juger par sa direction, paraît avoir son origine dans le grand erg du désert libyque.

[Illustration :Schéma du SAHARA OCCIDENTAL

FIG. 1.]

[Illustration :Schéma du SAHARA ORIENTAL

FIG. 2.]

Ce qui importe par-dessus tout dans le climat désertique, c’est la pluie, puisque c’est son insuffisance qui crée le désert. Il n’y a pas sur la planète de coin où il ne pleuve peu ou prou : le Sahara reçoit des pluies ; la difficulté est d’en déterminer les modalités et les quantités. Là aussi, les données des stations météorologiques sont insuffisantes.