Part 3
Toute érosion, en usant les reliefs d’un continent, tend à aboutir à une pénéplaine. Il est probable que l’érosion désertique tend à une pénéplaine d’un modelé très particulier. Le trait caractéristique en serait justement la persistance de ces chicots abrupts et isolés de roche nue, semés comme au hasard sur une plate-forme plus ou moins uniforme. L’érosion fluviale, telle qu’elle joue en climat désertique, semble bien être un facteur essentiel de ce modelé.
ÉROSION ÉOLIENNE. — Si considérable que reste la part de l’érosion fluviale en pays désertique, celle de l’érosion éolienne est naturellement immense. Elle saute aux yeux dans une foule de menus détails extérieurs du modelé. Cailloux guillochés, piliers isolés amincis à la base, roches percées, murailles rocheuses criblées d’alvéoles et sculptées en formes fantastiques, assises plus ou moins profondes de gravier à peu près pur de tout mélange, qui recouvrent le reg ou le serir sur d’immenses étendues et lui font un sol d’allée de jardin. Les moindres différences dans la compacité de la roche, les interstices entre les cailloux roulés, ont offert une prise au vent, qui s’est insinué et a creusé.
Un aspect très particulier du sol au désert, est ce que les nomades sahariens appellent la « hammada ». C’est une table de roche nue, comme époussetée et vernissée, grossièrement semblable à un dessus de cheminée, indéfiniment étendu aux limites de l’horizon et bien au-delà. Dans le Sahara algérien et tripolitain, on chemine sur les hammadas pendant des jours consécutifs. Ce sont les grands plateaux calcaires ou gréseux dont l’assise rocheuse supérieure a été mise à nu, dépouillée de sol meuble, par le coup de balai éternel du vent.
Ce sont là des actions superficielles du vent, elles intéressent l’épiderme du désert, quoiqu’assurément, dans le courant des âges, elles doivent avoir des effets d’une profondeur incalculable. Pourtant, au premier coup d’œil, le domaine éolien par excellence c’est la dune ; ou plutôt l’erg. Les Sahariens donnent le nom d’erg aux grands amas de dunes, qui couvrent des superficies immenses. L’erg libyque, le plus grand probablement des ergs planétaires, est grand comme la France. Les deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental, les mieux connus apparemment, ou, en tout cas, les plus étudiés, ont chacun, respectivement, 300 kilomètres à peu près de grand diamètre, sur 150 de largeur. Ces mers de sable, aux vagues puissantes et confuses, sont évidemment livrées au vent ; l’érosion fluviale n’a sur elles aucune action directe ; et pourtant, même dans ce cas relativement si net, les effets indirects de l’érosion fluviale sont de grande importance.
On a voulu, quelquefois, expliquer par l’érosion éolienne toute seule, l’existence même de tout ce sable, dont les énormes amas confondent l’imagination. On l’a imaginé détaché, grain à grain, par corrasion de la roche en place, et particulièrement des assises gréseuses. Ces effets de la corrasion sont une réalité évidente ; cependant, la corrasion rencontre des obstacles qui ralentissent ses effets. La roche dure, au Sahara, est souvent couverte d’une patine désertique, qui a beaucoup frappé les observateurs, et qui a été scientifiquement étudiée (en particulier par Walther en Égypte). C’est un exsudat de la roche poreuse ; une croûte de substances chimiques, amenées à la surface par capillarité et fixées par l’évaporation ; l’oxyde de fer la colore en rouge sombre ou en noir ; là où elle est éclatée, le cœur plus clair de la roche contraste vivement avec elle. C’est elle qui donne leur éclat vernissé, non seulement aux roches isolées, mais à toute l’étendue immense des hammadas. C’est cette patine sombre qui a valu son nom au grand plateau tripolitain Hammada Homra, la Hammada Rouge. Cette croûte est très dure, et elle constitue un obstacle à la corrasion dont il n’est pas impossible de mesurer la résistance. Dans le Sahara algérien, on trouve sur les grès un assez grand nombre de vieilles gravures ; quelques-unes sont datées approximativement par leur sujet même, celles par exemple qui représentent Ammon Ra, le dieu de Thèbes. Ces gravures, sur des parois de roche nue, exposées à toute la violence du vent, depuis plusieurs milliers d’années, semblent aussi fraîches que le premier jour. On sait bien, d’ailleurs, que le climat désertique conserve indéfiniment les plus fins bas-reliefs de pierre ; l’architecture et la sculpture égyptiennes nous l’ont appris ; l’obélisque de Louqçor, en cinquante ans sur la place de la Concorde, s’est plus détérioré qu’en cinquante siècles sur les bords du Nil.
[Illustration : _Cliché Gautier_
PL. V. — AU DÉSERT LIBYQUE ; RÉGION DE KHARGA (OU KHARGEH).
Pénéplaine désertique. “ Paysage d’archipel ” de Siegfried Passarge.]
[Illustration : _Cliché Gautier_
PL. VI. — LES PREMIERS CHICOTS DE L’ADRAR DES IFOR’ASS SURGISSANT BRUSQUEMENT DU REG, QUAND ON VIENT DU NORD.
Piste d’autos entre Silet et Tin Zaouaten.]
Ces mêmes roches dures, qui offrent au vent une si longue résistance, il faut songer avec quelle rapidité les orages sahariens les effritent, en croulent les esquilles et les pans, pour en rouler et en moudre les débris dans le lit du torrent. Les immenses cuvettes sahariennes, qui sont des zones d’épandage, sont tapissées sur des épaisseurs inévaluables de sable meuble, dont l’origine fluviale n’est pas douteuse. Or, les cuvettes alluvionnaires sont le lieu d’élection des grandes dunes. Les ergs, en règle générale, se sont formés sur les zones d’épandage. Il est impossible de se soustraire à l’idée qu’il y a un lien probable de cause à effet, dans une certaine mesure. Tout se passe comme si c’était l’érosion fluviale qui a fourni à la dune, au moins pour une part importante, sa matière constituante, le sable meuble et libre.
On observe souvent, au Sahara, une différence de couleur entre les dunes ; il en est de blanches ; et les autres dorées. Ces dernières sont les grandes dunes, puissantes et anciennes, exposées à l’action éolienne depuis des âges ; chaque grain, au contact de l’air, a eu le temps de s’oxyder, de se roussir. Les blanches sont, généralement, les petites vagues de sable périphériques ; une hypothèse naturelle est qu’elles viennent de naître ; leurs grains n’ont pas encore pris la patine ; elles conservent la couleur du sable alluvionnaire.
Les alluvions, pourtant, ne fournissent que du sable plus ou moins mélangé de limon. Mais les dunes sont du sable pur, résultat d’un vannage éolien éternel, dont les effets s’observent directement dans l’atmosphère. Dans le Sahara français, surtout dans sa partie méridionale, au voisinage des steppes soudanaises, parcourues par des fleuves tropicaux, on observe des coups de vent qui s’accompagnent d’un obscurcissement de l’atmosphère, allant jusqu’à l’opacité noire, la nuit en plein jour. Chudeau a dessiné ces orages de suie, qu’on voit venir de loin, au bout de l’horizon, panachés de crêtes et de champignons tourbillonnaires. La mission Tilho a observé des phénomènes analogues au nord-est du Tchad.
Le khamsin égyptien est aussi un vent opaque, dont les éléments sont empruntés, sans doute, aux laisses limoneuses du Nil. Dans le Sahara tout entier, à n’importe quel jour de l’année, il suffit de prendre un angle horaire pour constater que l’atmosphère est très médiocrement transparente. Par le ciel le plus pur, pour viser le soleil au sextant ou au théodolite, les verres de couleur foncée ne sont pas utilisables ; il faut employer les plus légèrement teintés. C’est qu’au désert apparemment l’air est éternellement chargé de poussières en suspension. Les montres de poche portent le même témoignage. Celles dont la fermeture n’est pas hermétique s’arrêtent au bout de huit jours, encrassées. La quantité de poussières ainsi flottantes à toutes les hauteurs de l’atmosphère doit être énorme. Elles sont si ténues et si légères, qu’elles ne peuvent pas tomber d’elles-mêmes ; elles demeurent en suspension éternelle, jusqu’au jour où les courants aériens les entraînent hors de la zone désertique, dans les régions à pluies normales. Et là, enfin, le lavage périodique de l’atmosphère par la pluie, les ramène au sol. Dans nos régions tempérées, et d’ailleurs dans toute la partie septentrionale du vieux et du nouveau monde, l’attention a été attirée depuis longtemps sur une formation très particulière et bien connue, le loess. Elle est grossièrement distribuée sur le pourtour des zones désertiques ; les géologues admettent, aujourd’hui, qu’elle a été produite au cours des âges par l’accumulation des poussières désertiques. Le vannage est peut-être la plus originale et la plus puissante parmi les modalités de l’érosion éolienne. C’est tout naturel, puisque le vent, ici, est aux prises avec les éléments les plus ténus, ceux qui lui offrent la moindre résistance. C’est ainsi que, dans les océans, les éléments vaseux sont entraînés loin des côtes et déposés au large sur les grands fonds.
Sur le sable des dunes, ainsi trié, le vent exerce une action de remaniement et de transfert, qui est plus apparente au premier coup d’œil, et qui a été souvent étudiée. Cela ne signifie pas qu’elle soit encore définitivement connue. Il est certain que la dune, par rapport au vent, tend à prendre une forme dissymétrique, une pente longue et douce dans sa partie directement exposée au vent, abrupte au contraire, en muraille croulante, sur la face abritée. Les théoriciens de la dune vont souvent plus loin ; ils croient avoir dégagé la forme élémentaire, dont les lignes de dunes seraient un chapelet et les ergs une marqueterie. Ce serait la dune en croissant, qu’on appelle, au Turkestan et en Mongolie, la barkhane. Il faut noter qu’au Sahara la barkhane typique est très rare. Signe caractéristique, dans le vocabulaire des indigènes sahariens, si touffu et si nuancé, il n’existe aucune expression correspondant à barkhane. Chudeau en signale pourtant en Maurétanie, non loin de l’Océan Atlantique. Nachtigall en a dessiné de très nettes au nord du Tchad. Il faut fouiller attentivement la bibliographie saharienne pour y trouver trace de la barkhane. Sa théorie ne serait jamais née à la suite d’observations faites au Sahara. Il semble que la barkhane soit une petite dune en progression éternelle sur une surface unie. Ce serait le groupement élémentaire du sable en mouvement lorsqu’il se groupe de lui-même. Au Sahara, peut-être à cause de l’extrême sécheresse atmosphérique, le sable en mouvement tend à conserver une sorte d’indépendance individuelle des grains. La dune apparaît surtout en masses énormes et localisées dans les grands ergs, qui ne sont pas en progression sensible ; et peut-être ne faudrait-il pas se hâter de voir dans la barkhane la forme élémentaire des ergs.
Le vocabulaire indigène permet d’analyser les formes du modelé dans l’erg saharien. Les sifs, ce qui signifie les « sabres », sont de longues arêtes, à peine incurvées en forme de yatagans, à crête tranchante, presqu’infranchissables sur leur paroi ébouleuse. C’est évidemment ce qui aurait un rapport assez lointain avec la barkhane. Les oghourds sont les massifs puissants et pitonnants, beaucoup plus élevés que tout le reste, du sommet desquels on voit l’erg étendu à ses pieds. Les feidjs ou gassi, littéralement les « cols », les « sols fermes », sont de très longs couloirs libres de sable, qui, dans certains cas, traversent l’erg entier de bout en bout, ou qui du moins se relaient et facilitent extrêmement la traversée.
Les sifs, les oghourds, les gassi, sont des éléments parfaitement fixes de la topographie, dans les limites de l’expérience humaine. Les guides indigènes s’y reconnaissent immédiatement sans hésitation. Les officiers français de méharistes qui sont en contact intime avec les ergs du Sahara algérien, depuis près d’un demi-siècle, n’ont pas noté de changement. Le poste de Taghit est au pied d’un oghourd, et depuis vingt ans, la distance entre la muraille du poste et la frange terminale de l’Oghourd, qui est d’une dizaine de mètres peut-être, n’a pas changé sensiblement. D’ailleurs la palmeraie de Taghit, vieille de plusieurs siècles, n’est pas gênée le moins du monde par le voisinage immédiat de l’erg ; les indigènes n’ont même pas l’idée que ce voisinage puisse être dangereux. Il est vrai que Taghit est protégé par la masse même de l’Oghourd. D’autres palmeraies, en terrain plus ouvert, sont menacées d’ensablement ; mais cette menace ne les effraie pas ; elles savent se protéger par des moyens traditionnels, et par exemple par des haies de palmes fichées en terre, qui sont une défense efficace. Il n’y a pas d’exemple d’une palmeraie détruite par la progression de la dune.
On n’a jamais essayé, ni au Sahara, ni ailleurs, de dresser la carte topographique d’un erg. Une bonne carte d’erg, lorsqu’elle existera, aidera puissamment à dégager les lois qui président à la formation des dunes. D’ores et déjà, on peut certainement indiquer la cause générale qui impose à l’erg sa stabilité. Pour donner à une dune l’occasion de naître, il faut un obstacle qui arrête le sable, la dune est sous la dépendance du modelé sous-jacent. Les gassi sont, invariablement, des plaines sans relief, et c’est pour cela qu’ils sont libres de sable. Les oghourds ont apparemment un squelette rocheux. Un erg est un manteau de sable qui cache un relief profond, gravé dans la roche. Si nous avions une bonne carte d’erg, nous verrions ce relief transparaître plus ou moins à travers l’empâtement du sable. C’est lui qui fixe la dune. Naturellement, ce relief sous-jacent est, dans une large mesure, un relief d’érosion fluviale. Nous retrouvons ici, comme partout au désert, la collaboration étroite des érosions fluviale et éolienne.
Il est bien entendu, cependant, que c’est la dune elle-même qui est fixe, et non pas les grains de sable qui la composent. Quand le vent souffle en tempête, ce qui est fréquent, la dune qui fume devient un spectacle magnifique, elle s’auréole de panaches, une brume de sable efface l’horizon. La dune garde sa place et ses lignes générales, parce que de nouveaux grains de sable ont pris, dans le même cadre, la place de ceux qui y ont été enlevés. Dans les oasis du Bas Touat, l’ensablement contre lequel on lutte prend la forme de vagues de sable en mouvement, qui traversent la palmeraie d’est en ouest, entrant par un bout et s’écoulant par l’autre. Une bonne part de ce sable mobile, éternellement charrié, doit arriver aux limites du désert, à l’Océan ou à la Méditerranée. C’est le pendant des poussières argileuses qui vont au loin constituer le loess.
L’erg lui-même, si stable qu’il soit, ne l’est que dans les limites de la mémoire et de l’observation humaine. Si on l’envisage à la mesure chronologique des géologues, tout erg tend à se déplacer en bloc, dans la direction du vent dominant.
Sur ce remplissage alluvionnaire, qui tapisse les bassins fermés, la déflation exerce donc à la longue une action considérable. On verra plus loin, cependant, combien grande est la persistance à travers les âges géologiques de ces atterrissements. C’est que, par son processus même, l’érosion éolienne se fait obstacle à elle-même. Nous avons déjà vu comment la face des grès se cuirasse d’une patine dure. Pareil processus met à l’abri dans bien des cas sur d’immenses étendues les atterrissements meubles.
A leur surface balayée par un vent sec et vif, quand il y a une nappe d’eau en profondeur, la capillarité activée par une évaporation intense, amène le dépôt d’une croûte calcaire, qui atteint plusieurs mètres de profondeur et une grande dureté. C’est la croûte calcaire des géologues algériens, le « caliche » des géologues américains. Cette croûte est très développée dans le Sahara français, sur les pentes de l’Atlas oranais, où toutes les conditions se trouvent réunies pour expliquer sa présence. Les cônes de déjection de l’Atlas s’y trouvent confluer en une masse puissante de dépôts meubles dans les profondeurs de laquelle l’eau n’a pas pu faire défaut depuis que l’Atlas existe. Elle est recouverte tout entière par la hammada sub-atlique, une croûte mince et dure, sous laquelle les atterrissements demeurent scellés, soustraits à la déflation ; sauf sur les points où le jeu d’une faille, et plus fréquemment l’érosion d’un oued, a rompu la continuité du bouclier protecteur.
Au cœur du Sahara français, sur le reg qui en recouvre peut-être la moitié, toute croûte protectrice fait défaut. Mais un autre phénomène intervient. La déflation a éparpillé au loin toutes les particules légères des couches superficielles, argile et même sable, elle a laissé le gravier en place, ce gravier même qui donne au reg son facies caractéristique. Pour tout ce qui est scellé au-dessous d’elle, cette couche de gravier constitue un obstacle à la déflation dont la puissance s’accroît avec la profondeur, c’est-à-dire avec le temps.
Ceci nous amène à une question qui a été souvent posée. De quel laps de temps le climat désertique a-t-il disposé pour imposer son modelé au Sahara ?
BIBLIOGRAPHIE
PASSARGE. _Die Kalahari._ Berlin, 1904. — PASSARGE. _Rumpfläche und Inselberge_ Z. D. G. G. LVI, 1904. — DE MARTONNE. _Traité de Géographie physique._ Paris, 1909, chapitre X.
E.-F. GAUTIER. _Sahara Algérien_ (Mission au Sahara, T. I). Paris, 1908.
_CHAPITRE II_
LE PASSÉ
ANCIENNETÉ DU SAHARA. — Sur l’ancienneté du Sahara, on a maintenant beaucoup de données précises et concluantes. Ce sont d’abord des données géologiques sur la nature et l’âge reculé des atterrissements de bassins fermés. Au cœur du Sahara, encore si mal connu, on ne sait rien sur les dépôts de colmatage que le reg recouvre. Mais dans le nord du Sahara français et les steppes algériennes, le service géologique algérien a beaucoup travaillé.
Sur les pentes sud de l’Atlas saharien, sur les hauts plateaux algériens, et même dans le Tell constantinois, le pays est encroûté par des dépôts continentaux d’atterrissement dont l’âge est établi par des fossiles. Ils s’étagent authentiquement, en s’empilant les uns sur les autres, depuis l’oligocène jusqu’au quaternaire. Leur disposition même, leur étalement sur des superficies énormes, et d’ailleurs leur composition, les dépôts chimiques qu’ils enferment, sels, gypse, tout atteste que ces atterrissements ont été formés dans des cuvettes fermées et sous un climat steppien ou désertique. C’est encore plus accusé au trias. L’Algérie triasique était couverte de cuvettes fermées, de lagunes où le sel et le gypse se sont déposés en masses d’une puissance extraordinaire.
D’autre part, toute l’Afrique Septentrionale, de la Mer Rouge à l’Océan Atlantique, est recouverte, sur une portion importante de sa superficie, par un grès de facies uniforme et très particulier. Il est de grain assez fin, de couleur rougeâtre plus ou moins foncée ; on y trouve fréquemment des concrétions sphéroïdales, qui l’ont fait appeler en Algérie grès à sphéroïdes ; des sphéroïdes provenant du grès nubien en Egypte et rapportés dans un laboratoire d’Alger sont indiscernables d’autres sphéroïdes provenant de l’Atlas saharien. La seule diffusion d’une formation aussi régulièrement uniforme sur une surface aussi grande serait curieuse. Mais voici mieux. Ces grès rouges sont une formation continentale ; on y rencontre des bois et parfois des arbres silicifiés. Pourtant, en certains points très localisés, des fossiles marins apparaissent parfaitement déterminables. On s’aperçoit alors que ces grès de facies constant appartiennent aux étages géologiques les plus divers et les plus éloignés. Les grès nubiens sont crétacés, au voisinage de l’étage albien, comme aussi, ceux de l’Algérie ; ceux du Sahara sont éodévoniens et siluriens. Il y a là un problème dont il semble bien que le géologue Fourtau ait indiqué la solution. Ces grès se ressemblent parce qu’ils ont la même origine, malgré leur âge divers. Ils sont tous des ergs désertiques solidifiés, pétrifiés. A un âge aussi reculé que le silurien, le Sahara aurait donc été déjà un désert. Et notez que, au Kalahari, dans l’Amérique du Nord, les géologues aboutissent aux mêmes conclusions sur l’ancienneté du désert.
Après tout, la distribution des déserts à la surface de la planète est pour une bonne part fonction de la latitude ; si le pôle n’a pas changé de place, ce que nous ignorons, il serait tout naturel de supposer _a priori_ que les grands déserts planétaires, à travers toute la durée des âges, aient dû se trouver à peu près aux points où nous les voyons. Cette supposition en tout cas semblerait vérifiée expérimentalement en ce qui concerne trois des plus grands déserts planétaires, et les seuls qui soient assez bien connus géologiquement.
Parmi tous les éléments de la vie physique du globe, le climat est pourtant celui qui, à première vue, paraît le plus instable. L’imagination se cabre à l’idée d’un climat qui persiste sur un point déterminé du globe, depuis le crétacé, depuis le silurien, depuis toujours. Naturellement cette stabilité est très relative ; entre certaines limites, il y a eu des oscillations énormes.
LES OUEDS FOSSILES DU SAHARA. — L’oscillation dont les traces sont les plus apparentes concerne la période qui précède immédiatement la nôtre, celle que les géologues appellent quaternaire ; elle porte aussi chez nous un surnom populaire, celui de période glaciaire. Dans l’Afrique Septentrionale, la latitude est trop basse pour que les glaciers aient pu se développer. Mais en Afrique comme chez nous le climat quaternaire a été beaucoup plus humide que l’actuel. Ici comme là les fleuves actuels sont des nains perdus dans des vallées qui ne sont plus à leur taille parce qu’elles ont été creusées par des ancêtres gigantesques.
Les meilleurs exemples se trouvent dans le Sahara français, tout ce qui s’étend entre l’Atlas saharien d’Algérie et le coude du Niger. On y trouve, profondément gravées sur le sol, des vallées de grands oueds quaternaires, à peu près morts aujourd’hui, mais dont les réseaux sont encore aisément reconnaissables.
Le centre principal de dirimation est le massif du Hoggar. De là divergent vers tous les points de l’horizon de grands fleuves réduits à l’état de squelettes. Vers le sud, le Tafassasset se laisse suivre jusqu’au Niger ; vers le nord, l’Igharghar a laissé sa trace plus ou moins nette jusqu’à la cuvette des grands chotts, c’est-à-dire jusqu’au pied de l’Atlas tunisien.
L’Atlas est pour les oueds quaternaires un autre lieu de sources ; tout particulièrement le Haut Atlas marocain. Parmi ces oueds de l’Atlas, l’oued Saoura est le plus important, au moins dans l’état de nos connaissances. C’est un grand réseau encore très net : on suit aisément la convergence des artères jusqu’aux cuvettes du Gourara et du Touat.
Dans toute cette immense région dont le Hoggar est le centre, il n’y a pratiquement pas un seul point dont on ne puisse dire avec précision à quel bassin quaternaire il appartient.
[Illustration : FIG. 3. — CLARIAS LAZERA (CAT-FISH).
Se retrouve jusqu’à Biskra. Faune résiduelle de l’Igharghar. D’après Duveyrier, _Les Touaregs du Nord_.]