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Part 4

Que ces vallées mortes aient ruisselé à une époque voisine de nous, la fraîcheur de leurs formes n’est pas seule à l’attester. On connaît depuis longtemps à Biskra et dans les oasis de l’Oued R’ir, c’est-à-dire dans la cuvette terminale de l’Igharghar quaternaire, de petits poissons tropicaux, les chromys ; ils pullulent aujourd’hui dans les trous d’eau, dans les canaux d’irrigation des palmeraies ; on les a vus jaillir des puits avec les eaux artésiennes ; ils se réfugient donc où ils peuvent, jusque dans les nappes souterraines. Tout récemment, dans cette même région, on a trouvé un poisson beaucoup plus gros ; le clarias lazera, un silure qui a un nom populaire en anglais : cat-fish. Dans le vieux monde, c’est un poisson tropical. Il pullule en Egypte parce qu’il a suivi le Nil, mais c’est un intrus dans le monde méditerranéen. Dans le Sahara algérien on le connaît tout le long de l’Igharghar de la zone d’épandage à la source, dans des trous d’eau au fond desquels ce poisson de vase survit encore d’une existence précaire. Dans cette même région de Biskra, un compagnon du cat-fish et des chromys, beaucoup plus célèbre qu’eux, est l’aspic de Cléopâtre, le serpent des charmeurs. C’est le cobra hindou ; lui aussi est un immigré des tropiques, et sa présence dans le Sud algérien est inexplicable si on ne fait pas intervenir l’Igharghar quaternaire. Le cas le plus net est celui du crocodile. On l’a réellement trouvé dans des trous d’eau de l’oued Mihero, une artère du réseau de l’Igharghar. C’était peut-être le dernier survivant ; il faut se représenter le miracle biologique d’un pareil animal dans un pareil lieu ; mais c’est une réalité indéniable. Tout cela nous reporte à une époque où l’oued Igharghar et l’oued Tafassasset, se touchant par leurs sources, établissaient une communication d’eau vive entre les tropiques et le monde méditerranéen. Et cette époque ne peut pas être reportée très loin dans le passé puisque si les fleuves sont morts certains éléments de leur faune ont survécu.

Ce pont de vie animale et sans doute aussi de végétation entre les tropiques et l’Atlas, à une époque aussi rapprochée de nous, a un rapport évident avec un fait historique bien connu. L’Atlas quaternaire avait une faune qu’un paléontologiste a appelé : faune du Zambèse. Le dernier survivant de cette faune a été l’éléphant carthaginois, qui n’a été détruit que par les chasseurs d’ivoire romains, en pleine lumière historique.

[Illustration : _Cliché d’aviation_

PL. VII. — AUTOUR DE LA GARA KRIMA (SUD D’OUARGLA). LES VAGUES DES PETITES DUNES.]

[Illustration : _Photo d’aviation_

PL. VIII. — DUNES SURVOLÉES, RÉGION D’EL OUED.

Il s’agit de dunes médiocres et jeunes. Un grand erg ancien aurait un modelé plus confus, évoquant moins régulièrement les vagues de la mer. Voir Pl. X.]

Ici, il faut se défendre contre une illusion d’optique. Attestée par ces faits biologiques frappants, la libre communication entre le Soudan et la Méditerranée pourrait nous sembler toute voisine dans le temps, à la mesure humaine et historique du temps. Il faut rappeler que l’éléphant carthaginois qui est bien connu par le témoignage des historiens anciens, était un animal plus petit de taille et beaucoup moins puissant que l’éléphant asiatique, c’est-à-dire hindou, des Seleucus et des Antiochus. Il n’était pas question qu’il pût en soutenir le choc un jour de bataille. Or, l’éléphant hindou est lui-même moins puissant que son congénère d’Afrique tropicale. L’éléphant carthaginois était donc devenu une espèce distincte, tendant au nanisme, dégénérée, comme il est naturel chez un animal appartenant à une faune résiduelle. Pour qu’une espèce animale puisse s’individualiser ainsi, il faut la collaboration d’un temps qui excède infiniment les limites de la mémoire humaine ; encore qu’il puisse être court en chronologie géologique.

La conservation remarquable de ces réseaux fluviaux quaternaires, la profondeur, la longueur, la multiplicité des chenaux, a donné lieu à une autre illusion d’optique. On s’est quelquefois représenté le Sahara quaternaire comme un pays arrosé de pluies surabondantes, normalement draîné, le contraire d’un désert. Or la cuvette terminale de l’Igharghar, c’est-à-dire la région des grands chotts au sud-est de Biskra, a été beaucoup étudiée ; d’autant qu’on a longtemps rêvé de transformer cette cuvette partiellement déprimée au-dessous de la cote zéro, en y créant une « mer intérieure ». Elle est séparée aujourd’hui de la Méditerranée toute voisine par le seuil de Gabès, et sur ce seuil, malgré tous leurs efforts, les géologues n’ont jamais trouvé la moindre trace d’une jonction fluviale ancienne entre la cuvette et la mer. Le modelé même de la cuvette tout entière est un modelé de bassin fermé. Elle est tapissée, sur toute son étendue immense, d’un manteau puissant d’atterrissements. Nulle part sur son pourtour, on n’observe de lignes de falaises, comme il s’en sculpte nécessairement sur les rives d’un lac _à niveau fixe_ de pays normalement draîné. On sait en effet, ne fût-ce que par l’exemple du Tchad, qu’un lac de steppe, zone d’épandage terminale d’un fleuve, n’a pas de rives définitives. Tout concorde donc. L’Igharghar, même au temps où les crocodiles étaient à l’aise dans ses eaux vives, se terminait dans une zone d’épandage ; il n’a jamais eu la force de franchir le seuil pourtant léger qui séparait sa cuvette terminale de la mer.

C’est donc un point acquis ; à l’époque géologique immédiatement antérieure à la nôtre, au quaternaire, il y eut au Sahara, comme en Europe, une vive oscillation de climat dans le sens de l’humidité. De grands fleuves sillonnèrent le Sahara sans avoir pourtant la force d’arriver à la mer. La steppe se substitua au désert, et ouvrit à la faune tropicale le chemin de la Méditerranée.

LE DÉSERT LIBYQUE. — Il est certain pourtant que cette steppe quaternaire ne s’est pas étendue à la totalité du Sahara. Le désert libyque, au moins dans sa partie orientale, est aussi bien connu que le Sahara algérien. Le _Geological Survey_ du Caire y a fait une besogne admirable, même au point de vue topographique. Tout réseau fossile d’oueds quaternaires fait complètement défaut sur la rive gauche du Nil jusqu’à la lisière de l’erg libyque. Il y a des falaises d’érosion ; une grande falaise rectiligne court le long de la Méditerranée entre la racine du delta et l’oasis de Siouah, séparant la Marmarique du désert libyque proprement dit. Une auréole de falaises, plus ou moins irrégulière et plus ou moins discontinue, dessine le pourtour de chacun des groupes d’oasis libyques, Kharga, Dakhla, Farafra, Baharia. Un coup d’œil sur la carte permet d’embrasser le dessin général de ces falaises à la surface du désert libyque. Son incohérence est évidente ; il est impossible de les ramener par l’imagination à l’érosion fluviale d’oueds quaternaires.

D’autre part, dans le Sahara algérien, où l’étendue des regs est si remarquable, l’origine de ces plaines immenses n’a rien de mystérieux ; elles sont manifestement l’œuvre de ces mêmes grands oueds fossiles colmatant leurs zones d’épandage dans leur cours inférieur, dans le même temps où ils creusaient leurs canyons dans leur cours supérieur. Dans le désert libyque égyptien, le reg ou serir ne ressemble pas exactement à ce qu’on appelle de ce nom dans le reste du Sahara ; c’est une formation d’origine analogue, mais de facies bien différent.

Le reg est une immense allée de jardin, terrain de choix pour la marche, la chevauchée ou le roulage. Le serir égyptien est, à la surface du sol, un manteau plus ou moins épais de cailloux roulés, assez gros, en équilibre instable les uns sur les autres. Sur un pareil sol, la marche est un supplice à chaque pas pour l’homme et sa monture ; pendant la campagne de 1916-1917, les automobilistes anglais l’ont proclamé la mort aux pneus. Reg et serir sont pourtant bien, en définitive, des formations très analogues : une couche de cailloux roulés, laissés en place par la déflation. Une question d’âge intervient certainement. Le reg est tout jeune géologiquement, il est classé dans le quaternaire. Le serir égyptien est pliocène ; certains géologues ont été jusqu’à le supposer oligocène. Il a l’apparence d’une formation beaucoup plus usée ; la déflation a disposé d’un temps infiniment plus long pour la décaper, pour la dissoudre et la disloquer profondément. Le serir égyptien est du très vieux reg, préquaternaire.

Il est donc bien certain que le modelé du désert libyque égyptien fait avec celui du Sahara algérien un contraste extraordinaire. La steppe quaternaire a laissé sur la face de celui-ci les traces les plus apparentes ; elle n’en a laissé aucune sur la face de celui-là.

Faut-il croire que l’époque quaternaire ait été particulièrement humide dans la zone occidentale ? Mais sur la rive droite du Nil la chaîne arabique est sculptée de vallées sèches, œuvre évidente d’une érosion fluviale récente.

Ce qu’on peut dire peut-être, c’est que les pluies quaternaires ont laissé des traces fraîches dans toutes les parties hautes du Sahara, dans l’Atlas saharien, au Hoggar, dans la chaîne arabique, au Tibesti. Mais le climat steppien, à coup sûr, n’a pas fait sentir ses conséquences dans la totalité du Sahara. Des régions sahariennes immenses, à en juger par leur modelé, sont demeurées, pendant le quaternaire, hors du domaine de l’érosion fluviale.

Parmi ces déserts qui se sont succédé sur la moitié nord du continent africain depuis le silurien, il n’est donc pas impossible d’en imaginer avec une certaine précision au moins un, le pénultième, le Sahara quaternaire ; une individualité bien différente du Sahara actuel. Ici comme partout, bien entendu, le présent est sous l’étroite dépendance du passé. Le Sahara quaternaire nous aide à comprendre l’actuel.

BIBLIOGRAPHIE

GAUTIER (E.-F.). _Structure de l’Algérie._ Paris, 1922.

FLAMAND (G.-B.-M.). _Recherches sur le Haut pays de l’Oranie._ Lyon, 1911.

FOURTAU (R.). _Sur le grès nubien_ (C. R. Ac. Sc.), 10 novembre 1902.

_CHAPITRE III_

LES RIVIERES, LA CIRCULATION SUPERFICIELLE DES EAUX

Pas n’est besoin de dire longuement que la vie au Sahara est sous la dépendance de l’eau. Et par conséquent les rivières vivantes, actuelles, sont d’une importance primordiale.

Les plus importantes de beaucoup sont naturellement celles qui prennent leurs sources hors du Sahara, dans des zones mieux arrosées. Le Sahara dans son ensemble est à une altitude relativement basse. Non seulement il est dominé au nord-ouest par la chaîne puissante de l’Atlas, mais il l’est au sud par le chapelet des énormes massifs de l’Afrique Centrale, Fouta-Djallon, Adamaoua, Abyssinie. Du sud comme du nord la pente générale du terrain achemine vers les dépressions du Sahara des pluies qui sont tombées hors et parfois très loin de la zone désertique. Il y a là une sorte d’escroquerie hydrographique, au détriment des régions voisines, qui améliore énormément l’habitabilité du Sahara.

La contribution de l’Afrique Centrale est de beaucoup la plus importante. Non seulement ces montagnes de l’Afrique Centrale couvrent une superficie immense, mais encore elles appartiennent déjà, par leur latitude, à la zone franchement équatoriale. Le Niger, le Chari qui aboutit au Tchad, le Nil enfin, apportent au Sahara d’énormes quantités de pluies tropicales. Il reste à voir ce que le Sahara en fait.

LE NIGER. — Le Niger appartient au Sahara par sa boucle, où se trouve Tombouctou. Descendu des montagnes du Fouta-Djallon, sur la côte du golfe de Guinée, le Niger tourne d’abord le dos à ce golfe et va droit au nord jusqu’à la zone saharienne. Là il change de direction cap pour cap, et il reprend celle du golfe de Guinée où il finit par se jeter. Le seul dessin de cette boucle sur la carte suggère l’idée de ce que les morphologistes appellent un coude de capture. Et cette hypothèse est pleinement confirmée par l’examen du terrain.

De part et d’autre de la boucle, le Haut et le Bas Niger sont deux fleuves originairement distincts, dont une capture récente a réuni les destinées, et qui conservent encore chacun une originalité bien marquée. Entre Djenné et Tombouctou, dans toute la moitié occidentale de la boucle, le Haut Niger est à bout de course ; il s’étale en lacis de marigots, en marais énormes ; la crue divague et quitte le lit du fleuve, pour aller, franchissant un faible seuil, remplir la cuvette voisine et ordinairement indépendante du Faguibine. C’est une zone d’épandage désertique. Elle s’est étendue jadis beaucoup plus loin au nord et au nord-ouest. Dans cette direction s’étend le Djouf, une des régions les plus inaccessibles et les plus inconnues du Sahara. Il est donc impossible de préciser d’ores et déjà quelles ont pu être dans le passé les relations de cette grande cuvette du Djouf avec les divagations terminales du Haut Niger. Certains traits pourtant apparaissent nettement.

Il se trouve dans le Djouf des salines qui ont joué depuis des siècles un rôle important dans la vie économique du Soudan. Au moyen-âge, c’était Trarza ; depuis le début du XVIIe siècle, c’est Taoudéni, qui est bien connu. C’est un fond de chott où les assises de sel, régulières et puissantes, alternent avec les assises d’argile. L’altitude au-dessus du niveau de la mer est de 140 mètres, d’après Chudeau, contre 270 à Tombouctou. C’est une dénivellation d’une centaine de mètres pour une distance à vol d’oiseau de 600 kilomètres. Entre Tombouctou et Taoudéni s’étend une plaine désertique de relief à peu près nul, semée de petites dunes, et montrant sur de grands espaces des coquilles fraîches de mollusques nigériens d’eau stagnante. Ces mêmes mollusques se retrouvent d’ailleurs à Taoudéni. Il est certain que l’ancienne zone d’épandage du Niger s’est étendue au moins jusque-là. Encore maintenant l’eau de Taoudéni, qui est assez abondante pour gêner l’exploitation des salines, ne peut pas venir d’ailleurs que du Niger, si loin qu’il soit, par infiltration souterraine. Cette zone d’épandage du Haut Niger, encore si nette, fait un contraste absurde et soudain avec l’allure du Bas Niger. On entre dans le nouveau domaine, sans transition, aux gorges de Bourem (plus exactement Tosaye). Elles entaillent peu profondément une arête transversale de vieilles roches primaires. En amont, c’est encore le Haut Niger aux vastes laisses d’inondation, au cours incertain. En aval, c’est le Bas Niger, l’eau court et se précipite, dans une vallée rapidement plus nette, et dans une direction toute différente, vers le Sud, vers l’Océan. Bourem est le point où le Bas Niger, avec ses eaux vives et sa puissance d’érosion a capturé, soutiré les eaux stagnantes de la zone d’épandage.

Ce n’est pas le seul point d’ailleurs dans le bassin du Niger où l’on signale une capture au bénéfice de l’Océan et au détriment de la zone d’épandage. La Volta noire, qui se jette dans le golfe de Guinée sur la frontière de l’Achanti et du Togo, accuse dans sa partie supérieure un coude de capture extrêmement aigu. La Haute Volta noire fut jadis un affluent du Haut Niger, capturé par le bas fleuve. Les marais de la zone d’épandage en ont été appauvris d’autant.

LE CHARI ET LE TCHAD. — Le Chari, dont le lac Tchad est la zone d’épandage, est un pendant assez exact du Niger. Il prend sa source dans la zone tropicale, et la moitié occidentale de son réseau s’alimente dans les montagnes de l’Adamaoua. Lui aussi achemine donc vers le Sahara une masse de pluies tropicales. Il se termine aujourd’hui dans le Tchad. Ce lac est en réalité sa zone d’épandage. C’est une très grande étendue d’eau, sans profondeur, semée d’îles, passant en maint endroit au marais et dépourvue de rives précises. Des missions européennes l’ont revu à de longs intervalles et en ont dressé des cartes exactes, qui cependant ne concordent pas entre elles. En peu d’années, et même d’une année à l’autre, les dimensions et la forme du Tchad varient extraordinairement avec les quantités d’eau déversées annuellement par le Chari. Il est certain que le Tchad n’a pas d’effluent visible ; il semble la cuvette terminale où les eaux s’évaporent ; elles devraient donc laisser un résidu de sels, et le Tchad devrait être saumâtre ; or, il est d’eau douce et potable. Ce fait a frappé tous les voyageurs, et il a semblé à beaucoup ne pouvoir s’expliquer que par l’existence d’un effluent souterrain. Le Tchad reste d’eau douce parce qu’il n’est une cuvette terminale qu’en apparence, l’eau qui paraît y stagner le traverse en réalité ; elle est entraînée en nappe souterraine dans une direction inconnue. On a cherché quelle pouvait être cette direction et l’attention s’est fixée tout de suite sur le coin sud-est du lac. La cuvette du lac s’y prolonge par la grande vallée de Bahr-el-Gazal ; une vallée sèche, encombrée de dunes, de pente incertaine, et dont on n’a connu pendant longtemps que l’extrémité par laquelle elle se rattache au Tchad. Etait-ce un effluent, desséché en surface et resté actif souterrainement dans les profondeurs du sol ? La question du Bahr-el- Gazal est restée à l’ordre du jour de l’exploration saharienne pendant un demi-siècle. Elle vient d’être tranchée définitivement par l’exploration Tilho. A 700 kilomètres à vol d’oiseau dans le nord-est du Tchad, il existe une cuvette immense en contre-bas du Tchad d’une centaine de mètres. Tilho l’appelle les Pays-Bas du Tchad. Ces Pays-Bas sont encadrés au nord et à l’est par les hauteurs puissantes du Tibesti et de l’Ennedi. Au sud et à l’ouest aucun obstacle ne les sépare du Tchad. Que des lacs, des marais extrêmement étendus y aient existé à une époque récente, c’est ce qui est attesté non seulement par le modelé et l’aspect du terrain, mais par une faune sub-fossile très abondante de mollusques et de poissons. Et ce sont les mollusques et les poissons du Tchad.

La zone d’épandage du Chari a donc reculé de 700 kilomètres, comme celle du Niger, et pour les mêmes raisons ; simplement parce qu’une zone d’épandage est essentiellement instable ; le fleuve se bouche le chemin à lui-même par l’accumulation de ses propres alluvions.

Ici, comme à propos du Niger, il faut faire la part des captures. Guidés par des informations indigènes, des explorateurs ont cherché une communication par eau, de grand intérêt pratique, entre la Bénoué et le Chari. Cette communication existe en effet entre un affluent du Chari, le Logone, et un affluent de la Bénoué. Elle se produit temporairement en périodes de crues dans une région marécageuse, où la ligne de partage est incertaine. Assurément c’est une capture qui se prépare ; la Bénoué soutirera au Chari une partie de son réseau dans un avenir plus ou moins lointain. Dès que la concurrence vitale s’établit entre un organisme fluvial vigoureux, qui a la mer pour niveau de base, d’une part, et, d’autre part, un cours d’eau comme le Chari dont la puissance érosive est paralysée dans sa zone d’épandage, l’issue de la lutte n’est pas douteuse à la longue.

Quand on connaîtra mieux la région, on signalera sans doute de vieilles captures, déjà réalisées dans le passé au détriment du Chari, et qui contribueront à expliquer son recul.

[Illustration :CAPTURE DU LOGONE PAR LE BASSIN DU NIGER

FIG. 4. — D’après Tilho, _Du lac Tchad au Tibesti_.]

LE NIL. — Avec le Chari et le Niger, le Nil fait un contraste absolu ; lui seul réussit à traverser toute la longueur du Sahara. Il amène à la Méditerranée les pluies tropicales du Victoria Nyanza. Il est intéressant d’analyser les conditions qui ont rendu possible ce triomphe sur le désert.

Tout le monde sait qu’il y a deux Nils : le Blanc et le Bleu, qui ont chacun une individualité bien précise. Ces deux épithètes, Blanc et Bleu, sont consacrées par l’usage ; mais ce sont des traductions assez inexactes de deux mots arabes originaux. Il serait moins littéral, mais plus conforme au sens, et préférable, de dire le Nil clair et le Nil trouble. Ces appellations auraient un rapport bien plus direct avec l’individualité des deux fleuves profondément sentie par l’instinct populaire.

C’est le Nil Blanc qui serait un équivalent exact du Chari et du Niger. C’est le fleuve tropical par excellence ; par ses sources il pénètre au sud de l’équateur, il vient de l’hémisphère sud. Lui aussi à la rencontre du Sahara s’étale dans une zone d’épandage. Les marais du Nil Blanc sont connus depuis près de deux millénaires ; au temps de Néron, deux centurions romains, en mission d’exploration, ont pénétré jusque- là. C’est dans ces marais que la mission Marchand a failli s’enliser. On les trouve portés sur tous les atlas ; ils s’étalent sur une surface immense, entre les 28e et 30e degrés de longitude et les 6e et 10e degrés de latitude nord ; ils sont péniblement draînés par un grand nombre de rivières hésitantes, enchevêtrées, deltaïques, un lacis de marigots ; c’est la région immédiatement au sud de Fachoda.

La parenté semble évidente avec la région marécageuse de Tombouctou et avec le Tchad. Dans ces grandes plaines du Sahara Méridional, le fleuve tropical, quel qu’il soit, s’arrête invariablement, incertain de sa voie, comme refoulé par les influences désertiques. Ce refoulement n’a rien de mystérieux, il est en relation avec les mécanismes de l’érosion en zone d’épandage. Il est permis de supposer que le Nil Blanc finirait dans sa zone d’épandage, comme le Chari et le Nil. Et il est certain en tout cas qu’il n’en sort pas tout seul, sans aide extérieure. Lui aussi a été capturé, mais, par bonne fortune, il l’a été par un puissant torrent méditerranéen, le Nil Bleu.

C’est le fleuve abyssin. Il s’alimente par ses sources dans cet immense massif d’Abyssinie, déjà tropical, où l’altitude des sommets atteint 4.000 mètres. L’Abyssinie n’est pas seulement un admirable château d’eau, par la raideur de ses pentes, elle donne au Nil, que nous appelons Bleu, sa puissance érosive attestée par les troubles qu’il charrie. C’est le limon d’Abyssinie qui donne au Nil d’Égypte sa couleur rouge sang, si souvent célébrée, pendant la crue. On sait que le commencement de la crue est annoncé au Caire par les eaux vertes, dépourvues de limon, charriant les débris végétaux dont le Nil Blanc s’est chargé dans sa zone marécageuse d’épandage. C’est à Berber que le Nil reçoit la dernière contribution des plateaux abyssins, l’Atbara, petit frère du Nil Bleu. Entre Berber et la Méditerranée, la vallée du Nil a 2.300 kilomètres de développement. On n’imagine pas naturellement que l’élan donné au fleuve par les pentes d’Abyssinie soit suffisant pour lui faire franchir une pareille distance.

Il faut considérer la forme de la vallée, très simple, en droite ligne dans son ensemble ; elle est parallèle au grand effondrement de la mer Rouge ; enfin, elle est dissymétrique ; le flanc droit ou oriental de la vallée est constitué par la chaîne arabique, une longue arête pitonnante jusqu’à 1.800, voire 2.000 mètres ; sur le flanc gauche ou occidental, le grand plateau libyque s’étend, dépourvu de tout relief saillant, d’une altitude constamment inférieure à 500 mètres. Il est évident qu’une pareille vallée dans sa structure générale n’est pas le résultat de l’érosion ; le fleuve ne l’a pas ouverte, il l’a suivie. Il y avait là un long sillon de la croûte terrestre, une ride en relation avec les grands mouvements orogéniques qui ont effondré la mer Rouge ; les géologues égyptiens l’ont quelquefois appelé un fjord. On connaît ce grand système de cassures qui commence dans l’hémisphère sud avec le fossé des grands lacs équatoriaux, et qui se laisse suivre jusqu’à la mer Morte et à la Cœlé-Syrie, en passant par la mer Rouge. Le « fjord » du Nil appartient évidemment à ce système. Et d’ailleurs la vallée du Nil tout entière, puisqu’il prend sa source dans le fossé des grands lacs. Il n’a pas fallu moins qu’un des plus grands accidents de la croûte terrestre pour produire ce prodige d’un fleuve traversant victorieusement le désert de bout en bout.

[Illustration : _Cliché Gautier_

PL. IX. — LE NIGER AUX HAUTES EAUX. RÉGION DE TOMBOUCTOU.

Le papillotement au premier plan à gauche est causé par les palettes du bateau à vapeur. A droite, dans les laisses d’inondation, un peu indistinct, du bétail.]

[Illustration : _Photo d’aviation_