Part 11
A l’est, la vallée du Bas Igharghar est un immense synclinal très régulier, où toutes les couches ont une allure en fond de bateau, en cuiller, depuis le crétacé qui est à la base, jusqu’aux atterrissements épais qui le recouvrent. Les sources ne font pas complètement défaut : les indigènes leur donnent le nom de bahar, qui signifie littéralement la mer, mais qui s’applique couramment à toute eau vive et profonde. Les bahars sont de petits lacs souvent cratériformes et dont la profondeur peut être extraordinairement grande pour leur superficie minuscule ; elle atteint trois ou quatre dizaines de mètres : ce sont des évents plus ou moins obstrués de la nappe profonde. Ils servent de refuge à une faune résiduelle tropicale de poissons dont le cat-fish est le représentant le plus volumineux. Les bahars, très rares et saumâtres, ne présentent pas aujourd’hui d’intérêt pratique. A l’origine, ils ont pu donner l’idée des puits artésiens, à eau jaillissante, qui alimentent en totalité les très belles oasis : celles du Djerid et du Nefzaoua en Tunisie, celles de l’oued R’ir et d’Ouargla en Algérie. L’occupation française est déjà ancienne ; ces oasis — éparpillées au pied de l’Atlas sont d’accès facile, le chemin de fer a été poussé jusqu’à Touggourt, capitale de l’oued R’ir et il ira bientôt jusqu’à Ouargla. Il va sans dire que les puits artésiens sont forés aujourd’hui par nos procédés européens. Mais les méthodes indigènes n’ont pas encore tout à fait disparu ; en tout cas elles sont bien connues. La comparaison avec l’Égypte est intéressante. Dans les oasis égyptiennes, d’après les descriptions du _Geological Survey_, les Européens ont trouvé entre les mains des puisatiers indigènes un outillage déjà évolué, et, par exemple, une longue tige métallique pour le forage de la dernière couche dure ; c’est que l’Égypte est le centre le plus intelligent et le plus civilisé de l’Orient. Dans les oasis algériennes, le puisatier, en dehors d’une pioche et d’un couffin, n’avait que ses mains nues, et il suppléait à la pauvreté de son outillage par des procédés à lui. Les puisatiers étaient mieux qu’une corporation, une tribu, où on se transmettait de père en fils non seulement des traditions, mais un entraînement atavique, une adaptation de l’organisme. Ils pouvaient séjourner sous l’eau un nombre étonnant de minutes et supporter au fond du puits la pression d’une colonne d’eau extraordinairement épaisse ; ils acceptaient d’ailleurs avec l’héroïsme tranquille de l’accoutumance les aléas d’un métier redoutable. C’étaient eux, évidemment, et non pas leurs collègues évolués du désert libyque, qui avaient gardé intactes les traditions des vieux puisatiers égyptiens, admirés par Olympiodore.
Sous les palmiers irrigués par ces puits artésiens, et après un demi- siècle d’organisation française, vit une population officiellement recensée de 200.000 âmes environ. Ils cueillent et ils exportent au loin la meilleure datte peut-être de la planète, la fameuse « deglat nour », un fruit de luxe, dont la seule existence suppose une longue sélection, des traditions antiques de jardinage, une vieille civilisation.
Les oasis orientales sont plus ou moins groupées au fond de la cuvette, au pied de l’Atlas ; l’oasis la plus méridionale qui est Ouargla n’en est pas éloignée de plus de 300 kilomètres. Tout autre est la distribution des oasis occidentales. Au lieu d’être groupées, elles sont alignées à la queue leu-leu en ruban immense, entre l’Atlas saharien de Figuig sur la frontière marocaine d’une part, et l’oasis d’In Salah d’autre part. Ce ruban de verdure, extrêmement simple et mince, a 1.200 kilomètres de long : c’est une « rue de palmiers », comme disent les auteurs arabes ; elle est si longue, disent ces mêmes auteurs avec quelque exagération orientale, qu’une chamelle de caravane saillie à un bout aurait le temps de mettre bas avant d’arriver à l’autre ; elle conduit sans interruption de l’Atlas au cœur du Sahara, au pied du Hoggar. La « rue de palmiers » se divise en secteurs, dont voici la succession du nord au sud : oasis de la Saoura, Gourara, Haut et Bas Touat, Tidikelt. Mais toutes ces oasis sans exception ont un caractère commun : elles jalonnent régulièrement une limite géologique entre la pénéplaine de vieilles roches d’une part, et d’autre part les plateaux crétacés et tertiaires. La ligne des oasis suit la limite géologique dans ses moindres inflexions : le rapport est évident. Les grands plateaux crétacés et tertiaires aux assises doucement et régulièrement inclinées vers les oasis, absorbent pour une bonne part les pluies qui tombent, et dont l’extrême rareté en un point déterminé est compensée par l’immensité des bassins récepteurs ; ils restituent cette eau en suintements sur leur périphérie. Ces suintements pourtant ne suffisent à l’irrigation qu’à la condition de les aider, de les dégorger. Il a fallu que l’homme intervienne en captant les sources. Il l’a fait au moyen de foggaras. Ces galeries souterraines de captage sont pour le pays un travail aussi prodigieux en leur genre que les puits artésiens. Elles sont assez spacieuses pour qu’un petit homme à la rigueur puisse y circuler d’un bout à l’autre ; leurs têtes atteignent en certains points une profondeur de 60 à 70 mètres au-dessous de la surface ; sur toute leur longueur, de distance en distance, elles sont jalonnées de puits d’aération, dont les orifices avec leur bourrelet de terres rejetées font un paysage de taupinières ; le développement total de ces galeries est incalculable ; pour une seule oasis déterminée, celle de Tamentit, par exemple, il peut atteindre une quarantaine de kilomètres. Autour d’une oasis quelconque, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tout le sol est miné ; on y circule avec précaution. C’est un travail comparable par son importance à celui d’un métropolitain de grande ville.
D’après les descriptions du _Geological Survey_, les foggaras du désert libyque, de conception identique, ont été construites par les Romains en pierres de bel appareil, en murs réguliers ; elles sentent l’administration civilisée. Au Touat, rien de pareil : l’ouvrier n’a guère que son corps et ses mains nues ; il supplée à l’indigence de l’outillage par une ingéniosité instinctive et un acharnement animal ; c’est une taupe humaine. Spectacle admirable.
Ainsi, du groupe oriental au groupe occidental, ce n’est pas l’animal humain qui change ; ce sont les conditions géologiques ; la taupe a su s’y adapter. Non pas sans tâtonnement, cependant. Dans quelques oasis sur la frontière du Touat et du Gourara, il y a des puits artésiens indigènes qui donneraient de l’eau en abondance, mais non pas jaillissante, puisque évidemment, par la structure du sous-sol, la pression fait défaut. Ces puits sont isolés et inutilisés parce qu’ils sont inutilisables.
C’est qu’en effet pour irriguer une oasis sérieuse, il ne faut pas seulement de l’eau, il la faut dans certaines conditions de rendement et d’exploitation financière. Le puits ne suffit pas, fût-il inépuisable.
Dans le groupe occidental des oasis, il y a en certains points des puisards ; surtout dans le lit de la Saoura, où la régularité des crues entretient des nappes superficielles. Ce sont des puits à bascule, on les appelle ici Khottara, mais c’est exactement le Chadouf égyptien qui a été si souvent décrit et figuré. C’est un système ingénieux, qui sent lui aussi sa vieille civilisation ; notre poulie est remplacée par une longue perche alourdie à un bout par une grosse pierre qui sert de balancier ; un gros seau en cuir à longue manche qu’on appelle « dellou » est parfaitement adapté. Avec ce système, il est aisé de tirer un seau d’eau. Mais pour irriguer un jardin il faut une terrible quantité de dellous. On irrigue la nuit pour diminuer l’évaporation. Qu’on se représente la vie d’un homme qui, du crépuscule à l’aurore, 365 nuits par an, refait sans discontinuer le geste de tirer un dellou.
Il y a pourtant au Sahara algérien un groupe important d’oasis qui paraît au premier abord vivre exclusivement de ses puits. C’est le M’zab(43.000 hts). Il n’appartient proprement ni au groupe oriental, ni au groupe occidental. Il est à mi-chemin entre les deux, au milieu des effroyables solitudes du plateau crétacé. Les palmeraies du M’zab sont au plus creux de lits d’oueds quaternaires, pour se rapprocher de la nappe souterraine. Les puits creusés dans le calcaire le plus dur ont pourtant une soixantaine de mètres. La profondeur rend la Khottara inutilisable. Ce sont des bêtes, ânes ou chameaux, qui tirent les dellous : mais l’entretien de ces animaux est coûteux. Le M’zab subsiste parce que les M’zabites sont un peuple à part. Toute la partie mâle et adulte de la population vit au loin dans les grandes villes d’Algérie ; ils y sont commerçants, usuriers, banquiers, accumulant de grosses fortunes. Comme les Juifs, les Arméniens, dont ils sont un équivalent, ils ont entre eux un lien religieux ancien ; ils sont une secte musulmane très fermée, très jalouse de sa foi et de son autonomie. Le M’zab est pour eux un jardin de plaisance et une citadelle ; une fantaisie ou une nécessité coûteuse, mais non pas certes un placement. Il retournerait au néant si la prospérité financière de la tribu venait à s’écrouler.
Pour qu’une oasis subsiste par elle-même, il lui faut de l’eau qui sourde à un niveau supérieur à celui du jardin et qui vienne toute seule, en suivant la pente, sans effort humain, irriguer le pied de chaque palmier. Seuls les puits artésiens et les foggaras remplissent cette condition : c’est en somme une énorme immobilisation de capital pour réduire au minimum la main-d’œuvre, un chef-d’œuvre délicat d’aménagement économique et financier pour mettre en équilibre le prix de revient et le rendement.
Il faut montrer le calcul minutieux des facteurs économiques dans de menus détails. Et, par exemple, le chien est inconnu aux oasis, non qu’il ne puisse y vivre ; il y a vécu. Dans les oasis du sud tunisien, d’après Pline et el Bekri, on mangeait le chien, qui, pour le musulman, est un animal impur. Il a disparu évidemment le jour où la diffusion de l’Islam l’a rendu inutilisable comme animal de boucherie ; il a été éliminé comme bouche inutile. Dans toutes les oasis on admire le grand nombre des latrines très bien tenues. C’est que l’engrais est trop précieux pour le laisser perdre.
Il faut mentionner l’existence d’instruments ingénieux qui servent à mesurer l’eau goutte à goutte et minute par minute pour le partage entre les usagers. L’un qui est du type de la clepsydre mesure le temps ; un autre, qui a la forme d’un peigne fixé à la patte d’oie des petits canaux d’irrigation, partage entre ses dents le volume total de l’eau d’après une jauge calculée au prorata des droits. La propriété et l’usage de l’eau sont déterminés par toute une législation minutieuse et ingénieuse de coutumes, qui supposent une longue élaboration à travers les siècles ou les millénaires. Il y aurait là toute une étude qui a été esquissée par Brunhes. Tout cela, bien entendu, outillage et coutumes, a son origine dans les vieilles civilisations orientales.
Notez encore l’aspect architectural des bourgades sous les palmeraies. Ce sont des « ksars », c’est-à-dire des bourgs fortifiés ; le Sahara n’est pas un lieu où on puisse dormir portes ouvertes. A de très rares exceptions près, murailles et maisons sont construites en pisé, en briques crues de boue durcie. La pauvreté des matériaux fait ressortir la complexité des constructions ; les maisons ont plusieurs étages, des cages d’escalier ; les rues ont des passages couverts, l’aspect est urbain ; et la vie sociale est urbaine elle aussi : il y a des marchés, des boutiques, des lieux de promenade, des cafés, des lieux de plaisir. Tout cela est indispensable au nomade qui demande à l’oasis ce que le matelot demande au port de relâche ; le réapprovisionnement facile et la revanche grossière des longues abstinences. Un ksar, si minuscule qu’il soit, n’est jamais un village, c’est une ville en boue durcie. La Babylone d’Hérodote était sur ce modèle.
De quelque côté qu’on se tourne ici on retrouve toujours la vieille civilisation orientale millénaire. Et elle frappe davantage parce qu’elle n’a plus aujourd’hui pour gardiens que de pauvres sauvages négroïdes. Les indigènes des oasis sont en grande majorité des « haratin ». Le mot semble signifier étymologiquement cultivateurs, paysans. Mais, dans l’usage du langage, il s’applique exclusivement aux cultivateurs nègres. Cette association d’idées est toute naturelle : à l’ombre des palmiers la malaria interdit à la race blanche l’effort physique et même la durée. Dans le métissage le sang blanc tend à être éliminé. Les « Ksouriens », c’est-à-dire les habitants des ksars, sont en bloc des négroïdes.
Ce n’est pourtant pas le lieu de trop se souvenir que le Sahara fut jadis nègre dans sa totalité. Les Ksouriens sont l’inverse des Tibbous ; ils n’ont pas l’air autochtones. Non seulement ils n’ont en bloc aucune tradition commune et ancienne, mais encore individuellement chacun d’eux garde généralement le souvenir d’un grand-père ou d’un aïeul venu comme esclave d’un point quelconque du Soudan. La seule langue des Ksouriens en dehors de l’arabe est le berbère ; dans certains coins il y a pourtant un sabir soudanais ; mais c’est nettement un sabir, un pot- pourri de vingt langues nègres différentes. Tout se passe comme si les haratin des oasis occidentales (une cinquantaine de mille âmes) étaient le résidu laissé par des siècles d’importation ininterrompue d’esclaves noirs. S’il y a un substratum plus ancien on ne le discerne plus.
Ce n’est pas très étonnant. Nous sommes ici dans la partie du Sahara où la race blanche, appuyée sur les Maugrebins de l’Atlas, a tout balayé devant soi. On a déjà dit que les oasis du Sahara algérien sont toutes de fondation authentiquement récente, à peu près datée historiquement du VIe siècle après J.-C. pour le Gourara, au XVIIIe pour certaines oasis du Tidikelt. Dans cette région où la palmeraie dans la majorité des cas est étroitement associée à l’irrigation savante d’origine orientale, il est d’autant plus naturel d’admettre que cette irrigation savante a été importée par la grande invasion des nomades pâtres de chameaux.
LES NOMADES. — Ces nomades, qui ont été probablement les créateurs des oasis, en sont en tout cas les maîtres. Ils sont généralement, à titre individuel, propriétaires des palmiers ; ils apparaissent au moment de la maturité des dattes pour faire ou contrôler la cueillette. Les haratin ne sont que métayers à un faible pourcentage de la récolte ; des « khammès » comme on dit en arabe, d’un mot qui signifie cinq, parce qu’ils ont droit à un cinquième de ce qu’ils font pousser. Par surcroît, chaque groupe d’oasis appartient politiquement à une tribu nomade suzeraine. Les fortifications des ksars n’ont de sens que vis-à-vis des ksars voisins ; ils n’indiquent aucune pensée de résistance à la tribu suzeraine, dont on escompte la protection militaire contre d’autres tribus nomades, un peu comme les serfs de notre moyen-âge escomptaient la protection de leurs barons. Les nomades sont la seule force armée, la guerre est leur métier, leur gagne-pain.
Cette servilité des Ksouriens apparaît toute naturelle si on considère ce que sont les nomades. Et d’abord ils sont d’une autre race, ils sont tous des blancs incontestables. Hors de l’oasis, dans les grands espaces désertiques, sous un climat sec à contrastes violents, une acclimatation de la race négroïde n’est pas impossible. Le cas des Tibbous le montre. Mais le blanc méditerranéen est chez lui, son organisme est tout accommodé.
D’ailleurs les nomades sahariens sont des blancs sélectionnés par leur genre de vie. Le Sahara Occidental tel que nous l’avons décrit est sillonné de routes très dures, mais à la rigueur praticables. Ces routes ont fait le nomade. On s’en douterait rien qu’à comparer la selle du méhari en usage dans le Sahara Occidental avec la selle soudanaise des Egyptiens. Celle-ci est très grande, elle encastre la bosse du chameau et elle en recouvre tout le dos ; elle est confortable, on peut presque s’y coucher : mais elle est très lourde. Au Sahara Occidental, la « rahla », littéralement la voyageuse, est un petit assemblage de quatre planches, qui se place en avant de la bosse, et sur laquelle on ne peut être assis qu’en posant les pieds nus sur le cou du chameau, en guise d’étriers. C’est un miracle de légèreté ; elle convient à des gens qui demandent couramment à leurs bêtes des randonnées formidables, et pour qui quelques kilos de plus ou de moins sont d’importance immense. Ces randonnées éternelles au désert, qui imposent à l’organisme un extrême effort physique, uni à une extrême sobriété, entraînent des corps magnifiques, minces et musclés. Un bon type de nomade saharien est le Massinissa des auteurs latins qui, à 80 ans, conduisait une charge de cavalerie et avait un enfant.
Le moral est à l’avenant. Il faut se représenter ces routes du Sahara, où un instant d’inattention, une faiblesse momentanée, un manque de sang-froid entraîne la mort par la soif. Et la soif n’est pas le seul danger ; il y a l’homme. Une trace inconnue qui croise le sentier annonce peut-être une embuscade. On ne s’attarde pas aux points d’eau trop repérés ; on remplit rapidement l’outre, et on va s’arrêter plus loin, généralement après un crochet calculé pour dérouter la poursuite éventuelle, toujours possible. On est dans « bled-el-khouf », le pays de la peur, ou « bled-es-sif », le pays du sabre. Cette vie donne à l’œil et à certains côtés de l’intelligence une acuité qui fait l’admiration des Européens. Un nomade parfaitement inculte, interrogé par un explorateur, dessinera du doigt sur le sable une carte intelligible. Il a le sens topographique, puisque la direction est pour lui une question de vie ou de mort. Il reconnaîtra un tel, de telle tribu, à l’empreinte laissée par un pied nu ; aussi sûrement qu’un policier d’Europe identifie un malfaiteur à l’empreinte de son pouce. Pas n’est besoin de dire à quel point l’ombre toujours présente de la mort violente trempe le caractère.
Tel est l’individu, et il faut considérer les liens qui l’unissent aux autres membres de sa tribu. C’est un équivalent exact de ceux que la discipline militaire met entre nos soldats. Une tribu nomade est un régiment né.
Contre ces gens-là, il est tout naturel que les négroïdes des oasis ne conçoivent même pas l’idée de la résistance.
CHAAMBA ET TOUAREGS. — Les nomades du Sahara algérien se divisent en deux groupes, qui ont en commun la même adaptation à la même vie, mais qu’à part cela tout sépare : la langue, le costume, l’armement, les coutumes, un degré différent de foi musulmane, et par conséquent des haines inexpiables.
Chacun des deux groupes vit à part de l’autre dans une région différente du Sahara. Les Arabes sont au nord, au pied de l’Atlas, en communication étroite avec le Maghreb arabisé. La tribu de beaucoup dominante est celle des Chaambas, qui domine les oasis du groupe oriental, plus particulièrement Ouargla. Leurs pâturages sont dans les oueds du Tadmaït, mais ils sont plus particulièrement chez eux dans les pâturages de l’erg. Leurs chameaux sont si entraînés au sable qu’ils passent pour se blesser les pieds plus facilement que d’autres dans le désert de pierres. En contact ancien déjà, par leur habitat, avec la domination française, les Chaambas ont fourni, pour une grande part, le personnel soldat des méharistes français ; et mieux que le personnel : les méthodes et l’esprit saharien ; des compagnies françaises de méharistes on peut presque dire qu’elles sont la tribu Chaamba enrégimentée. Ces compagnies dans les vingt dernières années ont pacifié tout le Sahara algérien. Mais les Chaambas livrés à eux-mêmes, avant les cadres et l’organisation française, n’avaient jamais pu le faire. Ils étaient restés cantonnés depuis des siècles au pied de l’Atlas, abandonnant le cœur du désert à leurs ennemis séculaires, les Berbères Touaregs.
[Illustration : _Cliché de la Collection de G. B. M. Flamand_
PL. XXI. — OASIS D’IN-SALAH.
Dispositif assurant la distribution
de l’eau entre les usagers. On l’appelle en français un peigne. La distribution se fait entre les dents du peigne. Les haies de palmes arrêtent la progression des sables.]
[Illustration : _Cliché de l’aviation_
PL. XXII. — TEMACIN DANS L’OUED R’IR. TYPE DE KSAR SAHARIEN.
La rue est aux hommes. Le plan supérieur des terrasses communiquantes est réservé à la vie féminine. L’architecture est savante, urbaine. Mais tout est en boue durcie.]
Les Chaambas, à leur entraînement saharien près, ne sont pas distincts des autres musulmans de langue arabe. Mais les Touaregs ont une individualité très accusée. Ils ont des traits communs avec les Tibbous. Comme eux, ils sont vêtus de cotonnades soudanaises noires ou bleues foncées. Comme eux ils portent le « litham », le fameux voile saharien, dont on ne se sépare jamais, et qui masque toute la figure, sauf les yeux. Rien ne ressemble plus à une silhouette de Touareg que les gravures représentant des Tibbous dans le livre de Nachtigall. C’est le lieu de rappeler que les ancêtres des Touaregs ont conquis le pays qu’ils occupent sur des négroïdes, cousins probables des Tibbous. Isolés depuis des siècles dans un coin perdu du monde, les Touaregs ont conservé avec l’humanité primitive des liens étonnamment étroits. Ils savent encore polir la pierre pour en faire des anneaux de bras et l’emmanchure de leur hache est néolithique. Le litham n’a rien à voir avec l’hygiène, c’est une survivance de l’animisme : le voile ne protège pas les voies respiratoires contre le vent du désert ; il protège contre les mauvais esprits les narines et la bouche, portes du souffle, c’est- à-dire de l’âme. Les Touaregs ont des tabous qui sentent le totémisme ; ils ne mangent pas l’« ourane », le grand lézard très apprécié en Algérie, parce que « c’est notre oncle maternel ». Ils gardent des traces évidentes du matriarcat ; le seul chef mâle de la famille est l’oncle maternel et non pas le père ; il n’y a de succession qu’en ligne maternelle. Par une contradiction apparente, ces primitifs sont bien plus près de nous que les Arabes. Ils sont d’esprit bien plus ouvert, bien plus curieux, de relations bien plus faciles. C’est qu’ils sont moins musulmans. Ils ne savent pas un mot d’arabe, langue sacrée du Coran ; ils ne font pas le Ramadan ; leurs femmes ont une indépendance beaucoup plus près de notre féminisme que des coutumes musulmanes. Bien entendu ils parlent berbère, mais par surcroît ils sont seuls dans le monde à l’écrire ; chez eux, et nulle part ailleurs, s’est conservé l’usage de l’alphabet libyque sous le nom de tifinar. Ils portent encore couramment le poignard de bras, tel que Corippus le décrit. Ils sont le dernier spécimen, comme conservé sous cloche, du Libyen. Dans l’héritage des anciens berbères, ce que les Touaregs ont conservé peut-être le plus fidèlement c’est la haine de l’envahisseur arabe. La guerre n’a jamais cessé.