Part 5
PL. X. — L’OUED SAOURA A KERZAZ, ENTRE LE GRAND ERG ET LES ROCHERS NUS DE LA CHAINE D’OUGARTA.
La palmeraie est dans le lit de l’Oued.]
Ce grand système de cassures, d’effondrements et de surrections, qui court du fossé des grands lacs africains à la Cœlé-Syrie, n’est pas un trait extrêmement ancien de la face terrestre, du moins à la façon dont les géologues comptent le temps. Il est jalonné de volcans, dont quelques-uns ont conservé leur appareil tout frais ; il en est même qui sont encore en activité. La vallée même du Nil a les caractères des vallées jeunes ; en Egypte, elle est coupée de cataractes célèbres, montrant que le fleuve n’a pas eu le temps de régulariser son lit.
Un examen plus attentif de la vallée apporte peut-être quelques précisions relatives sur l’époque où le régime actuel s’est établi.
Aujourd’hui la chaîne arabique nous apparaît sculptée d’ouadis, de vallées mortes, qui paraissent un équivalent exact des oueds quaternaires dans le Sahara Central. Aucun de ces ouadis ne franchit la vallée du Nil avec laquelle ils confluent sur la rive droite. Et ils n’ont aucun équivalent sur la rive gauche. C’est donc la vallée du Nil qui a soustrait au désert libyque égyptien le bénéfice des érosions quaternaires. Par son influence négative, par la barrière qu’elle a opposée à la pénétration des torrents acheminant les pluies des montagnes, la vallée du Nil est responsable du désert libyque.
Ces ouadis lorsqu’ils vivaient, à l’époque pluvieuse, n’ont pas pu manquer de contribuer puissamment le long de la vallée au travail de l’érosion. Ils ont aidé le Nil à la sculpter. Et, en effet, la vallée nilotique d’érosion, telle que nous l’avons actuellement sous les yeux, s’explique insuffisamment par le travail du fleuve actuel, si puissant qu’il soit resté.
Lorsque nous cherchons à comprendre le Nil, nous sommes donc conduits une fois de plus à prendre en considération cette période relativement pluvieuse qui a précédé la nôtre. Dans une certaine mesure, le Nil est lui aussi, un oued quaternaire, mais il a parmi les autres l’originalité unique d’avoir survécu.
L’OUED SAOURA. — Les eaux tropicales ne sont pas les seules qui viennent apporter de la vie au Sahara. Il faut ajouter, dans le nord-ouest, les fleuves qui prennent leur source dans l’Atlas, tout particulièrement dans l’Atlas marocain dont les sommets avoisinent 4.000 mètres. Ceux-là sont une catégorie bien distincte. Et d’abord ils sont beaucoup moins puissants. L’Atlas, même marocain, n’est pas un château d’eau comparable aux massifs tropicaux, battus par les pluies équatoriales : le versant sud de l’Atlas, qui seul est à considérer, est lui-même très mal dégagé des influences désertiques. Les fleuves qui en sortent ne sont, dans aucune partie de leurs cours, autre chose que des oueds.
D’autre part, le Sahara Septentrional au sud de l’Atlas, n’est pas comme les confins du Soudan une plaine aux pentes indécises. Entraînés sur des pentes assez marquées, les oueds de l’Atlas pénètrent encore aujourd’hui, par leurs crues, très loin à l’intérieur du désert ; et pourtant ils y restent. Bien mieux que les fleuves équatoriaux, ils offrent l’occasion d’analyser la vie d’un cours d’eau désertique, sa lutte contre les influences contraires, son agonie et sa mort. Le Sahara marocain, dans sa partie centrale, alimente deux grands oueds sahariens, dont il n’y a presque rien à dire. Nous savons encore si peu de chose sur le Sahara marocain. Ce sont l’oued Draa et l’oued Tafilalelt. Nous savons qu’ils alimentent chacun une très belle oasis à l’orée du désert, et nous n’en savons pas beaucoup plus long.
Comme type d’oued venu de l’Atlas il faut prendre l’oued Saoura. Le réseau de la Saoura articule le Sahara algérien, qui est bien connu, semé de postes français depuis un quart de siècle.
Malgré le voile de l’erg, le dessin général du réseau ressort nettement jusqu’au Touat : on voit avec une netteté parfaite tout ce grand chevelu de chenaux converger vers le point le plus bas, le fond de la cuvette, occupé aujourd’hui par la sebkha du Gourara. C’est une sebkha très allongée, sinueuse, bordée de hautes falaises, qui attestent des érosions puissantes. Dans sa prolongation on suit facilement le lit principal jusqu’aux oasis du Haut Touat.
Au delà, l’incertitude commence. Au large du Touat la dépression dans laquelle a dû s’écouler la Saoura quaternaire est occupée par l’erg Ech- Chech, un erg très dur, très aride, encore très mal connu, qui garde son secret.
Tout le réseau supérieur de la Saoura garde sa netteté admirable parce que la vie des oueds n’est pas complètement éteinte. Les pluies telles quelles qui tombent, si médiocres soient-elles, trouvent du moins pour leur écoulement un modelé aménagé par l’érosion quaternaire. Les chenaux sont à sec la plus grande partie du temps, mais il arrive une fois l’an peut-être, ou plus rarement encore, mais enfin il arrive invariablement un jour ou l’autre, qu’ils soient suivis tout d’un coup par une crue formidable, qui les balaie et les entretient. Les chefs de détachement conduisant des troupes françaises dans le Sahara algérien ont pour instructions de ne jamais camper, sous aucun prétexe, dans le lit d’un oued, si mort soit-il. Un orage tombé très loin, qu’on ne voit ni n’entend, peut y déclancher un mascaret qui arrive inopiné, sans prévenir et qui emporte tout. Il est arrivé ainsi, à maintes reprises, que des voyageurs se soient noyés au Sahara.
Le cœur du réseau est naturellement le point où les chenaux se sont le plus mal conservés. C’est, en effet, le fond de la cuvette où le colmatage des oueds quaternaires a pris le pas sur l’érosion. L’établissement du climat désertique a livré ces masses d’alluvions meubles au vent qui les a vannées et transposées en dunes. Là se trouve aujourd’hui ce que les Algériens appellent le grand erg occidental, ou encore l’erg du Gourara, et qui serait mieux nommé peut-être l’erg de la Saoura ; car il représente évidemment la décomposition centrale du vieux réseau.
[Illustration :Fig. 5. — L’OUED SAOURA ET SON ERG, d’après les _Territoires du Sud_.]
La masse de l’erg ferme aujourd’hui à tous les oueds de l’Atlas l’accès de leur terminus ancien, la sebkha du Gourara. Elle le ferme du moins aux crues massives, d’eau courante superficielle. Pourtant de Timmimoun, capitale du Gourara, qui surplombe la sebkha du haut de la falaise, la sebkha n’apparaît ordinairement que comme une plaine terne, d’un brun rougeâtre. Or, certains jours, inopinément, on voit cette plaine se couvrir de taches blanches scintillant au soleil. C’est qu’il y a eu un orage dans l’Atlas ; la crue progressant dans un des chenaux (oueds Namous, Rarbi, Seggeur) a été arrêtée par les dunes ; mais l’eau acheminée sous le sable a fini par atteindre la sebkha, au bout d’une semaine environ à ce qu’on estime ; elle y fait monter le sel en surface par capillarité, attestant ainsi que le vieux réseau n’est pas encore tout à fait mort.
Dans tout ce réseau, le chenal aujourd’hui le plus régulièrement vivant de beaucoup est le plus occidental. C’est lui seul à proprement parler qui porte le nom d’oued Saoura, que nous avons étendu au réseau pour la commodité de l’exposition.
L’oued Saoura actuel est le seul chenal du réseau qui prenne sa source dans l’Atlas marocain par son artère principale, l’oued Guir. Le Haut Atlas marocain, beaucoup plus élevé que l’Atlas saharien d’Algérie, est un château d’eau bien plus important. La Saoura est balayée par de grandes crues au moins une fois et souvent plusieurs fois par an. Et elle est balayée d’un bout à l’autre : des montagnes jusqu’à la zone d’épandage dans la région du Touat. Grâce au chenal de la Saoura, les neiges et les pluies de l’Atlas acheminent leur influence bienfaisante droit au cœur du désert, jusqu’à une profondeur de cinq ou six cents kilomètres. Ce serait un phénomène unique dans tout le Sahara si le Nil n’existait pas.
A une échelle très humble, la Saoura est un petit Nil : de tous les oueds périphériques au Sahara, c’est certainement le seul qui puisse lui être comparé, de très loin naturellement, pour la puissance de pénétration de ses crues au cœur du désert.
La Saoura finit, bien entendu, dans une zone d’épandage et cette zone d’épandage est très bien connue. L’oued y débouche après avoir franchi les gorges de Foum-el-Kheneg taillées dans une arête de grès dur, à l’extrémité méridionale de la chaîne d’Ougarta. Et là, brusquement, la crue ne sait plus où aller, le delta d’épandage commence. Par une branche méridionale, très mal tracée, les crues les plus fortes continuent à progresser droit au sud et elles atteignent les oasis du Haut Touat. Ce sont elles assurément qui ont empoissonné de barbeaux les canaux d’irrigation dans ces oasis. Le phénomène est très rare, mais il a été observé plusieurs fois depuis l’occupation française. La branche septentrionale du delta est suivie par toutes les crues habituelles, et elle aboutit à une grande cuvette fermée, la sebkha de Timmoudi : terminus des crues. La sebkha de Timmoudi a un aspect très original, très différent de celui qu’offrent la plupart des sebkhas et des chotts et qu’on vient de décrire à propos de la sebkha du Gourara. Dans celle de Timmoudi, le sel se dépose à peu près pur, en assise de sel gemme, comparable à la couche de glace à la surface d’un lac du nord. Les variations de température font éclater la couche de sel, épaisse de plusieurs centimètres, en grandes dalles irrégulières, qui arrivent à chevaucher les unes sur les autres, comme les blocs de glace polaire. C’est qu’ici la crue n’arrive pas comme dans la sebkha du Gourara par infiltration souterraine ; elle arrive directement, totale et massive, pour s’étaler et s’évaporer. Ainsi finit la Saoura, et sa fin nous documente sur la façon dont se sont formées dans le passé d’autres salines en bancs puissants : celle de Taoudéni, par exemple.
[Illustration :FIG. 6. — COURS TERMINAL DE LA SAOURA.
Au point où la chaîne d’Ougarta, à son extrémité sud, s’ennoie sous les alluvions anciennes, la Saoura finit en zone d’épandage. Après avoir franchi les gorges de Foum el Kheneg, elle se divise en deux branches deltaïques. Celle de droite aboutit à un lac salé (Sebkha de Timmundi). Par celle de gauche, des crues très rares atteignent les oasis du Touat.]
Une autre particularité de la Saoura actuelle est la dissymétrie très curieuse de son chenal. A peu près d’un bout à l’autre, sur 300 kilomètres, l’épaulement occidental de la vallée est constitué par des lignes de collines rocheuses, calcaires en amont d’Igli, gréseuses en aval ; calcaires et grès sont du roc nu, décharné, balayé, vernissé ; c’est le désert de pierres. La rive gauche, au contraire, l’orientale, est longée régulièrement par le rebord du grand erg. La Saoura est le fossé limite auquel s’arrête exactement l’erg du Gourara sur toute sa bordure occidentale. Il y a là un fait très curieux, sur lequel il faut arrêter un instant l’attention. Le chenal de la Saoura est très bien marqué, pourtant c’est un simple fossé, profond de quelques dizaines de mètres aux points où il l’est le plus, parfaitement à sec 340 jours par an. Est-il possible qu’un obstacle aussi médiocre ait mis à lui tout seul une borne définitive à la progression du grand erg, à travers les âges ? Quand on y regarde de plus près on s’aperçoit que l’explication est autre.
La Saoura actuelle est constituée, sous son nom de Saoura, à la petite oasis d’Igli, par la réunion de ses deux artères de tête principales : d’une part, le Guir, qui est de beaucoup le plus important, et qui vient du Haut Atlas ; d’autre part, la Zousfana, qui vient de l’Atlas saharien. C’est avec la Zousfana que le bord du grand erg vient en contact d’abord. Une fois établi, ce contact durera pratiquement sans interruption jusqu’à Foum-el-Kheneg ; il s’établit nettement à la petite oasis de Taghit, qui est dans le lit de la Zousfana. Dans cette oasis l’examen des conditions topographiques révèle le phénomène qui s’est produit. Tout le long de l’oasis, comme en amont, la Zousfana coule, bien entendu pendant ses crues, dans un chenal quaternaire ; c’est une vieille vallée bordée de terrasses, qui a évidemment un passé ancien. Les conditions changent brusquement à l’extrémité aval de la palmeraie, au petit village de Zaouïa Tahtania. Là on voit très nettement la vallée quaternaire s’enfoncer sous l’erg, à peu près droit au sud, suivant ce qui semble bien être en somme la pente générale du terrain dans une direction qui devait acheminer l’oued quaternaire vers le point de convergence du réseau, la sebkha du Gourara. L’oued actuel, à Zaouïa Tahtania, abandonne le vieux chenal, que l’accumulation des dunes a rendu impraticable. La crue se fraie un chemin sur la droite vers l’oued Guir et vers Igli, se glissant comme elle peut entre le bord de l’erg et la falaise calcaire. Dans toute cette partie inférieure de son cours la Zousfana est un oued sans vallée, presque sans chenal, une simple échappatoire des crues. Celles qui franchissent cet obstacle, et qui ne sont pas les plus nombreuses, vont tomber, en chenal suspendu, dans le Guir, qui est lui, derechef, une vieille vallée quaternaire bien nette.
Nous saisissons ici sur le fait la poussée vers l’ouest du grand erg, obstruant et désorganisant le réseau quaternaire, et refoulant sur son bord externe le chenal des crues.
Les rapports du grand erg et de la Saoura sont bien loin d’avoir été étudiés partout dans le détail. On pourrait indiquer pourtant entre Igli et Foum-el-Kheneg un certain nombre de points où une analyse attentive décèlerait des phénomènes analogues à ceux qu’on observe entre Zaouïa Tahtania et Igli.
En réalité, la Saoura actuelle ne coule pas dans un chenal quaternaire, mais bien dans des tronçons de chenaux anciens, raccordés bout à bout tant bien que mal par des chenaux de fortune. Elle est le résultat d’une série de captures imposées par l’obstruction des dunes.
Si donc la Saoura actuelle sert de limite occidentale au grand erg ce n’est pas qu’elle l’arrête à la façon d’un fossé ; c’est même exactement le contraire ; elle a été repoussée par l’assaut irrésistible des dunes jusqu’à la position où nous la voyons. Elle borde l’erg parce que celui- ci force les crues à le contourner.
Notez que cette poussée vers l’ouest des dunes est en rapport évident avec le régime actuel des vents. Dans tout ce secteur du Sahara, où les stations météorologiques ne font pas défaut, il est parfaitement établi que le vent dominant est le nord-est ou le nord-est-est apparenté avec les vents étésiens de la Méditerranée et avec l’alizé de la zone sub- tropicale.
Notez encore que l’étude même sommaire du terrain sur la bordure opposée du grand erg révèle des phénomènes inverses et corrélatifs. Le fond de la cuvette, celui où l’amas des alluvions était le plus favorable à l’alimentation de la dune, c’est la sebkha du Gourara. Elle est parfaitement libre de dunes. Il semble bien qu’elle ait perdu une tranche importante de ses alluvions primitives sous l’action du vent : les falaises de Timmimoun sont déchaussées, nettoyées et avivées ; le fond même de la sebkha est comme récuré ; à travers le manteau troué des alluvions, en grandes plaques chauves, on voit saillir le fond de vieilles roches primaires. Sur cette face, le grand erg a toute l’apparence d’avoir reculé à travers les âges, dans la mesure où il avançait sur la face opposée.
[Illustration :FIG. 7. — CAPTURE PAR ENSABLEMENT DE L’OUED ZOUSFANA PAR L’OUED GUIR.]
L’erg est immuable dans les limites de la vie et de la mémoire humaine. Mais il n’en est plus de même si nous envisageons le même grand erg du point de vue d’où les géologues mesurent le temps. Nous voyons alors l’erg se déplacer dans toute sa masse sous la poussée des vents dominants. Depuis la fin du quaternaire, c’est-à-dire depuis la fin d’une période géologique toute proche de nous, il est évident que l’erg du Gourara a notablement bougé ; tout entier, en bloc, il tend à remonter les pentes de sa cuvette vers l’ouest, refoulant la Saoura.
L’OUED IGHARGHAR. — Les massifs montagneux du Sahara lui-même, ceux qui se dressent, à des altitudes considérables, au cœur même du désert, sont naturellement eux aussi des lieux de sources, pour de grands oueds quaternaires, qui survivent plus ou moins dans des oueds modernes. Le Tibesti semble bien être le plus élevé de ces massifs. La mission Tilho évalue l’altitude de l’Emi Koussi à 3.400 ou 3.500 mètres ; c’est environ 500 mètres de plus que l’Ilaman, point culminant du Hoggar. La carte Tilho nous montre le Tibesti sculpté de vallées bien nettes qui divergent en auréole dans toutes les directions ; ils ont des trous d’eau pérennes puisque Tilho en a rapporté un crocodile. Mais les destinées ultérieures de ces oueds sont bien mal connues dans les cuvettes inexplorées qui entourent le massif.
L’Aïr est d’altitude plus humble. Le plus haut sommet ne dépasse guère 1.700 mètres. C’est pourtant un centre hydrographique important d’où divergent des vallées d’oueds. L’Aïr est le plus anciennement connu des massifs sahariens ; il a été vu par Barth et souvent revu depuis ; on en a des cartes relativement bonnes. Parmi les oueds de l’Aïr, les soudanais, ceux dont les vallées se dirigent vers le Niger, sont à peu près connus dans leurs lignes générales. Mais sur la face orientale de l’Aïr, les oueds proprement sahariens sont tout à fait inconnus.
En revanche nous sommes assez bien renseignés sur le Hoggar et sur les oueds qui en descendent. Encore faut-il distinguer. L’oued Tafassasset, avec un réseau puissant, n’est autre que la tête, aujourd’hui presque complètement desséchée, du Bas Niger. L’oued Tamanrasset allait, semble- t-il, à l’époque quaternaire, rejoindre le Niger dans la cuvette de Taoudéni. Mais le Tafassasset et le Tamanrasset ne sont connus que très en gros ; on les entrevoit. On voit nettement, au contraire, l’oued Igharghar. Son réseau tout entier, mais surtout la moitié septentrionale, la zone d’épandage, est en plein Sahara algérien, dans une région qui sort déjà de l’âge des explorations, pour entrer dans celui des levés topographiques. Il est possible d’analyser l’Igharghar comme nous avons analysé l’oued Saoura.
L’oued quaternaire, ancêtre de l’Igharghar, se laisse reconstituer intégralement, de la source à la zone d’épandage, au rebours de la Saoura quaternaire, dont la zone d’épandage est encore inconnue. On mesure cet oued considérable, qui avait sa source sous le tropique et sa cuvette terminale près de Biskra ; un millier de kilomètres de développement à vol d’oiseau ; quelque chose d’intermédiaire comme longueur entre le Danube et le Rhin. Sa pente générale était accusée, puisqu’il avait sa tête à plus de 2.000 mètres d’altitude, et le fond de sa cuvette terminale au-dessous du niveau de la mer. Son réseau d’affluents était très développé, touffu, et il se déchiffre aisément encore aujourd’hui dans ses lignes générales entre les frontières de la Tripolitaine et l’arête centrale du Tadmaït. C’est probablement le plus beau fossile actuellement connu d’oued saharien.
[Illustration : _Cliché d’aviation_
PL. XI. — LE PLATEAU DES DAYAS, AU SUD DE LAGHOUAT.
Au premier plan, tout près, une daya ressort nettement.
On distingue le ruissellement convergent, qui atteste la dépression légère.]
[Illustration : _Cliché du P. Savignac_
PL. XII. — LES BOIS AJOURÉS DES VILLES SAINTES (DJEDDA, YAMBO).]
L’Igharghar coulait du sud au nord, du cœur du désert à sa périphérie, exactement au rebours de la Saoura ; au lieu de venir de l’Atlas, il y allait. Les conséquences de ce fait sont considérables.
Par sa masse et son altitude, le Hoggar attire les orages ; il reçoit des pluies moins rares que le désert environnant ; mais il demeure désertique ; il s’en faut de tout qu’il soit un château d’eau comparable à l’Atlas. Aussi n’y a-t-il rien dans le haut Igharghar moderne qui puisse se comparer à ces crues de la Saoura, régulières et puissantes, qui se concentrent dans un seul chenal et le balaient à la façon d’un mascaret, de bout en bout, jusqu’à 500 kilomètres des sources. Il n’est pas question assurément qu’une crue, si puissante qu’elle soit, partie du Hoggar, puisse cheminer jusqu’aux grands chotts au pied de l’Atlas, le long d’un chenal dont la continuité est immensément rompue. Ce n’est pas seulement irréel, c’est inimaginable.
Même dans le haut Igharghar, celui du Hoggar, encore qu’il manque des séries systématiques d’observations, il semble bien qu’il n’y ait plus de vie commune du réseau aboutissant à l’artère centrale. Chaque artère du réseau semble donc avoir sa vie propre, mais qui doit être assez active. Assurément, il n’y a pas au Hoggar de ruisseaux, mais il y a sûrement des trous d’eau pérennes, puisqu’il y a des poissons et assez gros : les mares les plus importantes se trouvent apparemment dans les oueds entaillés dans les plateaux gréseux, parce que la nappe souterraine trouve dans les grès des conditions meilleures pour son accumulation et sa protection. En tout cas, c’est dans un oued du plateau gréseux, le Mihero, qu’on a trouvé le crocodile du Hoggar. C’est d’ailleurs dans des mares analogues du Tibesti que la mission Tilho a trouvé le même crocodile. L’identité de cette faune résiduelle souligne celle des conditions générales au Tibesti et au Hoggar, aussi bien dans le passé que dans le présent. Elle nous aide à asseoir la conviction que l’Igharghar est représentatif de toute une catégorie.
C’est la zone d’épandage de l’Igharghar qui est particulièrement intéressante. Elle est au pied de l’Aurès le massif le plus puissant et le mieux arrosé de l’Atlas saharien. Par surcroît, l’oued Djedi qui longe le pied de l’Atlas achemine à cette zone d’épandage tous les orages qui tombent dans la moitié orientale de l’Atlas saharien depuis Laghouat. Les alluvions de la cuvette emprisonnent donc des nappes d’eau puissantes, qui jaillissent en puits artésiens. Là, dans les oasis de l’oued R’ir et du Djerid, poussent les meilleures dattes de tout le Maghreb. Ce coin d’une si grande importance humaine, et qui touche l’Algérie, est desservi par un chemin de fer ; on commence à en avoir des cartes topographiques. Le modelé en apparaît nettement. La zone d’épandage de l’Igharghar se trouve être en somme mieux connue encore que son cours supérieur.
Quand on jette un coup d’œil sur un dessin général de l’Igharghar, on voit se révéler à la fois la cohésion ancienne du réseau et sa dissociation actuelle. Il est aisé d’imaginer, de reconstituer par la pensée l’oued quaternaire, mais il faut le reconstituer ; il y a des coins pourris, des traits effacés. C’est naturellement le cœur du réseau qui a souffert, les points de confluence, c’est-à-dire les zones de colmatage. A leur détriment, s’est développé le grand erg, qui a tout rongé, et qui donne bien sur la carte l’impression de ce qu’il est, une maladie, une sorte d’éléphantiasis de l’oued quaternaire.
[Illustration :LE SAHARA ALGÉRIEN
FIG. 8. — L’OUED IGHARGHAR ET SON ERG.]
Ces rapports entre l’erg oriental et l’Igharghar sont exactement les mêmes que ceux qu’on a constatés entre l’erg occidental et la Saoura. Et le parallélisme se laisse poursuivre. L’erg de l’Igharghar est désaxé par rapport à la zone d’épandage ; le fond du bassin, autour de Touggourt et d’Ouargla, est à peu près libre de dunes ; toute la masse de l’erg est refoulée sur la pente orientale et sud-orientale de la cuvette, jusqu’aux portes de Radamès ; on a l’impression que là aussi l’erg s’est déplacé, et le sens de ce déplacement apparent est bien celui du vent dominant. Ici, en effet, sous l’influence des Syrtes, les vents d’hiver s’infléchissent et soufflent du nord-ouest, presque de l’ouest.