Part 8
La poussée venue du nord-est ne s’est propagée que lentement vers l’intérieur du Sahara. Dans le Bas Touat les procédés orientaux d’irrigation (les foggaras), c’est-à-dire les palmeraies telles qu’elles existent, remonteraient au IIIe siècle de l’hégire, à notre Xe siècle après J.-C. Une tribu soudanaise, apparentée au groupe Bambara et plus ou moins métissée de Berbères, a conservé la domination politique du Bas Touat jusque vers le XIVe siècle. La tradition indigène l’affirme, et les villages en ruines que la tradition rattache au nom des anciens maîtres sont encore là. Ils sont très différents des villages actuels, comme architecture et comme disposition ; beaucoup plus indépendants de la palmeraie.
Plus loin encore, vers le sud, au Tidikelt, les palmeraies les plus anciennes ne remontent pas au delà du XIIIe siècle après J.-C. et les plus récentes sont du XVIIIe siècle seulement.
Que la pénétration de la race blanche au Sahara, refoulant les nègres devant elle, ait été lente, progressive, et qu’elle continue pour ainsi dire sous nos yeux, un autre fait intéressant et parfaitement incontestable nous le fait toucher du doigt à l’autre bout du Sahara, au désert libyque.
Le nom de Koufra signifie « la payenne » ; un nom singulier pour une oasis qui est aujourd’hui, dans les profondeurs impénétrables du désert libyque, la capitale du Senoussisme, c’est-à-dire le dernier réduit de l’Islam indépendant. L’origine de cette dénomination est historiquement connue. Elle date d’un siècle et demi, et elle commémore la victoire des musulmans sur les Tibbous, les négroïdes bien connus du Tibesti, dont Koufra était restée, jusqu’à une époque si voisine de nous, une citadelle avancée. Comme d’habitude, dans un pays où la vie n’est pas assez intense pour effacer les traces du passé, les ruines des villages Tibbous sont encore très visibles ; et les derniers aborigènes Tibbous sont encore là, dans une situation humiliée, et en nombre décroissant. Le cas est donc parfaitement net. Koufra est au désert libyque la dernière conquête de la race blanche vers la fin du XVIIIe siècle.
Tout cela se tient bien et c’est en parfait accord avec le témoignage d’instruments en pierre polie qui se rencontrent sur le sol en assez grande abondance au Sahara. Ce sont d’énormes rouleaux et de grands mortiers évasés, d’un type bien connu des archéologues et des préhistoriens, encore en usage au Soudan. Ils ont servi à écraser des grains et à les réduire en farine. Ces instruments se retrouvent souvent loin des lieux aujourd’hui habités ; souvent aussi près des palmeraies, comme par exemple au Tidikelt où ils sont utilisés, à cause de leur forme allongée, comme stèles funéraires (chehed) dans les cimetières musulmans. Leur place dans la vie domestique a été prise par la petite meule tournante méditerranéenne. Et d’ailleurs les céréales n’ont plus qu’un rôle subordonné dans l’alimentation. Les dattes les ont en grande partie éliminées, l’appoint étant fourni chez les nomades par le laitage et la viande. Rouleaux et mortiers se rapportent évidemment à l’époque immédiatement antérieure, au Sahara nègre. Ils nous rendent sensible l’importance et la nature de la transformation accomplie. Ils nous font entrevoir un Sahara où la race blanche, le grand nomadisme chamelier et la palmeraie étroitement associés, n’avaient pas encore fait leur apparition.
Cette transformation immense a été naturellement lente et complexe. Il faut faire très grande la part des Arabes et de l’Islam. Mais tout le mouvement a été certainement déclanché par l’introduction du chameau, ce qui signifie la venue, la création _ex nihilo_, pour ainsi dire, de tribus nomades à grand rayon, turbulentes, guerrières et pillardes.
L’empire Romain s’est toujours désintéressé du Sahara. Son limes, sa frontière de colonisation est parfaitement connue. Elle laissait tout à fait en dehors non seulement le désert proprement dit, mais même la steppe des hauts plateaux. Et on ne voit pas que l’empire ait eu des difficultés militaires pour protéger cette frontière. Les nègres du Sahara n’étaient pas des voisins redoutables. L’Afrique byzantine, au contraire, n’a pas pu garder le limes ; elle a trouvé au sud une situation entièrement modifiée et un voisinage autrement dangereux. L’introduction du chameau a été le grand bienfait de l’empire Romain dans l’Afrique du Nord, et il semble que ç’ait été en même temps le principe de sa chute. Il y a peut-être là une loi générale. Toute colonisation réussie tend à créer des conditions qui rendent sa continuation superflue et impossible. C’en est le but et en quelque sorte la justification morale.
BIBLIOGRAPHIE
GSELL (STEPHANE). _Histoire ancienne de l’Afrique du Nord._ Paris, Hachette. T. I, 1913 et Tomes suivants.
GAUTIER (E.-F.). _Les siècles obscurs du Maghreb._ Payot. 1927.
_LIVRE IV_
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LES RÉGIONS DU SAHARA
[Illustration : _Cliché Désiré_
PL. XV. — UN CANYON DU MOUYDIR (GORGES DE TAKOUMBARET), DANS LES GRÈS SILURIENS (OU PEUT-ÊTRE CAMBRIENS).
La stratification de cette formation est nettement horizontale.]
[Illustration : _Cliché de la collection G. B. M. Flamand_
PL. XVI. — BÉTYLES PHÉNICIENS (?) DE TABELBALET (ENTRE R’ADAMÈS ET IN SALAH).
Signification précise inconnue.]
_CHAPITRE PREMIER_
L’ÉGYPTE
Quand on vient à considérer, dans le détail, les régions diverses du Sahara, on est amené à commencer par l’Egypte. C’est assurément la partie du Sahara la mieux individualisée, un monde à part : et, d’ailleurs, au point de vue humain, ce vieux pays civilisé est le centre dont l’influence a rayonné sur tout le Sahara.
Il ne saurait être question, ici, d’étudier l’Egypte en elle-même. Sans doute, c’est une oasis, essentiellement ; mais, par son immensité, par son importance mondiale, elle est tellement à part dans la catégorie des oasis, qu’elle sort manifestement du cadre, au même titre que le Maghreb, ou le Soudan.
Ce qui nous intéresse, c’est l’extrémité orientale du Sahara, le désert égyptien ; les répercussions réciproques de l’Egypte et du désert, l’une sur l’autre, sont de grande conséquence.
LES CÔTES. — Le désert égyptien a des côtes très particulières. D’abord, par leur développement : il a une façade maritime sur toute son étendue au nord et à l’est : au nord, sur huit degrés de longitude ; à l’est, sur huit degrés de latitude : le développement total ne doit pas être notablement inférieur à 2.000 kilomètres. Les mers qui baignent le désert égyptien sont la Méditerranée et la mer Rouge, les plus anciennement humaines, et les plus importantes aujourd’hui, et de tout temps, pour le commerce mondial. Ici, la Méditerranée orientale, celle des marines phénicienne et grecque, rejoint par la mer Rouge, les grands océans tropicaux ; une grande voie maritime met en communication les fourmilières humaines de l’Inde et de l’Extrême-Orient et le berceau de notre civilisation. Cette voie maritime, dès une haute antiquité, était sillonnée par un commerce actif. A la pointe sud occidentale de l’Arabie, les courtiers de ce commerce furent les Himyarites, ceux qui ont donné leur nom à la mer Rouge (himyar signifie rouge en arabe) ; c’est le peuple réel dont la reine de Saba, de l’histoire sainte, est le représentant à demi-légendaire ; ce furent les Phéniciens de l’Océan Indien, le pays de Poun (punique) des hiéroglyphes. Ce commerce Himyarite remonte au moins à trois mille ans avant le canal de Suez. Il n’y a peut-être pas, sur tout le globe, un point d’importance comparable dans le commerce planétaire.
Les côtes de la mer Rouge gardent, nettement, dans leur organisation de la vie humaine, des laisses de ce torrent commercial ininterrompu. Il y a là, tout du long, une couche très mince d’humanité, nettement distincte des Bédouins de l’intérieur ; elle est comme un placage sur l’humanité désertique, un peu comme les bancs de coraux sur lesquels elle vit sont un placage sur les vieilles roches de l’intérieur. Les anciens donnaient à ces riverains de la mer Rouge le nom d’ichtyophages : les mangeurs de poissons ; un nom qu’ils ne portent plus, mais qu’ils continuent à mériter. Cela signifie qu’il y a disproportion entre les ressources alimentaires, à peu près nulles, d’un sol désertique, et les besoins d’une population relativement dense, groupée par l’attirance de la navigation et du commerce. Ces gens-là vivent de la mer, à qui ils appartiennent. Sur un sol où les sources d’eau potable sont d’une extrême rareté, cette population, artificiellement massée, a couvert la côte de citernes, dont les dispositions matérielles et l’organisation financière sont un chef-d’œuvre d’ingéniosité atavique. Ces citernes se retrouvent sur la côte méditerranéenne du désert égyptien, en Marmarique, et, par exemple, autour de Matrouh (Parœtonium). Ici, comme là, ces citernes, inconnues dans le reste du Sahara, portent le même témoignage : pour subvenir aux exigences d’une grande voie de navigation commerciale, et grâce aux ressources intellectuelles et pécuniaires qu’elle apporte, il a fallu, et on a pu, faire violence à la nature, créer de la vie au désert. Dans les ports de la mer Rouge, non seulement sur la côte asiatique, où le pèlerinage de la Mecque les a maintenus en pleine prospérité, mais même sur certains points de la côte africaine, à Souakim, par exemple, l’architecture des maisons comporte une prodigalité inouïe de très beaux bois sculptés et ajourés, balcons, vérandas, moucharabiés, qui font un contraste extraordinaire avec la pauvreté végétale du pays ; ces bois sont importés, par mer, de contrées lointaines, et, par exemple, de Java. A eux tous seuls, ils suffiraient à éclairer le problème.
Les côtes égyptiennes de la mer Rouge, celles de la Marmarique, étaient semées dans l’antiquité de ports célèbres, Bérénice, Leucé Comé, Myos Hormos, Parœtonium ; dont les rares ports actuels, Koceir (Leucé Comé) ou Matrouh, sont de pauvres substituts. C’est que les gros tonnages et la vapeur ont tué les escales côtières. Mais ils ont eu pour conséquence l’ouverture du canal de Suez, qui est une ample compensation.
A l’autre extrémité du Sahara, le désert a bien une côte océanique très étendue. Mais cette côte fait face à l’Amérique lointaine, elle n’a jamais eu et elle n’a aucune relation commerciale avec le reste du globe. Au point de vue humain, c’est comme si elle n’existait pas : la grande masse du Sahara vit repliée sur soi-même, comme étrangère à la planète. Le privilège des côtes égyptiennes est unique.
LA VOIE DU NIL. — Une autre originalité unique du désert égyptien, c’est naturellement le Nil. Il a créé l’Egypte, non seulement comme facteur fertilisant, mais encore comme grande voie de trafic et de communication à travers tout le désert. La question transsaharienne, si grave partout ailleurs, ne se pose pas ici : elle a été résolue par la nature.
Par cette magnifique voie vivante, la faune aquatique tropicale arrive jusqu’au delta : ici, les hippopotames et les crocodiles seraient encore méditerranéens, si l’homme l’avait permis.
Le long du Nil, l’Egypte a toujours eu ses communications largement ouvertes avec l’Afrique nègre, avec la Nubie, semée jusqu’à Méroë de monuments égyptiens ; et, plus particulièrement, avec l’Abyssinie, le royaume d’Axoum des anciens. Dans leur exposition trop exclusivement occidentale de l’histoire, nos manuels scolaires ne soulignent pas assez ce fait qui a été d’immense portée. L’empire Romain, suivant cette sorte de politique, que nous appelons aujourd’hui politique de protectorat, a converti le royaume d’Axoum au Christianisme ; nous dirions, aujourd’hui, qu’il y a importé la civilisation. Il l’a dirigé, financé, il lui a prêté, dans la mer Rouge, l’appui de sa flotte, et il l’a mis ainsi en état d’anéantir et de conquérir le royaume Himyarite, la pointe sud occidentale de l’Arabie. Du coup, la grande voie maritime de l’Inde et de l’Extrême-Orient s’est trouvée livrée, sans concurrence, aux entreprises commerciales des mercantis grecs de l’Egypte Romaine. Un triomphe d’impérialisme financier qui, à la longue, fut payé bien cher. L’Arabie, coupée de la mer, source antique de sa prospérité, fut amenée de force, par la souffrance économique, à de nouvelles conceptions, et l’explosion de l’Islam se produisit, ébranlant le monde.
Chose curieuse, la vague islamique, en treize siècles, n’a jamais pu recouvrir l’Æthyopie, qui est restée chrétienne : tant le germe semé par l’Egypte romaine avait jeté de profondes racines.
Au XIXe siècle, c’est en remontant le Nil que l’exploration a remporté ses premiers grands succès africains ; parmi les problèmes de l’Afrique Centrale, celui des sources du Nil s’est posé et résolu d’abord.
Aujourd’hui, la vallée saharienne du Nil tout entière est ouverte au tourisme. Des services réguliers de bateaux à vapeur atteignent la seconde cataracte (Ouadi Halfa), avec une interruption à la première (Assouan). Le chemin de fer va jusqu’à Kartoum, au cœur du Soudan, au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, qu’une autre voie ferrée rattache directement à Souakim sur la mer Rouge. Le problème du chemin de fer transsaharien est donc ici amplement et facilement résolu grâce au Nil. Le rêve d’avenir s’appelle le chemin de fer transcontinental du Cap au Caire.
ORGANISATION DU DÉSERT ÉGYPTIEN. — Ces grandes voies de navigation maritime et fluviale, en se combinant, donnent au désert égyptien une organisation humaine, sur laquelle il faut insister. Un coup d’œil sur la carte, au premier abord, donne de la forme générale de ce désert, une idée inexacte. On le voit limité, à l’est, par la mer Rouge, au nord, par la Méditerranée ; mais il faut de la réflexion pour s’apercevoir qu’il n’est pas moins limité, sur la face ouest, par les solitudes du désert et par l’erg libyque. Un erg pareil, le plus monstrueux et le plus inhumain de la planète, est un obstacle et une protection aussi efficaces qu’une mer ; il est plus difficile à passer. Les communications terrestres de l’Egypte avec le monde extérieur ne sont largement ouvertes qu’au sud, du côté de l’Afrique noire, qui n’est pas un voisin dangereux. Du côté de l’Asie redoutable, l’isthme de Suez est le seul chemin. Du côté de l’Afrique Septentrionale, la seule communication avec le monde remuant et guerrier des Berbères est l’étroit passage libre entre l’erg et la Méditerranée, gardé par la fameuse oasis de Jupiter Ammon, aujourd’hui Siouah ; le retentissement du nom dans l’antiquité souligne l’importance de cette porte unique de communication entre deux mondes. On pourrait dire l’isthme de Siouah, comme on dit l’isthme de Suez. Les deux se font pendant ; ils ont rendu difficile, à travers les siècles, non seulement une invasion étrangère, mais aussi, inversement, une expansion impérialiste de l’Egypte : ils l’isolent chez elle. Le désert égyptien est une sorte de péninsule ; il est sous cloche.
Dans ces limites, il faut garder présente à l’esprit la forme allongée de ce désert c’est un couloir, long d’environ 1.400 kilomètres, et dont la largeur moyenne n’excède pas 400. Pour y circuler, l’Egyptien n’a pas seulement son fleuve qui coupe en deux le corridor, dans le sens de la longueur, il a, par surcroît, les deux mers bordières. En fait, il n’y a pas, dans le désert égyptien, de coin si reculé qui soit à plus de 200 kilomètres d’une base maritime ou fluviale. La proximité d’une base maritime, Souakim, permet aujourd’hui à l’Angleterre de maintenir sa domination sur le Soudan égyptien, alors qu’elle y a renoncé, officiellement du moins, sur l’Egypte. Pendant la grande guerre, l’étroitesse du désert égyptien a rendu de grands services à l’armée anglaise. Elle lui a donné, pour ses escadrilles d’automobiles, un champ suffisamment restreint autour des bases d’approvisionnement ; elle a permis à l’infanterie, appuyée sur des bouts de chemin de fer de fortune, d’exercer une action utile. A travers toute la durée de l’Egypte, _mutatis mutandis_, la charrerie et l’infanterie des Pharaons, la légion romaine, ont eu des facilités analogues. La disposition naturelle du désert égyptien en facilite la surveillance et la domination complète par les maîtres de la vallée. Il est évident qu’elle a un lien avec l’empire égyptien ; sa durée immense ; sa stabilité ; son unité à travers les millénaires ; l’évolution lentement progressive de ses institutions, où invasion ni révolution n’ont mis de coupure radicale.
INSIGNIFIANCE DES NOMADES. — Cette étroitesse du désert, combinée avec d’autres facteurs, a eu une autre conséquence de grande importance. On a déjà dit le nécessaire sur la dissymétrie curieuse des deux bandes désertiques, séparées par la vallée du Nil. A l’est, le désert arabique est montagneux, gravé d’oueds morts, dont les réseaux fossiles sont encore parfaitement intelligibles. C’est ce que nous avons appelé un modelé désertique tout jeune, le début d’un cycle.
A l’ouest du Nil, le désert libyque, jusqu’aux premières dunes du grand erg, est assez exactement l’inverse. C’est un immense plateau uniforme, d’altitude très médiocre.
Il est impossible d’y retrouver les lignes générales d’un réseau fluvial quelconque. Ceux que les fleuves tertiaires avaient nécessairement gravés sur la face du désert libyque, ont été exposés pendant un temps démesurément long au climat désertique, qui les a brouillés et effacés. Les traces qui, sans doute, en subsistent encore, ne sont plus déchiffrables. Le désert libyque a ce que nous avons appelé un modelé sénescent.
Si on insiste derechef sur ce fait, c’est qu’il a une portée humaine considérable. On a vu que le drainage naturel des réseaux quaternaires intensifie l’effet utile de la circulation superficielle des eaux ; il a un lien étroit avec la distribution des points d’eau et des pâturages. Et, par conséquent, avec la vie des pasteurs nomades. A en juger par l’expérience du Sahara tout entier, et avec les réserves que suggère l’usage d’une formule exclusive pour condenser la complexité des phénomènes naturels, il serait possible de poser cette règle : sans modelé désertique juvénile, c’est-à-dire sans réseau d’oueds fossiles, il n’y a pas de vie nomade. Les grandes tribus nomades ont besoin d’espaces immenses, et l’étroitesse des déserts égyptiens est déjà, pour elles, une condition défavorable. Le modelé sénescent du désert libyque aggrave beaucoup cette condition.
En tout cas, le fait est certain. Le désert égyptien n’a pas de nomades. Ou du moins il n’a pas de grandes tribus nomades, insaisissables, pillardes, puissantes par leurs instincts et leur entraînement guerrier, menace éternelle pour l’ordre public, aussi longtemps qu’on ne se résigne pas à leur en confier la garde. L’Egypte a ses Bédouins. C’est un vieux mot arabe, « Bedaoui », qui a été naturalisé dans toutes les langues européennes, à je ne sais quelle date. L’expédition de Bonaparte en Egypte aurait-elle été l’origine de cette naturalisation ? En tout cas, le sens que nous donnons à ce mot correspond à l’usage égyptien. Le mot Bédouin évoque pour nous l’idée d’une humanité subordonnée, une vermine humaine picaresque, l’armée roulante ; le sens péjoratif est indéniable. Il est curieux que le mot français Bédouin ait pratiquement disparu de l’usage en Algérie. On ne pourrait, sans grossier contre- sens, l’appliquer aux nomades algériens qui sont l’aristocratie indigène, « les fils de grande tente ». Mais en Egypte, notre mot Bédouin, avec sa nuance précise, correspond à la réalité. En Egypte même, les Bédouins ne sont guère autre chose que les humbles âniers qui guident les touristes aux Pyramides. Dans le désert arabique, ce sont les paisibles caravaniers qui circulent entre le Nil et la mer Rouge. En Marmarique, les Bédouins Ouled-Ali relèvent déjà cette profession pacifique de caravaniers en y joignant celle de contrebandiers. C’est qu’ils communiquent librement dans l’ouest avec le Sahara des grands nomades Arabes et Berbères.
L’absence de grands nomades est soulignée dans l’histoire de l’Égypte par l’introduction tardive du chameau. Si près de l’Asie, en relations si faciles avec l’Arabie, patrie du dromadaire, l’Égypte Pharaonique ne le lui a pas emprunté. Pour qu’on le voie apparaître sur les bords du Nil, il a fallu une invasion étrangère, la conquête perse. Et même alors, et jusqu’à nos jours, le chameau ne semble pas avoir été franchement chez lui dans le désert égyptien. Pendant la grande guerre, le corps des méharistes anglais a dû recruter ses animaux dans tous les déserts du globe, depuis Tunis jusqu’à Bombay ; l’Egypte propre offrait pour le recrutement des mehara des ressources tout à fait insuffisantes, ou même à peu près nulles. Le modèle même de la selle a dû être importé du Soudan ; l’Égypte n’a pas, à proprement parler, de selle pour chameau, elle n’a que des bâts ou des succédanés du bât. Tout cela se tient. Il n’y a pas de grands nomades sans un cheptel camelin important, et la réciproque est vraie.
Toute la vie politique et sociale de l’Orient, de l’Asie centrale à l’Atlantique saharien, est basée sur l’équilibre des nomades et des sédentaires, qui sont les deux moitiés de l’humanité. Entre ces deux éléments, si dissemblables de mœurs, et parfois de race, il y a collaboration quotidienne : c’est un ménage dont l’harmonie ne peut être établie que par la subordination de l’un à l’autre. En Egypte, à travers tous les millénaires, les sédentaires ont toujours tenu les nomades à leur merci. Ce n’est pas seulement parce que cette énorme oasis, qu’est l’Égypte, nourrit une masse puissante de sédentaires, groupés et organisés (une quinzaine de millions d’âmes au dernier recensement), c’est aussi parce que le désert égyptien, construit comme il l’est, ne peut pas nourrir de grandes tribus nomades, dont l’énergie eût suppléé à l’insuffisance numérique.
L’autre pôle de la civilisation orientale, la Chaldée, ne le cède pas à l’Égypte en importance de l’oasis, mais elle est entourée de toutes parts de déserts vivants, infectés de nomades, qui font contraste avec les déserts aseptisés, si on peut dire, de l’Égypte. Les montagnes et les hauts plateaux de l’Assyrie, de la Médie, de la Perse, les oueds du désert en Syrie et dans l’Arabie septentrionale, ont toujours été une réserve inépuisable de grandes tribus nomades. Chacune d’elles a dominé à son tour la grande oasis mésopotamienne, qui semble ne s’être jamais appartenue en propre. L’histoire de la Chaldée est aussi coupée, aussi hétérogène que l’histoire de l’Egypte est une.
C’est que le pharaon a toujours été un empereur de sédentaires, et toute l’histoire de l’Égypte en porte l’empreinte. La Chaldée, dominée par les nomades, a une grande histoire militaire. Les armées assyriennes ont été la terreur du monde oriental. C’est la Chaldée seule qui a réalisé l’unité de ce monde oriental en un empire unique ; une première fois sous les Perses ; une seconde fois, et plus complètement encore, sous les Arabes. L’Égypte, dans cette voie, n’a jamais rien réalisé de complet ni de durable, même au temps de Sésostris. Les égyptologues ont retrouvé, et Maspero a joliment traduit ce que nous appellerions aujourd’hui un pamphlet antimilitariste, contemporain des Ramsès, et qui paraît traduire le sentiment profond de l’Égypte à toutes les époques. Aujourd’hui encore, c’est le Turc qui est le sabre de l’Islam, ce n’est certes pas l’Égyptien. En revanche, les historiens orientaux, Ibn Khaldoun, en particulier, ont le sentiment juste que les arts, l’industrie, la pensée, sont en Orient l’apanage des sédentaires. Il semble bien, en effet, que la civilisation ait à la Chaldée bien moins d’obligations qu’à l’Égypte. A mesure que nous connaissons mieux la civilisation égyptienne, nous y retrouvons plus nettement les racines de la nôtre. Le Caire est la métropole intellectuelle de l’Islam. Ce pays d’Égypte, si bien clos, si individualisé, paraît prédestiné à voir éclore en Orient la première ébauche de ce que nous appelons, en Occident, le sentiment national.
Tout cela est un bloc et a un rapport étroit avec la forme et les particularités du désert égyptien.