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Part 7

Le Tanezrouft des Touaregs se prolonge à l’est vers la Tripolitaine, par son équivalent, le Tiniri qui ne lui ressemble pas. C’est ce que les Arabes appellent une hammada, un plateau de strates rocheuses horizontales. Ici la roche est le grès, ces grès rougeâtres à patine foncée, presque noire, qui tiennent une si grande place au Sahara. Au Tiniri ces grès sont très vieux, dévoniens et siluriens. Dans des régions voisines, au Tassili, au Mouidir, ces mêmes grès sont hospitaliers à l’homme, semés de points d’eau, jalonnés de pâturages. C’est que au Tassili, au Mouidir, ces grès sont bousculés, dénivelés, gravés de longs canyons, crevés de cuvettes. Mais le Tiniri est d’une uniformité, d’une horizontalité implacable, presqu’aussi plat que le reg, aussi dépourvu de vallées que lui.

A l’autre extrémité du Sahara, sur la rive gauche du Haut Nil, le désert libyque sud oriental est une sorte de Tiniri. Ici les grès nubiens sont beaucoup plus jeunes géologiquement ; ils sont crétacés ; mais ils ont à peu près le même facies que les grès siluriens et dévoniens du Tiniri, ils offrent la même uniformité des horizons.

En tirant vers la Méditerranée, le désert libyque devient un plateau calcaire ; sa surface ou plutôt son épiderme se hérisse par place d’un lacis menu et serré d’arêtes coupantes, gravé par la corrasion, sur lequel la marche est un supplice et presque une impossibilité ; c’est une formation analogue à nos lapiez, produite par l’action combinée des pluies, si rares qu’elles soient, et de l’action éolienne. Les Egyptiens l’appellent kharafich, et c’est exactement ce que Sven Hedin décrit dans les déserts d’Asie intérieure sous le nom d’yardang. Mais, à des détails de ce genre près, le plateau libyque, qu’il soit calcaire ou gréseux, conserve ses mêmes horizons et son caractère de Tanezrouft.

En d’autres points, ce sont les grandes régions des dunes qui ont ce caractère, les ergs. C’est surtout le cas de l’immense erg libyque, intégralement inhospitalier. Dans le Sahara Occidental au nord-ouest de Tombouctou, le Djouf est certainement une immense cuvette basse, comme semble l’indiquer son nom, qui signifie « le Ventre ». Si mal connu que soit ce Djouf redouté, on sait du moins que l’erg y tient une grande place.

On a déjà dit que l’erg Ech-Chech dans une région voisine, entre Taoudéni et la Saoura, encore qu’il reste à la rigueur accessible, est très inhospitalier. Ces formes de Tanezrouft, si diverses qu’elles soient, pourraient bien avoir un point commun. Ce sont peut-être de vieux déserts, plus arides que le reste parce qu’ils ont eu plus de temps pour se dessécher ; ils semblent bien avoir pour caractéristique commune un modelé désertique sénescent. Il faut pourtant se méfier de généralisations hâtives et de déductions mathématiques ; et il faut laisser une marge importante à la complexité infinie des phénomènes dans les sciences de la nature.

Quoiqu’il en soit, il faut essayer de rendre sensible à l’imagination les dimensions des Tanezroufts, et la puissance de l’obstacle qu’ils opposent à la vie. A vrai dire, toute vie en est bannie d’une façon absolue, on n’y séjourne pas, on y passe ; ils n’intéressent l’humanité du désert que par les chemins qui les traversent.

Dans le Sahara Occidental, les Tanezroufts sont une gêne plutôt qu’un obstacle. Sur le sentier le plus fréquenté entre l’Algérie et le coude du Niger, le Tanezrouft se franchit entre les puits d’In Ziza et de Timissao. Il y a là 180 kilomètres sans eau et sans pâturages. La distance est à peu près la même entre le même Timissao et Silet, le premier point d’eau à la lisière des montagnes du Hoggar, quand on vient du sud. 180 kilomètres sans eau, c’est assez effrayant dans nos conceptions occidentales, mais ce n’est pas énorme pour des Sahariens entraînés.

Il est vrai que, plus à l’ouest, les communications directes sont presqu’impossibles entre le Bas Touat et Tombouctou. Ici le Tanezrouft s’élargit et acquiert toute sa puissance. Entre le puits d’Ouallen, le dernier du domaine algérien, et celui d’Achourat, le premier du Soudan, il y a 525 kilomètres à vol d’oiseau, tout à fait dépourvus de points d’eau permanents. C’est une route fermée en temps ordinaire. Dans les années pluvieuses pourtant elle devient accessible parce qu’elle est jalonnée de mares temporaires, bien connues et soigneusement repérées.

C’est dans le Sahara Oriental, au désert libyque, que les Tanezroufts sont un obstacle presqu’insurmontable. Il faut lire là-dessus le récit très vivant de Mrs Rosita Forbes qui est allée de Cyrénaïque à l’oasis de Koufra. Sur la route des caravanes, il y a quelque 300 kilomètres entre le puits de Buttafal et les premiers points d’eau de Koufra ; sans un brin d’herbe et sans une goutte d’eau en tout temps. Les caravanes, qui fréquentent régulièrement cette route, mettent généralement sept jours à la parcourir. Elles ne voient partout qu’un reg uniforme sur lequel il faut se diriger aux étoiles, et les oasis aux deux bouts sont de dimensions médiocres ; on peut les manquer et les dépasser sans s’en apercevoir, si on commet une erreur de direction. Il semble bien que ce soit la route la plus redoutée du Sahara, au moins parmi les plus usuelles. Mrs Rosita Forbes en signale par ouï-dire une autre, rarement utilisée dans la même région, entre l’oasis de Koufra et l’oasis égyptienne de Farafra, à travers l’erg libyque. Elle n’a jamais été suivie par un Européen ; d’après les indigènes elle comporte douze jours de marche sans eau à travers des dunes difficiles d’un bout à l’autre.

Dans ces immensités mortes, l’imagination humaine paraît s’être représentée avec prédilection le danger du simoun. On décrit la caravane jetée à terre par l’orage et recouverte, noyée par les vagues mouvantes du sable ; c’est une conception littéraire, un orage de sable si impressionnant et si gênant qu’il soit, n’a jamais tué personne.

Parmi les dangers du désert, il faut faire une petite part à l’empoisonnement, ce qui est inattendu. L’eau des puits est parfois désagréable au goût, voire nauséabonde, elle est souvent purgative ; mais dans des cas heureusement très rares, elle est si chargée de sels nocifs, surtout de chlore, que son ingestion peut entraîner la mort. Telle est l’eau de Tni-Haïa dans l’erg Ech-Chech, d’après Laperrine. Elle brûlait le linge et faisait enfler ceux qui en buvaient. Tous les officiers et soldats du détachement ont eu les mains et les pieds plus ou moins boursouflés ; l’œdème a duré trente jours chez un jeune soldat indigène. Le même Laperrine, dans le même erg Ech-Chech, a rencontré de l’eau tellement salpêtrée que ceux qui en burent eurent des vomissements de sang.

Ce danger-là, il est vrai, n’est à citer que pour mémoire, à titre de curiosité. Le grand danger du désert c’est la mort de soif. Elle n’est pas dans la réalité aussi terrible qu’on l’imaginerait. Chez l’agonisant de soif la conscience paraît disparaître longtemps avant la vie. Quelques méharistes indigènes, dit Laperrine, n’avaient plus d’eau depuis la veille au matin, et par un faux amour-propre de Sahariens, hantés par les légendes de tel ou tel pillard fameux qui restait des deux et trois jours sans boire comme son méhari, ils ne s’étaient pas plaints. Mais l’après-midi, les assoiffés s’évanouirent ; on les ranima en les faisant boire par petites gorgées, et en leur faisant des injections sous-cutanées de caféine. Nous avons là-dessus le témoignage de cet observateur excellent qu’était Barth ; il a été retrouvé agonisant de soif au Sahara tripolitain par ses compagnons qui le ranimèrent. Sa sensation dominante était l’impuissance de bouger, une atonie à demi inconsciente. C’est la forme courante de la mort au Sahara. Ainsi a fini le général Laperrine à la suite d’une panne d’avion. Il n’est pas très rare de trouver au bord de ces sentiers sahariens, si peu passagers, des morts de soif, attendant depuis un mois ou deux l’aumône d’une sépulture, à demi-momifiés par l’air sec du désert. Mrs Rosita Forbes a vu sur la route de Koufra « un groupe de squelettes encore frais, restes évidents d’une caravane morte de soif ». Ceux qui meurent loin des sentiers ne sont jamais retrouvés et sont portés disparus.

Il faut se représenter l’emprise sur l’imagination humaine de ce danger éternellement présent. Songez au départ de la caravane qui s’engage sur une route où elle sait que tant d’autres avant elle ont trouvé la mort et qui s’entend faire des recommandations de ce genre : « Gardez l’étoile polaire bien en face de votre œil droit et marchez tout le jour jusqu’à ce que vous ayez repéré l’étoile du soir » avec ce conseil additionnel : « Surtout ne déviez pas trop à l’ouest, parce que vous iriez au diable. » Représentez-vous le cheminement interminable à travers le reg uniforme, jour après jour, lorsqu’on guette le mirage : parce que le mirage relève l’horizon et permettra peut-être d’apercevoir de plus loin un amer, donnant la direction. Songez à l’impression du voyageur lorsqu’il reste un demi-litre d’eau pour 17 personnes, que le guide a manifestement perdu la piste, et que les membres les moins raisonnables de la caravane regardent ce guide de travers en caressant la crosse de leur fusil.

Les indigènes sahariens, dans ces moments critiques, savent le danger de l’émotion ; et ils le personnifient dans une de leurs légendes. Le désert a ses voix : les écarts brusques de la nuit au jour font parfois éclater avec bruit, ou crisser, les roches désertiques. C’est ainsi que, au dire des anciens, le colosse de Memnon saluait le jour, quand ses premiers rayons le frappaient. La dune aussi parle : certains jours dans certaines dunes, sous l’influence du vent, ou sous la simple pression d’un pas humain, il y a des ébranlements, des frémissements ; les milliards de grains de sable, frottant légèrement l’un contre l’autre font un ronflement étrange assez analogue à un roulement de tambour. Ces bruits mystérieux sont pour les indigènes l’éclat de rire d’un djinn, qu’ils appellent Roul, et qui est l’ange noir des voyageurs égarés. Lorsque le voyageur a perdu la piste, lorsque l’épuisement de la fatigue, l’atonie de la soif et l’angoisse du danger commencent à troubler son œil et à paralyser son cerveau, alors il croit entendre l’éclat de rire de Roul.

BIBLIOGRAPHIE

Les cartes et les monographies du _Geological Survey d’Egypte_.

BEADNELL. _Dakhla oasis._ Cairo, 1901.

— _Baharia oasis._ Cairo, 1903.

— _Farafra oasis._ Cairo, 1901.

FOURTAU. _Vertébrés miocènes de l’Egypte._ Cairo, 1920.

_LIVRE III_

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L’HISTOIRE DU SAHARA

[Illustration : _Cliché Gautier_

PL. XIII. — CHAMEAUX EXPORTÉS D’ALGÉRIE EN EGYPTE PENDANT LA GUERRE.

Le quai est celui de Philippeville.]

[Illustration : _Cliché Gautier_

PL. XIV. — COLONNADE DU TEMPLE D’HIBIS (VUE EN CONTREBAS). OASIS DE KHARGA (OU KHARGEH).

Kharga n’a pas de monuments plus anciens que le temple d’Hibis, construit par Darius, le conquérant perse. Les Perses, qui étaient des nomades, ont porté à la porte du désert un intérêt que les Pharaons sédentaires n’avaient pas ressenti.]

_CHAPITRE UNIQUE_

L’INTRODUCTION DU CHAMEAU ET SES CONSÉQUENCES

Le Sahara, au point de vue humain, est l’antithèse des déserts américain du nord et australien, que l’immigration européenne a trouvés vierges. Il a toujours été le domaine de l’homme.

Grâce aux travaux encore partiellement inédits de Reygasse, nous avons désormais la certitude que des hommes quaternaires ont habité le Sahara. Ils y ont laissé des outils et des armes de pierre qui se laissent classer à des nuances près sous les rubriques classiques en Europe, Chelléens, Acheuléens, Moustériens, Solutréens. Il semblerait que les outils les plus archaïques se trouveraient de préférence dans les régions désolées. On rapporte, par exemple, de l’erg Ech-Chech, en grandes quantités, des coups de poing énormes et grossiers, qui rappellent nos formes paléolithiques. Au contraire, les fines pointes et les jolis outils néolithiques parsèment le sol dans des régions qui ont un rapport évident avec la vie actuelle. L’homme semble avoir assisté au long processus de dessèchement qui a conduit du Sahara quaternaire au Sahara moderne.

Mais ceci est de la préhistoire, un peu nébuleuse. Touchant au domaine méditerranéen, mêlé à l’histoire d’Égypte, de Carthage, de l’empire Romain, de l’empire Arabe, le Sahara a lui-même une histoire qu’on entrevoit nettement dans ses grandes lignes.

Le fait capital, qui éclaire toute cette histoire désertique, est l’introduction du chameau, qui fut tardive. Le chameau, ou plus exactement le dromadaire, le chameau à une seule bosse, apparaît aujourd’hui si étroitement associé aux paysages sahariens qu’il en semble inséparable. Il y est pourtant un nouveau venu.

Dans le Sahara antique, celui de Carthage, et même de l’empire Romain, la place du chameau était tenue partiellement, au moins à la lisière nord du désert, par l’éléphant. Cela est paradoxal, mais certain. L’Atlas nourrissait des troupeaux d’éléphants sauvages, qui descendaient en hiver dans les cuvettes sahariennes humides, au pied de la chaîne. Les historiens nous montrent Asdrubal allant capturer des éléphants sauvages, pour recruter l’éléphanterie de Carthage, dans les cuvettes des grands chotts tunisiens et de l’oued Rir, où les palmeraies n’existaient pas encore. L’éléphant sauvage n’a disparu de l’Atlas que sous l’empire Romain, anéanti par les exigences économiques du marché romain qui voulait de l’ivoire, et par la furie de destruction propre à l’Européen de tous les temps.

Ces éléphants étaient de petite taille, ils présentaient les caractères de dégénérescence de la faune résiduelle à laquelle ils appartenaient ; comme aujourd’hui encore le crocodile du Tassili et du Tibesti, les silures et les cobras de l’oued Igharghar. Assurément, ils étaient séparés depuis longtemps de leur patrie originelle, l’Afrique équatoriale ; les pistes du Sahara leur étaient fermées.

Sur ces pistes, dans la mesure où il les suivait, il semble que l’homme de ce temps-là ait utilisé le bœuf porteur ; on retrouve assez fréquemment le bœuf, avec une sorte de bât sur le dos, figuré dans les gravures rupestres. Aujourd’hui encore, le Sahara n’est pas fermé d’une façon absolue au bœuf zébu soudanais. Les Touaregs du Hoggar, qui font une navette éternelle entre leurs montagnes et le Niger, emmènent avec eux dans leurs déplacements quelques zébus. Bien entendu, toutes précautions prises : le zébu portant sur son dos l’eau et le fourrage qui lui sont nécessaires.

Les auteurs anciens nous représentent aussi dans quelques parties du Sahara, au Fezzan, des raids de chars de guerre, traînés par des chevaux, du même modèle apparemment que les chars pharaoniques figurés sur les monuments égyptiens.

Sur ces monuments, dans tous les millénaires de l’Égypte indépendante, le chameau n’apparaît jamais. Les égyptologues nous disent qu’il fut importé pour la première fois par la conquête persane, en 525 avant J.-C. Depuis ce temps-là, le chameau joue un rôle en Égypte, tout particulièrement pour les communications entre le Nil et la mer Rouge. Mais il mit des siècles à pénétrer plus avant dans le Sahara Occidental ; et ce n’est pas surprenant si on considère combien l’Égypte est, au Sahara, un monde à part.

Très certainement, l’Afrique punique et romaine, au temps de Salluste et de Pline l’ancien, n’utilisait pas le chameau. Il apparaît d’abord en Tripolitaine, comme il est naturel, et il s’y trouvait par milliers de têtes au temps d’Ammien Marcellin. Dans l’Afrique byzantine, au temps de Procope et de Corippus, il jouait un rôle considérable, comme bête de somme et compagnon de guerre, exactement comme aujourd’hui. L’évolution est désormais accomplie.

L’introduction du chameau au Sahara Occidental a donc eu lieu pendant l’empire Romain et plus spécialement sur sa fin. Faut-il conclure qu’il y a entre les deux un simple lien chronologique, ou une relation de cause à effet ?

C’est la question du dessèchement progressif qui se pose ici de nouveau. A constater la substitution du chameau à l’éléphant on ne se soustrait pas au soupçon d’un changement dans le climat. Rien ne serait plus naturel. Indépendamment d’une diminution dans la pluviosité générale, il est certain que le désert se dessèche mécaniquement par la simple prolongation des conditions désertiques. Dans un pays comme le Sahara, une péjoration même légère peut entraîner des conséquences importantes, parce qu’on est tout près de la limite au-dessous de laquelle toute vie devient impossible. Il serait absurde d’écarter _a priori_ une hypothèse aussi normale que celle d’un dessèchement.

Ce n’est qu’une hypothèse pourtant, et elle n’est pas indispensable à l’intelligence des phénomènes observés. Les temps modernes où nous vivons ont vu depuis trois ou quatre siècles une immense transformation de la planète. Les nouveaux mondes en Amérique et en Océanie ont été submergés d’un coup sous nos yeux par l’immigration en masse d’une humanité et d’une faune nouvelle. A nous autres témoins du phénomène, il ne vient pas à l’idée de chercher à l’expliquer par une transformation dans le climat ; nous savons qu’il est purement historique. Dans un passé plus lointain, une réalité historique immense comme l’empire Romain est apparemment, à soi tout seul, de taille à expliquer une transformation dans le cheptel nord-africain. Songez à un homme comme Septime Sévère, né à Leptis Magna de Tripolitaine, nourri des traditions d’une race qui a toujours vécu du commerce transsaharien ; et rappelez- vous que cet Africain, ce Saharien, a tenu dans ses mains la direction militaire, politique, économique de l’empire Romain, de tout le monde méditerranéen.

Et quoiqu’il en soit de l’explication, le fait demeure. Le chameau apparaît dans l’ensemble du Sahara vers la fin de l’empire Romain. C’est le principe d’une transformation radicale ; il y a historiquement deux Saharas : celui d’avant et celui d’après le chameau.

NOMADES BLANCS ET AGRICULTEURS NÈGRES. — Avant la venue du chameau, la population clairsemée du Sahara était plus ou moins de race noire. L’Égypte doit être mise à part, bien entendu, mais dans tout le Maghreb, Tripolitaine et domaine de l’Atlas, la race blanche berbère semble avoir occupé simplement les côtes. Les auteurs anciens unanimement attribuent le Sahara proprement dit aux « Æthyopiens ».

Le Fezzan, qui n’a pas changé de nom depuis l’antiquité (Phasania des auteurs grecs et latins), était le pays des Garamantes, dont le nom se retrouve dans celui de Djerma, une oasis du Fezzan. Duveyrier s’appuyant sur les anciens, sur les chroniqueurs arabes, et sur les traditions, établit que les Garamantes étaient des négroïdes apparentés aux Bornouans. Le Fezzan est resté un empire Soudanais, du genre de ceux que Barth a trouvés sur les bords du Tchad, jusqu’à une époque tardive, jusqu’à la conquête des Bédouins arabes.

Plus à l’ouest, les auteurs anciens, cités et commentés par Gsell, placent au pied de l’Atlas la frontière entre les Berbères et les Æthyopiens, exactement le long de l’oued Djedi, qui prend sa source vers Laghouat et qui aboutit dans la cuvette des grands chotts au sud immédiat de Biskra. Au témoignage des textes il faut joindre celui des armes et des outils néolithiques, dont l’usage, dans ce coin reculé, s’est conservé certainement jusqu’à l’époque historique, et même à la rigueur n’a pas encore complètement disparu. Dans la cuvette des grands chotts, l’oued Rir, les dunes du Bas Igharghar, on trouve le sol parsemé des plus beaux produits de l’industrie néolithique, en nombre incroyable. Ce qui abonde surtout ce sont les pointes de flèches, d’une finesse et d’un travail admirables. Or les Berbères n’ont jamais utilisé l’arc et les flèches ; leur seule arme de jet a toujours été la sagaie. Là-dessus le témoignage des textes et des monuments anciens est unanime et irréfutable. A Tombouctou et dans la boucle du Niger, les Berbères Touaregs encore aujourd’hui lancent la sagaie au galop de leurs chevaux avec une adresse atavique. Dans l’histoire militaire des sultanats Berbères Maugrebins, quand on voit mentionné un corps d’archers, c’est une troupe de mercenaires asiatiques, et, par exemple, Chorasmiens. Au contraire, l’arc et la flèche sont l’armement national des Nigritiens. Dans l’Aïr, Foureau a eu tout de suite son attention attirée par les flèches Haoussas, une nouveauté pour qui vient du nord.

Au moyen-âge, les grands empires Nigritiens de l’ouest, ceux de Ghana, du Sonroï, du Manding jouent au Sahara un rôle important qui attire sur eux l’attention des chroniqueurs arabes. Pourtant des incidents comme la conquête de Tombouctou en 1591, par une armée Marocaine, soulignent la profondeur de la pénétration Berbère au Sahara. La conquête française a trouvé toute la boucle du Niger entièrement dominée par les Touaregs, au point de vue politique, économique et même ethnique. Les capitales mêmes de deux des plus puissants empires Nigritiens, Ghana et Gao, se retrouvent, en ruines, dans la région de Tombouctou, à la lisière du Soudan et du Sahara. Les Berbères en ont éliminé non seulement l’influence, mais presque jusqu’à la population nigritienne.

Dans le dernier millénaire et demi, depuis les Haoussas qui ont semé leurs pointes de flèches dans la cuvette terminale de l’Igharghar, le sens général de la grande poussée est parfaitement clair. Les races blanches méditerranéennes n’ont pas cessé de refouler les nègres. La poussée a été moins violente et moins efficace dans le Sahara Oriental. Déjà dans l’Aïr, qui est, il est vrai, intermédiaire entre le Soudan et le Sahara, la conquête touarègue voile imparfaitement le fond demeuré Haoussa de la population. Le Tibesti qui se dresse en plein Sahara, un pendant du Hoggar, est tout entier entre les mains des Tibbous, Nigritiens incontestables. Ici, dans un coin plus reculé, dans l’angle mort à l’abri du désert libyque, un morceau de l’ancien Sahara nègre s’est conservé plus ou moins intact.

Certaines étapes de cette conquête progressive se laissent préciser historiquement. Les plus anciennes, et, par conséquent, les plus intéressantes, ont été révélées au Sahara algérien. Les belles oasis de l’oued Rir, si proches de l’Afrique romaine, et si prospères aujourd’hui, n’ont jamais été signalées par les auteurs anciens ; on n’y trouve aucune trace archéologique de Rome. Evidemment elles lui sont postérieures. Les oasis du Gourara, un peu plus éloignées de l’Atlas, mais facilement accessibles, sont dans le même cas. Tout ce groupe des oasis qui constituent l’ossature du Sahara algérien est relativement récent.

Il a été fondé par des Berbères Zénètes, plus ou moins judaïsés, vers la fin de l’empire Romain. Ces Zénètes juifs se sont maintenus au Gourara et dans le Haut Touat jusqu’au XVIe siècle, dans leur capitale Tamentit ; ils y ont laissé des souvenirs encore vivants et des stèles funéraires en caractères hébraïques. On les a rattachés aux célèbres juiveries de Cyrénaïque qui ont donné de la tablature à l’empire Romain. Les traditions indigènes fixées dans les chroniques arabes ont conservé surtout le souvenir d’une grande immigration au VIe siècle, dans une année célèbre de la chronologie immédiatement préislamique, qu’on appelle « année de l’éléphant ». Ainsi en ce qui concerne le Gourara et le Haut Touat, c’est-à-dire la porte d’entrée du Sahara algérien, la date de la fondation des palmeraies est connue avec une certitude et une approximation suffisantes. Cela nous reporte précisément à la fin de l’Afrique romaine et à l’Afrique byzantine, c’est-à-dire au moment même où le chameau apparaît en grands troupeaux, pour la première fois, sur les confins sahariens de l’Afrique mineure ; et il est difficile de ne pas croire qu’il y a un lien entre les deux phénomènes. Ces Zénètes dont le nom et le dialecte (Zenatiya) sont encore aujourd’hui étroitement associés au Gourara, étaient de grands nomades chameliers, qui ont joué depuis le haut moyen-âge un rôle énorme en Afrique mineure. Au rebours de tant d’autres tribus Berbères moins illustres, leur nom ne se retrouve jamais dans les auteurs anciens. Le Zénète apparaît à peu près en même temps que le chameau, probablement l’un portant l’autre.