Chapter 2 of 9 · 3695 words · ~18 min read

Part 2

Il y a des boucheries, des boulangeries, des charcuteries, des épiceries, des teintureries. Il n’y a pas de penseries. Paresseux. Tu me diras que le destin est écrit, bien plus haut que le cinquième de la Rosalba, dans les étoiles? D’accord, je ne suis qu’une poussière. Est-ce une raison pour que, toi, tu fasses le soliveau du 1er janvier à la Saint-Sylvestre? Un petit effort, que diable. Si tu prenais, par exemple, le sabre de grand-papa qui était un brave colonel à moustaches? Vois la carte du monde. Elle est farcie de peuples qui attendent sous les palmiers, dans les îles, derrière les dunes, qu’on vienne leur fendre la tête. Souviens-toi comme tu aimais à chanter Fanfan la Tulipe, au temps des images d’Épinal. Tu étais alors un angelet sans tache et qui sentait bon la terre de France. La nuit, dans ton petit lit bien bordé, tu rêvais tout gentiment que tu venais de couper les oreilles au roi de Dahomey. Ta maman les assaisonnait à la vinaigrette, et on se régalait en famille. Amour d’enfant, tu n’avais pas pour deux sous d’égoïsme. Aujourd’hui, tu ne penses qu’à toi. Tu détestes ton passé comme un frère aîné. Tu n’aimes que cette grande putain de ville qui te prend jeunesse et santé. Il n’est pas encore quatre heures, et, déjà, tu songes aux rencontres de minuit. De tout cela un singe vert rougirait. Toi, tu n’as même pas honte.

Et Madame de Rosalba n’a pas fini de s’indigner.

Vagualame, vagualame, vagualame.

Elle tombe en transes.

Elle voit une petite maman bijou, sur la paille, par ta faute, qui dîne d’un hareng saur, dans sa cuisine, en regardant la Tour Saint-Jacques.

La maman bijou vient de recevoir une lettre dont l’auteur anonyme lui écrit que son fils fréquente des particulières drôlement pougnaquées. La maman bijou n’est pas habituée à pareil style. Elle essaie d’imaginer les dames en question (c’est de Yolande et de Mimi qu’il s’agit, bien entendu). Elle cherche le mot _pougnaqué_ dans le gros Larousse en sept volumes, épave seule sauvée d’une bibliothèque, vendue par ordre judiciaire. Elle s’énerve. Elle ne trouve pas. Maintenant elle sanglote, car ce fils indigne, s’il continue son sabbat, sa colonne vertébrale va se vider comme un sureau de sa moelle. A travers le temps et l’espace, elle supplie Mme de Rosalba, qui sourit tristement. La marée du destin ne saurait être endiguée par des conseils, fussent-ils d’une extralucide. Sans doute, le mieux serait de prendre chaque soir, avant de se coucher, une bonne soupe aux nénuphars. Les enfants de la chaste Suisse, par exemple, tout le temps de leur service militaire, avalent, quotidiennement, d’un cœur joyeux, plusieurs bolées de ce bouillon. Ainsi retournent-ils vierges à leurs montagnes, et prêts à faire des enfants qui ne seront ni bleus, ni mauves...

Mais on sourit. On se moque. On tient à son vague à l’âme. Mme de Rosalba n’a donc plus qu’à donner une petite liste de catastrophes:

Divorce.

Épouvantable scandale de mœurs.

Prison.

Accidents de chemin de fer.

Vilaine maladie.

Ruine.

Déshonneur.

Paralysie, vers la quarantaine. Trente ans à rouler en petite voiture. Puis la mort. Avec la soupe aux nénuphars, on aurait évité ces malheurs. On serait devenu centenaire. Mais n’en parlons plus. Mme de Rosalba n’a rien à ajouter. C’est vingt francs.

M. Vagualame est déjà dans l’escalier.

Pitoyable, Mme de Rosalba lui crie par-dessus la rampe qu’elle connaît une recette qui fera peut-être son bonheur. Ce n’est point pour la chasteté, cette fois, mais, au contraire, pour la séduction, puisqu’on s’obstine--à ses risques et périls--à vouloir jouer les Don Juan.

500 grammes de rhubarbe.

1 litre de vin blanc.

Laissez macérer 24 heures la rhubarbe dans le vin blanc. Puis se laver la tête avec ce mélange. Rincer à grande eau. Ainsi sera obtenue la plus éclatante des blondeurs et d’un effet certain sur les personnes d’âge, car, puisqu’il s’agit d’amour, encore un conseil: Ne jamais s’attaquer aux jeunesses. Ne pas courir après des péronnelles qui mènent en bateau ceux qui les courtisent et viennent, spontanément, se donner à qui fait mine de les délaisser pour de plus mûres beautés. Ainsi la Rouquine, si elle doit offrir sa main tachée de son, ce sera parce que sa mère, encore un numéro celle-là, soit dit en passant, aura laissé voir son faible pour le futur. Résumons donc: Rhubarbe. Vin blanc. Sourires aux quinquagénaires. Quant à l’enfant bleu, le baptiser dès sa naissance, qu’il puisse aller droit au ciel le Chérubin.

Au revoir et merci.

* * * * *

L’homme quitte la maison de la voyante.

La Ville, à nouveau, lui siffle, de glaciale pitié: «J’ai rêvé de toi et j’ai pleuré.»

Une seule phrase. Elle ne trouve rien d’autre à sortir de sa bouche, la grande pétrifiée. Mais, comme dans la chanson, voici le vent d’automne. Berger maléfique, il promène son troupeau, les nuages, et, du ciel tombées sur la terre, se répètent, déformées en monstres mouvants, leurs ombres, plus rapides encore que menaçantes, dont la folie, soudain, balaie, assombrit l’eau des regards trop clairs.

L’homme ricane:

«Dis donc, la Ville, toi qui prétendais forger, à la cadence même de ton orgueil, les plus pourpres secrets et jusqu’au souffle, ce doux chef-d’œuvre, tu grelottes de l’œil. Hystérique! Tu es bonne pour la Salpêtrière. Le salpêtre c’est la syphilis des murs. Déjà tu as perdu tes cheveux. Ta peau, pierreuse, se fleurit des dartres du plâtre. Tu as mal sous le macadam de ton cher crâne. Tes membres se tordent. Attention. J’ai connu, autrefois, dans un village, une femme, sans doute déjà trop vieille pour ce qu’on nomme démence précoce, mais qui ne s’en croyait pas moins tire-bouchon, tant et si bien qu’elle finit par le devenir. Lorsqu’elle fut morte, on eut beau tirer sur la tête, les mains, les pieds, impossible de la redresser. Quant à la mettre en bière ainsi tortillée, autant espérer faire d’un escalier en colimaçon les marches de la Madeleine. Au lieu d’un cercueil, elle eut donc un tonneau, qu’on laissa tout bonnement rouler, le jour des funérailles, du haut de la colline qu’elle habitait, jusqu’au cimetière, dans la plaine.

Toi, tu te métamorphoses en cor de chasse.

L’automne était, depuis longtemps, fameux par ses violons. Tu lui donnes un cuivre, des cuivres, toute une fanfare de sanglots.

Tu rêves, tu pleures.

Et que t’importe la monotonie des paroles, si la musique est variée. Or tu n’as rien négligé pour l’accompagnement. Un peu plus même, et, tu t’arrachais les tibias pour en faire des flûtes. Mais attention. Un squelette est bien vite éparpillé. Va donc te mirer dans le fleuve qui te sert d’armoire à glace et tu verras que ton corps n’a déjà point trop d’os. Il s’affaisse, une vraie galette pour l’épaisseur. Ton anatomie? plus inextricable qu’un ténia. Des petits cailloux de larmes t’écorchent le regard. Tu n’es plus qu’un monstrueux et ophtalmique serpent. Tout le monde te marche sur le dos, et je te baptise «Rue des Paupières-Rouges...»

* * * * *

Pour une morsure en plein ciel, très grands se sont ouverts les yeux, et, jusqu’à l’éther, allongés les cils de l’homme. Mais, dans les squares, l’herbe, brin à brin, meurt d’un diamant glacé, et, malgré les chaussures, le linge et les habits, ce qui de la chair semblait le mieux protégé déjà se gerce, comme en d’autres saisons, à la tentation des pommes pas mûres, l’algue du goût et les mousses, doucement tendues sur ce qui est palais à la langue.

Perméable à la marée du brouillard, l’homme quand il passe devant la boutique où sur un lit de feuilles reposent les plus fragiles des pêches, envie, à la fois, leur présent et leur vie antérieure, car tout est toujours simple pour les fruits et leurs arbres. Dommage qu’octobre ne soit point verger, non plus que vigne la rue des Paupières-Rouges.

Mais puisque le mois, de ses trente et un bras, s’obstine à laisser tomber les mains, les feuilles, qu’aujourd’hui, terrain vague soit oublié pour un fertile hier, voilà des semaines et des semaines quand, frère du cerisier porte-cerises, et du prunier porte-prunes, jaillit du sommeil de la terre février porte-fièvre.

La Ville n’avait ni rêvé, ni pleuré.

Sans nom, alors, était la rue. L’homme, il lui coulait du feu à même la carcasse, et des drôles de langues brûlantes lui léchaient la peau, par-dessous. Ses pieds souffraient, à croire que les engelures n’attendraient plus pour éclater, tulipes écarlates, cependant que son front, ses doigts s’offraient à la caresse de la neige. A la devanture d’une horlogerie, de l’autre côté d’une vitre, parmi les montres et les bijoux Fix, sur une tablette de velours grenat, un réveille-matin de fer-blanc marquait l’heure la plus voluptueusement contradictoire, et, d’un cœur égal, pouvaient être à la fois chéris et redoutés le froid aux lames triangulaires bien enfoncées dans les muscles, et cette lave qui donnait sa consumante mesure au sang. Comme après les vendanges est chantée l’ivresse du dernier soleil et de la première cuvée, ainsi dans la pénombre glaciale voltigea un duvet de refrain:

_Février porte-fièvre. Temps nouveau. Temps nouveau._

Le pouce et l’index droit encerclèrent le poignet gauche où battait une veine assez violente pour imposer son rythme aux paroles. Mais un dystique ne suffisait point. Il eût fallu des couplets et des couplets. Non seulement à la gloire du temps nouveau, mais aussi pour dire comment son joyeux contraire, toujours, nous délivre du présent. Or, après le contraire du présent, c’eût été le contraire du contraire du présent. Donc, ressuscité, le présent lui-même. Un fait certain: au lieu du halo sournois, son couvercle habituel, la ville était couverte d’un ciel en peau de zèbre, noir, blanc, noir, au gré de la fatalité qui voulait le corps d’homme, immobile sur le trottoir, chaud, froid, chaud.

Noir, blanc, noir. Chaud, froid, chaud. Coups en plein cœur, en plein regard. Celui qui est frappé ne saurait dire si c’est de sourde et large massue, ou de dague effilée, fouilleuse. Février porte-fièvre, comme le prunier porte-prunes, le cerisier porte-cerises. Des muscles, une cervelle se déchirent. Transparences suppliciées. Toile d’araignée à la torture. C’est miracle que la bousculade des gars et des garces ne déchire point cette fragilité, lui soit même, au contraire, douceur et caresse. Miracle aussi que d’un trombone, déjà paradoxal dans une boutique où l’on ne vend qu’accordéons et mandolines, ait jailli une immense flamme.

Abolie, soudain, la mosaïque d’ombre et de lumière, dans la flamme.

_Février porte-fièvre. Temps nouveau. Temps nouveau._

La Ville, en veine de coquetterie, ce jour-là, et parfumée au vieux journal mouillé, dès qu’elle eut vu ce phénix inespéré, pensa qu’il ne serait pas d’un vilain effet sur son chignon. Elle saute à la pâtisserie la plus proche, achète des meringues au vitriol et des croquignoles à la dynamite, offre ces douceurs à l’oiseau de feu. Mais lui, pas si bête, se refuse à la séduction des sucreries traîtresses. Voici l’empoisonneuse verte de rage et qui tient à se venger. Elle crie, gesticule, jusqu’à ce qu’il y ait rassemblement autour d’elle, et alors commence une harangue:

«Ce que vous avez cru d’abord une flamme, puis un aigle, braves gens, chers imbéciles, n’est qu’une grande dinde à l’œil de rat, gueule de raie et ailes en mou de veau, plus trouées qu’un châle-tapis que votre arrière-grand’mère aurait oublié de mettre dans la naphtaline. Et garde-toi bien de crier à la merveille, toi la plus grosse et la plus naïve de tous, marchande de volailles. Grande bête! Si le prestidigitateur faisait vraiment naître de son mouchoir, d’un fond de chapeau haut de forme, ou des basques de son habit en queue de morue, tant de poules et pigeons, tu ne risquerais guère de devenir millionnaire. Cet aviateur à plumes, sorti d’un trombone, tu ne vas pourtant point prétendre qu’il a poussé du cuivre, comme les champignons de la terre humide. L’oiseau n’est qu’un sale voyou. Parce qu’il a entendu que le pape disait: «Nous» en parlant de soi, lui, qui aime à faire le zigotto, veut qu’on l’appelle «Poumons», au pluriel, avec un _s_. Un propre à rien, qui ne sait pas même respirer. Un maquereau. Sa femme, une sacrée par exemple de putain, une nommée «Pleurésie». Le maître du ménage reste des après-midi planté sur le bord du trottoir. L’animal et la maladie qui lui sert de femelle s’ennuient. Ils quittent la poitrine, leur maison. En avant la vadrouille! On va donner du bec, là-haut, contre les petits nuages rose pomme, plus froids que glaces au citron. C’est gourmand comme merle. Mais M. les Poumons n’en a plus pour longtemps. Son cœur bat la breloque. Pleurésie--un vrai nom de cour d’assises, braves gens--l’empoisonne goutte à goutte. Elle aura sa peau. C’est elle qui l’a bousculé pour qu’il tombe dans l’instrument, d’où vous l’avez vu sortir, tout à l’heure, chez le marchand d’accordéons. Il s’est fait mal, le pauvre. Il rentre dans sa cage, pas fier. Se cogne aux côtes de l’homme. Il va peut-être mourir entre les barreaux de ce thorax. Entendez comme il tousse. Moi je préfère le chant du cygne...»

Effectivement, l’oiseau a eu de si rauques caprices que l’homme a pris peur. Il l’a emmené au plus haut étage d’un sanatorium gratte-ciel.

«Bon voyage», a sifflé la Ville.

Le lendemain, c’était la Suisse.

Quatre semaines plus tard, le calendrier annonçait la naissance du printemps. Qui l’eût cru? La neige s’obstinait à tout couvrir d’une même céruse.

Le pays, ni ville, ni village. Un rucher à malades. Sur leurs balcons-alvéoles, des créatures vivent dans un silence, une immobilité, à croire qu’elles ont perdu même leurs destins. Mais, après le temps disciplinaire de chaise longue à la fin des matinées, on a droit à une heure de gramophone.

Alors tournent, tournent les disques.

Chacun lance sa musique. Se nouent, s’emmêlent les lamentations aux fanfaronnades, rires en triolet, grands rêves sentimentaux. Dans cet inextricable écheveau des airs, nul ne perd le fil du sien. Roulades napolitaines, romances écossaises, zézaiements nègres, cris d’opéra, monologues et boniments de caf’conc’, pêle-mêle, se précipitent, se heurtent les uns les autres, aux fenêtres toujours ouvertes. N’importe quelle chanson, pour qui l’a choisie, serait-elle la plus ténue, la plus aigrelette, spontanément abolit toutes les autres.

Or, quand il vint sur la montagne aux gramophones, l’homme n’avait pas, dans ses bagages, la moindre boîte à musique.

Ainsi, perdu au milieu de la savane des sons, où la plus faible liane est lasso, avec quoi le lanceur à respiration étroite et cœur sourd étrangle tout ce qui n’est pas le rythme pour une minute élu, celui autour de qui tant de solitudes par-dessus les murs embrouillaient leurs branches agressives, ne voulut même pas être une herbe, l’herbe la plus pâle, sous ces tropiques glacés de l’égoïsme.

Son perpétuel silence, que ne hérissait nul orgueil, méprisait aussi l’artifice de soi-disant résignations, toujours certaines, en arrière-pensée, que l’esprit vengera le corps.

Pour lui, à l’heure du repos forcé, sur le balcon-alvéole, entre veille et sommeil, le flot des sapins soudain creusé jamais ne fut symbole de quelque merveilleux talion. Des trous, parmi les vagues d’ombre déferlant jusqu’au soignoir, rien ne pouvait surgir qui fût, en lyrisme ou grandeur, complémentaire de la déchéance charnelle, comme, du rouge, est le vert. De cela, du reste, l’homme n’avait plus ni rancœur, ni dépit, mais que d’autres se plussent à jouer la comédie de l’humilité, dans le secret espoir que la maladie ferait sourdre une source miraculeuse, cet opportunisme d’opéra-comique, obstiné à se souvenir des cités légendaires et de leurs toits d’or engloutis, visibles aux seuls naufragés, l’avait, une fois pour toutes, mis en garde contre le bas mensonge romantique et réconfortant.

L’océan morne des arbres qui n’ont jamais de feuilles pourrait s’ouvrir, lui, roulerait vers le fond de cet entonnoir, enseveli dans un pan de brouillard. Son immobilité qui creuse les coussins, déjà ne les réchauffe plus. Corps abandonné, vaisseau fantôme. Tu glisses au fil d’un fleuve très incliné. L’horizon chavire. Le sommeil, peut-être la mort... Sans cette douleur inexorable qui a freiné juste au bon moment, à même sa dernière brume de conscience.

L’homme s’éveille, veut bien reconnaître un contour aux sapins, des couleurs exactes à sa couverture. Même, malgré soi, il fredonne le dystique à la gloire de février porte-fièvre. L’imbécile! Pourquoi avoir crié, avoir cru aux temps nouveaux, lorsque, fibre à fibre, se déchiraient les muscles? La douleur, cette chienne, il l’a laissée mordre en pleine chair. Habitué dès l’enfance aux peines à leurs guirlandes, couronnes, colliers autour des poitrines, des fronts, des poignets malades, s’il a chanté _Février-porte-fièvre_ c’est qu’il espérait, tout comme les petits camarades aujourd’hui dénigrés, que l’orage--mêlant glaces et flammes, ferait d’une électricité plus rare cette pensée, dont il s’était plu à imaginer le tonnerre annonciateur dans les quintes de sa toux.

Or, sur la montagne aux gramophones, à la première aube, quand l’infirmier entra, pour la friction d’alcool et d’eau froide, il comprit la vanité de toute cette imagerie.

La chair peureuse, le cœur mal résigné au jour qui naissait, il se retrouvait livré à la perfidie des lueurs blafardes, abandonné parmi les marécages d’un soleil vague. Entre les hypocrites mousselines de l’aube et des rideaux, il chercha un objet, une précision à quoi accrocher son regard. Seul dessiné, le fer du balcon le sauva de l’enlisement. Or, aujourd’hui, à des mois d’intervalle, sur la rue des Paupières-Rouges pendent les mêmes lambeaux menaçants de brouillard.

Mais, cette fois, pas la moindre bouée. L’homme s’abandonne à la marée confuse.

Ses dents claquent, ses joues blêmissent et chavirent ses yeux. Il n’est plus qu’une épave. Il oublie le prénom, le nom qui le désignèrent vingt-sept années durant. Désormais, et jusqu’à la fin de ses jours, il sera M. Vagualame. M. Vagualame pour de bon, pour de vrai, avec un gros cœur en mie de pain, au milieu de quoi, l’ancienne pythonisse des foires, Mme de Rosalba, pourra planter autant de flèches et aussi saugrenues qu’il lui plaira. Déjà, il cherche la rousse à qui faire un enfant bleu. Peine perdue. Les femmes n’ont plus de couleur que le mauve des violettes moribondes, sur les lèvres, les joues. M. Vagualame, ce soir, devra se contenter d’une créature soudain jaillie, quasi nue et ruisselante de tulle, si décolletée qu’il a froid pour elle et lui offre son manteau, son foulard. La femme, qui les refuse, spontanément se présente.

--Je suis Yolande, la belle Yolande, femme fatale. Soyons amis.

M. Vagualame baise la main de Yolande.

Il comprend alors pourquoi les épaules, la gorge ne souffrent point de cette brume glacée. Le frétillement de la robe, la pâleur à peine teintée de la peau, ne sont point seuls à la faire cousine des poissons, car son sang, lui-même, ne pèse pas plus en chaleur que celui des truites. Tant mieux. M. Vagualame, comme toujours, a la fièvre. D’un côté excès, de l’autre défaut de température. On aura une moyenne.

Yolande a un éventail. Elle l’ouvre, et à Vagualame, qui lui en fait un compliment fort poli, explique: «J’aime les colifichets aux matières rares et discrètes. Celui-ci est de papier de verre, simplement serti de clous de girofle. Je suis le contraire de Mimi Patata qui veut toujours du clinquant. D’un démodé, la pauvre. Mais, justement, cette quincaillerie de faux bijoux qui perce le brouillard s’avance droit sur nous; je parie que c’est elle. Tout juste. Bonjour Mimi...»

Amoureuse du chiffre deux, entre deux âges, deux vins, deux mesures quand elle danse, deux notes quand elle chante, l’étoile des Folies-Bergère a remporté hier soir, à la générale, un immense succès dans la zigzagante, qu’elle a interprétée avec le plus grand naturel. Comble de bonheur. On lui a présenté un Maharadjah dont les trente femmes ont accouché, toutes le même jour, voilà quelque vingt-cinq ans, chacune d’une paire de jumeaux. Alors les twins dalécarliens ne lui sont plus d’un tel prix. Qu’ils marchent au doigt et à l’œil, sinon, petite tournée dans les états du papa Maharadjah, et Mimi s’envoie les trente paires de jeunes et beaux Hindous. Vous entendez, les Twins.

Sortis d’on ne sait quel pan de l’ombre, les twins sourient en mesure à leur commune maîtresse qui joue l’indifférente.

Yolande décrète:

--On va chez moi.

II

Chez Yolande.--La Rosalba n’y a vu que du feu.--L’incroyable vérité.--La morte vivante.--Le fakir.--Le taureau d’appartement.--Le rat qui pèse cinquante kilos.--Le passé de Yolande, sa vie du temps qu’elle s’appelait Myrto-Myrta.--La Cour d’Autriche pendant la guerre.--Les dessous de l’espionnage.--Myrto-Myrta est vendue par un homme mystérieux, rencontré et aimé un soir à Séville.--Conseil de guerre.--Le poteau de Vincennes.--Comment elle est ressuscitée à coups de fakir.--Elle devient Yolande.--Le fakir fait des siennes.--Tristes souvenirs.--Avant Myrto-Myrta il y avait la petite Camille, fille de cocher.--Une enfance à Picpus.--Pauline, la jumelle de Camille.--Chanson des tireurs de nattes.--Pouvoir maléfique du mot «prépuce».--Un cocher de père se fracasse le crâne contre une bordure de trottoir.--Une veuve qui rôtit le balai.--Où Camille et Pauline, sa jumelle, violées par l’Italien, amant de leur mère, demandent encore, encore.--On les exile à la foire du Trône, chez leur marraine Rachel, dompteuse de puces.--Au cri de «pique-puce», la future Myrto-Myrta-Yolande décime la ménagerie.--Rêves et remords.--Rachel, ruinée, part avec ses filleules à la recherche de la veuve.--La veuve, ruinée elle aussi, battue, trompée par l’Italien, s’autorise du profil dont elle est redevable à des coups de poings bien appliqués, pour se métamorphoser en Mme Dante.--Rachel devient extra-lucide.--Sa métamorphose en Mme de Rosalba.--Où l’on apprend que Mimi Patata dès l’âge nubile fut amoureuse des jumeaux et jumelles et que Pauline, la sœur de Camille-Myrto-Myrta-Yolande, est mère d’une fille rousse.--C’est cette rouquine, symbole pour elle de la perfection, que la naïve Rosalba prédit à ses clients lorsqu’elle veut leur faire plaisir.

Chez Yolande.

* * * * *

Dîner expédié en deux temps, deux mouvements, à cause de Mimi qui passe avec la zigzagante, tout de suite après l’entr’acte.

Donc, au dessert, elle se lève et s’en va suivie de ses «twins».

Yolande et M. Vagualame, restés seuls, vont s’asseoir au salon, Yolande dans sa cathèdre, d’où elle domine M. Vagualame tout petit sur l’un des tabourets du petit-fils d’Abd el-Kader. D’un geste souverain, la maîtresse de céans désigne les merveilles gothico-arabes et conclut: