Part 7
N’emmaillotez donc plus les enfants de fausse humilité ou ne vous étonnez plus qu’ils souhaitent, adultes, le retour dans le sein maternel, l’oubli d’un monde où tout leur est contrainte.
Voyez Vagualame, presqu’île de poussière parce que
_Dans le mitan du lit La Rivière est profonde._
La Rivière?
Lui qui aimait à parler d’océan, le voici bien modeste. A force d’orgueil, sa phraséologie, ses métaphores antérieures sans doute risquaient de devenir imprécises et même incompréhensibles. Mais si le bel esprit du Café du Commerce, dans n’importe quelle ville de notre chère France qui a la tête solide et sait à quoi s’en tenir, pouvait prétendre que notre héros méritait bien de s’appeler Vagualame, le non bel esprit du _Café du Pas Commerce_, dans n’importe quelle petite ville d’un pays idéal qui n’a pas la tête solide et ne sait pas à quoi s’en tenir, répondra que, sous ce désordre, il y avait une franchise en vrac et qui valait mieux que n’importe quel mensonge tiré au cordeau, ce qui, d’ailleurs, n’empêchera point le non bel esprit de déplorer que ce scaphandrier des plus profondes bonnes intentions ait souhaité qu’une rivière l’engloutît.
Vagualame, presqu’île de poussière qui rêvez à haute voix, éveillé, dommage que Yolande, ce morceau de vanité froide, vous entende crier ainsi à tue-tête, qu’un petit courant d’air de rien du tout éparpillerait aux quatre coins du ciel et une mare noierait le petit tas de cendre que vous êtes. Soudain, vous vous attendrissez, d’une incompréhensible indulgence, pour vos mains trop blanches qui feraient un beau nénuphar double. Tout de même, quand on se noie, on cherche à étreindre quelque chose au passage. Vagualame s’accroche à une chanson, la première entendue, celle dont berça ses plus jeunes mois sa nourrice, une Bretonne que ce dénaturé, ce sans-instinct, ne sut pas même téter spontanément.
Mais foin du passé.
Voici les paroles que hurle, sur un air pas très sûr, notre héros:
_Tout le monde y pue Y sent la charogne Ya qu’mon doux Jésus Qui sente l’eau d’Cologne Gnac gnac gnac mon doux sauveur Qu’a la bonne odeur._
Du coup c’en est trop.
L’insolence de ce couplet rendrait Yolande folle furieuse si, grande dame, elle ne savait se maîtriser.
--Quand j’étais petite, monsieur, je demandais souvent quelle sorte d’animal était le mufle. Si je vous avais rencontré je n’aurais plus eu besoin de répéter cette question. Ceci posé, je crois que nous nous sommes assez vus. Je n’ai plus rien à vous dire. Comment ai-je pu, tout à l’heure, vous confier le secret de ma vie? Vous avez un vilain caractère et on doit avoir beaucoup à craindre de qui chante pareilles imbécillités. _Gnac, gnac, gnac mon doux sauveur._ Je t’en donnerai du gnac et du gnac, et de l’authentique, tu verras, quand je te ferai grignoter par le rat qui pèse cinquante kilos. Ce rongeur et le taureau d’appartement auraient vite fait de venir à bout d’une carcasse de Vagualame. Ton salut, c’est la Patata. Elle sait que tu es avec moi. Je la voudrais au diable. Vite qu’elle parte pour les Indes et s’y paie un tel bon temps avec les 30 paires de jumeaux du Maharadjah, qu’elle ne veuille plus jamais en revenir. Alors, gare à ta peau. Allons, ouste, bonsoir.
--Bonsoir, madame.
--Ah, si vous m’aviez comprise, tout à l’heure, j’allais vous aimer. Mon inhumaine beauté, quel drame! n’est point pour ceux de ce monde.
--Adieu, madame.
--Adieu, monsieur, et bon voyage.
--Au fait, puisque vous parlez de voyage, si j’allais, docile aux prédictions de la Rosalba, faire connaissance avec la Rouquine votre nièce, Dame de la Mer, qui est, m’avez-vous dit, à Berlin?
--Allez, monsieur. Nous nous y retrouverons, car j’ai accepté de présenter mon fakir au Wintergarten. Les Allemands adorent les variétés. On me paie un prix fou. Je serai très adulée, très puissante. Allez, monsieur, mais ce sera la guerre. Gare à vous.
IV
Vagualame à Berlin.--A la recherche de Dame de la Mer dont il n’a pas oublié que le beau-père était spécialiste de la chirurgie faciale.--Chez ce rafistoleur des visages, Herr Dr Herzog.--La mère de Dame de la Mer, Frau Dr Herzog, avec sa figure à moitié réparée, sert de réclame à son mari.--Dame de la Mer vient de subir une étrange opération.--L’institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.--Où l’on rencontre le frère de l’héroïne de cœur de goitreuse, un Suissaud perverti.--Adolescence d’un anormal dans le canton de Vaud.--Le fétichisme des gants beurre frais.--Balzac et Mme Hanska, à Neuchâtel.--Les ovaries et les otaries.--Encore une chanson.--Dame de la Mer est amoureuse et aimée d’une Américaine, Miss Patre, prénommée Cléo.--Qu’en dites-vous, papa Ibsen?--Emma Psychologie.--Elle porte des bas du même bleu que Mme Hanska, Hanska, la belle Polonaise.--Au fond des fjords, dans la maison du Revenant.--Byron et ses amours.--Le Musée de l’Institut sexuel.--Une séance d’éonisme.--Défilé des mannequins.--Arrivée de Yolande.--Ce que le Suissaud appelle un schoen lokal.--Le regard d’une jolie Berlinoise.--Cartes sur table.--Vagualame, c’est René Crevel.--Pendant l’absence de Yolande, le taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante kilos ont éventré, grignoté le fakir.--Mort de Yolande.--Je me refuse à prendre le ton documenté pour parler de Berlin, capitale de la Prusse et de la Pureté.--Il n’y a pas d’oasis.--Gulf Stream des mappemondes spirituelles.--Faire la planche.
A Berlin.
Comme il n’avait pas oublié que le beau-père de Dame de la Mer, le beau-frère sans le savoir de Yolande, était un spécialiste de la chirurgie faciale, Vagualame releva, sur le livre des téléphones, les noms des modistes mâles et à diplômes qui vous coupent, taillent, rognent la peau avec la même et aussi simplement joyeuse désinvolture que s’il s’agissait du feutre le plus docile, deux fronces à chaque tempe, plis et surjets sous le menton et un petit coup de retroussette au nez des belles Prussiennes, qui, d’avoir vu les Lancret dans les chambres et les couloirs froids de Sans-Souci, rêvent de frimousses Pompadour et des grâces de cette Barbarina dont le nom est, à lui seul, un symbole puisque le 18e français, fort voyageur, pour cacher des idées que les douanes du temps ne devaient pas tenir à laisser passer, avait, dans ses bagages, un lot de peintures complaisamment frivoles, des soies et colifichets, et surtout mille fanfreluches qu’il épingla au Nord-Est de l’Europe, sur cette belle surface qui, sans abus de confiance métaphorique, pourrait très bien figurer une poitrine large à grands seins fermes, paradoxaux parmi le rococo des parures dont les surcharges faisaient, par antithèse, plus belle encore la barbarie, si belle que s’appelait tout juste Barbarina, et ne pouvait s’appeler que Barbarina, la danseuse, papillon de tulle et de flamme, diablesse tourbillonnant sur les pointes et incroyable parmi les filles aux longs pieds, vraie figue de Barbarie, dans la solitude magnifique et glaciale des landes où le plus rude fruit a besoin d’une serre, et si troublante que le vieux Frédéric lorsqu’il voulut lui faire hommage d’une virilité, d’ailleurs sujette à cautions, ne put, finalement, que lui offrir une tasse de thé.
La rage à croire en de possibles meilleurs, quoique les conférenciers et journalistes s’obstinent à parler du Désespoir et du mal de ce siècle, permet que cent quarante praticiens, dans une seule capitale d’Europe, vivent, ou aient des raisons d’espérer vivre, des anatomies et expressions à rafistoler.
Menée par ordre alphabétique l’enquête de Vagualame lui avait déjà mangé une semaine, quand, parvenu à la lettre H, il recueillit sur le privat docent Karl Herzog des renseignements qui lui donnèrent tout lieu de croire qu’il tenait enfin son homme. Il s’en fut donc lui demander si pouvait se métamorphoser en nez du style grand Condé celui quelque peu en truffe dont il était porteur.
--Enfance de l’art, lui fut-il répondu. Anesthésie locale. On ouvre, on bourre de paraffine, et, après avoir modelé, on recoud. Le patient n’a qu’à dire ce qu’il veut, et, selon ce qu’il aura choisi, deviendra busqué comme un baron balte, aquilin, bourbon, rectiligne à la grecque, et sans, d’ailleurs, risquer de rien perdre de ses facultés olfactives...
Pour que le ravaudeur des faces sortît de la généralité et entrât dans la voie des confidences, Vagualame, soudain, feignit d’hésiter, s’inquiéta de savoir si cette rédemption par le fer et par la cire ne risquait pas, mais pas du tout, de lui abîmer quand même, tant soit peu, le portrait, et si, par exemple, le Dr Herzog oserait une telle opération sur quelqu’un des siens, ou, ce qui serait vraiment convaincant, l’avait déjà osée et réussie.
Le privat docent donna en plein dans le panneau et envoya chercher Frau Dr Herzog elle-même, puisque sur le visage de sa propre femme il s’était exercé la main.
De profil, vue de droite, Frau Dr a vingt ans. De gauche, elle en porte cinquante. De face, mi-virginale, mi-flétrie, on croirait qu’une ligne verticale lui passe par le milieu du front, du nez, des lèvres, du menton, pour séparer jeunesse et flétrissure d’un trait non moins idéal, mais aussi net que l’équateur entre les deux hémisphères de notre globe. Or, que dirait le voyageur ou navigateur des tropiques, si l’invisible cercle dont les géographes ont ceinturé la terre délimitait deux portions toujours quasi égales en poids, chaleur, masse et matière, mais si dissemblables d’aspect que l’une semblerait calcinée par l’incendie, le siroco, les fièvres et les tourments du soir, tandis que l’autre, qui la touche, la précède, y colle, sans la moindre transition, serait demeurée fraîche de la naissance du jour?
La paradoxale Frau Dr, avec ses cinquante pour cent de visage rafistolé, sert de preuve vivante: Avant. Après. Elle n’a d’ailleurs guère à se plaindre d’une opération qui l’a rendue célèbre, puisque tous les peintres expressionnistes ont voulu faire son portrait. Un philosophe de l’Université d’Iéna, auteur d’un savant ouvrage sur l’asymétrie et la puissance séductrice, vient de lui consacrer (en appendice, à un premier travail) un opuscule illustré. La saison dernière, au bal monstre qui a lieu pour le Carnaval, au Palais des Sports, immense vélodrome, toujours trop petit, ce jour-là, pour la foule qui veut y entrer, parmi des milliers et des milliers, elle a été la plus remarquée et a même remporté le premier prix, grâce à son costume de «Mère et fille», si naturellement «petite vieille» d’un côté, «fillette» de l’autre, qu’elle semblait faite de deux morceaux de temps, joints par une soudure invisible.
Frau Dr a, d’ailleurs, toute une collection de photographies et articles qu’elle va se faire un plaisir de montrer à Vagualame, tandis que Herr Dr continuera de recevoir ses clients. Vagualame, qui la suit dans la chambre aux documents, lui demande si elle connaît Paris. Frau Dr se récrie: Paris, mais elle y est née, y a vécu des années, s’y est même mariée une première fois et y a donné le jour à une charmante fille, Dame de la Mer, qui sera si heureuse de montrer à un compatriote les curiosités berlinoises, quand elle sera sortie de l’Institut du Professeur Cerf-Mayer, où on vient de lui faire une bien curieuse opération.
Vagualame cherche en quoi peut consister «une bien curieuse opération» pour celle qui porte d’un cœur léger une synthèse contradictoire de visage. Mais il n’a pas un long temps à s’interroger, car c’est une avalanche de questions sur Paris, ses modes, ses théâtres, dont n’attend même point la réponse Frau Dr, aussi bavarde que sa jumelle, constate Vagualame, qui a beau jeu, après tout ce que Yolande lui a raconté, de découvrir que les filles du cocher se ressemblent aussi exactement que le peuvent, d’une part, une réclame de teinture pourvue d’un échafaudage pileux, blanc à droite, noir à gauche, d’autre part, une statue de glace.
Expressionniste à Berlin, comme elle fut, voilà des années, ibsénienne à Paris, Frau Dr est une dans l’innombrable théorie des femmes de bonne volonté qui courent le monde en robes médiévales, des nattes roulées sur les oreilles, des perles de bois peinturluré arrangées en colliers, bracelets, etc..., et, au gré des modes, font de la pyrogravure, du cuir repoussé, du spiritisme ou de la culture physique, toutes nues, dans les prairies, où elles acceptent très volontiers qu’on les photographie sautant des haies, pour les illustrés de l’Europe centrale.
A la ville, dans les ateliers où elles peignent des anges anémiques sur un fond-fouillis de palmes et de lumières, habillent de reliures gothiques les poètes anglais bleus et roses, aussi bien qu’aux champs, lorsqu’elles cueillent les plus innocentes des fleurs pour des couronnes et des guirlandes, partout et toujours, elles s’affirment végétariennes en diable, folles des spectacles d’art et danses rythmiques, parlent extasiées et sibyllines de Bach et de Rimbaud, qu’elles appellent Jean Sébastien et Jean Arthur, comme s’il ne s’agissait que de petits cousins juifs ayant réussi à glisser un prénom rare entre le banal qui leur est propre et le Lévy patronymique. Chastes et paisibles créatures et qui jamais ne refuseraient de partir en guerre pour défendre une liberté que nul ne leur conteste.
Ainsi, Frau Dr, esclave de son privat docent, jusqu’à lui servir de réclame avec sa tête d’avant-après, éprouve-t-elle le besoin de proclamer bien haut, devant Vagualame, ses principes quant aux droits sexuels. Jadis la femme (Frau Dr montre, du doigt, la moitié ridée de son front symbolique) était domestiquée. Aujourd’hui, elle commence à s’affranchir (caresse à l’autre moitié remise en état, jeune, lisse). Survivent, de l’ère barbare, à peine quelques épouses encore soumises à l’hebdomadaire coït conjugal qui rend mères sans laisser le temps de devenir amantes. Mais ce n’est pas fini. Des faits, il faut des faits, et pas simplement des théories, si l’on veut que les mœurs deviennent ce qu’elles doivent être. C’est pourquoi Frau Dr est fort heureuse que sa fille ait subi à l’Institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer une opération qui la métamorphose, à son gré, dans sa plus secrète intimité.
Frau Dr a justement promis à sa fille d’aller la voir cet après-midi.
Donc, si Vagualame n’a rien de mieux à faire, qu’il l’accompagne.
* * * * *
L’institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.
Une façon de ministère avec colonnes en faux porphyre, escaliers de pompeux mauvais goût, paquets de brochures éventrés à terre, et dans des niches deux bronzes d’art, un monsieur à moustaches, tout nu, grandeur nature, et une dame de la même taille et dans le même équipage.
Le Dr Optimus vient justement de sortir, mais son plus cher disciple recevra Vagualame et lui montrera les curiosités de l’établissement, tandis que Frau Dr ira voir sa fille, à l’étage des opérés.
Le plus cher disciple, un Suisse (encore) parle d’Optimus Cerf-Mayer avec des larmes dans la voix. Et certes, comment, sans un maître ès choses sexuelles, aurait pu s’y retrouver le jeune montagnard qui, même avant la puberté, dans une chair qu’on aurait crue héréditairement coriace et imperméable aux vices, sentit s’éveiller de pervers instincts? Anormal. Il était anormal. Et on parlait de stériliser les anormaux du canton de Vaud. Lui, avec ses goûts, ne risquait certes point de faire des enfants. Donc il pourrait opposer l’inutilité de sa stérilisation. Tout de même, il avait froid dans le dos quand on discutait de la loi sur l’anomalie. Rossignol parmi les pingouins (il avait trouvé, tout seul, cette image), il aurait voulu chanter, aimer. Il n’osait, confondu par le saint exemple des siens et surtout celui de sa sœur aînée, créature d’élite, dont la vertu venait d’être célébrée (tiens, comme on se retrouve) tout au long de _Cœur de goitreuse_.
Dernier né, enfant de vieux, sans doute était-il d’un sang plus pauvre, puisque, le seul de toute la chaletée, il demeura sans goitre. Sa mère, qui le considérait comme quelque peu infirme, n’aurait certes pas continué à l’entourer de douce pitié si elle avait imaginé quelles tentations le tenaient éveillé, la nuit, le cœur battant à l’unisson du coucou national, dans son petit lit blanc. Peut-être, lui-même, à force de lutter, aurait-il fini par étouffer la voix des sens, si la fatalité n’avait voulu qu’un beau jour s’amenât pour passer le temps de ses vacances un cousin de Zurich.
Le Zurichois, très gandin, fait grosse impression, grâce à des gants beurre frais, qu’il ne quitte, et tout juste, que pour manger et dormir. Amoureux du dandy et des gants, le petit montagnard emmène le tout en promenade, et quand il y a quelques sapins entre eux et la demeure familiale, il caresse les doigts encapuchonnés du citadin, qui, pour toute réponse, lui écrase les lèvres de ses dents. Arrêt. On se couche sur l’herbe, mais, soudain, le Zurichois, qui semblait prendre plaisir au jeu, laisse son partenaire en plan et crie: «Blumen, Blumen.» Des fleurs, des fleurs. C’est le miracle des colchiques, le contraire même de celui que Vagualame vit rendre folles les vendeuses de mimosa. Blumen, Blumen. Des fleurs, des fleurs, dont l’innocence donne honte de la chair, de toute chair. Le Zurichois sera pasteur, mais, avant de partir pour l’école de théologie, il offre ses gants beurre frais, les gants profanes, les gants coupables au petit montagnard qui n’a jamais habillé ses mains rougeaudes.
Équivoque présent et qui suffit à décider d’un fétichisme opiniâtre.
L’hiver suivant a lieu l’avalanche, dont le torrent, avec la maison, ses ours en bois sculpté, la statue de Guillaume Tell en rebois sculpté qui protégeait un honnête petit monde, emporte aussi les gants beurre frais.
On sait que, grâce au sacrifice de la sœur aînée, sera reconstruit le chalet.
Mais les gants?
Ils sont à jamais perdus.
D’où la mélancolie du futur disciple d’Optimus.
Comme on a payé son pesant d’or le goitre de l’alpestre Iphigénie, l’adolescent ira terminer ses études à Neuchâtel.
Bien entendu il ne se laissera point ensorceler par le charme de la ville sans bruit, sans fumée. Pourtant, la nuit, un rêve le mène au bord du lac.
Les eaux sont vertes, mais d’un vert dont la pâleur est celle du froid. Sur le petit tertre où il doit rencontrer Mme Hanska, Balzac de long en large promène son ventre, sa redingote aux pans froissés et son pantalon en vis de pressoir. Arrive Mme Hanska. Fort belle. Petit chapeau à brides, long voile immatériel, les pieds gainés de reps noir. Jaquette de taffetas feuille morte, jupe de jaconas à volants, fleurettes blanches et noires sur fond rouille. Par malheur, des larges manches dégouline un sang de comtesse naturellement bleu, mais qui n’en tachera pas moins l’exquise toilette de voyage. Révérence de la dame au génial romancier. Petit coup de vent traître venu de la surface des eaux, les volants s’envolent et Balzac n’a plus d’yeux que pour les bas du même azur foncé que le noble sang. Mme Hanska pour l’heure a bien d’autres soucis. Assez intimidée (le psychologue note combien exquise peut être la gaucherie chez une personne de si haute volée), elle s’excuse de n’avoir plus de mains au bout de ses poignets. Tout à l’heure, dans la diligence, comme elle voulait arranger ses cheveux, son chapeau et tout ce tulle flottant, elle a mis tant d’énergie à se déganter, que les doigts et les paumes sont venus avec le joli chamois beurre frais dont elle voulait les libérer.
Qu’à cela ne tienne, répond Balzac. J’ai d’assez bonnes grosses pattes pour qu’on puisse vous y tailler une paire de menottes. Et puis vous êtes et serez toujours
_Hanska, Hanska, la belle Polonaise._
Et, sur un air de boîte à musique, voilà Balzac qui se met à danser, d’une telle patauderie qu’il devient, à force d’entrechats, l’un des ours en bois sculpté du chalet familial. L’ours et le chalet sont emportés par une nouvelle avalanche, et, avec eux, toutes les mains qui ont eu des coquetteries beurre frais.
C’est à ce point du rêve que le disciple du Dr Optimus s’éveille en sursaut.
Il finit par se confier à un jeune Roumain, beau comme un bouvier antique, venu étudier la psychologie enfantine, d’ailleurs excellemment expérimentée et enseignée à l’université de Neuchâtel.
Le Roumain conseille un petit séjour à l’Institut d’Optimus Cerf-Mayer. Lui-même, au fin fond de sa Valachie, se morfondait avant qu’il eût décidé d’aller consulter le savant berlinois pour qui, d’ailleurs, ce fut un jeu que de voir clair dans le fils des gospodars, puisqu’il lui prouva, illico, que toutes ses hantises avaient leur principe dans le désir jusqu’alors insatisfait de coucher avec une femme qui eût un sexe d’homme.
Le Suissaud prend donc un billet pour Berlin.
Cerf-Mayer lui ouvre grands les bras et les portes de son palais. Sur-le-champ, il envoie chercher deux paires de gants beurre frais: une, que portera nuit et jour le jeune inquiet, l’autre pour figurer dans le musée de l’Institut parmi divers fétiches, dont les bottes d’un nègre éoniste type, c’est-à-dire semblable au chevalier d’Éon connu pour n’avoir jamais porté les vêtements de son sexe. Comme beaucoup d’éonistes mâles, ce nègre avait le vice des bottes, qu’il faisait faire à très hauts talons, d’après un modèle genre aviateur, en vogue pendant la guerre, de l’un et l’autre côté du front, quand les plus frêles jeunes filles copiaient les soudards, car l’éonisme souvent se complique, l’homme qui s’habille en femme poussant la perversité jusqu’à vouloir sembler une jeune femme éprise des autres femmes et qui, pour les mieux séduire, affecterait une allure quasi masculine.
* * * * *
Le Suissaud, d’après Cerf-Mayer, s’assimilait à la Dame Hanska de son rêve, et, s’il ne se fût refoulé, eût porté jupe à volants de jaconas fleuri blanc et noir sur fond rouille, jaquette de taffetas feuille morte, petit chapeau à brides et long voile du même vert inquiétant que les eaux du lac. A noter, d’ailleurs, qu’il était amoureux de Balzac, puisqu’il avait inventé la danse balourde afin de le mieux confondre avec l’ours, premier symbole viril dont ait pu s’émouvoir une inversion en quête dans un chaste chalet.
Mais puisque son désir inavoué pour un monsieur à gros ventre l’a mené jusqu’ici, le Dr Optimus, décidément généreux, offre sa rondouillarde personne.
Devenu «le plus cher disciple», notre Suissaud oubliera cimes et forêts pour se dévouer corps et âme à l’œuvre de son maître.
Aussi, s’empresse-t-il de remettre à Vagualame le questionnaire de la maison, deux pages dont la fine et insidieuse imprimerie s’enquiert des goûts, capacités, dimensions, anomalies et menu fretin des signes distinctifs. Ceci fait, il parle de l’article 175 du Code pénal allemand qui punit de prison l’homme qui a eu des rapports avec un jeune garçon. A vrai dire, l’article 175 n’est pas un grand empêcheur. Cerf-Mayer, qui, d’ailleurs, n’a jamais manqué de courage, n’en a pas moins, depuis toujours, mené une campagne si acharnée pour son abolition, que les nationalistes bavarois, à Munich, en 1919, ont attenté à sa vie.
Or si, note le Suissaud, le plus grand nombre se soucie assez peu de l’article 175, certains malchanceux, amateurs de plein air, surpris plusieurs fois la nuit, par la police, dans le Tiergarten, et, du fait de la récidive, condamnés à une assez longue peine, au sortir du cachot viennent, et plus souvent qu’on ne saurait croire, demander à Cerf-Mayer un certificat en bonne et due forme qui leur permette de subir la castration. Opération de rien du tout. Moins grave qu’une vulgaire appendicite.
Vagualame aimerait mieux penser à autre chose, mais le Suissaud, heureux de se sentir à l’abri de la stérilisation légale, dont le canton de Vaud menace ses habitants, épilogue sur les avantages échus aux eunuques de leur gré. Les hommes, paraît-il, ne sont pas seuls à bénéficier de l’aide tranchante du fer, et les femmes ont aussi un grand goût pour les ablations qui les métamorphosent dans leur intimité sexuelle.