Chapter 6 of 9 · 3984 words · ~20 min read

Part 6

Toutes ces faces de carême se lèvent pour voir le rêve, moulé dans un maillot à losanges de feu et de glace, au-dessus de leurs cheveux salés, sauter d’arbre en arbre, et si joyeusement souple qu’il n’est pas même possible d’imaginer d’os à son corps. Mais les pies-grièches s’exaspèrent. Elles tirent à la courte paille pour savoir qui, par son pied de flamme, saisira l’incroyable voltigeur.

«Le sort tomba sur la plus vieille.»

(_Air connu._)

Donc, ces dames de monter sur les épaules les unes des autres, et celle que le destin désigna, dressée au sommet de la branlante pyramide, arrache de sa branche l’acrobate. Et toutes, alors, de sauter à terre, entourer, piétiner, déchirer l’Arlequin de gel et d’incendie. A l’aube, éteint, fondu le rêve, se lamenteront les vieillardes.

Il était bien simple, pourtant, de laisser libre la danse, sur l’océan des feuilles. Son phosphore seul eût allumé, éclairé les plus gris visages, et peut-être le courant d’air, cingleur d’épaules, multiplié à l’infini, dans son crépusculaire et frissonnant pouvoir, fût devenu tempête, la vraie tempête, on ne sait d’où venue, et qui arrache leurs secrets aux gouffres, aux cimes, balaie le ciel des plus médiocres banlieues, et, entre ciel et terre, à flamboyante volée, secoue des chevelures d’ouragan et de surprise sur le front des inspirés.

Or, par la faute des larmes, de la Ville, par ta faute, Yolande, et celle de n’importe qui voulut toucher au rêve, sous terre sont rentrés les chênes, les palmiers, les saules et les iris géants. Rêve donc de forêt vierge tant qu’il te plaira, Vagualame, mais sache que, de tous les végétaux, seule demeure une liane, qui s’enroule, là-bas, quelque part, pour la protéger d’un mystérieux courant, autour d’une jeune fille endormie. Sans doute, s’agit-il de la Rouquine prédite par la Rosalba, Dame de la Mer, la nièce exécrée de Yolande. Son sommeil d’ailleurs ne doit pas être terreau à nourrir les plantes grasses des désirs vulgaires. Elle repose couronnée de rythmes glauques et l’heure qui la berce est un flot que ne salissent ni les navires, ni les épaves. Nulle écume ne viendra tristement broder son réveil, car, ses paupières baissées, mille et mille lames de fond guillotinent les poissons torpilles de l’angoisse dont les caprices électrocutent l’homme, ton semblable, Vagualame.

Regrette.

Et surtout regrette ce gouffre lyrique dont pas une sonde n’eût touché le sol. Tu as peur des saisons et des mains nues. Ta jeunesse, toute d’os et de mâchoires, tu l’as reniée. Tu portes des gants de laine et des algues douces, mais traîtresses, tapissent tes heures. Tu n’es guère profond, et, cependant, tu ne plongeras point en toi-même, car ton pied tâtonnant ne saurait trouver, pour donner contre, l’ultime rocher. Pourquoi, d’ailleurs, voudrais-tu revenir à la surface, toi qui cueillis non des perles, mais d’anecdotiques coquillages.

Tu t’accroches à des histoires. Tu étreins des mots, tu te réjouis d’éprouver la moindre palpitation des faits. Tu ressembles à un homme qui s’étranglerait rien que pour la joie de sentir la vie pantelante sous sa peau du cou.

Or, à quoi bon le regard, les flammes ou étincelles nées du frottement des sons et des couleurs, si le mystère même n’en prouve l’essentielle et insaisissable identité avec le feu qui chauffe nos demeures, cuit nos aliments, mais jamais ne doit cesser, à la crête des songes, sa danse immatérielle?

Le globe terrestre, les hommes, les femmes, les animaux, les choses qui le peuplent sont là pour tenter ta faiblesse. Tu ne voudrais pas mourir sans avoir vu Venise, Tahiti, les deux Amériques. Quand tu rencontres des enfants, tu cherches des épithètes qui décident de leur avenir. Tu dis: celui-ci est l’enfant séduisant, cet autre, l’enfant obscène, et à la campagne tu caresses l’herbe, comme un chien dont tu serais amoureux. Pourtant la Nature, aussi majuscule que tu la voudras, tu sais bien qu’elle n’est, flore et faune, qu’un dictionnaire, sans doute dictionnaire à surprises où le rêve parfois a trouvé son verbe, mais dictionnaire tout de même, et rien que dictionnaire.

Commence donc par mépriser la lettre que l’esprit flamboyant ne double.

Fruits, chaises, bateaux, continents, mers, flaques de soleil, gifles de pluie, la goitreuse dégoitrée, Mimi Patata et ses twins, le Prince de Galles et ses broderies, Rosalba et ses prédictions, Yolande et le fakir, le taureau d’appartement et le rat, toute cette mosaïque, dont ta vie elle-même n’est qu’un point, ne valent que si, hors de leurs frontières, de leurs contours habituels, un écho les ressuscite, métamorphosés, supérieurs à soi-même.

Ainsi, du reste, as-tu aimé la nuit, comme ta plus belle, ta magnifique, ta seule vengeance. A la minute où l’astre à préciser enfin chavire, parce qu’il n’y a plus de faits, mais simplement des risques, alors, du jeu d’ombre et de lumière naît le miracle de transsubstantiation. Tout devient pourpre à notre orgueil. Et nous connaissons le règne des choses disproportionnées.

Mais la Ville, Yolande, qui, pour expliquer le mal à renaître avec le jour, ont, à la taille de leur conscience, de leur éveil, rapetissé la mémoire d’un élan, même si, de leurs larmes, tu eusses été la cause, pour n’avoir vu de l’émotion que le principe, il faut qu’une taie soit sur l’œil de feu, dont, tout ensemble, doit juger et éclairer le monde quiconque se réclame d’une vie supérieure à la quotidienne.

Un poète[1] a imaginé deux miroirs bien en face l’un de l’autre, sans rien dans l’intervalle, sinon un regard libre de tout corps, de toute chair, pour que ne fût plus réduite à des mots, la notion d’infini.

[1] Francis Picabia.

Hélas, tu sais trop bien, créature misérable, que ta personne physique est un objet plus difficile qu’un autre à oublier, à cacher. Ce qui, de toi, dispose du miracle des miroirs conjugués ne saurait, malgré le plus héroïque propos, empêcher que se glisse, entre les deux surfaces réfléchisseuses, ton obsédant individu.

Au lieu d’une extase libre de mots, ce serait donc un Narcissisme à l’infini rabâché. Une tête, deux têtes, trois têtes, quatre, cinq, cinquante, cent, cinq cents, mille, cent mille têtes. Mais comment des yeux seraient-ils éblouis, qui se rappellent encore le palais des mirages des jeudis puérils, quand un simple papier vert, de ses découpures réfléchies, créait une inextricable forêt?

C’est ta faute, cœur trop instruit.

Mieux que toi, n’importe quel lampion éclairerait ces fêtes que tu veux encore te donner à toi-même. Parce que les astres à ton sang ne mêlent plus leur lumière, un fleuve mat abreuve cette chair, ta chair. Tes cheveux ont perdu leur fauve insolence et tes yeux n’espèrent plus briller jamais.

Tu voudrais avouer mais tu n’as pas de crimes.

Yolande et toi demeurez face à face, sans plus à vous dire que chiens de faïence.

Vos oreilles sont des surcharges rococo.

Pas un moment de vous qui mérite sa résurrection, et il était juste que ce jour commençât par une aube de fer-blanc et que nul visage ne s’attendrît, ne se penchât, ni sur l’un ni sur l’autre de vos réveils. Tu le sais, Vagualame, et que les larmes de tes semblables ne sont pas d’un tel prix qu’on doive s’obstiner ainsi à t’en vouloir faire honneur. Donc, une fois pour toutes, refuse cette responsabilité lyrique, mais constate que tu ne connais personne de ton espèce qui vaille même une goutte d’eau salée. L’autre poète[2] avait donc raison qui s’écria: «il faut désensibiliser l’univers».

[2] Paul Éluard.

En dépit des mains carrées, des jambes mal attachées, de la graisse et des nauséabondes petites pensées qui les gonflent, et des goitres bourgeois dont ils sont porteurs au propre et au figuré, les hommes, dans les livres, les théâtres, les musées, ne cherchent, chacun que son propre portrait. Ainsi toutes les Françaises ont lu _Cœur de Française_. Principe même de la statuaire grecque, du succès de Phidias et Cie.

Or, si l’on accroche le grelot de la réalité, toi, Vagualame, tu diras fort judicieusement que d’un marbre de la meilleure époque, expédié tout droit de l’Acropole, et d’un jeune maquereau torse et membres nus, juste avec, entre les cuisses et le nombril, un petit caleçon de coton rose et blanc, qui se dore, au soleil, l’été, sur la plage de Catalans, à Marseille, c’est le maquereau qui a raison. De même, les grosses nourrices quadrupèdes et ailées, connues sous le nom de sphinx, t’ont depuis longtemps donné à penser qu’il était malhonnête d’arracher aux fantômes les plus aériens de leurs attributs, pour en décorer des créatures que deux lourdes paires de pieds fixent au sol.

Au reste, si tu méprises ces quatre-pattes, c’est que tu as, pour te porter, des milliers et des milliers de pieds. Tu vas si vite que tu n’as pas le temps de t’arrêter à un être, à une idée. Pas même infidèle, puisqu’on ne te connaît pas de liaison, mais toujours tiré à hue et à dia. Et sans cesse le rêve d’une grande force mystérieuse souterraine, dont tu espères qu’un jour elle te jettera plus loin que l’horizon et l’habitude, là-bas, où il est bien temps qu’éclate enfin le soleil de soufre et d’amour.

Ce soleil, il est l’œuf dont naîtra l’oiseau esprit. Mais que ne tente jamais de l’apprivoiser la ruse des oiseleurs. C’en est assez de la navrante fable de Psyché qui perdit l’amour pour l’avoir voulu connaître. D’ailleurs, Vagualame, tu n’as qu’à regarder tes doigts. Bien trop grossiers pour que tu oses les offrir en perchoir à la colombe immatérielle. Qu’importe, au reste, que l’oiseau soit colombe immatérielle, rossignol à barbe, triangle à musique, pourvu de plumes aussi habilement travaillées que celles dont s’orne le mythologique chapeau de Mercure, et quand bien même serait-il aigle éléphantin, oie verte ou vulgaire vautour pelé, il mérite un nom, au moins égal en beauté à celui du guépard. Mais, surtout, Vagualame, ne l’appelle jamais ni Dieu ni diable, car ses ailes déployées seraient à l’étroit dans le ciel des hommes et nul ne saurait imaginer un enfer assez vaste pour les flammes qui le couronnent.

Cette violente douceur qui n’est ni blanche ni noire, ni bleue, ni rouge, mais blanche et noire, et bleue et rouge, comment la créature dont le rêve en fut effleuré osera-t-elle, à son réveil, y avoir reconnu la caresse d’une paume et pas d’une autre, le sourire de certaine bouche? Mais les yeux n’en continuent pas moins à prendre pour des larmes, leurs larmes, l’aveuglante rosée de l’aube.

Yolande, la Ville, vous tous et toutes qui avez voulu éclairer d’un nom l’heure assez émue pour n’en point porter, Vagualame vous sacre tricheurs et tricheuses.

YOLANDE.--Moi, tricheuse? Pourquoi?

VAGUALAME.--Tricheuse parce que tu joues pile et face.

YOLANDE.--Pile et face?

VAGUALAME.--Oui, pile et face et face et pile et pile et pile et face et face. Tu pleures, tu rêves, tu pleures, mais à quoi bon donner figure humaine à cette humidité?

Au temps de l’enfance, quand brillait un soleil incompréhensible derrière le rideau de pluie, ton cocher de père disait: «Tiens, voilà le diable qui bat sa femme». Toi, aujourd’hui, quoiqu’il n’y ait, entre nous, nul lien conjugal, tu voudrais venger ton sexe, battre l’homme. Tu n’as pas bien choisi l’époque. Depuis des jours et des jours, pas le moindre des orages paradoxaux, bagues d’arc-en-ciel, aux doigts énervés des minutes. C’est l’automne, Yolande, une sale saison. Dans la ville de chair, le zinc dont m’obsédait la tentation, au plus haut étage du sanatorium gratte-ciel, ne coulera plus, fleuve lyrique, froide et quasi charnelle tendresse, aux mains de mon ennui. Le 15 octobre, là-bas, au sud, c’est une hypocrisie mordorée et mes pieds ne retrouveraient plus la fragile route des canicules, entre l’incendie tombé du ciel et l’ombre plus douce que raisin violet. Rompu le fil que le regard ne pouvait deviner, et que, pourtant, suivait la marche, maîtresse de l’aveuglante alternance, et, sans jamais le moindre vertige du gouffre de lumière, à droite, ni de cette fraîcheur, à gauche, creusant les pavés de la projection terrestre des murs haut dressés à même l’azur...

* * * * *

Et voilà Vagualame qui, une fois encore, a oublié Yolande pour se rappeler, au bord des flots, une ville, qui, elle, n’a jamais prétendu ni pleurer ni rêver de personne, le contraire même d’une rue des Paupières-Rouges où l’on rencontre une femme à fakir et pique-puce. Promeneuse égarée au jardin des pesantes pivoines, une jeune fille passait, si légère que ses pieds semblaient les feuilles d’une plante que nulle racine au sol ne fixe, et de cette silhouette une ombre se levait, montait jusqu’aux nuages, où, pour sa plus douce joie, l’homme voyait galoper le lion, le loup, la gazelle. Mais une faune transparente aura toujours du mal à vivre, et, tandis que les sphinx griffent encore le sable des plus vieux déserts, un soir, de grands carnassiers à noms foudroyants se mirent à broyer, et, toute la nuit, broyèrent les os des bêtes à pelages beiges et regards longs.

Et maintenant se tait le peuple chaussé d’espadrilles qui lançait, lassos à saisir l’azur, les couplets dont les Turcs offraient la caricature nasillée, à l’heure des gramophones.

Mais ne va point songer à partir pour le port, capitale des voyous que tu appelais rouges-gorges, à cause des foulards comme tu les aimes, Vagualame, mais qu’ils nouent autour de leur cou, eux, les arsouilles musclés, simplement pour le plaisir. D’ici quinze jours ce sera la Toussaint, à Marseille comme ailleurs. On jettera des couronnes à la mer. Un faux Napolitain ne se réchauffera point à manger des flammes et les filles auront une voix sourde, des yeux méchants, car déjà la pluie transperce la soie éraillée des corsages, accable la courbure des reins, les jambes mal défendues et les pieds fourbus et qui chavirent dans de mauvais souliers à talons trop hauts.

Sur l’univers entier tombe la plus perfide des saisons. Vagualame, tu ne sais où aller et, pourtant, tu dois partir. Que signifie, en effet, ta présence à cette heure, chez la femme au fakir? Bien sûr, tu n’as pas envie de faire l’amour avec cette banquise.

Donc, il faut prendre ton courage à deux mains, renouer la conversation, dire au revoir...

Et puis...

Et puis, ce sera l’oasis, le sommeil.

Mais quoi?

Tu claques des dents, tu frissonnes, et les yeux perdus, bien que Yolande ne soit pas à trois mètres devant toi, soudain tu te mets à chantonner:

_Dans le mitan du lit, La rivière est profonde._

Tu te répètes, jusqu’à ce que d’un ricanement, ton propre ricanement, soit coupée la litanie.

Alors, commence un discours, un soliloque plutôt, car, pour toi seul, encore une fois, tu parles, ce dont, au reste, pourrait fort bien s’exaspérer un orgueil professionnellement séducteur d’ancienne danseuse. Il est vrai que tu le lui as toi-même rappelé. _Noblesse oblige._ Donc l’amie du prince de Galles saura se contenir. Ses doigts auront beau tambouriner, et malgré eux, d’ailleurs, sur les bras du fauteuil, elle te laissera jaspiner. Et tu t’en donnes:

Moi, Vagualame, je dois rentrer me coucher. Seul. Aux soirs de mon enfance, je prenais toujours, à côté de moi, pour dormir, un ours et une petite locomotive. De l’un et de l’autre j’étais amoureux, et, certes, plus amoureux que mon père de la maman Bijou, évoquée par la vieille Rosalba, cet après-midi, avec un enthousiasme aussi déplacé qu’anachronique, puisque celle qui m’enfanta, aujourd’hui morte, fut de son vivant trop insoucieuse de charmer son fils pour que, d’elle, une sensualité s’éveillât. Bébé renifleur, dès mes dix mois je lui préférai la femme de chambre, une certaine Lucie qui se parfumait à l’œillet.

Pour un petit de bourgeois français, une mère, c’est un meuble, au même titre que le buffet Henri II, le Pleyel du salon, ou le grand lit faux Louis XVI des parents.

Un peu plus naïf, sans doute, que les autres, et, rétrospectivement effrayé de ma frigidité puérile, parvenu à l’âge d’homme, j’allais voir un psychanalyste.

Il a commencé par un interrogatoire:

--D’où venez-vous?

--De chez une femme.

--Son âge?

--Vingt-neuf ans.

--Le vôtre?

--Vingt-six.

--Parfait. La femme à qui vous avez rendu visite était plus vieille que vous. Premier point. Avez-vous éprouvé une émotion en sa présence? Et de quel ordre, quelle intensité?

--Une chauve-souris nouvelle-née, tombée de je ne sais où, s’était écrasée contre le sol de la terrasse où nous nous tenions. Adulte, une chauve-souris ne me paraît déjà guère excitante. Mais, nouvelle-née, avec une pauvre chair molle, froide, mauve, à vif, et surtout celle-là, les ailes déchirées, le cou cassé, la poitrine en marmelade...

--Très bien, très bien. Quel animal détestez-vous entre tous?

--Le morpion.

--De mieux en mieux. Avez-vous des frères, des sœurs vivants?

--J’avais un frère, il est mort. J’ai encore deux sœurs vivantes.

--Qui préférez-vous des trois?

--Mes sœurs.

--Elles sont vos aînées?

--Non. Mon frère, lui, était l’aîné.

--Alors vous devez vous tromper, Monsieur. Ou plutôt, vous n’osez dire votre pensée. Phénomène des résistances. Phénomène bien connu des psychanalystes. Une dernière question, s’il vous plaît. Redouteriez-vous de devenir aveugle?

--Plus que tout au monde.

--Tout s’explique et fort simplement. Nous nous trouvons en présence d’un banal, classique complexe d’Œdipe. Vous avez rendu visite à une femme plus vieille que vous, la mère. Sans la moindre compassion pour l’enfant chauve-souris qui se tua en tombant du nid, la pauvrette, au lieu de vous apitoyer vous n’avez, au contraire, éprouvé que dégoût, écœurement et vous haïssez les morpions inoffensifs, mais, par définition, parasites, donc symboles des plus petits que vous, de ceux et celles à naître et dont votre enfance redoutait qu’ils vinssent vous ravir ce que de l’affection maternelle vous estimiez votre dû. Vous secouez la tête? Vous n’avouerez pas, et voudriez abuser les autres comme vous vous abusez vous-même, en toute inconscience, certes, je l’admets, lorsque vous prétendez avoir préféré et préférer encore au frère aîné les sœurs qui vous sont puînées. Mais commençons l’analyse. Je prends un crayon, du papier, m’installe derrière vous. Alors, selon la méthode que vous n’ignorez point, parlez, énoncez, sans contrôle aucun, ce qui vous passe par la tête. Une seconde, s’il vous plaît. Oubliez ma présence. Je vous écoute.

--Inutile, docteur. Je n’ai jamais rien pu dire, même de fort composé, à qui n’était point dans le champ de mon regard. Le subconscient n’est point petite fille autruche. Une présence lui arracherait, peut-être, son secret. Une embuscade, jamais. Iriez-vous de gaieté de cœur dans une rue déserte et mal famée, la nuit, si vous étiez sûr que, derrière la palissade des terrains vagues, d’invisibles crapules sont là qui guettent votre passage? Si, de tous les hommes, le plus grand nombre se complaît à songer au suicide, fort peu s’y résignent, mais nul ne se laisse assassiner. Donc, docteur, j’évite les impasses où, le couteau sous la gorge, il me faudrait vider mon sac. Et puis après tout, pourquoi ne jouerions-nous point franc jeu? Je sais à quoi m’en tenir et que je suis affligé non du classique complexe d’Œdipe, mais du simplexe anti-Œdipe. Au fond, au fin fond du cœur, entre les pavés de l’arrière-cour, pas même assez de terre pour le chiendent de l’obsession. Voilà pourquoi je ne sais comment passer le temps. Je n’ai jamais désiré ma mère. J’ai tout juste levé les jupes d’une fille de cuisine, à la campagne, quand j’avais quatre ans. Or, malheur à l’homme qui n’a pas voulu coucher avec sa mère. Ceux qui souffrent du complexe d’Œdipe ne sont point les malades, puisqu’ils forment la quasi-totalité. Au contraire, pauvre isolé, atteint du simplexe anti-Œdipe, je pourrais, paraphrasant sainte Thérèse, hurler à tous les échos, que je souffre de ne point souffrir.

Mais, est-ce le phénomène des résistances, cher sans doute à M. de la Palice, j’ai menti, non quant à mes frère et sœurs, mais quant aux morpions, car à parler franc j’adore ces délicieuses petites bêtes. Si je n’ai pas un petit bonsoir à leur aller porter, dans leurs buissons de poils, toute la nuit je rêve que leurs souterrains neveux, les termites, à même ce corps solitaire que nulle volupté n’a fait invulnérable, vont creuser leur galerie, le long des jambes, du tronc, des bras, du cou. Et je m’effondre, presqu’île de poussière, sur l’incolore océan des draps.

Presqu’île.

Vous pouvez encore y aller de votre symbole phallique, mais comme tout, à se diffuser, devient confus, panthéisme, par exemple, ne faisant plus qu’un, au bout du compte, avec athéisme, ainsi l’interprétation pansexuelle des créatures les met toutes dans le même sac, puéril uniforme très ajusté, en peau de couille, et qui écrase le sexe de l’homme, tandis que celui de la femme est cousu à petits points du fil même qui tient assemblées les pièces du costume. A la fin des fins cette matière apparaît aussi peu érotique, aussi peu érogène, aussi peu érophile, et certes moins subtile de veine et de grain que le marbre d’où la 3e République a fait jaillir les statues de ses squares.

Or, docteur, je vous le demande, l’esprit révolutionnaire, la force libératrice d’une science que vous prétendez servir, mais dont, en réalité, vous vous servez, en quelle infecte boulette vont la métamorphoser vos mains, dont l’une est paresse et l’autre imbécillité? Et pourquoi faut-il que, la très haute parole, un nain prétende s’en saisir, se croie plus grand qu’elle?

--Monsieur, interrompit le médecin, une science ne vaut que par qui l’applique. Si donc vous blâmez ma manière, continuez à vous passer de la psychanalyse. Empêtrez-vous dans vos complexes jusqu’au jour où...

--Quoi? des menaces? Mais si j’avais des complexes, ils me seraient trop précieux pour que j’acceptasse d’en être jamais vidé. Les plus dignes parmi les hommes n’ont point à nourrir de leurs aveux, de leur moelle, leurs frères inférieurs. Et que ferais-tu, psychanalyste, de tout ce que tu m’aurais pris? Tu dois être plein à craquer de tous les médiocres secrets extorqués à tes clients. Voleur, semblable aux autres dont nul ne sait user de ce qu’il a dérobé, c’est toujours la même brocante, le même recel à l’ombre du temple, d’où le nommé Jésus chassa les marchands. Mais il fallait commencer par raser le temple lui-même, le palais des supplices que l’humanité masochiste mit des siècles et des siècles à se construire. On ne connaissait pas la dynamite, vous récriez-vous, du temps du Nazaréen. Belle excuse. La vérité, hommes, la vérité, nous, la vérité, moi, la vérité c’est qu’il n’y a point assez de phosphore, point assez de rouge colère dans le sang de nos cœurs. Mains trop courtes (tiens, je t’offre encore deux fois cinq phallus, psychanalyste), mes mains que j’aurais voulues palmes de lumière, leurs dix doigts, leur double anémie boursouflée, n’a pas même tenté de déchirer le carton pâte des faux remparts qui m’encerclent. Je vis encagé, comme les petits camarades, captif et victime trop souvent orgueilleuse de l’individualisme bluffeur qui oppose les créatures les unes aux autres pour la vaine joie des psychologues, romanciers mondains et l’espèce multiforme des amateurs de potins et de ragots. Le Salut n’est nulle part, ne sera nulle part, tant qu’on le croira pour quelques-uns et non pour tous. Le vieux savant de Vienne qui a montré aux hommes les silhouettes nues que dérobaient, pour la plus funeste confusion, les draperies compliquées des ancestraux et vains fantômes, son admirable parole n’aura d’effective valeur que le jour où la foule, la tourbe, la canaille, comme vous dites, après en avoir dépossédé les snobs et l’égrillarde théorie des rationalistes conservateurs qui singent l’audace, cette foule, cette tourbe, cette canaille s’affirmeront assez agressives, assez inexorables pour s’en pourvoir envers et contre tous, car même la connaissance est au prix du sang, et qui veut l’acquérir doit, après avoir dénoncé des mythes tels que celui de l’instruction pour tous et mille autres de la même farine, mettre hors d’état de nuire ceux qui, ayant dispensé de faux bienfaits, n’ont voulu paraître enseigner qu’afin de mieux celer les plus essentielles des hypothèses libératrices.