Chapter 8 of 9 · 3981 words · ~20 min read

Part 8

--Ainsi, la fille de Frau Dr Herzog, Dame de la Mer, docile aux volontés d’une belle Américaine, Miss Patre, son amante, n’a pas craint de se faire raboter la poitrine et enlever ce que le jeune Helvète mysogine appelle, comme s’il s’agissait d’une sautillante famille de très jeunes et gentils animaux: les ovaries. Un jeune homme qui trouvait qu’une partie de ce dont venait d’être allégée la jeune fille ferait fort bien son affaire, vint à l’Institut pour qu’on lui greffât...

--Les seins? interrompt, simpliste, Vagualame.

--Non, les ovaries, rectifie le Suissaud, et on les lui a effectivement greffées sur la hanche droite.

--Joli bouquet.

Sans doute Frau Dr Herzog a-t-elle raison, et chacun a le droit d’user de soi, de son corps, de son visage, comme il l’entend, mais pourquoi faut-il qu’une Américaine, habituée, par la mode transatlantique du camping, à coucher sur la dure, ait décidé à se faire planche la Rouquine que, sur la foi de Mme Rosalba, Vagualame était venu prier de se laisser engrosser d’un enfant bleu?

Il pleure les ovaries, comme dit le Suissaud, les ovaries ravies à leurs nids, pour un exil sur une hanche droite de godelureau, bébés fous, bébés ivres, mes petits coquillages absinthiques, palourdes d’amour, martins pêcheurs, martins pêchés, ovaries, plus attendrissantes que vos cousines patronymes les demoiselles otaries, les otaries, chères filles, arrachées aux délices des glaces originelles pour jouer du violon ou du cor de chasse dans la poussière des music-halls, entre un numéro d’équilibriste japonais et les efforts d’un couple d’acrobates syphilitiques à maillots violets déteints sous les bras.

Mais les ovaries d’une Dame de la Mer ont de la famille ailleurs que sur les banquises, et, en Méditerranée, par exemple, toute la troupe se serait bien fiancée à un phalanstère d’oursins.

A table, au dessert, le jour des noces communes, on aurait chanté:

_Ursule, Ursuline, Monsieur des Ursins, L’ours, votre cousin, A son fils marin. Vive la Marine Et gloire à l’oursin._

En Polynésie, mi-algues, mi-corail, elles se seraient épanouies, végétation minérale, et dignes de ces arbres de sel qu’on trouve dans le secret des mines au fond du fin fond de la terre. Or, plantes, même plantes, ces ovaries n’auraient pas voulu de ton pollen, Vagualame, grande orchidée. L’enfant bleu? Mais il était chimère parmi les chimères de la pythonisse en délire d’un quartier petit bourgeois. Père d’un bébé azur, tu n’aurais pas été mécontent. Sacré instinct génésique. Tu as honte. Tu te sens frustré, diminué. Drôle de moralité à l’histoire de la Rouquine rabotée. Le Suissaud parle. Tu l’écoutes sans l’entendre. Tu restes en plan, tout saugrenu. Aussi sot que grenu. Les calembours, maintenant. N’empêche que, pour une plage de peau, à droite d’un nombril, les ovaries ont déserté Dame de la Mer.

Or, de tout ceci, que pourrait bien penser le grand Scandinave sous la protection duquel son prénom semblait avoir mis la jeune opérée? que dirait-il l’auguste vieillard à barbe de brume, ce créateur qui sut faire jaillir du brouillard tout un peuple de photographes ivres d’hyposulfite, d’architectes dont les maisons s’obstinaient à ne pas tenir debout, de moribonds, d’ataxiques, de financiers véreux, d’inadmissibles femmes enceintes, de jeunes mères de famille qui perdent la tête rien que d’avoir dansé une tarentelle, le mardi-gras, je vous le demande une autre fois, que dirait-il, lui qui, dans les maisons de la ville en fête aussi bien que dans une campagne désertique ou un fjord solitaire, savait vous dénicher de ces cas de conscience à l’orgueil quasi alpestre, que répondrait-il s’il entendait le Suissaud annoncer que Dame de la Mer bientôt sera peinte nue, la poitrine telle que l’a simplifiée son opération, c’est-à-dire sans la plus petite ombre de seins, au beau milieu du mur, dans le Musée de l’Institut sexuel?

Hein, papa Ibsen, si ces messieurs tabétiques, les fines fleurs d’hystérie, leurs compagnes et les adolescents hérédos pour qui tu as le même faible que la Suisse pour ses goitreux, si tes Hedda, Eilert, Oswald et Cie et toi-même aviez entendu l’histoire des bottes à hauts talons, et celle de la paire de gants beurre frais, n’auriez-vous point alors trouvé que l’épilepsie des messieurs en frac, la mégalomanie d’un entrepreneur de travaux publics, les propos délirants d’une vierge en train d’abîmer le plancher d’une scène avec l’alpenstock dont les coups rythment son discours, les divagations d’une dame très bien élevée au bord des flots, ne sont, après tout, que de la gnognotte, car c’est une autre chanson quand, sur la nuit du monde, hurle, et pour de vrai, la chair.

Optimus Cerf-Mayer, il est facile de le moquer.

Mais qui donc pourrait mieux aider les créatures égarées dans la forêt des cris et des pals à leur déchirer derme et épiderme, et tout l’épithélium, l’interne et l’externe, et la moelle, la précieuse moelle? Le populo, quand il parle d’un masturbé, dit qu’il se fait sauter la cervelle, comme si tout crâne devait se vider, dans un grand fleuve de tiédeur opaline. Et quelles vagues sur ce fleuve aux flots pourtant épais. Le vent qui les soulève ne s’appelle ni fœhn, ni mistral, ni siroco. Il a retourné les plus lourds radeaux du désir. Accords éperdus, arpèges déchirants, à croire qu’on arrache, des corps en vie, tous les nerfs. J’entends glapir, pleurer, rager, insulter à haute voix, à la plus haute voix de terre, une voix, papa Ibsen, qui ne se laissera point assaisonner à la sauce symbole.

* * * * *

Vous avez compris maintenant le titre de ce livre, et pourquoi on vous demande:

Êtes-vous fous?

* * * * *

A tirer, par exemple, de la masse des documents de Cerf-Mayer la photographie d’un jeune homme qu’on avait tout lieu de croire correct et prudent (c’est encore du Prince de Galles qu’il s’agit), qui n’a pas craint de s’habiller en femme, et de se faire photographier ainsi, à se rappeler que ce portrait juponné parut en toute innocence à la première page d’un fort respectable journal parisien[3], n’est-ce point suffisant pour qu’on renonce à l’étude de l’homme, du moins selon la méthode classique, celle qui se vantait d’atteindre au cœur même du mystère par les voies de l’expérience et de la raison?

[3] _Excelsior._

Dame Psychologie, la pimbêche, baptisons-la Emma une fois pour toutes et n’en parlons plus. Toi, papa Ibsen, il faut te rendre cette justice, tu l’avais trouvée assez vilaine pour la vouloir voilée. Donc la péronnelle aux bas bleus, arrivée au pays des fjords, s’était embarquée sur l’un de ces petits vapeurs qui font la poste. Toi, capitaine d’un médiocre navire, tu regardais la nuit tomber, tandis que la passagère avait, pour arranger ses tulles et ses gazes, les gestes mêmes de la Hanska au bord du lac de Neuchâtel. Capitaine Ibsen, Capt’ Ibs’, comme dit le mousse, tu te prends à réfléchir. Or ce Revenant qui gesticule (dieux! quelle vitalité) là-bas, dans la demeure familiale. Cap’ Ibs’, ne crois-tu pas qu’il ferait mieux d’embrasser pour de vrai, et là où l’entend son désir, la jeune servante, à la naissance de laquelle ne se trouve pas tout à fait étranger feu Mr son père? Mais la vieille maman, une brave Scandinave, dont les idées n’ont guère à craindre les courants d’air sous l’édredon de cheveux blancs qui les protège, avec l’acharnement des vertus malheureuses, qui, des années et des années, ont attendu en silence le moment de dire tout ce qu’elles avaient sur le cœur, parle, parle. Et elle en dégoise. Son fils essaie de lui couvrir la voix, mais, pauvre jeune homme, ses forces l’abandonnent. Il n’a même plus envie de coucher avec la bonne. Il demande le soleil. On lui offre un verre d’eau. Il meurt. C’est la vie. Le revenant ne reviendra plus.

Du fond de sa douleur, la dame au respectable chignon déjà regrette de n’avoir point laissé les choses aller leur train qui n’eût, certes, pas manqué d’être surprenant, si elle avait permis au cher disparu de faire une connaissance extra-fraternelle avec la domestique bâtarde. Il eût pu s’autoriser d’illustres précédents, de Byron, par exemple, qui fut, comme chacun sait, l’amant de sa sœur, influence qui eût, d’ailleurs, risqué d’entraîner un peu loin le cérébral et nerveux jeune homme, puisque, la chair non assouvie par l’inceste, l’insatiable pied-bot (ces boiteux, tout de même, quels tempéraments!) s’en fut à de nouvelles amours maudites, dont il poursuivit la série avec, entre autres, un jeune médecin italien, profil de médaille, yeux longs à faire le tour de la tête et encore un petit nœud par derrière, et dont le buste sculpté, grandeur nature, a place d’honneur dans le Musée de l’Institut sexuel, entre le panneau vide, destiné à Dame de la Mer, et celui que couvre une peinture de couleur officielle représentant l’attentat contre Cerf-Mayer.

Dans ce musée, toutes les sortes de sadismes, masochismes, fétichismes, onanismes, les variétés infinies du rut et de l’accouplement sont figurées, soit que les schématise quelque savant graphique ou les fixent, dans un des aspects de leurs mouvantes métamorphoses, des photographies, tableaux, dessins aussi exacts que possible.

A signaler aussi un magnifique choix de fouets, chaînes, lits de supplices, pour les amateurs d’éducation anglaise, une belle variété de dames de voyage, de phallus grands et petits et d’instruments chinois pour ranimer les virilités défaillantes, le tout aussi bien étiqueté, rangé qu’une collection de papillons ou de minéraux.

A regarder tant de photographies, où les créatures ne sont plus que rouages des machineries de sensualités, qu’il s’agisse d’hommes et d’hommes, de femmes et de femmes, d’hommes et de femmes, de bergers et de chèvres, de filles et de chiens loups, Vagualame voit comment Léda et son cygne ont pu, de couple scandaleux, devenir sujets pour statuettes d’albâtre, pendules du plus honnête bronze.

Pour amasser une telle quantité de documents, Cerf-Mayer a dû lancer de par le monde toute une armée d’agents secrets, qui s’est éparpillée dans les bordels, les maisons de rendez-vous, les cabinets de toilette bourgeois, les bains de vapeurs, les soutes des vaisseaux de guerre et de commerce, les jardins publics aux heures louches, les promenoirs de music-hall et les cinémas où les tentations se frottent aux tentations, les chambrées des casernes, les ports, leurs quartiers réservés, leurs quais, leurs docks, les arrière-boutiques provinciales, les dortoirs des lycées, et surtout les rues, les rues qui n’en finissent jamais, et qu’on enfile, pas au figuré, les rues enfilées comme ne demanderaient qu’à l’être leurs putains en bouquets rôdeurs, quand le trottoir, la chaussée, crus vides, voici une minute encore, par l’homme pressé de rentrer chez soi, soudain, ont d’une ombre plus foncée que la nuit, d’une danse inexplicable à même le macadam, réveillé les désirs et forcent à se tendre, à vivre, la chair qui ne voulait plus que le sommeil, l’oubli, la mort.

Grâce au dévouement de ses collaborateurs, Cerf-Mayer a pu dresser des listes, des statistiques, établir par exemple le nombre approximatif des hommes qui n’ont pas besoin d’une autre bouche que la leur pour contenter ce qui, d’eux-mêmes, se plaît tout particulièrement à être chatouillé d’une pointe de langue hardie.

Et certes, la police du Dr Optimus n’est pas mal faite, puisque, du dossier de l’héritier d’Angleterre, le Suissaud a tiré une photographie du dessus de lit brodé pour Yolande.

Vagualame joue à l’ignorant curieux.

Interrogé sur Yolande, le Suissaud, après avoir compulsé les archives, répond qu’elle est une grande cocotte. Il parle du fakir, dont il ne soupçonne pas l’usage exact, non plus que celui du rat, du taureau.

* * * * *

Le surlendemain de sa visite à l’Institut sexuel, Vagualame reçoit une carte de Cerf-Mayer qui l’invite à une séance d’éonisme en l’honneur de Dame de la Mer, remise sur pied et qui vient d’obtenir la permission de s’habiller en homme.

* * * * *

La séance d’éonisme.

Frau Dr Herzog au premier rang.

Vagualame s’assied à côté d’elle.

Assistance très grave et qui applaudit à tout rompre quand paraît Cerf-Mayer.

Le maître salue et commence une causerie qui répète à peu près tout ce que le Suissaud a déjà dit.

Puis c’est le défilé des mannequins.

D’abord l’éonisme à sa naissance, imparfait, tel que le représente un premier jeune homme habillé normalement, mais coiffé d’un béret de satin bleu, avec une petite plume rose, comme une guiche sur sa joue plâtrée. Le suivant porte un pantalon court très juponné, grâce à quoi paraît d’autant plus piteuse une jambe de coq, gainée dans un bas de soie noire. Le troisième drape sur un raglan misérable une étole en peau de lapin pelée. Quant au quatrième, mains d’étrangleur, nuque de boucher, il tombe la veste, le pantalon, émerge tous volants, soies et dentelles, chemise en crêpe de chine, soutien-gorge de tulle à faveurs mauves et incroyables sur un torse de lutteur.

Et maintenant, le morceau de résistance: une grosse dame timide qui s’avance et, de sa plus douce voix, avoue qu’elle est un ancien uhlan. Il avait toujours aimé s’habiller en femme, et, après la guerre, pour mieux aller avec ses robes s’est fait castrer. Le dernier poil de sa barbe tombé, son corps engraissé, arrondi, elle est bien heureuse. La semaine elle travaille comme ouvrière dans une usine de produits chimiques. Le dimanche, pour se distraire, elle a ses petits travaux à l’aiguille. Elle sort de son sac des napperons, serviettes à thé, dessous de carafe. Très galant, Cerf-Mayer lui offre son bras pour aller de l’estrade à la salle, où les spectateurs se font un plaisir d’acheter les broderies.

Enfin voici Dame de la Mer.

Belle, malgré la brosse qui lui sert de chevelure et son costume d’employé de l’enregistrement.

Ni homme, ni femme, comme sa mère n’est ni jeune, ni vieille, Yolande ni morte, ni vivante, la dernière d’une lignée qui, en une seule personne, sut, à plusieurs reprises, assembler d’irréductibles contraires, elle remercie le directeur et le chirurgien de l’Institut sexuel au nom des hommes qui eussent dû naître femmes et des femmes qui eussent dû naître hommes.

Vagualame est le seul à ne pas applaudir.

Encore un mot ému pour Frau Dr Herzog, mère sans préjugés, qui permit la délicate opération, et toute la salle croule.

Dame de la Mer, après avoir salué, va s’asseoir à côté d’Optimus.

Entre Miss Patre.

Travestie en page pour film de Douglas Fairbanks, la belle Américaine, échappée de la plus médiévale des cavalcades à Hollywood, avant de chanter ses ballades écossaises, y va aussi de son petit discours.

Elle juge en effet de son devoir que nul de ceux qui s’intéressent à la sexualité n’ignore comment, après avoir obtenu de sa puritaine famille le droit de quitter les Massachusetts pour l’Europe, une amazone de la banlieue bostonienne vint à Berlin, où, désireuse d’étudier la libido, elle savait trouver la plus merveilleuse opportunité «in the world». Issue des Patre (on ne fait pas plus Mayflower), la jeune fille avait vu tourner la chance «at home». D’abord le vieux père. Sans doute il continue toujours à signer les billets de banque de l’État, mais, un jour de grand froid, un vent lui a gelé son œil droit, depuis lors plus dur que glace, et sec, aveugle. «Well» a dit le vieux père, quand il fut rentré borgne à la maison. «Well» répéta le vieux père, sans même profiter de l’épave de regard susceptible encore d’humidité, pour répandre quelques larmes. «Well» et il s’est versé double ration de whisky. On croit qu’il est devenu alcoolique. La mère. Une intellectuelle. C’est elle qui a insisté pour que sa fille se prénommât Cléo en souvenir d’une impératrice à qui le patronyme Patre sert d’écho final. Mrs Patre ne perd jamais «son nobilité» même lorsque, membres mieux déliés que pattes de grenouilles, elle nage dans les clairs ruisseaux. Éprise de «modernité», elle a organisé, dès la parution d’_A l’ombre des jeunes filles en fleurs_, toute une série de conférences sur Marcel Proust et la notion de l’amitié, ce dont, au reste, s’est beaucoup moqué Dick, le frère aîné de Cléo. Dick est, d’ailleurs, un méchant garçon qui a jadis tenté de violer sa sœur. Cléo ne se laissa point faire car elle aimait d’amour sa cousine de New-York, Maggy, la femme la mieux habillée au monde, qui va tous les deux mois acheter à Paris, des robes, au Poiret’s et, au Cartier’s, des bracelets qu’elle passe à la douane dans des tubes de pâte dentifrice. Honteuse de sa passion pour la femme la mieux habillée au monde, Cléo se confie à Mammy, qui ne paraît pas très bien saisir et répond que la Vierge Marie et la mère de saint Jean-Baptiste, deux cousines aussi, avaient tant d’affection l’une pour l’autre, que trop de scrupules insulteraient à leurs mémoires. Consulté, le vieux père à l’œil sec dit «Well». Alors Cléo monte chez Dick. Dick ne comprend rien qu’à l’inceste, où d’ailleurs il se croit passé maître depuis qu’il a perverti le dernier né fort judicieusement baptisé Junior. Mais les liens de parenté entre Cléo et Maggy sont trop lâches pour que Dick puisse donner le moindre avis, et Cléo s’en vient trouver le grand Cerf-Mayer, dear Optimus, qui l’a si bien aidée dans son essor vers la liberté que la voici prête à sauter par-dessus l’océan des préjugés, d’un seul coup, d’un seul.

Petite comparaison avec la traversée aérienne de l’Atlantique et le salut à l’Europe, en réponse au bonjour que le gentleman La Fayette s’en fut, autrefois, porter aux futurs United States of America.

Sans peur d’une digression politique, Miss Patre évoque la grande ombre de Woodrow Wilson, qui protège cette fête (date dans l’histoire de la confraternité des peuples) puisque trois nations viennent de collaborer: la France qui, en la personne de Dame de la Mer, sous l’inspiration de Miss Patre, c’est-à-dire de l’Amérique, a bien voulu prêter son corps à l’audace scientifique de la jeune Allemagne représentée par Cerf-Mayer et ses collaborateurs.

Pour les journalistes qui prennent des notes dans la salle, Miss Patre annonce qu’elle va demeurer encore quelques mois à Berlin, puis retournera en Amérique, accompagnée de Dame de la Mer, qui là-bas, de même que Frau Dr Herzog ici, avec sa figure d’avant-après, a servi de réclame vivante à son mari, sera la preuve utilisée pour la publicité monstre qu’il est bien temps de mener autour et en vue de la _sexual liberation_.

Maintenant, comme tout ce soir doit être à la gaieté, au bonheur, et puisque Miss Patre s’est déguisée en cadet de Robin des Bois, elle va chanter une chanson que la malheureuse reine d’Écosse, Marie Stuart, composa, paroles et musique, pour une de ses femmes dont elle était fort éprise. Le Suissaud accompagnera. L’ancien uhlan éoniste, la grosse dame en vert qui jouait du fifre, du temps qu’elle était militaire, tournera les pages.

Arpèges, roucoulades et vocalises.

La fête en l’honneur de Dame de la Mer s’achève dans la plus musicale des extases.

Tandis que Miss Patre est allée troquer ses nippes moyenâgeuses contre l’uniforme international des Saphos modernes, Frau Dr Herzog présente sa fille à Vagualame et les invite à passer le reste de la soirée avec elles. Le Suissaud qui se vante de connaître un «schoen lokal» est délégué en cavalier servant par le Dr Optimus qui doit, lui-même, travailler toute la nuit à une étude sur les perversions et les abus érotiques chez les Patagons, d’après des notes d’explorateurs.

On va se mettre en route pour le schoen lokal du Suissaud et déjà la porte est ouverte, lorsque d’un taxi saute une longue jeune femme pâle et vêtue de noir. Avec grandes protestations d’amitié, elle se précipite sur Frau Dr Herzog et Dame de la Mer. Vagualame reconnaît Yolande qui s’excuse de n’être point arrivée à temps pour la séance d’éonisme. Mais elle descend du train. Juste le temps d’installer à l’hôtel ses compagnons, le fakir, le rat, le taureau d’appartement, cher trio qu’elle présentera, dès demain, au Wintergarten.

Frau Dr Herzog l’interroge sur les robes qu’elle apporte de Paris, mais Yolande ne veut parler que d’un boléro de diamants et d’une jupe de tulle, très volumineuse, qui s’arrête au genou, devant, se prolonge en traîne de plusieurs mètres, derrière, et partout scintillante de paillettes noires, astres minuscules en réponse aux étoiles électriques essaimées par tout le plafond du Wintergarten. A l’imaginer ainsi ruisselante des flots obscurs, le torse serré dans une cuirasse lumineuse, Cerf-Mayer se demande quel peut être le vice de cette nocturne ballerine. Bien sûr, il y a un mystère entre elle d’une part, et, d’autre part, l’homme et les bêtes à proportions saugrenues de son numéro.

Directeur de l’Institut sexuel d’une capitale, où le froid soleil d’hiver fait fleurir les minces juives et les blonds athlètes, comme celui du printemps les cerisiers à Montmorency, le Dr Optimus sait que les coulisses du music-hall sont plus profondes et à plus équivoques cargaisons que les soutes des grands navires.

Abeille, goutte d’or, la sensualité veut d’autres calices que les soleils en plumes d’autruches, plus très fraîches, ou les corolles de tarlatane complaisamment transparentes aux molles nudités. Abeille, goutte d’or, elle bourdonne, non gonflée mais finement ivre d’un invisible suc, s’énerve, se cogne aux murs de velours noir, sur fond de quoi, plus blanche que pipes en terre des boutiques foraines, fleurit la géométrie froide des trapézistes, la gênante séduction des prestidigitateurs, le charme bleu pâle des femmes vaguement médiums et, pour sûr, diaboliques, les plaisanteries des jongleurs et l’énigme cuivre des dompteurs et des lions.

Cerf-Mayer n’ignore pas que les Hercules à sourires de jeunes filles, gardénia blanc au revers du frac on ne peut plus correct, qui jouent à la balle avec les phoques, ont dû commencer par séduire peu à peu toute la troupe, car ces clowns huileux n’obéissent aux jolis garçons que si leur lente chair a été émue, pénétrée des caresses à la fois les plus aiguës et les plus fortes.

Donc, Yolande, avec le fakir, le rat et le taureau...

Dommage que Cerf-Mayer ait ce travail qui ne peut plus attendre. Il aurait suivi la petite bande que vient enfin d’entraîner Miss Patre, réapparue libre des chausses et pourpoint qu’elle a troqués contre une jupe et une veste de coupe masculine.

Enfin le plus cher disciple a promis de regarder de tous ses yeux, d’écouter de toutes ses oreilles.

* * * * *

Le «shoen lokal» du Suissaud.

Il montre d’abord à Vagualame les lavabos où une affiche de calligraphie très appliquée interdit la vente de la cocaïne, les baisers sur la bouche entre individus d’un même sexe, les curiosités furtives, caresses digitales, exercices labiaux, toutes choses que vient, d’ailleurs, proposer un marchand de cigarettes à l’œil ingénu.

Mais un roulement de tambour, et le Suissaud presse Vagualame d’aller rejoindre leurs compagnes, car c’est la danse de Micky... et Micky...

Dans la salle.

Un dancing pauvre, gris.

Encore un roulement de tambour.

Le Suissaud tape des mains, se lèche les babines: «Micky, voici Micky».

L’ancien uhlan éoniste, la grosse ouvrière en produits chimiques, serait sylphide comparée à Micky, sexagénaire adipeux, obèse petit bourgeois, ruiné par les chauffeurs de taxi qui le battaient, obstinément verdâtre sous la peinture sanglante des lèvres, le charbon qui lui couvre paupières, cils et sourcils, la brique pilée dont sont fardées ses joues et le grumeleux amidon, en plâtras sur le front, le menton, la nuque, le cou, les bras jaillis de la robe sans manche et décolletée en carré, copie de celle que portait l’impératrice Joséphine le jour de son sacre. Pour achever l’ensemble empire, perruque amadou avec diadème en papier d’argent, tortillé parmi les boucles, les frisettes et les guiches, pendants d’oreilles, colliers et sautoirs faits des capsules qui bouchent les bouteilles d’eau minérale, espadrilles en guise de cothurnes, bordure de coton hydrophile cirgulée d’encre, façon hermine, le long d’une loque de panne rouge, qui figure la pourpre d’un manteau de cour porté par les garçons de l’établissement.

Micky et sa suite traversent la salle.