Part 5
--Iris, iris, s’écrie-t-elle. J’oppose un iris au flot de ta malfaisante inspiration, Vagualame. Tu aurais bien voulu m’ensevelir sous un océan de vinaigre. Mon éloquence a noyé la tienne. Je sais crier plus fort que les fous. Voilà pourquoi je suis une femme sensée. Fatale aussi, d’ailleurs. La jolie devise: «_Fatale, mais sensée!_» As-tu donc oublié que Myrto-Myrta commanda elle-même: Feu, lors de son exécution à Vincennes? Donc, celle qui continue, défi à la mort son incroyable destinée, Yolande, mon cher, se moque bien de tes intentions méchantes. Tu l’as crue engluée à ses larmes. Tu as voulu la narguer, mais l’ingratitude, ce chewing gum à la dynamite, dans ta boîte à éloquence, comme les cailloux du papa Démosthène, pourrait bien aider ta pétrisseuse de langue à faire connaissance avec une jolie petite explosion. Corps et âme, tu ne serais plus qu’une dentelle bonne à épingler, en garniture, autour des broderies du Prince de Galles. Tu as refusé l’iris noir, mais si un, couleur de sang et fabuleux par la taille et l’éclat, jaillissait de ta poitrine?...
Quand il montait sur son siège, le père de Yolande, après avoir fait claquer son fouet, ne manquait jamais d’affirmer: «Charbonnier est maître chez soi.» Sa fille sait bien que les mots prononcés dans sa demeure lui appartiennent, tout comme, du reste, pour le temps qu’elles y passent, les personnes en visite, et, leur existence entière, jusqu’à l’éternité, le fakir, le taureau, le rat, et ces fleurs d’un tapis payé deniers comptants. Alors, pourquoi se refuserait-elle à iriser de pourpre l’ivoire transparent des voyelles, aussi docile à la voix, sur son armature de consonnes, qu’à la flexion du poignet l’éventail en papier de verre serti de clous de girofle? Iris. Vagualame se rappelle assez de latin pour n’ignorer point qu’il y a de la colère plein ce mot. Mais l’ire des iris flamboie ailleurs qu’au fond des corolles. Il faut compter aussi avec l’ire des iris entre les cils de Yolande. Quasi incolores, ses yeux se sont éclairés d’un feu qui n’est certes pas de joie. Vagualame oppose deux gouttes d’azur pâle, regard dédaigneux du si proche incendie, sans doute non moins bien ignifugé qu’un ciel de quatorze juillet, mais qui ne saurait tout de même servir de fleuve-frontière entre lui et celle qui l’arracha au brouillard, cet après-midi, rue des Paupières-Rouges.
Yolande n’est plus la simple survivante de Myrto-Myrta, la paradoxale mais encore humaine ressuscitée dont les épaules, la poitrine exsangues s’épanouissaient, sirène de marbre, hors des flots de tulle pailleté noir. Yolande, soleil d’incendie, déchire, creuse la nuit, et Vagualame retrouve, ruines et décombres, tout son passé. Yolande, elle, mériterait de s’appeler Mémoire. Vois, Vagualame, l’herbe sèche des minutes, les savanes embrasées du désir et surtout ces grands arbres, trop souvent léchés par la langue de feu, les rêves, que ton orgueil, de ses mains, a bâtis. Paysage calciné, charbonneux et à vif cependant, comme, après les brûlures, le bois et la chair. Et puisqu’il faut un iris couleur de sang, rappelle-toi, avant-hier, pas plus tard qu’avant-hier, non moins surprenante que les stalactites de glace, dans les grottes, au cœur de l’été, une chaude façon d’orchidée, de ta poitrine sans chaleur, a jailli, bien écarlate pour un mois où tout se décolore. L’étoile écarlate t’éclate dans la bouche. Tu te penches, tu as fermé les yeux. Quand tu les rouvriras, tu verras une petite flaque de boue sanglante, au fond d’une cuvette. Voilà ce qu’il en coûte d’aimer les grandes putains de ville qui portent collier de visages en papier mâché. On t’avait prévenu, pourtant. Pas un matin, au long de ces interminables jours que tu demeuras au plus haut étage du sanatorium gratte-ciel, l’homme à crâne pointu qui te servait de soigneur n’a manqué de venir te répéter, que... si tu voulais, d’ici quelques mois, un an, deux ans... Quelle promesse, au fait, pouvait bien sous-entendre la phrase inachevée? Quelques mois, un an, deux ans... oui, mais à condition de bien faire tout ce qu’il faut pour mériter de guérir, ajoutait la Schwester aux joues de toile cirée rouge. Mériter de guérir? La première fois, tu t’es demandé quel crime tu avais bien pu commettre. La seconde, tu as commencé de comprendre que toute une mystique montagnarde et sanatoire s’abritait derrière cette formule. Dès lors, la personne de la Schwester eut une valeur symbolique, au reste jamais contredite par ses gestes non plus que par ses paroles. Ainsi, a-t-elle pris son air le plus enjoué pour t’apprendre qu’elle portait râtelier. Elle a aimablement soulevé son bonnet de lingerie empesé, la coquette, car elle tenait encore à te montrer un amour de petite caboche cabossée sous les mèches clairsemées de ses crins jaunes. Vagualame, cependant, s’étonne. La Schwester n’a pas de goitre. Or, le jour de son arrivée, feuilletant les périodiques, dans une édifiante revue de Zurich (_Pro Juventute_. Juillet 1922), il a lu que «_selon l’illustre professeur Dr de Quervain, de Berne, successeur du réputé Dr Kocher, il existe trois sortes de goitres, dont le premier, goitre banal, goitre bourgeois, très bien porté, donne un air d’autorité et de respectabilité_». Alors, puisque les plus dignes des arrière-neveux et nièces de Guillaume Tell se mettent entre les clavicules et le menton la pomme que l’ancêtre chassait à l’arc, cette Schwester, belle comme l’idée générale de l’edelweiss, pourquoi porte-t-elle un carcan si lisse qu’il ne s’y trouve certes point de place pour la moindre noisette? En réponse, la Schwester n’a qu’à ouvrir le cylindre de toile amidonné qui lui sert de col et à désigner, sur ce qui en émerge, une longue cicatrice. Allègrement, elle paraphrase l’évangile, dont elle est férue, et, à Vagualame qu’elle suppose incrédule comme saint Thomas, donne à toucher du doigt le sillon à même sa chair, d’où la fatalité voulut que sautât certaine boule d’un aussi bon effet décoratif, sous la peau, que, sur une cheminée, le presse-papier avec vue du château de Chillon.
Goitreuse, par esprit fédéral de renoncement elle a sacrifié la part quasi divine d’elle-même, et c’est de son histoire, toute son histoire, rien que son histoire, que s’est inspirée la réplique helvète à _Cœur de Française_, car enfin, Vagualame l’a deviné, ne font qu’une seule et même personne cette Schwester et l’héroïne de _Cœur de goitreuse_, la grande œuvre du célèbre romancier vaudois qui exalte avec un juste lyrisme la costaude, pataude, rougeaude, rustaude, suissaude vertu des montagnardes assez bien d’aplomb sur leurs pieds pour ne jamais risquer de s’envoler, même quand monte, des plaines, du sud, le fœhn, vent de folie...
Donc, il était une fois une petite fille qui habitait avec les siens un joli chalet de bois. Elle chantait: _Mon beau sapin_, cueillait des fleurs qu’elle arrangeait en bouquets et, chaque dimanche, se rendait au prêche dans la vallée, vêtue d’une robe en broderies de Saint-Gall, dont la fine collerette s’épanouissait sous un goitre bourgeois fort prometteur et qui, du reste, ne manqua point à sa parole.
Un poète octogénaire de langue romanche, aveugle et à demi paralysé, trouva quand même assez de force, dans son vieux corps, pour aller à pied de ses montagnes à celles du canton d’Uri, où vivait l’exquise créature, tant il voulait, avant de mourir, caresser de ses vieux doigts, pour la mieux chanter, la merveille d’excroissance, objet de tous les entretiens, de la plaine au glacier, depuis certaine photographie parue à la première page d’un hebdomadaire illustré lucernois, au-dessus de cette légende:
_Minerve n’est pas née de la tête de Jupiter, Mais du cou de Vénus._
A quelque temps de là, le jury bernois, chargé de désigner une candidate pour un concours international de beautés qui devait avoir lieu à Hollywood, ne put que reconnaître en notre goitreuse la plus parfaite des grâces fédérales, et certes, elle ne se serait point dérobée à ce glorieux devoir, si elle n’avait, la veille même de l’élection, accordé sa main à un chanteur de tyrolienne revenu de son service militaire à ses prairies originelles, le teint aussi frais et non moins innocent que celui d’un valseur de boîte à musique, car l’avait gardé de toute tentation, de toute souillure, la chastifiante soupe aux nénuphars dont Mme de Rosalba, experte ès choses amoureuses et guerrières, a ci-dessus, déjà, vanté l’effet à Vagualame.
La noce a lieu un premier août, jour de fête nationale. Avec sa robe noire qui, selon la coutume, lui servira pour son deuil, quand il aura plu à Dieu de lui reprendre son époux, avec le tulle blanc qui la voile, le bouquet d’alpenroses à la main et le goitre doucement ballotté dans l’échancrure du corsage, la douce fiancée a fort bon air. Grise d’amour et de vin sans alcool, elle n’en demeure pas moins fidèle aux traditions et monte, à la fin du jour, avec les siens, sur un sommet pour allumer des feux. Mais le jeune mari, tout à son bonheur, pousse un troulaïlaïlaîtou si retentissant que lui en pète la veine du cou.
Rentrée au chalet familial, la vierge veuve décide qu’elle ne vivra plus désormais que de sacrifices, se refuse aux objectifs des reporters, interdit aux Homères locaux de composer de patoisantes odyssées à la gloire de ses charmes et jure de se dévouer, en toute occasion, aux éprouvés. La Providence, qui l’écoute, lui mettra bientôt du pain sur la planche, car à la fin de l’hiver suivant, au retour du prêche, un dimanche, elle et les siens trouvent leur demeure emportée par une avalanche. La chaletée, sans logis, chante encore: _Mon beau sapin_, mais le ton n’y est plus. Courage, braves gens. Vous avez de la mélancolie dans la voix, mais restez humbles parmi les épreuves, ne vous révoltez point, ne perdez pas confiance, car le salut vous viendra des puissants de ce monde. La femme du président de la Confédération n’a jamais réussi à rien faire pousser sur son épiglotte. Pas même un trognon de pomme d’Adam. Or qui donc, plus fort et plus sincèrement qu’elle, pourrait souhaiter les signes extérieurs de l’honorabilité, de la respectabilité? Pour une dame qui connaît ses auteurs, la phrase de l’illustre professeur Dr de Quervain est un couteau dans la plaie. A Neuchâtel, Fribourg, Zurich, Lucerne, Lausanne, partout, dans les vallées et sur les pics, on se gausse. A Berne, on chuchote, et les ours de la fosse y vont chacun de son pied de nez, quand ils la voient passer, le cou si mince que c’en est un scandale. Tout un été, elle a bu les eaux des sources, puits et ruisseaux, d’une vallée fameuse par ses difformes et ses demeurés, car elle se contenterait d’un goitre crétinoïde, à défaut d’un bourgeois. Sans doute l’accuserait-on de démagogie, mais il faudrait au moins reconnaître qu’elle a fait de son mieux. Hélas! Ce ne sont qu’échecs sur échecs. Son mari parle même de la répudier, lorsque, lisant, par hasard, qu’une milliardaire américaine, victime d’un accident qui la privait du pavillon de l’oreille droite, avait eu l’idée géniale d’offrir la forte somme à une pauvresse contre un de ses appendices auditifs, la présidente de la Confédération helvétique sourit et bat des mains: «Eurêka, eurêka.» Une petite annonce: «On demande une goitreuse.» Mille se présentent. La vierge veuve décroche la timbale. Anesthésie locale. Longue incision. Le noyau sort du fruit, Minerve du cou de Vénus. Quelques points de suture. A même la chair, en lettres de cicatrices, jusqu’à la mort, pourra se lire le récit de l’héroïque abnégation. Mais il faut partir, abandonner le plus précieux de sa chair. Sanglots, malgré l’orgueil de savoir que le déchirement donne tout son prix au sacrifice. La présidente, il est vrai, a des mots exquis pour apaiser cette douleur. Allons, console-toi, ma fille, Guillaume Tell n’aurait pas mieux agi. Grâce à toi, on va rebâtir le chalet. Et quel confort, quel luxe, jusque dans les W. C. où un rouleau de papier est fixé sur une boîte à musique, si bien que, par un heureux dispositif joignant l’utile à l’agréable, celui qui tire pour en détacher la première sur la suite de feuilles fixées les unes aux autres par un pointillé, a la bonne surprise d’entendre soudain: _Les montagnards sont là._
Plus tard, quand ses petits frères et sœurs seront casés, toujours assoiffée de sacrifice, la vierge veuve ira se dévouer aux malades. Et pourquoi se priverait-elle de répéter à ceux qu’elle soigne fort ponctuellement que toute guérison doit être méritée? Il faut être un Vagualame pour échafauder, à ce propos, tant de méchantes arguties. Au lieu de se laisser émouvoir, il se crispe, et, contre la Schwester dégoitrée, va jusqu’à inventer une magie. Trop maladroit pour modeler une figurine de cire, y enfoncer des épingles, il prend des pivoines, des tulipes, n’importe lesquelles des fleurs rouges d’assez bonne santé pour ne point pâlir à cette altitude, et, comme s’il s’attaquait à la Schwester elle-même, d’une dent vengeresse il martyrise le vermillon joufflu des fadeurs végétales.
Symbole d’une exécution capitale, mais symbole dénué de toute vertu sorcière, puisque la goitreuse dégoitrée, imperméable au maléfique vouloir, continue de venir, plusieurs fois chaque jour, prononcer l’éloge du silence, de l’immobilité.
Or, à force de subir la vierge de linoléum au premier plan, les sapins du fond et autres suisseries, contre quoi il se trouve sans protection, car le fer qui défendit sa première aube du naufrage s’est dilué, fondu, évaporé goutte à goutte, celui qui, nulle part ailleurs, n’accepta de se résigner à rien, à personne, lentement glisse, déchoit jusqu’à la soumission, et, semblable aux autres abeilles du rucher à malades, attend l’heure des gramophones, pour, dans la bourdonnante confusion, choisir un, parmi les airs, dont s’enivrer comme de la plus essentielle des liqueurs.
Il saute toujours sur le disque de ses voisins, couple turc à la double excellente volonté dont l’âge ne saurait s’évaluer ainsi que celui des arbres, car, sous l’adipeuse écorce ottomane, palpite une jeunesse fort pressée de devenir occidentale, mais qu’une indivise faiblesse pulmonaire contraignit à s’arrêter dès le seuil de la ruminante Confédération. Quoique de très bonne intention, le ménage est encore incapable de s’y reconnaître parmi les spécialités des États et de leurs grand’villes, et, par exemple, fait venir de Naples des parfums, trouve de l’esprit aux journaux belges, demande à la presse anglaise des vues impartiales sur le communisme et les soviets et, au lieu de nourrir le gramophone des dernières nouveautés new-yorkaises, le bourre de valses style 1900, dont chacune, au promeneur de février porte-fièvre, rappelle, entre une chemiserie où tout est rose et la boutique d’un chapelier qui ne vend que des casquettes, un moulin à chansons où, les écouteurs aux oreilles, les yeux aimantés par le bariolage des couvertures qui tapissent les murs, il se saoulait des mots et des rythmes que, tour à tour, hérissaient les mille poignards de la jalousie, embuait une mélancolie de bord de fleuve, aussi douce que soie bleue sombre légèrement éraillée, illuminaient des couleurs plus orgueilleuses que celles des joujoux japonais en papier, et, toujours, pénétrait un parfum de rues pauvres, pluie, vin rouge, graisse de frites et poudre de riz à la violette.
De la fenêtre suisse, de l’embrasure d’aujourd’hui, alors le passé ressuscite et, issue de l’herbe des prés, la nerveuse et faubourienne théorie des gitanes qui ont toujours vendu, et vendront toujours, le mimosa, dans les villes, à l’orée des métros. Parées du plus insolent sourire, ces filles qui choisissent pour leurs éventaires citadins les moins fragiles des feuillaisons, maintenant cueillent les trop mauves colchiques des fins d’été.
Tourne, tourne le disque des Turcs.
Bohémiennes, sirènes des rues, vous deviendrez folles dans ces pâturages, et de vos yeux déjà l’un s’est fait pavot si charbon l’autre demeure.
Tourne, tourne le disque.
Le plateau de cire qui va si bon train, les couplets qui s’en échappent et suffoquent mieux que la fumée des ronces incendiées au ras du sol, et ces minces romanichelles dont le nombre se multiplie, qui soudain s’assoient en cercle, les bras levés, des bouquets moribonds dans leurs hautes mains, et se mettent à tourner, tournent, tournent, chacune sur soi, tournent, tournent et plus vite, plus fort que les disques, plus vite, plus fort que les plus fous des derviches, pour ce tourbillon à qui la terre ne saurait pardonner de contredire à son mouvement, pour trois paroles et deux mesures du refrain, son axe, l’homme donnerait le globe et tous ceux qui l’habitent.
Tourne, tourne le disque.
Mais ce n’est certes pas impunément, puisque des montagnes déjà descend l’automne, et, du même gris que la rochaille, les petites vaches dont le lait ne vaudra, certes, jamais la céruse, en guise de crème sur les pâtisseries au vitriol dans les quartiers misérables.
Et d’ailleurs, assez grincé, les gramophones.
Voici la soixantième, la dernière minute de votre règne. Il faut vous taire. Le silence, oiseau de feutre, fend, blesse le ciel d’un long sillon sournois.
Un révolté, qu’un révolté, un seul, mais un au moins, hurle donc à grands cris d’écarlate.
Tous ont peur. Et toi le premier, l’homme, qui hantais les moulins à chansons, donc devrais aimer le rouge. Mais oui, pardi. Tu te rappelles les soies sauvages que tu nouais autour de ton cou. Hypocrisie. Tu n’avais pas la moindre foi dans la couleur de ton sang. Miniature, va! Tu t’emmitouflais de violence pourpre, mais simplement rapport aux courants d’air. Tu parlais de risque et tu redoutais des rhumes de cerveau. Tu prétendais aimer les putains, les voyous, leur répertoire, les rues mal famées et tout ce qui chavire, mais la vue d’un rasoir ouvert te faisait claquer des dents, et tu vis allongé depuis des mois sur un balcon-alvéole.
D’un égoïsme à n’entendre que le disque des Turcs, oserais-tu nier que, depuis des semaines et des semaines, plus rien ne t’intéresse, sinon la maladie, ta température et l’ennui même dont tu as mis plus longtemps à soupçonner l’aristocratique usage qu’à savoir se servir d’une bicyclette un Esquimau?
Misérable internationale des poitrines pourries, syndicat bacillaire, franc-maçonnerie tousseuse, avec, depuis le romantisme, des grâces squelettiques, cousines du petit doigt en l’air de la prétention bourgeoise, lorsqu’elle porte à ses lèvres infectes sa tasse de café moka.
La dégoitrée, par exemple, aime la fièvre et ses paillettes, dans les yeux des malades, comme les vers luisants, la nuit, sur les pelouses. Au fond, elle souhaite un petit 40° à ceux qu’elle exhorte de son: «Il faut mériter de guérir», d’une même et aussi basse inspiration que le: _Enrichissez-vous_ du bonhomme Guizot.
Mérite de guérir, enrichis-toi, mal bigorné.
Respire de toute ton âme, de toute ton espérance, ne parle plus, ne bouge plus, puisque même l’air, au plus haut étage du sanatorium gratte-ciel, se trouve promu à la dignité de médicament.
Et ne quitte point ta chaise longue, même si tes doigts se glacent, malgré la saison qui, pour une demi-semaine encore, s’appelle été. Oublie le zinc quasi charnel des comptoirs, les mains que tu y jetais, l’année dernière, car, il n’y a pas de bistrot dans le rucher à malades, pas un pan de mur où s’épanouisse une gerbe de salpêtre entre des colonnes de bouteilles, pas une table dont la toile cirée, façon marbre, présente des méandres violacés, nervures foudroyantes, cocasseries péninsulaires, découpées blanches et noires sur fond rouge, autant de fleuves, de routes, à l’espoir, au rêve. Mais, de sa prison, l’esprit qui ne peut y ouvrir les ailes veut s’envoler. Or on ne flotte pas dans le vide. Tu n’atteindras point à l’éther si haut creusé. Je te l’avais bien dit. Bigne! tu te cognes aux montagnes. Ton œil maintenant à la dérive aimerait se faire mollusque, huître à gober, mais nulle bouche pitoyable ne boira tes larmes, ce piteux résumé d’océan, d’où l’amour seul ressusciterait la mer et l’infini de ses mirages.
Décidément tu n’en peux plus.
Tu brises ton thermomètre, déchires tes feuilles de température.
Tu prends le train pour Paris. Mais, arrivé, tu constates qu’est passé, bien passé le temps de février porte-fièvre.
Récapitule: Mme de Rosalba.
La rue des Paupières-Rouges.
Yolande, enfin, chez qui tu as échoué. Elle ne parle pas, toi non plus. Tu t’es étendu sur son lit. Elle ne t’en veut même pas de salir avec tes souliers le travail si délicieusement ocré du Prince de Galles, mais parce que tu glisses, tu vas tomber, rouler sur le tapis, elle te passe autour du corps son bras de pierre, comme si elle craignait que, sans le secours de sa vigueur, tout de toi, os, pensées, reliefs de muscles, déchets d’espoirs, dût s’éparpiller. Elle veut être ta courroie. Tu rêves d’une bouche qui sentirait le géranium, d’un cœur pétale à sève de sang, arraché à quelque mystérieuse corolle et flamboyant du feu même qui sert de noyau à la terre.
Or, les yeux de la femme, ta voisine, un point rouge dénonce leur glauque hypocrisie.
La fille du cocher, Myrto-Myrta, Yolande, baptise-la comme il te plaît, cette personne à transformations, Vagualame, entre autres noms mérite surtout celui de «Mémoire», dont, aujourd’hui même, tu l’affublas. Un tison, dans le regard de Mémoire, incendie tête d’épingle, ne magnifiera nulle forêt à coups de hautes flammes.
Elle s’est saisie du mot «iris».
Elle a parlé, pour que, de sa voix, bulle de son, fût irisée l’heure. S’il avait été question de bégonias, elle prétendrait bégoniaiser l’univers, puisqu’il faut que tout lui serve et qu’elle se gargarise de syllabes comme elle se frotte avec son fakir. Autrement dit, Yolande connaît la vie, et, des créatures, plantes, minéraux, pas une nuance, un contact, une monstruosité naine ou géante, pas une bribe d’écho, d’ombre ou de reflet, dont elle n’ait découvert d’inattendues possibilités.
Le monde et ses trois règnes, des mystères de l’Inde au goût de l’héritier d’Angleterre pour les travaux à l’aiguille, elle a prévu tous les usages, et, comme, sur les images d’Épinal, une mystérieuse machine d’un lapin sait faire un chapeau haut de forme, ainsi, volontiers, à son profit, métamorphoserait-elle tout en produits de beauté, objets mobiliers, fantaisies décoratives, etc... Un tel parti pris d’égoïsme suppose tant de foi en l’existence que, pas même cinq minutes, elle ne s’étonna de sa résurrection, et, sous la diversité des aspects et vocables qui désignèrent, tour à tour, sa personne, elle n’a jamais cessé de se reconnaître une et totale à la fois. Toi, Vagualame, tu devrais t’inspirer de cette miraculeuse vitalité, pour choisir, par exemple, une pâte dentifrice bien nommée, bien coloriée. Tu en essaierais, et, parce que l’essayer c’est l’adopter, décidé à ne plus mettre ton charme en doute, alors tu sourirais d’un sourire irrésistible. Tu proposerais une alliance à Yolande. Elle l’accepterait, et, avec le fakir, le taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante kilos, vous feriez des tournées triomphales. Mais quoi! Tu t’obstines à ne point parler. Le silence, pourtant, tu sais bien qu’il est, entre toi et elle, aussi incompréhensible qu’une comète scalpée. Elle ne supportera point cette calvitie. Fidèle à l’infaillible méthode de pique-puce, elle gémira sur le gémissant:
«Cette nuit j’ai rêvé de toi, j’ai pleuré.»
Encore!... La Femme, la Ville, toutes, elles ont donc le même refrain aux lèvres?
Dédaigneux du larmoyant nocturne dont se délecta, entre hier et aujourd’hui, le sommeil incapable d’inventer lui-même ses astres, Vagualame se dit qu’il entre toujours un peu de rage dans le composé chimique des larmes, et Yolande, avant de s’éveiller, avait déjà prévu le matin contre sa vitre et la répétition des petits cristaux difficiles à persécuter. Vengeance, elle a voulu que son attendrissement servît de prison à l’homme, mais lui, semblable aux singes des jardins zoologiques, toujours prêts à rire des promeneurs, dont ils croient les pas limités par les barreaux de leur propre cage, lui, a su pervertir la pitié dont la femme prétendit l’encercler.
Il éclate:
«Tu as pleuré, la femme, tu as rêvé.
«Les larmes, tes larmes, les larmes.
«Tu aimes le faste et l’étiquette. Vas-y donc d’une présentation.
«Vagualame...
«Les larmes, le rêve.
«Les larmes, un orphelinat de nombrils, une pépinière de cœurs en pain d’épice, un déluge de sourires sans dents.»