Part 4
--Et s’il te plaît, macaroni, qui donc a les clefs de l’armoire à glace, où sont cachés les sous? Il reste trois quarts de bagnole et de canasson à boulotter. Alors il faut choisir. La veuve aime la bagatelle, bien sûr, mais elle n’est pas gnole à permettre qu’on la marloute, et qu’on se paie sa bobine par-dessus le marché. Attends un peu, zigoto. La veuve sait nager. Et puis elle a des avantages qui se posent là. Hier, dans l’omnibus Madeleine-Bastille, un gandin à moustaches blondes, souliers vernis, col empesé, a été bien content de la pincer. A preuve qu’elle a encore un bleu sur la fesse droite. Donc, tu peux penser qu’elle ne serait point dans l’embarras pour trouver un autre homme, avec cette croupe et ces bras costauds qui serrent très fort les beaux gosses, mais de taille, attention, grand flandrin, à flanquer une bonne ratatouille aux sales frappes qui lui manqueront de respect. Ce n’est pas tout. On te sait porté sur le zigouigoui. Tu aimes les trous à croire que tu as eu une grand’mère taupe. Donc certain que tu n’as pas oublié la belle surprise, la première fois que tu as exploré la veuve. Vois. Tu te lèches les babines, rien qu’à te rappeler qu’elle l’a en casse-noisette. Pas besoin d’en dire davantage. On se comprend. Quand tu t’es bien esbigné, macaroni, ta bouche sur sa bouche, et ce qui te gonfle au bas-ventre dans ce qui se creuse entre ses jambes, tous les deux à poil, le petit muscle au fin fond du fin fond, qu’elle fait jouer à volonté, bigne, il n’en faut pas plus pour que tu te croies au beau milieu du paradis. Voilà de la belle ouvrage, et qui te met jusqu’aux doigts de pieds en éventail. Essaie donc de demander de ces trucs à une jeunesse anémique. Les jumelles, par exemple, c’est d’un fadasse. Si tu y tiens, tu peux toujours les emmener. Mais on t’aura prévenu. Elles ont leurs liquettes et leurs frusques. Pas un radis. Et trop mômes pour faire le trottoir. Comme tu n’as jamais eu, toi, d’autre métier que celui de te promener et d’offrir des statuettes en plâtre aux passants, vous ne ferez pas florès, à vous trois. La veuve ne te l’envoie pas dire.
Elle a un gentil petit saint-frusquin et sait fort bien qu’elle joue sur le velours. Tu n’as donc plus qu’à lui demander pardon, l’embrasser, la bichonner. Tu n’es guère à plaindre, beau ténébreux. Vous vous enlacez, vous chavirez et déjà le lit se creuse sous votre étreinte. Quelle fricassée de cuisses! Les jumelles en pleurent de rage. Vengée, leur mère se délecte d’une victoire aussi douce à son cœur qu’à la caresse de ses doigts, les cheveux frisés, les lèvres, les longs cils battants et surtout, très bas, protégé par la douce peau du cou, un chignon de muscles.
Pardonné, le Napolitain se relève, va remettre de l’ordre dans son vêtement quelque peu dérangé par les exploits qui l’ont réhabilité. Il revient avec sa mandoline et chante «O sole mio». Alors, sous le corsage que ragrafe la mieux satisfaite des veuves qui rôtissent le balai, un paon blanc fait la roue. De son corps, figuré par le nombril, s’épanouit, étincelle un demi-cercle de givre et de glace. Quant aux jumelles, impossible qu’elles-mêmes ne s’émeuvent aussi à ces ténorinades d’une bouche en cul-de-poule, œufs dont se cassent les coquilles pour de fragiles naissances d’oiseaux couleur d’aquarelle, qui, bien sûr, ne sont pas les hirondelles des simples beaux jours fredonnant:
_Sur votre sein, la belle, J’irai me reposer_,
mais, frères aériens des poissons japonais, légère troupe qui voltige attendrie parmi le ciel de deux fois deux yeux. Or, à se pencher au bord des paupières, pris de vertige, ces transparents colibris tombent, et, dans leur chute, fondent de peur.
Autrement dit, voilà nos jumelles en larmes.
Leur mère, qui ne saurait supporter qu’on lui gâte un si pur plaisir, gronde:
--Grandes dindes, au lieu de nous ennuyer avec vos jérémiades, vous auriez mieux fait de surveiller vos pucelages...
Prépuce, pucelage, une même et unique famille où tout le monde se chatouille sous les aisselles et la plante des pieds. Camille rit. C’est nerveux. Elle saute sur sa chaise. La danse de Saint-Guy en chair et en os. L’Italien croit qu’elle se moque et jette la mandoline par la fenêtre. Cette vie ne peut plus durer. Camille et Pauline iront vivre avec leur marraine, la cousine Rachel, dont la roulotte a place d’honneur dans toutes les foires parisiennes.
C’est alors que la future Yolande commence à prendre le goût des grandeurs et à rêver de vie en beauté. L’y incitent les lieux mêmes du campement, et surtout la très flamboyante personne de sa marraine.
Avec son immense chapeau de feutre beige relevé à droite d’un cabochon façon améthyste et fer forgé, ombragé d’une plume azur qui fait le tour de la coiffe, tombe en cascade par derrière et lui bat les fesses, avec son casaquin de velours vert et la longue jupe à traîne taillée dans la robe d’astrologue de son défunt (semis d’étoiles d’or, sur fond rouge), avec sa cravache, ses gros colliers et bracelets de zinc, son maquillage arrogant et les bottes russes, cuir violet soutaché d’argent, qu’elle découvre lorsqu’elle relève d’une main gantée à crispin son cotillon, Rachel vous a des faux airs de Mlle de Montpensier. Dans la satinette d’un vieil édredon et l’andrinople de rideaux désaffectés, elle a trouvé de quoi tailler des costumes de pages pour ses filleules, et, à huit heures, tous les soirs de la semaine, au début de l’après-midi le dimanche et le jeudi, en grande pompe, on descend les quatre marches qui mènent de la roulotte au trottoir. Les pages arrangent une haute table de peluche grenat, tandis que la simili Montpensier va, vient, amazone diabolique et déchue, mais qui espère l’étalon aux naseaux de cauchemar et sabots de feu, à jaillir soudain d’entre les pavés.
Et pourquoi pas?
Feu l’astrologue, à force de regarder la grande ourse, avait bien fini par y lire qu’on revient plusieurs fois sur la terre. Lui, à l’avant-dernier tour, il avait été Napoléon, pas celui de 70, non, mais le grand, le vrai, le seul, qui allait en Russie _pedibus cum jambis_, avec toute une armée, histoire de se dérouiller les jarrets, et n’eut tort qu’une seule fois dans sa vie, en quittant, après des années et des années, sa bonne vieille Joséphine, pour faire un gosse à la demoiselle de l’Empereur d’Autriche. Rachel, sans avoir jamais connu pareil éclat, tout de même, à la précédente tournée, avait été une femme dont elle ne se rappelle plus le nom pourtant célèbre et qui tenait le milieu entre Cléo de Mérode et la reine Amélie de Portugal. Et c’est pourquoi elle porte, aujourd’hui, tant d’astres à sa robe. Mais la pluie déteint, la poussière éraille, le temps ternit les plus constellées des soies, et le coursier digne de ses chimériques atours ne vient pas souvent au rendez-vous. Elle doit, encore, toujours, remettre la merveilleuse et infernale chevauchée, se résigner à la table de peluche grenat, puisque les nécessités de l’existence l’ont faite dompteuse de puces.
Or, voici justement les jumelles-pages qui apportent les fauves minuscules dans des cages à leur échelle: «Approchez, Messieurs, Mesdames, et vous aussi, militaires et bonnes d’enfants. Des puces, oui, des puces, de simples puces, vont danser, jouer du violon, tirer des brouettes, faire le ménage, monter en voiture. Aussi intelligentes que l’architecte qui a construit la Tour Eiffel, gaies comme pinsons, jolies comme des cœurs. Approchez donc, Messieurs, Mesdames, et vous aussi, militaires et bonnes d’enfants...»
Tandis que Rachel scande son boniment à coups de cravache sur le sol, Camille fredonne tout bas, rien que pour soi, la chanson des tireurs de nattes:
_Pique puce Mes pucelles Mon prépuce A du sel Pour la celle Sans puce._
Elle s’effraie, rien qu’à prononcer le mot prépuce depuis que, par la plus maléfique magie des syllabes satinées, son cocher de père s’est fracassé le crâne contre une bordure de trottoir. Mais la nuit, quand Rachel dort, elle se lève, pour aller, en cachette, au cri de pique-puce, chatouiller avec une pointe d’aiguille ou d’épingle la ménagerie de sa marraine.
Elle s’en donne, avant, pendant, après, car, recouchée, rendormie, elle savoure un songe qui, mêlant peur et remords, est meilleur que le citron pour qui aime à grincer des dents.
Rachel, plus charlatane que jamais, a frotté une allumette au dos de sa main et toute la foire s’illumine du feu de sa vengeance. Dans son rêve, la coupable se voit soudain métamorphosée en femme de cire, allongée sur un lit de velours violet à l’entrée du Musée Dupuytren, le torse très délicatement nu. Mais deux paires de seins, l’une sous l’autre. La veuve, l’Italien, tous ceux de Picpus défilent. Quand tout le monde est parti, une affreuse bergère, de cire elle aussi, grand chapeau de jardin qui danse au vent, une paire de lunettes d’écaille sur son museau pointu de renard, corsage à falbalas, mais sans rien de la ceinture aux pieds, ce qui d’ailleurs ne fait pas des mètres et des mètres, car l’aimable monstresse, dépourvue de jambes, a les chevilles soudées aux cuisses, mène, un livre anglais à la main, paître les troupeaux des manèges. Cette affreuse bergère, une grande voyageuse qui a l’expérience des êtres et des choses et sait que les chevaux de bois ne se nourrissent pas d’herbe, approche du cercueil vitré où repose la belle aux quatre seins, et d’un coup de sa tête incassable, fait voler en éclats le verre protecteur. Alors le bétail verni se précipite, déchiquète ce corps de douce paraffine, s’enivre de son sang plus et mieux parfumé qu’eau dentifrice, et, bien qu’on soit en plein noir, un soleil subit éclate, astre et nuage à la fois, puisque son feu soudain métamorphosé en grêle de poignards, les plus inexorables lames flamboient et convergent jusqu’à la cible de velours violet, dont le lambeau misérable et sanglant, bientôt dans la nuit éteinte, vide, sera, de l’univers entier l’unique, l’ultime vestige.
* * * * *
Chaque matin, la dompteuse trouve des cadavres, des estropiées. Les survivantes, accablées par les deuils et les pressentiments, perdent toute verve, tout entrain. Un soir, la dernière rescapée du corps de ballet, à elle seule essaie encore une danse, Rachel a beau lui chantonner Coppélia, son air favori, la pauvre n’a plus de cœur aux jambes. Elle sait qu’elle sera morte à l’aube prochaine, assassinée par une main, pour tous (sauf Camille, bien entendu) mystérieuse. Et Rachel, en signe d’affliction, se dépouillera de la robe aux étoiles. Le feutre grande mademoiselle, les bottes russes et le casaquin vert sont remplacés par une méchante jupe, un caraco noir et une mantille. Les jumelles de reprendre aussi les nippes de leur vie antérieure. La marraine et ses filleules, trois pauvresses, s’en vont demander secours à la veuve.
--La veuve! se récrie la concierge. Mais vous n’y êtes plus. La veuve, elle est loin si elle court toujours. Elle a changé de manières, de quartier et même de nom.
--Elle a épousé son macaroni, suppose Rachel.
--Épousé? Madame veut rire. On se moque des maires et des curés. La veuve maintenant s’appelle Mme Dante. Pourquoi? Allez lui demander. Voici sa nouvelle adresse, aux Batignolles.
Aux Batignolles, sur une porte, à l’adresse indiquée se trouve effectivement une carte de visite qui annonce:
Mme DANTE PRÉDIT L’AVENIR
Quelle chance! elle va nous dire la bonne aventure, se réjouit la chimérique Rachel.
La ci-devant veuve, Mme Dante soi-même, vient ouvrir, et sans avoir pris le temps d’un bonjour:
--Vous ne m’auriez pas reconnue, hein? Ne me regardez pas avec cette insistance, les jumelles. Et toi, cousine, tu n’en reviens pas non plus. C’est le pif. Je l’avais à la retroussette. Il ne pleuvra plus dedans. C’est la faute au sacré Italien. Quand il a eu mangé mes marchepieds et jusqu’à la dernière dent de Cocotte, il se mit à me battre, tant et si bien que me voilà cabossée pour ma vie durant. Lui, un jour qu’il était de bonne humeur, m’a montré une de ses statues.
--Ton portrait qu’il me dit.
--Quoi, cette vieille qui pourrait se gratter le nez avec le menton?
--Un peu de politesse, s’il te plaît. Il ne s’agit pas d’une vieille femme mais du plus grand poète de ma chère Italie, Dante. Depuis que je t’ai si bien cassé le nez, on te prendrait pour sa fille, et tu peux me remercier de t’avoir arrangé le portrait, Mme Dante. Mieux vaut être Mme Dante que la veuve n’importe quoi...
Comme le macaroni ne vendait guère de ses bonshommes en plâtre par les rues, il décida Mme Dante à quitter Picpus, quartier de malheur. Elle a donc loué ici, aux Batignolles, acheté des tarots, appris à faire les cartes. Pas difficile à prédire le futur...
--Tu veux connaître le tien, Rachel? Pour toi, ce sera gratis. Tu es la dame de trèfle. Je te sors. Coupe le paquet de la main gauche. Puis, choisis une carte. Tu la mets au-dessus. Une autre, à droite. Encore une, à gauche. Une dernière, dessous. Ce qui te domine: valet de trèfle, le mystère. Ce dont tu es sûre: huit de carreau, petit voyage. Ce que tu redoutes: as de pique, épine dans le cœur. Ce que tu foules aux pieds: sept de pique, tes ennuis. Couvre l’as de pique. Deux cartes. Parfait. Valet de pique: on t’a trahie, ma Rachel, mais finalement dix de cœur. Tu peux être contente. Joie, joie, joie sur toute la ligne. Ton malheur fera ton bonheur. Tiens, choisis encore une carte, pour mettre sur le sept de pique: as de cœur. Tu triomphes, ma Rachel, tu triomphes.
Rachel exulte: Valet de trèfle, le mystère. Huit de carreau, petit voyage. On ne saurait mieux dire. La foire de Neuilly commence la semaine prochaine. Je suis à la Nation, pour l’instant. Donc, je traverse Paris avec la roulotte. L’épine dans le cœur, c’est mes puces qui sont mortes. La trahison, encore mes puces qu’on m’a assassinées. Mais j’ai de l’énergie. Mon malheur, je m’assieds dessus. Je le foule aux pieds, et ainsi j’en triomphe.
--Et tu oublies le dix de cœur, ingrate. Puisque tes puces sont mortes, je vais t’expliquer le mystère, Valet de trèfle, qui te domine. Toi aussi tu vas devenir cartomancienne. Tu suivras toujours les foires (huit de carreau, petit voyage). Mais la jupe rouge avec des étoiles d’or, le casaquin vert, le grand feutre, l’amazone bleu ciel, tout ce harnachement qui te sied à merveille, il ira bien mieux, conviens-en, à une voyante qu’à une dompteuse de puces. Va, cousine. Moi, je reprends mes filles. Ce macaroni de malheur m’a abandonnée, la semaine dernière, pour une vieille richarde. Je ne suis plus amante, je ne suis plus femme, je redeviens mère.
* * * * *
Donc Rachel dit l’avenir dans les foires, et Mme Dante aux Batignolles. Cette dernière, tous les matins, va cueillir du lierre au parc Monceau, pour des couronnes qu’elle dispose autour d’un serre-tête très ajusté sur le front, la nuque, les oreilles. L’Italien lui a laissé un buste de son poète national. Elle l’a mis sur la cheminée de son cabinet de consultation, et, avant de commencer à prédire, jamais ne manque de présenter aux clients:
--Le poète Dante, mon grand-père.
A la mort, d’ailleurs prématurée, de Mme Dante, Rachel vend la roulotte et prend sa succession. C’est elle-même qui, sous le nom de Mme de Rosalba, eut à charge de secouer M. Vagualame, et de lui promettre, pour le venger de l’indécise grisaille du jour, une femme rousse et un enfant bleu.
* * * * *
Revenues chez leur mère, les jumelles commencèrent leurs classes de danse à l’Opéra. Identiques de taille et de traits, elles n’en étaient pas moins fort dissemblables quant à l’expression, au maintien: Pauline sentimentale et douce, Camille avec de la diablerie pour deux, et qui, n’ayant plus de puces à piquer, demeurait cependant fidèle au principe de sa suppliciante perversion, c’est-à-dire mordait les chiens, griffait les chats et rêvait de faire attraper un rhume de cerveau ou un mal de gorge aux courants d’air eux-mêmes. Mimi Patata, dans ces temps, apprenait aussi le chassé-battu. Déjà éprise du chiffre deux, elle s’amouracha des jumelles. On ne se quitte plus. Si bien qu’on fut surnommé les Trois Grâces: Pauline, la grâce tendre; Camille, la grâce cruelle; Patata, la grâce parisienne.
A cette époque, le grand Behanzin d’Abyssinie vint à Paris. Les trois grâces dansèrent à l’Élysée. Behanzin n’eut d’yeux que pour la grâce cruelle. Alors commença la brillante et tragique destinée de Myrto-Myrta. La grâce parisienne entra dans la troupe des femmes nues aux Folies-Bergère, où, de grade en grade, elle obtint le bâton de maréchal. Quant à la grâce douce, sa marraine Rachel-Rosalba, qui s’était fait des relations aux Batignolles et connaissait un architecte, réussit à la marier avec ce constructeur, qui se prenait pour Solness et imaginait de curieuses bâtisses obstinées à ne pas tenir debout. Tombé avec un sixième étage, un jour, il se tua net. Veuve et enceinte, Pauline, fidèle au goût de son mari, pour les symboles nordiques, broda tout Ibsen sur les bavoirs de l’enfant posthume, petite fille qu’on baptisa très simplement: Dame de la Mer.
Pauline prétend que sa fille a la plus belle des chevelures fauves. Elle est, en vérité, carotte. Ce qui, d’ailleurs, n’empêche point la vieille Rosalba, sa grand’tante, de l’adorer, et de toujours prédire à ses clients, lorsqu’elle veut leur faire honneur, quasi inconsciemment, qu’ils épouseront la Rouquine.
Singulière faiblesse pour une voyante, mais qui n’étonnera plus, lorsqu’on saura qu’elle ne reconnut point Myrto-Myrta ressuscitée, Yolande venue la consulter. La jalousie que l’ancienne dompteuse de puces a toujours vouée aux femmes, seule, parla. Elle exècre la mystérieuse, froide et fatale beauté, ne manque jamais d’en dire des horreurs, comme si elle tenait à venger, après des années, sa chère petite ménagerie, assassinée au cri de Pique-Puce.
Yolande a revu Pauline, qui, elle non plus, n’a rien soupçonné, à Berlin où elle vit avec Dame de la Mer, depuis son remariage avec un très célèbre chirurgien de la face.
III
Le dessus de lit en broderie anglaise.--Le chapeau cornu.--Le masque à dents métalliques.--Yolande s’attendrit.--Pleurs sur Vagualame.--Vagualame n’est pas dupe.--Le temps des germinations est passé, nul miracle d’iris noir ne jaillira.--Yolande fatale, mais sensée, se saisit du mot iris.--L’iris des iris brille dans ses yeux.--La femme au fakir, astre de malheur.--Ce que voit Vagualame au clair de mémoire.--Quelle étoile écarlate éclata, avant-hier, dans sa bouche?--Souvenirs du sanatorium gratte-ciel.--Cœur de goitreuse.--Des Turcs très pressés de devenir occidentaux, au lieu de nourrir leur gramophone des dernières nouveautés nègres et new-yorkaises, le bourrent de vieux couplets des faubourgs parisiens.--L’exilé se raccroche à un de ces airs qui lui ressuscite, entre une chemiserie où tout est rose et la boutique d’un chapelier qui ne vend que des casquettes, un moulin à chansons.--Alors, issue de l’herbe des prés, danse la folle ronde des filles vendeuses de mimosa dans les villes, à l’orée des métros.--Le disque des Turcs ne peut, hélas, qu’une résurrection nasillée de ce qui fut la juste chanson des bouches.--Et puis, il n’y a pas de bistrot dans le rucher à malades.--L’homme casse son thermomètre, déchire ses feuilles de température.--Était-ce bien la peine? pour entendre la Ville, Yolande, gémir sur lui.--Petite digression sur l’humanocentrisme.--Vagualame appelle Yolande la «tricheuse» et, dit, non sans complaisance, pourquoi il l’a traité ainsi.--Dans quinze jour ce sera la Toussaint.
_Dans le mitan du lit, La révolte est profonde._
(_vieille chanson_).
Inévitable mélancolie de celui qui dort seul.--Enfant maudit, jamais il n’eut envie de coucher avec sa mère.--Épouvanté par cette absence de complexe il va chez un psychanalyste.--Histoire d’une femme de trente ans, d’une chauve-souris nouvelle née et d’une tribu de morpions.--Le psychanalyste veut, à toutes forces, caser la spécialité de la maison: le classique complexe d’Œdipe.--L’homme se résignera donc à n’être que presqu’île de poussière.--Déchéance, lui qui aimait à parler d’océan, la rivière qui coule dans le mitan du lit le noierait, s’il ne se rattrapait aux branches d’une ridicule chanson.--Vagualame qui la fredonne s’attire les foudres de Yolande.--Yolande le chasse, le menace.
Son récit achevé, Yolande demande à M. Vagualame s’il veut voir le taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante kilos, phénomènes d’ailleurs, quoique à des titres différents, non moins extraordinaires que le fakir, ou s’il aime mieux venir admirer le dessus du lit en broderie anglaise, œuvre et présent du Prince de Galles.
M. Vagualame opine pour le dessus de lit et Yolande le mène à sa chambre. Mais elle spécifie.
--Nous irons, tout de même, un peu plus tard, faire un bout de visite à mes chers petits monstres. Sinon, ils seraient jaloux du fakir. Et puis, vous me verrez avec mon chapeau cornu et mon masque à dents métalliques, car, fidèle au principe de pique-puce, chaque soir, avant de m’endormir, je fonce sur le taureau pour l’empaler, au moins légèrement, et grignote quelque peu le rat. Mais nous voici rendus à mes appartements privés. Regardez ce travail à l’aiguille et appréciez, comme elle le mérite, l’adresse de l’héritier d’Angleterre. Une vraie petite féerie, n’est-ce pas? Vous avez bien contemplé? Alors asseyons-nous. Vagualame, je m’intéresse à vous. La vieille Rosalba sait faire parler son monde, et, moi, je sais faire parler la vieille Rosalba. Vos tristesses, je les comprends d’autant mieux que je suis, moi aussi, une sensitive. J’ai déjà pleuré sur toi...
Pleuré sur toi... pleuré sur toi...
Ainsi une pendule, douze fois, fêle la sombre porcelaine de minuit. Mais l’horloge martelant l’insomnie, et, de même, la simple montre chatouilleuse, finissent toujours par se taire, Yolande, elle, n’arrêtera-t-elle donc pas de secouer l’arbre à sanglots? Des branches hystériques les fruits aqueux tombent, s’écrasent à terre. Encore un silence. Yolande se lassera. Encore un autre. C’est le dernier. M. Vagualame se frotte les mains. La pique-puce, grignote-rat, fonce-taureau, n’a pas su inventer, pour lui, un durable supplice. Bien mieux, la voici jouée au jeu dont elle espérait, pour un autre, une torture. Glu, sa robe au velours traître d’un fauteuil la colle, prisonnière et de sa propre peau. Derrière les barreaux des clavicules, contre la cage de squelette, va s’exaspérant un frisson d’oiseau captif. Déjà ne sont plus que filet d’esclavage, inexorable camisole de force, entre cuir et chair, la résille des nerfs, le fier tissu des muscles.
Sa bouche, un nid sans espoir. La phrase que sa langue a couvée ne ramera plus d’une aile libre, en plein éther, mais retombe, petit troupeau flasque à l’odeur de caoutchouc brûlé, comme les ballons de l’enfance, lorsque leur ronde joie indigo, verte ou rouge, au plafond se cogne.
Cette baudruche, encore, se liquéfie.
Alors M. Vagualame:
--Dis donc, la femme au fakir, tu sèmes des syllabes pour récolter des étoiles, mais nul bouquet d’astres ne s’épanouit au-dessus de nos têtes. Par contre, une flaque de faux mystère abreuse l’ersatz de pelouse et de laine, sous nos pieds. Soit dit en passant, ma chère, noblesse oblige, et, si tu avais bien fait les choses, tu aurais installé, au moins, une prairie en chambre pour le taureau d’appartement. Or, je ne vois pas une seule promesse végétale parmi le vain orient de ta carpette. Et puis le temps des germinations est passé. N’espère donc point que jaillisse un de ces miracles d’iris noir, à quoi, tout à l’heure, tu t’es vantée d’avoir été si souvent comparée...
Sans doute, M. Vagualame eût-il continué de parler fort longtemps, si Yolande ne s’était saisie du mot iris...