Part 3
--Mme de Rosalba ne vous a point trompé, monsieur, du moins quant aux meubles et bibelots de ma précieuse collection. Grâce à elle, avant même que d’entrer, vous aviez une idée fort juste des chefs-d’œuvre que je me suis plu à réunir entre ces murs. Mais votre voyante a menti et sera châtiée d’avoir menti en tout ce qui concerne mon intimité, mes amis et les débauches auxquelles, soi-disant, eux et moi nous livrons de compagnie. Je connais Mme Rosalba et sais toujours ce qu’elle va dire. Comment? Pourquoi? C’est mon affaire. Elle, par contre, ignore tout de moi. Tout l’essentiel, s’entend. La vérité, monsieur, ma vérité, la tuerait, si férue qu’elle veuille bien se prétendre des plus mystérieuses sciences. Elle ne serait d’ailleurs point la seule, car, pour entendre mon secret, il faut des intelligences et des nerfs solides, un peu plus solides, par exemple, que ceux de notre bonne Patata et de ses jumeaux. Une seule fois, j’ai failli avouer. C’était au Prince de Galles. A la dernière seconde, j’ai reculé. Son Altesse aurait été prise entre l’affection que j’aime à croire qu’Elle veut bien me porter et les devoirs de sa naissance. En définitive, j’ai épargné au prince l’épreuve de ce cornélien dilemme. Sans soupçonner le mystère de ma vie, un de ces mystères qui font chavirer les esprits, bouleversent les cités, ruinent les civilisations, il continue de hanter cette maison, de s’y livrer comme par le passé aux innocentes délices de la broderie anglaise. Il vient même d’achever un grand dessus de lit dont il m’a fait présent et que je vous montrerai, plus tard. Ceci dit, puisque vous vous estimez un homme fort, monsieur, tenez-vous des deux mains à votre tabouret, car, à vous enfin, je vais tout confesser. Oubliez l’épave que j’arrachai au brouillard de la rue des Paupières-Rouges. Redevenez celui de jadis, le navigateur du sous-marin de cristal à pavois d’orgueil. Retrouvez ce bateau qui blessait les rochers. Il était à votre taille et sa transparence, sur mesure, ne craignait ni les poissons-torpilles, ni les requins à dents de scie. Bien couché tout au long de la cale, à nouveau, explorez les abîmes. Les raies donnant de leurs gueules mauves contre le navire, pour elles, invisibles, feront à vos rêves une couronne d’orchidées, froides comme les mains que l’altière Yolande daigne nouer autour de votre front. Fermez les yeux, Vagualame. Des profondeurs monte une voix. La voix de Yolande. Et Yolande, c’est la femme-mystère. D’elle vous ne savez qu’un prénom. Or, un prénom, jamais n’a suffi à expliquer une femme. Tout à l’heure, rue des Paupières-Rouges, vous avez vu, de loin, venir Mimi et ses jumeaux. Mais Yolande, elle, comment a-t-elle jailli du trottoir?...
--Jailli du trottoir? répète Vagualame.
--... Jailli comme jaillit l’iris que ses adorateurs, cent fois, que dis-je? mille fois, des milliers et des milliers de fois, lui ont dit qu’elle était. Iris. Elle ne s’habille que de tulle noir.
Et elle explique:
--Mes joues, mes lèvres, tout mon visage, mon cou, mes bras sont blancs, blancs, blancs; et blanche toute ma personne, plus que blanche, incolore, exsangue, sous le maquillage et la robe dont je les ai revêtus. De couleur authentique il n’y a que le gris pierre des yeux. Ma peau est lisse comme celle des plantes. Et sans chaleur aussi. Vous voulez vous rendre compte? Touchez des doigts, des lèvres. On vous permet tous les contacts. Approchez. Viens, mon chéri. Profite de l’occasion. Tu ne rencontreras pas à tous les coins une morte qui parle et qui remue. Je t’ai promis la vérité. Je viens de te la dire. Je suis une morte. Et pas le seul être incroyable de la maison. Suis-moi, je vais te présenter au fakir, au taureau d’appartement, au rat qui pèse cinquante kilos.
D’abord le fakir. C’est ici. Ouvrons. Bonsoir, fakir. Tu le trouves un peu ratatiné pour ton goût. Dame, cinquante ans sans manger, sans boire, sans bouger. Il a fermé les poings quand il avait vingt ans. Il en a soixante-dix et ne les a jamais rouverts. Ses ongles lui ont transpercé les paumes. Eh bien, mon cher, c’est à ce père tranquille que je dois de n’être point déjà pourrie dans un cercueil. Mon corps se nourrit de son contact. Sans doute, je demeure privée de la température et des couleurs des vivants. Mais tout s’arrange. Mes bras sont célèbres, et je n’ai qu’à me peindre du haut en bas, après ma toilette. Tu te demandes comment un fakir a pu redonner parole, mouvement, intelligence à la morte que je confesse avoir été. Je n’en sais rien moi-même. Secret des Indes que l’Europe ne saurait expliquer. Le fakir était dans une riche famille de Pondichéry. Tu penses qu’il ne coûtait pas des millions à entretenir. Tout de même, ses propriétaires, soudain ruinés, s’en défirent. Un homme qui m’aimait me le rapporta. Il connaissait la manière de s’en servir, qui, d’ailleurs, est fort simple. Une application sur la peau du grand visionnaire, à volume réduit, et ce condensé des forces psychiques redonne les plus essentiels des attributs de la vie. Donc, je le promène par tout mon corps, tout mon visage. Il faut procéder à cette petite opération au moins deux fois chaque jour. En voyage, par exemple, ce n’est guère pratique. Si recroquevillé qu’il soit, le pauvre chou ne tient pas dans une simple valise. On doit le mettre aux bagages. Je lui ai fait faire une petite malle où il se trouve comme coq en pâte. N’empêche que j’ai toujours peur qu’on me l’abîme ou me le perde. Un jour, à la gare de Florence, imagine-toi qu’on ne le retrouvait plus. Enfin, on me l’a rapporté. Juste à temps. Il est vrai, je n’ai jamais eu d’autres ennuis. Brave petit fakir. Pas coureur, pas bruyant. Et ce silence oriental. Quel camouflet au débraillé européen. Tu penses comme je remercie du fond du cœur celui qui le rapporta. C’était un Anglais d’excellente famille avec château en Écosse, villa à Beaulieu, yacht et tout le bataclan. Et des manières, mon petit. Le soir, pour le dîner, toujours smoking ou habit, même si nous n’étions que nous deux. Pas de poil aux pattes. La peau, un velours, avec des muscles qui couraient dessous. Toutes les femmes en étaient folles. Aujourd’hui encore, je perds la tête rien qu’à me le rappeler. Imagine le coup de foudre quand je l’ai rencontré. Alors je n’avais pas besoin d’un fakir pour remuer bras et jambes. Je m’appelais Myrto-Myrta. J’avais le sang chaud. Je dansais. Pas la zigzagante, bien sûr, mais de vraies danses avec chassés-battus, déboulés, pointes et grand écart, des danses espagnoles, grecques, napolitaines, arabes, tziganes, chinoises, thibétaines, nègres, des excentriques et des à tutus. Il y en avait pour tous les goûts. La guerre interrompit mes représentations. L’Anglais, qui, afin de continuer à mener son train de vie, avait dû accepter les propositions de l’Intelligence Service, me casa dans l’espionnage. Nous avions l’un et l’autre autant d’activité que d’appétit. Servir des deux côtés à la fois était un jeu d’enfant. Pas un râtelier où nous n’ayons mangé.
A Vienne, sous les noms de Baron et Baronne Von Veidt, nous avions nos grandes et petites entrées à la Cour. Le vieux François-Joseph, qui, malgré son âge, regardait encore beaucoup les femmes, eut pour moi tant de galants égards, que, bientôt, la ville entière prétendit que j’étais sa maîtresse. Je laissai dire. L’Empereur était fort peu exigeant. On le mettait aux anges rien qu’à lui pincer le menton en chantonnant: Je te tiens par la barbichette.
De ma plus douce main je caressais le front ridé, les célèbres favoris. Souvent aussi nous imaginions de grandes chasses à l’isard dans le Tyrol, quand la guerre serait finie. Je m’étais même déjà commandé une petite culotte courte en peau. Pour me récompenser de toutes mes gentillesses, il me racontait les secrets des Habsbourg et de l’Empire. J’en ai entendu, allez. De quoi écrire des livres et des livres. Lui, quand il m’avait ouvert tout grand son vieux cœur, il s’endormait, un sourire de bienheureux aux lèvres. Je l’aimais au fond, ce cher Franfranz. Mais vous pensez que je n’allais point perdre mon temps à m’attendrir. Tout ce qu’il me dégoisait valait son pesant d’or, et, à peine avait-il fermé l’œil, je rentrais à la maison, où mon chéri et moi, nous nous occupions de nos rapports. Hélas, le chéri reçut de Londres l’ordre de partir pour les Indes. Moi, je devais demeurer en Autriche. Mauvais moment à passer. Franfranz se répétait. Il avait des idées fixes. Il baissait. Il mourut. Je pris le deuil. Rien à tirer du successeur qui aimait sa légitime et n’arrêtait pas de lui faire des enfants. Ma Myrto-Myrta vend aux Viennois les plans stratégiques de Clermont-Ferrand et de Brive-la-Gaillarde, et, comme elle a de quoi se payer de petites vacances, vous prend ses cliques et ses claques. Et c’est l’Espagne et ses castagnettes, comme on dit dans la revue de Mimi. Mauvaise inspiration. L’Anglais ne reviendra pas avant des mois et des mois. Myrto-Myrta s’ennuie. A Grenade, un soir, dans les jardins de l’Alhambra, un beau garçon lui offre des œillets. On s’embrasse. On rentre à l’hôtel. On fait l’amour. Ouf. On refait l’amour. Myrto-Myrta n’oublie pas son chéri. Mais le remplaçant ne lui déplaît guère. Il l’interroge. Elle y va de ses petites fausses confidences, si jolies, si bien empapillotées que, pour sûr, il n’y voit que du feu. Lui joue au cachottier. Elle le baptise M. Mystère. Un jour, M. Mystère doit rentrer en France. Il la supplie de le suivre. Elle accepte. Les voilà dans un grand lit de milieu, à Paris. M. Mystère raconte qu’il est né un dimanche à midi.
--Et après? interroge Myrto-Myrta qui n’a jamais aimé les boniments à la graisse de chevaux de bois.
--Après, répond M. Mystère, voici l’après, Madame. Comme tous ceux qui sont nés un dimanche à midi, je devine, je sens, je sais ce qu’on veut me cacher.
M. Mystère contracte les mâchoires. Myrto-Myrta prend peur des petites taches jaunes soudain allumées dans ses yeux. Elle veut se lever, fuir. Mais déjà il lui a tordu les poignets. Elle crie. Il serre davantage et elle hurle. Il ricane:
--Pas besoin de vous effrayer, madame la Maîtresse de François-Joseph, la police va venir vous délivrer de moi...
Voici, en effet, les flics. On tire la femme des draps. Elle a une crise de nerfs. L’homme se lève. Il fait le malin:
--Vous avez su dissimuler, Madame, mais vous n’avez pas été la plus forte. Permettez que je me présente. Capitaine X... du deuxième bureau et chargé de remettre aux mains des autorités françaises la traîtresse qui a vendu les plans stratégiques de Clermont-Ferrand et de Brive-la-Gaillarde. Je vous remercie, Madame, d’avoir si bien su rendre agréable à l’homme l’austère mission du soldat.
Rien qu’à se rappeler la nique du capitaine et les mots dont il la narguait, la ci-devant Myrto-Myrta, Yolande, aujourd’hui encore, s’exaspère. Elle prend Vagualame à témoin.
--Avez-vous jamais vu pareil soudard? Et qui aurait pu deviner sous le masque du gosse bien balancé le vrai visage de M. Mystère? J’avais beau m’y connaître en espions, j’étais faite. M. Mystère m’accompagna jusqu’à Saint-Lazare, où ma seule vengeance fut de lui cracher au visage, en guise d’adieu. Ma colère ainsi apaisée je décidai d’accepter sans broncher toutes les épreuves à venir, me disant: «J’ai joué, j’ai perdu». Donc, ce fut partout le même et impassible visage, dans mon cachot, chez le juge d’instruction, au conseil de guerre, lorsqu’on lut la sentence qui me condamnait à la peine capitale. Mon avocat avait écrit aux Indes, et juste la veille du jour que je devais être exécutée, j’apprends que mon chéri, demain, sera de retour, avec un fakir dernier cri et la manière de s’en servir. Il paraît que je suis sauvée. Je danse. Je chante. Les bonnes sœurs me croient folle. Qu’elles aillent au diable! Je ne ferme pas l’œil de la nuit. Enfin voici l’aube expiatoire, comme dit le ratichon qui s’amène dès potron-minet. Mais à la porte le bonhomme noir! J’aime mieux le traditionnel verre de rhum que son _De profundis_. Je me fais belle. A me voir, on croirait que je vais à une messe de mariage. Robe de soie noire à grand jabot plissé, souliers vernis. Bas à jours, comme c’était la mode alors. Sur les épaules un renard argenté. Chapeau monumental de velours aubergine, avec grande plume du même ton. Quelques bijoux. Ni diamants, ni rubis. Rien que des perles, un saphir à l’annulaire gauche, mon sautoir de Lalique or et cristal, terminé par le face-à-main. On vient me chercher. Une seconde, s’il vous plaît. Un petit nuage de poudre et je suis prête. Les prisons de la troisième république manquent de miroir... Voilà. Ne vous impatientez donc pas. On y va. On y va.
Le terrain d’exécution. Je descends du fourgon automobile qui m’y a conduite. Mon défenseur m’offre le bras. Nous marchons entre deux haies de soldats casqués, armés. Grâce au face-à-main qui me donne une contenance, et à la plume d’autruche aubergine, j’ai l’air d’une reine qui passe la revue de ses troupes. Nous arrivons au poteau: on m’attache. Les maladroits ont froissé ma robe. Tant pis. Elle en verra d’autres. Je ne veux pas quitter mon chapeau. Je refuse de me laisser bander les yeux. Mon avocat me baise la main. Le commandant du peloton est si troublé que je crie moi-même: «Feu». On tire. Je tombe. Je suis morte.
Ma résurrection.
Mon corps a été réclamé, soi-disant par ma famille. En vérité, on m’a transportée chez mon chéri. Mes yeux viennent de se rouvrir et voient l’incomparable amant qui promène le fakir sur mon cadavre nu. Ce contact cicatrise les blessures et réveille les sens. L’avocat est à mon chevet. Il me présente un petit vieux bien propre, médecin spirite, de ses amis, venu surveiller l’opération que cet amour d’Anglais tenait à exécuter de ses propres mains. Le médecin spirite est tout joyeux car il paraît que j’ai, à la minute, retrouvé mon aura. Bientôt, je pourrai gambader, rire, aimer. Toutefois je n’aurai plus jamais ni température, ni couleur. Il faut m’y résigner. C’était prévu. Et mon défenseur qui n’oublie jamais rien m’offre une boîte de maquillage. Mon chéri entonne le _God save the king_ et me fakirise de toutes ses forces. Le travail achevé, l’avocat et le docteur s’en vont. Mon chéri pose le magot sur le bord de la table, et vite, en deux temps, deux mouvements, se déshabille. Vlan, le veston dans un coin, les bretelles dans un autre. Tout valse: gilet, pantalon, chemise, chaussures, cravate. Cette belle viande d’homme rose est plus que jamais affolante comparée au parchemin tendu sur les os du ratatiné.
--A votre bonne santé, fakir. On va y aller d’un bon petit zig-zig. Et vous n’aurez pas à vous plaindre, avec un aussi joli couple à vos pieds, lui, vicieux comme un Anglais, elle, qu’il caresse en l’appelant «son chère petite morte parlante et remuante», pâmée, la grande amoureuse. Ils s’étreignent à s’en faire craquer la carcasse.
Malheur à eux!
Myrto-Myrta oublie qu’elle n’est pas plus chaude que glace. Un buveur de whisky, à se frotter contre une banquise, à se coucher à plat ventre sur un iceberg, s’y rouler, risque fort une congestion. Que ne s’en est-elle souvenue, alors qu’elle rêvait, neige, de se laisser fondre entre les bras, entre les jambes d’un volcan. Lui, soudain, flamboya, rouge, bleu, vert, violet, noir, et après ce spasme arc-en-ciel, devint blanc et froid, aussi blanc, aussi froid qu’elle. Il ne bougeait plus. Donc il était mort. Myrto-Myrta prit le fakir, le promena par tout son corps, ainsi qu’elle l’avait vu faire pour soi. Ouitche! Sa résurrection avait vidé le sacré petit bonhomme. Et elle, qui aurait tant voulu, à son tour, sauver son sauveur! Le temps que le fakir se recharge, son chéri serait trop définitivement mort pour qu’il puisse jamais lui être rendu. Et puis elle-même devra, d’ici moins de douze heures, être refakirisée. Certes elle passerait bien son tour, mais si le sacrifice, par miracle, n’était pas inutile, d’une vie dont elle se serait privée, en renonçant à sa propre et indispensable pitance de forces psychiques, n’aurait que faire le tendre Anglo-Saxon qui n’a jamais cessé de jurer que, sans sa Myrto-Myrta, l’existence lui apparaissait le pire des maux.
Elle ne sait où donner de la tête. Elle crie, elle hurle. Et le fakir qui ne grouille pas. Prières, injures, gifles, sanglots, menaces. Rien n’y fait. Il ne remue ni pied ni patte. Volontiers, Yolande le jetterait par la fenêtre. Mais elle n’a pas de temps à perdre. Elle remet le ratatiné sur la table, téléphone à l’avocat. Il arrive avec le médecin spirite qui ne peut que constater le décès de l’Anglais.
On se hâte d’habiller, de peindre Myrto-Myrta qui part, avec sous son bras, le fakir enveloppé dans des journaux.
* * * * *
C’est une autre vie qui commence.
Pendant qu’on fusillait Myrto-Myrta, pour passer le temps l’Anglais avait eu l’excellente idée d’aller toucher le gros chèque, prix de ses services en Autriche et aux Indes. Donc la ressuscitée, qui a pris son portefeuille et quelques mèches de ses cheveux, en guise de souvenir, a de l’argent. Et d’une. Elle a besoin d’un nouvel état civil, et s’appellera, dorénavant, Yolande de Scabieuse. Et de deux. Bientôt, parce que Scabieuse prête aux sobriquets et que les échotiers l’ont surnommée la Scabreuse, elle sera Yolande tout court. Elle a le culte de la famille, de l’amitié et s’arrange à renouer avec tous ceux qui furent chers à Myrto-Myrta, qu’ils pensent morte et ne reconnaîtront point. D’abord, le Prince de Galles. Les Anglais ne posent jamais de questions indiscrètes. Et puis l’héritier ne va pas chercher midi à quatorze heures et n’écouterait même pas l’incroyable histoire. Quant à la Patata qui fut liée, dès l’enfance, avec Myrto-Myrta, comme il y a eu très souvent rivalité entre les deux dames, depuis qu’elle la croit enterrée elle se venge. Et souvent Yolande doit subir un flot de calomnies, dont elle ne peut même pas interrompre le cours. Elle écoute, les dents serrées, ne souffle mot mais n’en pense pas moins:
«Quelle grande lâche, cette Patata. Un jour ou l’autre elle verra ce qu’il en coûte de s’attaquer à la mémoire d’une disparue. Répands ton fiel, ma jolie. Yolande te rattrapera au tournant.»
L’extra-lucide Rosalba ne se doute de rien, non plus que la sœur de la ci-devant Myrto-Myrta, son beau-frère, sa nièce. La nièce, le beau-frère et surtout la sœur, sa jumelle, si la ressuscitée avait, dans son récit, été fidèle à l’ordre chronologique, M. Vagualame connaîtrait déjà toute cette petite famille. Mais on a beau avoir la tête solide, tant de drames finissent toujours par vous la mettre à l’envers et notre Yolande a tout simplement attelé le sapin avant le canasson, comme disait son père, cocher, mais d’intelligence assez rigoureuse, d’esprit assez réaliste, pour corriger, en l’adaptant aux nécessités citadines, le vieux cliché agricole des bœufs et de la charrue.
Avant Myrto-Myrta--déjà un pseudonyme--il y avait une charmante enfant, Camille, de son nom de baptême. Pauline était la jumelle de Camille. État civil un peu cornélien, sans doute, mais que la suite fatale des choses devait se plaire à justifier, quoique le père, qui ne destinait ses petites ni à des traîneurs de sabre du modèle Horace, Curiace, ni à des buveurs d’eau bénite à la Polyeucte, n’eût jamais entendu signifier ainsi qu’elles pussent connaître le tragique et grandiose destin des amantes écartelées, comme, par exemple, ce fut le cas pour la narratrice, le jour que, nue, échevelée, en larmes, elle courut du fakir épuisé à l’Anglais déjà froid et de l’Anglais au fakir, sans trouver la solution satisfaisante pour la bonne raison qu’il n’y avait pas, qu’il ne pouvait y avoir de solution satisfaisante.
Le cocher, par légitime orgueil professionnel, avait appelé «Urbaine», sa première-née morte en bas âge. Pour les suivantes, il avait donc décidé qu’elles seraient Camille et Pauline, puisque, après l’Urbaine, les deux plus fameuses Compagnies de fiacres étaient, l’une, la Camille, l’autre, la Pauline.
Le cocher et les siens habitaient Picpus, ce dont le sort tira prétexte pour la tragédie, qui, par le trépas de l’un d’eux, métamorphosa la vie des autres.
A l’école, on taquinait les petites:
--Tiens, voilà les celles qui piquent les puces.
Dans la rue, les garçons tiraient leurs nattes en chantant:
_Pique puce Mes pucelles Mon prépuce A du sel Pour la celle Sans puce._
A cause du sel, les naïves croient que prépuce est un mot distingué pour dire: épicier. Une après-midi, que sa mère l’a envoyée acheter deux sous de moutarde, la future amie du Prince de Galles, déjà éprise de pompe et de mystérieuses formules, après avoir tiré sa révérence au commis qui l’a servie, très grande dame: «Au revoir et merci, prépuce». Le commis aime la gaudriole. Il lui offre trois bonbons acidulés, un rouge, un jaune, un vert, pour que trois fois elle répète: «Merci prépuce». La caissière a surveillé le manège, tendu l’oreille. On vient justement de circoncire son fils, un gamin de dix ans, rapport à de vilaines habitudes, et, dans son dictionnaire à sensualités, prépuce signifie vice puéril. Elle sort de sa boîte le porte-plume piqué à même un majestueux faux chignon.
--Prenez-vous l’épicerie pour une maison à gros numéro, Augusse?
--La paix, vieille chouette.
--Mal poli! Et toi, petite saleté, dépêche-toi de déguerpir. Malheur! Ça n’a pas fini sa croissance et ça fait déjà sa traînée.
Arrive le père, très olympien sur son fiacre.
Camille hurle: «Papa, papa, elle m’a appelée traînée.»
Un fouet claque.
--Vous voulez danser, mère grinchue?
L’additionneuse se trouve mal. Rassemblement. Le pharmacien du coin apporte de l’eau de mélisse. Un sergent de ville prend à partie le cocher descendu de son siège et jure qu’il saura bien, malgré sa résistance, le conduire jusqu’au poste. Bagarre. Un chapeau haut de forme en cuir bouilli roule dans le ruisseau et celui qui engendra tombe si malencontreusement que son crâne s’en vient donner et se fendre contre la bordure du trottoir.
Transporté à l’hôpital, il meurt le lendemain.
La veuve vend le fiacre, s’achète un corset rose, des pantalons festonnés, douze chemises à faveurs et se met en ménage avec un Napolitain, vrai matou, qui vaut cent fois, au moins, le cocher, pour l’amour. Mais, à peine a-t-elle tourné le dos, l’Italien, en vitesse, viole les jumelles qui demandent «encore, encore». L’Italien va répondre dignement au chœur des deux insatiables. Mais rentre, à cette minute, la veuve, qui pense fort judicieusement qu’un homme n’est pas un fruit à côtes, comme le melon, fait, d’après Bernardin de Saint-Pierre, pour être mangé en famille.