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Part 1

Jupe Courte

DU MÊME AUTEUR

JEUNES FILLES, _6e édition_ 1 vol.

_EN PRÉPARATION_

L'HOMME TOUT NU 1 vol. MAROZIA 1 vol. LES CHERCHEURS D'OUBLI 1 vol. LE FIN DU FIN 1 vol.

CORBEIL.--IMPRIMERIE B. RENAUDET.

CATULLE MENDÈS

Jupe Courte

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR 175, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 175

1885 Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

_Jamais l'étourdie Érato qui me dicte ces contes,--étourdie, mais respectueuse des convenances,--ne m'eût permis de l'habiller d'une jupe courte, très courte! si elle n'était persuadée, comme je le suis moi-même, qu'à l'heure prochaine où paraîtra ce livre, les costumes les plus succincts seront ceux précisément qu'exigera la bienséance._

_Oui, je crois qu'avant peu de temps il se manifestera un changement radical dans l'habillement des femmes et des hommes. La parure nous réserve cette surprise prochaine de cacher ce qu'elle laissait voir, de laisser voir ce qu'elle cachait. Pour ne parler ici que des atours féminins auxquels surtout m'intéresse la spécialité de l'instinct viril, il me paraît évident que des transpositions vont se produire dans le prolongement et le raccourcissement des étoffes; et le moment a cessé d'être lointain où les plus pures vierges, où les plus chastes épouses, dérobant sous de décentes épaisseurs leur visage naguère offert à tous les yeux, étaleront sans aucune gêne les plus mystérieux charmes, dont la révélation, précédemment, n'était obtenue que grâce à l'hymen ou grâce à l'adultère, ces deux moyens extrêmes. J'en suis persuadé: les femmes dénuderont couramment, avec l'aisance de l'habitude, leurs jambes, leurs cuisses, leur ventre où s'épanouit comme une fleur-camée le calice du nombril, elles n'emprisonneront plus la pointe rose de leurs seins; ce sera un usage communément admis, pour les promenades au Bois, d'asseoir sur le satin broché des victorias la neige des plus excessives callipygies, agrémentée sans doute de quelque maquillage et se nuageant, de peur des hâles, d'un tulle de voilette; mais, en revanche, les faces, hermétiquement dissimulées, ignoreront l'injure de l'air et des regards, et les salons les moins prudes se feront un devoir de ne pas admettre à leurs cotillons les personnes convaincues d'avoir laissé admirer à d'indiscrets amis la rougeur de leurs lèvres ou la fossette de leur sourire._

_Des esprits superficiels vont peut-être supposer que cette évolution du costume féminin aura pour motif certaines variations climatériques facilement imaginables en un temps où les lois naturelles se détraquent comme tout le reste. Telle n'est pas ma pensée. Les races sauvages se vêtent ou se dévêtent selon la diversité des températures, et la toilette, chez elles, obéit à la froideur polaire ou à la torridité du Midi: les Groënlandaises s'enveloppent de peaux de rennes jusqu'aux oreilles, parce que le vent glacial les cingle; les Hottentotes, parce que le soleil les brûle, en arrivent à repousser l'importunité du pagne. Mais, dans l'état de civilisation, où l'artifice humain déjoue les rigueurs saisonnières, pourrait même triompher des plus violents cataclysmes, le froid et le chaud n'ont sur l'habillement qu'une très médiocre influence: nos femmes ne songent guère à se couvrir ou à se découvrir; elles se voilent ou se dévoilent, montrent de leur corps tantôt plus, tantôt moins, tantôt ceci, tantôt cela, non point par concession aux changements atmosphériques, qui ne sauraient les atteindre, mais par obéissance aux lois raffinées de la mode, variables elles-mêmes selon les transformations que subissent les idées de modestie et d'immodestie; de sorte que le déplacement du costume aura sa cause dans un déplacement de la pudeur._

_Or, qui se refuserait aujourd'hui à reconnaître que la pudeur--j'entends la vôtre, irréprochables lectrices!--est sur le point de changer d'objet, de devenir en conséquence très différente de ce qu'elle fut naguère, de ce qu'elle feint d'être encore, par attache à d'antiques routines? A voir les choses d'une façon un peu générale, elle a pour but de dérober le plus possible à notre convoitise les trésors capables d'éveiller la pensée des délices suprêmes; elle s'ingénie--pour le faire désirer davantage--à dissimuler le féminin de la femme: elle met du mystère sur les choses intimes de l'amour, les écarte, les nie; elle est comme la fuite, sous un masque, du sexe. Pourquoi, l'hiver dernier, le corsage des robes n'osait-il pas, même après les valses les plus abandonnées, bâiller au point de laisser voir, entière, la double rondeur des gorges liliales? parce que nos désirs se seraient nichés dans l'intervalle adorable des seins. Pourquoi la malines du jupon se lève-t-elle plus haut à peine que la cheville, quand les mondaines mettent au marchepied des voitures la pointe de la bottine? parce que beaucoup d'hommes encore s'affolent d'une jambe dans le bas rose et noir, quadrillé. Mais,--ô déplorable fin des dépravations modernes!--voici que l'heure approche où les beautés dont s'alluma notre appétence cesseront de nous ravir et de nous troubler; devenus, à force de criminels raffinements et de complications scélérates, les chercheurs jamais assouvis de l'au delà du baiser, nous ne voudrons plus, nous ne saurons plus trouver notre joie dans ce qui en fut si longtemps la cause la plus naturelle. Notre amour ou notre luxure s'acharnera d'abord à l'excessif, puis, par des transpositions que conseille la lassitude des vieilles extases et des abus eux-mêmes, la tentation de l'invraisemblable, fût-il, en apparence, plus honnête, nous hantera seule, victorieusement; pleins de la rancœur du plus, nous en viendrons,--réaction fatale de nos sens surmenés,--à être assoiffés du moins, pourvu qu'il soit anormal, pas à sa place; notre débauche se subtilisera jusqu'à l'innocence; après tant d'impudeurs, nous nous plairons dans l'infamie d'être chastes, exprès; nous connaîtrons la corruption abominable de l'ingénuité volontaire; et ce sera quelque chose comme un marquis de Sade qui se serait appris à rougir rien qu'à voir une petite fille mouiller dans le ruisseau le bout de son pied menu! Vainement par des audaces extrêmes, moins coupables que nos retenues, nos amies étonnées essayeront de nous convier aux plaisirs d'autrefois; vainement la transparence des peignoirs sur la chaise-longue, ou le décolletage effréné des corsages qui ne tiennent à rien, ou la nudité nocturne dans le désordre des draps, s'efforcera de raviver les anciennes convoitises; nous considérerons avec une indifférence presque parfaite, nous baiserons par convenance, d'un air ennuyé, qui va bâiller, ce qui jadis nous eût mis toutes les flammes aux lèvres; pour un adorable corps émergeant d'une robe qui glisse, nous ne serons pas plus émus que nous ne l'étions pour une main qui sortait d'un gant. Au contraire nous frémirons de la tête aux pieds et le sang gonflera les veines de nos tempes, s'il nous arrive d'entrevoir une ligne de chair sous la soie étroite d'une manche très longue! Et bientôt, les femmes à leur tour, comprenant le sens dessus dessous de notre sensualité, n'attacheront aucune importance à des charmes désormais dédaignés; elles n'auront pas souci de leur donner la plus-value du mystère; leur pudeur se transposera, comme notre désir! Puisque ce ne sera pas une faveur de les laisser voir, elles montreront à tout le monde, dans les salons, dans les théâtres, dans les rues, leurs jambes, leurs flancs, leurs seins. Mais, s'accommodant d'une décence nouvelle, propre à exaspérer notre nouvelle concupiscence, elles nous cacheront, nous laisseront à peine deviner leurs fronts, leurs yeux, leurs timides lèvres; et ce ne sera point sans un long stage d'amour, sans des prières et des larmes, sans des serments de fidélité éternelle, que nous obtiendrons d'apercevoir enfin, pendant leur rougeur détournée, l'ongle rose d'un petit doigt tremblant._

_Vous savez maintenant pourquoi ma fantaisie, qui prévoit l'avenir, se montre à vous en jupe courte; si, une voilette sur les yeux, elle ne vous cèle ni son mollet rose, sans bas rose, ni son pied menu et nu, si elle laisse tout entrevoir dans l'envolement fantasque des jupons, c'est par respect des convenances! et vous ne manquerez pas de lui tenir compte de sa délicate réserve._

JUPE COURTE

LE PARFUM VOLÉ

I

Madame de Marcellis sonna, carillonna, entra comme une bourrasque--bourrasque de dentelle et de faille dans de la poudre de riz envolée,--et tel fut l'ouragan de son intrusion qu'elle eut l'air d'avoir enfoncé la porte que venait de lui ouvrir une soubrette confondue de cette visite effrénée à neuf heures du matin.

--Ne dis pas un mot! Ne t'étonne de rien!

--Mais, Madame...

--Prends! c'est un billet de banque.

Et la jolie Furie, une Furie qui serait une Grâce, traversa le salon, le boudoir, soulevait déjà la portière de la chambre à coucher.

--Mais, Madame, ma maîtresse est sortie.

--Je le sais!

--Pour longtemps.

--Je le sais!

--Elle est allée au Bois...

--Je le sais!

--Elle ne rentrera pas avant midi.

--Je le sais!

--La chambre est en désordre.

--Grâce à Dieu!

--Le lit n'est pas fait.

--Je l'espère bien!

Elle constata de ses propres yeux que la batiste des draps, les couvertures repoussées par le bâillement du réveil et l'allongement de la jambe qui cherche le tapis, l'oreiller garni d'alençon où s'enfonçait un creux pas plus grand qu'une mignonne tête, n'avaient pas été touchés depuis le lever récent; une chemise de nuit, en surah noir, tombée dans un glissement, encore tiède sans doute, bouffait en rond sur la marche du lit, avec des plis qui se souviennent, près des étroites mules de satin mauve, un peu roses comme du souvenir des pieds menus qui s'y nichèrent.

--Tu n'as pas ouvert les fenêtres, au moins?

--Non, Madame.

--A la bonne heure!

Et alors, dans la chambre imprégnée de l'intime et mystérieux arome que communiquent à l'air, aux étoffes, aux meubles, à toutes les choses, l'épanouissement d'une jeune chair amollie par la chaleur nocturne et l'haleine d'un sommeil aux fraîches lèvres, ce fut un extraordinaire et adorable spectacle. Son chapeau, sa pelisse, sa robe, qui ne tenait guère, le jupon de soie, le jupon de nanzouck, et les voiles plus proches des plus secrètes nudités, et les bas qui eurent en l'air des palpitations d'ailes, madame de Marcellis retira, dénoua, déchira, arracha tout! si bien qu'elle apparut aussi nue que les naïades des peintures, éraillant du bout rosé de l'orteil la nappe des sources au fond des bois. Stupéfaction de la femme de chambre qui poussait des cris, levait les bras au plafond! L'étrange visiteuse ne se laissait pas détourner de son dessein. Elle saisit la chemise en surah noir, s'en vêtit, la serrant contre elle, y prenant des tiédeurs; se fourra dans le lit, mit sa tête dans le creux de l'oreiller, tira plus haut que ses oreilles le désordre des draps et des couvertures. «Mais, Madame... mais, Madame...» Elle n'entendait pas, ou feignait de ne pas entendre. Elle remuait, s'allongeait, se pelotonnait, cessait tout à coup de bouger: ses seins s'enflaient longuement jusqu'à soulever les étoffes, comme si elle eût voulu aspirer tout entier quelque cher et intense parfum; puis elle s'agitait de plus belle, frottait à la batiste ses bras, ses jambes, ses reins, son ventre, toute sa peau, baisait ou mordait la place chaude de l'oreiller, secouait sa chevelure, qui était comme un piège offert à toutes les senteurs éparses. Enfin, après être restée une heure dans le lit usurpé, elle consentit à en sortir, mais elle garda la chemise de surah, sur laquelle elle remit, avec la hâte d'un avare qui referme sa cassette, le jupon, la robe et la pelisse. Rhabillée aussi hermétiquement que possible, emmitouflée jusqu'aux oreilles, la voilette très épaisse baissée jusqu'au menton comme pour emprisonner le souffle, elle s'enfuit aussi vite qu'elle était venue, fut en une minute au bas de l'escalier, se jeta dans sa voiture, se fit conduire chez le vicomte Tristan, l'éveilla d'un baiser, et se glissa près de lui, dans la chemise de surah noir!

Cependant, gardez-vous de croire que madame de Marcellis eût perdu la raison. Une personne très sensée, au contraire; il ne faut pas juger les gens sur de vaines apparences. Amoureuse du vicomte Tristan, amoureuse comme on ne l'est pas, elle souffrait étrangement à cause de l'indifférence de son ami, que dissimulaient mal de caressantes courtoisies. Elle n'était ni désirée ni chérie comme elle eût voulu l'être, et elle devinait bien dans sa tristesse dépitée qu'il se rappelait avec trop de complaisance cette terrible madame de Ruremonde dont on ne se détache jamais tout à fait. Mais de la maîtresse de naguère, que regrettait-il surtout? l'or léger des cheveux, la rougeur des lèvres, la rousseur bistre des paupières lasses,--madame de Ruremonde se teint et se maquille si délicieusement!--le coquillage rosé d'une oreille ou la nacre un peu azurée des dents? Se souvenait-il de quelque perversité délicate, d'un de ces raffinements ineffables, où toute la monstruosité se complique de toute la pudeur, et où l'on dit, hélas! que madame de Ruremonde excelle? La pauvre amoureuse ne savait à quelle pensée s'arrêter, lorsque, un soir, en lui baisant les cheveux, Tristan s'écria, dans une échappée de franchise dont il dut regretter la brutalité: «Eh! ma toute chère, où donc achetez-vous vos odeurs? Si ce parfum n'était le vôtre, je crois, en vérité, qu'il y en aurait de plus exquis.» Ce fut un trait de lumière! Un vague arome, personnel, mystérieux, où se synthétisait toute une chair baisée, l'exhalaison, sans doute avivée à dessein, d'on ne sait quelle intime tiédeur, voilà ce qu'il regrettait de l'amour défunt. Elle n'hésita pas un instant: ce qu'il voulait, elle le lui donnerait! C'est pourquoi elle s'était précipitée de si grand matin dans la chambre en désordre de madame de Ruremonde, s'était fourrée dans le lit plein d'un chaud souvenir de dormeuse; c'est pourquoi, toute imbue de parfums volés, elle avait apporté au vicomte Tristan, sous la chemise de surah noir, les odorantes délices de l'alcôve rivale.

III

Quand elle rentra chez elle,--après la plus douce des matinées,--le bonheur riait dans ses yeux, lui mettait partout, au front, à la joue, aux lèvres, des roses gaies, épanouies. Elle avait réussi! elle avait triomphé! Oui, voulue, adorée, prise, comme elle prétendait l'être, avec toutes les ardeurs, avec toutes les extases. La bonne idée qu'elle avait eue de s'aller coucher dans les draps de son ennemie! comme elle leur avait bien dérobé le secret d'être aimée! Ce qui la ravissait surtout, c'était que Tristan, éperdu, avait juré qu'il la reverrait avant la fin de la journée; il ne pouvait plus vivre sans elle, voulait l'emporter, n'importe où, très loin, être seuls sans cesse, elle et lui. A la vérité, une chose la tourmentait un peu: l'odeur empruntée s'enfuirait, la chemise de surah ne se souviendrait pas longtemps de la chair qu'elle caressa d'abord; mais madame de Marcellis espérait que l'illusion persistante de l'amour enfin venu croirait toujours aspirer la senteur évanouie. Un autre sujet d'inquiétude, c'était que sa conduite ne lui paraissait pas tout à fait irréprochable: elle éprouvait, la voleuse, une espèce de scrupule, à présent; c'était peu, ce qu'elle avait pris, un parfum! n'importe, elle avait pris le bien d'autrui, et rien n'est plus répréhensible. Sa conscience n'était pas tranquille; elle aurait eu beaucoup de remords--si elle n'avait pas eu tant de joie! Ah! comme elle était heureuse, entre les baisers de naguère et les baisers de bientôt! Elle attendait, dans les ravissements d'une impatience alléchée, l'heure où elle devait revoir le vicomte. Hélas! l'heure vint, non l'amant, et voici la lettre qu'elle ouvrit, pressentant un désastre, osant à peine lire: «Me pardonnerez-vous d'avoir repris dans votre amour le goût d'un ancien bonheur? Pour me détacher d'une ingrate, j'avais fait tous les efforts; peu à peu, l'oubli venait; quelques jours encore, et, n'appartenant qu'à vous, je n'aurais plus su le nom de celle qui m'avait appartenu. Par quel fatal change, ce matin, ai-je respiré ses lèvres sur vos lèvres? Par quel miracle le parfum de votre adorable corps m'a-t-il affolé du parfum de son corps, à elle? O vous que j'allais aimer, je vous dois l'irrésistible tentation de n'aimer qu'elle seule; et je vous fuis, parce que je l'ai retrouvée en vous.» Toutes les larmes qu'elle réservait pour le plaisir, madame de Marcellis les pleura de douleur, et de dépit aussi. Mais quoi! elle fut bien obligée de reconnaître qu'elle était justement punie; et c'est une chose avérée que le bien mal acquis ne profite jamais.

LE RACCOMMODEUR DE CRUCHES

I

En ce temps-là, dans un très grand village où l'on ne comptait pas moins de deux millions d'habitants,--j'espère que vous ne pousserez pas l'indiscrétion jusqu'à me demander en quel pays était situé ce village absolument disparu,--un préjugé, triomphant malgré les murmures de tous les gens pratiques, exigeait que les jeunes filles, en se mariant, offrissent à leurs époux, outre une dot en espèces trébuchantes et en rentes sur l'Etat, une petite et frêle cruche, pas plus grande qu'un calice, absolument intacte; et le mari, à peine offerte, la brisait, d'un coup de poing, impitoyablement. Quel sens avait cette coutume? Se plaisait-on à compter, dans les débris de la faïence, les futures années de bonheur? Pour ce qui est de la cruche elle-même, les peintres et les poètes de l'époque en question ayant tous omis,--par suite d'un autre préjugé non moins triomphant,--de la reproduire sur leurs toiles et de la décrire dans leurs vers, je ne puis vous fournir que des renseignements très incomplets à propos de cette offrande nuptiale; tout porte à croire, cependant, qu'elle était agréable à voir, mignonne, délicate, peinte d'un rose vif sous des feuillaisons d'or ou d'ébène; on peut supposer aussi qu'elle renfermait le plus fréquemment une essence des plus précieuses. Ce qui est certain, c'est que les mariés tenaient infiniment à la recevoir dans un état d'intégrité parfaite; ils se montraient fort mécontents de l'ébréchure la moins grave; pour une fêlure, ils poussaient les hauts cris. L'absurdité de leur exigence éclatait surtout en ceci qu'ils n'avaient d'autre but, eux-mêmes, que de briser la cruche. Puisque, en définitive, sa fonction était d'être cassée, qu'importait, je vous le demande, qu'elle l'eût été hier, ou le fût aujourd'hui? Il semble, au contraire, qu'un nouvel époux aurait dû se réjouir d'avoir à prendre une peine de moins. Mais les hommes de ce temps-là étaient sur ce point d'une obstination sans égale; les meilleurs raisonnements ne les persuadaient guère. Bénissons la Providence d'être nés dans un siècle où l'humanité s'est dégagée enfin de cette préoccupation puérile et de tant d'autres. Plus la faïence était malaisée à casser, plus ils témoignaient de joie, les imbéciles! C'était à sa solidité qu'ils mesuraient leur gloire; et ils ne connaissaient pas d'aussi fier triomphe que de s'y retourner l'ongle, dans l'effort, ou de s'y ensanglanter les doigts.

II

Etant donné cet état des esprits, les jeunes filles, cela va sans dire, prenaient grand soin du précieux objet; lui épargnant autant que possible les heurts, les coups de vent, toutes les chances de mésaventure; et, lorsqu'il fallait l'épousseter, elles avaient la précaution tremblante, la légèreté de main d'un collectionneur qui manie une figurine de Saxe ou un ivoire du Japon. De peur de le briser ou de l'emplir, elles se gardaient bien d'aller à la fontaine! Et elles ne se bornaient pas à l'entourer des plus délicats ménagements; elles le voilaient sous des étoffes, soies, laines, mousselines, non moins propres à décourager les regards indiscrets qu'à amortir les coups; une personne se destinant au mariage,--il y avait alors, déjà, de ces vocations malheureuses,--craignait presque autant de laisser voir sa cruche que de la laisser rompre. Malgré tant de précautions, des incidents fâcheux se produisaient quelquefois; un malheur est si vite arrivé! ainsi qu'on peut le voir dans la célèbre peinture de Greuze. Les jeunes filles qui, à cause d'un faux pas ou par suite de quelque autre étourderie, ne pouvaient plus joindre à leur dot qu'une cruche sensiblement entamée, d'occasion pour ainsi dire, avaient, il est vrai, la possibilité de s'excuser sur sa fragilité, reconnue de tout le monde, et sur les entreprises adroites ou violentes de certains impertinents qui prétendaient jouir, hors du mariage, du privilège des époux. Mais ces excuses n'étaient pas pour innocenter tout à fait les pauvres enfants; on les regardait d'un mauvais œil, en feignant de les plaindre, et il était peu commun qu'elles réussissent à se marier. Celles même qui, à force de mystérieuse hypocrisie, parvenaient à cacher leur mésaventure,--une cruche, cela peut se fêler sans faire de bruit,--ne s'en trouvaient guère mieux, grâce à la discourtoisie furibonde des maris déçus. De sorte que, par pitié pour les ingénues dont le trésor de faïence s'était quelque peu émietté,--et dans l'espoir aussi d'une honnête rétribution,--des gens habiles se demandèrent s'il n'existait pas un moyen de remettre, après accident, les choses en leur premier état, ou à peu près; et, dans le village de deux millions d'âmes, il ne tarda pas d'y avoir des spécialistes fort entendus qui faisaient métier de raccommoder les cruches nuptiales.

III

Aucun de ces spécialistes ne fut aussi illustre que celui dont je veux vous parler. Sa réputation était à ce point répandue qu'on venait de tous les pays du monde lui soumettre les cas de brisure les plus difficultueux. Et, en vérité, il méritait bien cette gloire, féconde en beaux profits, par le grand nombre et la perfection de ses raccommodages. De quels procédés usait-il? Je ne saurais le dire; sans doute il est mort sans livrer le secret de son invention, et les chroniqueurs dont je m'inspire sont muets sur ce point. Mais il est sûr qu'il obtenait des résultats merveilleux. «Ne pleurez plus pour vos objets cassés,» aurait pu être la devise de cet homme utile et célèbre. Maintenant les maris les plus attentifs ignoraient les fâcheuses déceptions naguère trop fréquentes; quelques jours de sa méthode appliquée suffisaient à faire disparaître toutes les craquelures, tous les fendillements de l'objet avarié. C'était sans crainte que les jeunes personnes se hasarderaient désormais à quelque négligence: elles pouvaient compter sur lui; il était le restaurateur, presque providentiel, d'une exquise fragilité! Et sa science ne s'en tenait pas à effacer les traces d'un accident unique, furtif. Non! les cruches même qu'un usage mille fois renouvelé avait ébréchées, défoncées, mises en morceaux, reprenaient, grâce à lui, la solidité et le brillant du neuf. Naturellement de tels succès lui valurent nombre d'envieux. Il se trouva des gens pour dire qu'on exagérait ses mérites, que la bonne apparence de ses soudures ne résistait pas à un examen un peu sérieux, que seuls les sots s'y laissaient prendre. Quel homme de génie n'a pas été bafoué? Quelle grande invention n'a pas été niée? Mais les jaloux se virent bientôt réduits au silence par une aventure absolument extraordinaire, qui fut divulguée on ne sait comment, et qui mit le comble à la gloire du praticien.

IV

Une fois qu'il était dans son cabinet,--ayant déjà reçu ce jour-là deux ou trois cents clientes, car il était fort expéditif,--il vit entrer un jeune homme, grand, brun, et une jeune fille, un peu chétive, timide, qui baissait les yeux.

--Bon, pensa-t-il, une enfant qui n'a pas osé venir seule et que son frère accompagne.

Et, se levant avec politesse:

--Je vois ce dont il s'agit. Mademoiselle, sans penser à mal, aura laissé sa cruche échapper de sa main. Un tout petit accident! Pas de complications! réparation facile.

Mais le jeune homme répondit pendant que la visiteuse, sous sa voilette, rougissait jusqu'aux yeux:

--Hélas! vous vous méprenez, Monsieur. Ce n'est pas pour un raccommodage que nous désirons vous consulter. Bien au contraire! Nous sommes mariés depuis deux semaines, madame et moi; et quoique j'aie le bras singulièrement robuste, malgré la pesanteur de mon poing, il m'a été impossible jusqu'à ce jour de casser la cruche dont ma femme m'a fait présent selon l'usage. Une telle situation, vous le pensez bien, a tout ce qu'il faut pour me déplaire; et je suis venu vous demander, bien que le cas soit justement au rebours de votre spécialité...