Chapter 5 of 10 · 3931 words · ~20 min read

Part 5

Ah! on a beau être frivole, avoir eu vingt amours qui se sont envolés après s'être posés à peine; on a beau être de celles qui montrent effrontément leurs jambes aux fauteuils d'orchestre et leurs gorges aux avant-scènes; un jour vient où le cœur se prend, pour de vrai, et se brise, pour de vrai! C'est le second alto de son théâtre, qu'elle a adoré, Rosette. Pourquoi? elle ne l'a jamais bien su. Parce qu'il était beau, ou parce qu'il était laid; parce qu'il la regardait, toujours, avec des yeux qui se meurent de tendresse, ou parce qu'il ne faisait pas attention à elle, pas du tout. Qu'importe la cause! elle l'a aimé, doucement, ardemment, et elle a été bien heureuse, pendant trois mois. Pour être toute à lui, elle a congédié, avec un haussement d'épaules, comme pour dire: «Je me fiche joliment de vous, allez!» deux hommes très sérieux, l'un qu'elle recevait tous les jours, l'autre qui venait la voir deux fois par semaine. Elle a vécu honnêtement, pauvrement, vendant ses dentelles, mettant ses bijoux au Mont-de-Piété; incertaine quelquefois du déjeuner de demain. Cela lui était bien égal, cette incertitude-là. Avant le lendemain, il y avait la nuit, la nuit si bonne et si tendre, avec toutes les caresses, avec tous les baisers! Mais maintenant l'alto aime une autre femme, laide, pas jeune, maigre, des os pointus, une planche où il y a des clous. Et sotte avec cela. Lâchée pour une grue! Rosette souffre affreusement. Rien que des souvenirs, pas une seule espérance. C'est pourquoi elle va se tuer. Il y a un an, quand le vitriol était à la mode, elle aurait peut-être défiguré l'amant infidèle,--la femme, non, pas moyen de la rendre plus laide! Mais ces choses-là ne se font plus. On ne doit pas se rendre ridicule. Avant ce soir, à l'heure du Bois, des gens qui se promènent trouveront derrière un arbre la pauvre petite Mirliton, étendue sur le dos, morte, une balle au cœur, toute pâle, jolie encore. On mettra son portrait à la première page des journaux illustrés.

III

Elle a renvoyé la voiture. Elle est seule, appuyée à un acacia, dans un massif, pas très loin de l'allée. Comme il est de bonne heure, il ne passe personne. Aucun bruit, sinon de branches remuées, ou de pinsons qui s'échappent en secouant les feuilles. Sous un pont de bois, d'une seule arche garnie d'écorce, un ruisseau coule, vert et doré, où tremblent, dans la lumière et dans l'eau, les arbres renversés, où les oiseaux passent en montrant leur ventre, comme s'ils faisaient la planche. Il y a tout autour d'elle une vie douce et charmante, avec de la solitude. C'est bien plus triste de mourir quand il fait du soleil! La mort en paraît plus noire. Puis, elle songe qu'elle est si jeune, vingt-deux ans, et elle s'est trouvée si jolie, ce matin, en se mettant de la poudre de riz devant l'armoire à glace, au saut du lit; sa chemise tombait un peu, découvrant, d'un côté la poitrine blanche qui se renfle et se fleurit d'une petite rose. Elle se souvient aussi des joies qu'elle a eues, qu'elle pourrait avoir encore. C'est amusant, quand on entre en scène, de voir toutes les lorgnettes braquées sur vous; et les camarades enragent! Les soupers ne sont pas toujours ennuyeux; le champagne met de l'or léger dans les verres; après, on pousse la table dans un coin, et l'on danse au piano. Est-ce qu'elle ne soupera plus, est-ce qu'elle ne dansera plus? La voilette relevée, elle considère le petit revolver incrusté de nacre. Elle est très pâle. Elle a peur. Cela doit faire beaucoup de mal, la balle qui entre dans la chair. Elle tremble, elle va laisser tomber l'arme... non, elle la retient, vigoureusement! Elle ne peut plus vivre, puisque son amant l'a trompée et délaissée. Est-ce qu'elle n'a pas autant de courage que mademoiselle Damain ou que mademoiselle Roux? Elle montrera qu'elle est forte, c'est décidé, elle mourra!

Une chose l'inquiète. Elle ne s'est jamais servie d'un revolver. Si elle allait ne pas savoir tirer, ou si, maladroite, elle tirait mal, se blessait seulement? Elle pense qu'elle fera bien d'essayer une expérience, pour apprendre. Elle vise de son mieux le tronc d'un chêne, un peu loin, parmi de hautes broussailles, presse la détente, très lentement, et le coup part.

Un cri! un cri terrible!

Elle a blessé ou tué quelqu'un, là, derrière le buisson.

Elle se précipite, elle cherche, elle s'arrête, stupide d'horreur.

Un jeune homme, qu'elle ne connaît pas,--très jeune, charmant, bien mis,--est couché sur les branches cassées, immobile, les yeux écarquillés, une main crispée sur le cœur.

Il est mort!

Au secours! au secours! Elle appelle, elle va, vient, ne sait que faire, est comme une folle, fond en sanglots, défaille, veut se retenir aux arbres, tombe, évanouie, sur le jeune homme qu'elle a tué, croit qu'elle meurt aussi, meurtrière innocente. Mais dans son évanouissement, comme dans un sommeil mêlé de rêves, il lui semble qu'elle sent battre le cœur de sa victime, que des bras, très amoureusement, l'étreignent, qu'une voix, en riant un peu, lui dit à l'oreille, dans un baiser: «La balle a cassé une branche au-dessus de ma tête, je ne suis pas mort du tout, et vous êtes bien jolie!»

IV

Une heure après, ils sortent du massif pour aller déjeuner au pavillon d'Ermenonville. Rosette Mirliton n'a pas eu l'idée de chercher le revolver. Il est resté caché dans l'herbe, ou fiché dans la terre, chargé de cinq balles encore. Quelqu'un le ramassera sans doute, quelque jour. Un passant, qui ne songeait pas à mourir, plein d'espérances, joyeux. Qui sait? en regardant le revolver, il deviendra pensif, peut-être, songera au néant de vivre et d'aimer; et, parce que cette arme se sera trouvée là, offerte, comme un doux et triste conseil...... Car l'occasion est la tentatrice mystérieuse de nos faibles volontés.

L'UN N'EMPÊCHE PAS L'AUTRE

Tu es une âme, et tu es une bête. Tu as un front, et des entrailles. Homme ou femme, n'importe, il n'est pas de divinité où tu n'atteignes, pas d'animalité au-dessous de laquelle tu ne te vautres. Médite sur le symbole de l'ermite extatique et de son abject compagnon; tu es, dans une seule personne, le saint et le pourceau; tu as ton ciel et ton auge; tu magnifies et tu grognes. Dans l'édifice de la création, une partie de ce que tu es habite les mansardes, près des étoiles, l'autre partie le sous-sol, près des égouts. Avec la faim des ambroisies, tu as l'appétit de l'ordure. Une erreur de la science moderne, c'est de nier cette indubitable dualité que les religions consacrent; et ton erreur, à toi, presque un crime,--crime rémissible à cause même de sa fréquence, mais fécond en détestables résultats,--c'est de vouloir concilier, mêler les deux êtres qui forment ton être, et que tu portes en toi, quoi que tu fasses, comme le Prophète et comme ton portier. Orgueilleux de ta pensée, mais épouvanté des élans où tu pourrais la suivre, satisfait de tes sens, mais écœuré des basses besognes où tu pourrais te complaire, tu essayes de les rapprocher, abaissant l'une, élevant les autres; tu veux les mettre de niveau; tu ressembles à la Dorine de la comédie qui prend la main de Marianne et prend la main de Valère: malheur à toi si les deux fiancés--qui se haïssent plus que tu ne penses--se rejoignent, et si la pièce finit par un mariage. Tu auras la paix, soit, tu ne seras plus le champ de bataille de deux hostilités acharnées, mais à quel prix! Si haut qu'ait pu se hisser la moitié vile de toi-même, combien, pour s'y adapter, l'autre, la sublime, aura dû descendre! Avec l'aristocratie de tes aspirations sacrées et la populace de tes immondes instincts, tu auras fait je ne sais quoi de plat, de médiocre, un juste milieu, une bourgeoisie; ni sous-sol ni mansarde, un second étage, sur la cour; adieu l'immatérialité des chimères toujours lointaines, adieu les pures délices de l'inassouvissement! Adieu aussi les satisfactions de la bestialité repue! Tes deux natures, diverses, mais complètes, se seront pénétrées, en s'altérant, jusqu'à en former une seule, artificielle, incomplète, à qui manquera toujours de ne pas être assez haute et de ne pas être assez basse; d'une seule bouche, qui n'osera être ni une lèvre d'ascète ni un groin de porc, tu prieras presque sans foi, tu mangeras presque sans faim. Trop peu d'étoiles, et pas assez de boue, les unes salies par l'autre pourtant! Fusion absurde, coupable, de choses qui devaient demeurer éternellement séparées. Et c'est surtout dans l'amour qu'apparaîtront la folie et l'abjection d'un tel accommodement. Quoi, moitié d'ange et moitié de brute conjointes dans l'unité humaine, tu seras assez insensé pour demander un peu de rêve et d'idéale tendresse au baiser de la fille-louve qui s'offre toute en rut, et, s'il t'arrive de rencontrer une enfant pure et blanche comme un corps qui serait une âme, tu seras assez vil pour la souiller d'une bestiale concupiscence? Ces paroles t'irritent, tu te rebelles, tu réponds: «Que faut-il donc faire? N'est-ce pas agir sagement que de vaincre l'une par l'autre les deux forces qui m'entraînent chacune d'un côté dans un cruel déchirement?» Ce qu'il faut faire? il faut ne pas corriger l'œuvre divine, accepter, telle qu'elle est, dans sa plénitude, la fatalité de ta double nature, être une âme, puisque tu es une âme, en même temps qu'une bête, puisque tu es une bête, ne pas t'effrayer de ton azur, ne pas rougir de ta fange, en un mot rester capable--car tu es né tel--de tous les envolements et de toutes les chutes! Et, cela, tu le peux; oui, te dis-je, tu le peux. Lève la tête, monte, plane, va, sois le compagnon de vol des anges mystérieux qui passent dans les nuées, et cueille des fruits d'or dans le jardin des étoiles, ces célestes Hespérides! Tu n'as qu'à suivre ta pensée; elle sait le chemin de sa patrie. Mais ne dédaigne pas la terre où marchent tes pieds sans ailes; au retour de l'idéal, réjouis-toi dans la réalité; dors, bois, mange, baise les bouches, étreins les corps. Tu écoutais tout à l'heure la musique des chœurs paradisiaques. Maintenant, voici ta pâtée: soûle-toi. Amant, sache adorer d'une incorruptible extase, qui n'oserait même pas baiser le bas d'une robe blanche, les jeunes filles pareilles aux Immaculées des vitraux, et demande au lit des prostituées, pleins de chairs complaisantes, l'essoufflement suprême du plaisir. Poète, converse avec les Muses dans le bois sacré de Puvis de Chavannes, et couche avec ta servante, si elle a la gorge belle. Tout t'est permis, pourvu que, jamais, tu ne ravales ton être divin jusqu'aux contentements de la matière, ni que jamais tu ne tentes, en ta folie, de hausser jusqu'aux joies hyperphysiques ton être bestial. Tu es double? Sois deux, très nettement. Ne crains pas, d'ailleurs, de déshonorer, par les plaisirs d'en bas, les délices d'en haut; ton âme est si distincte, si éloignée de tes sens,--à moins que tu n'aies commis la faute de les vouloir mêler,--qu'elle leur demeure absolument étrangère, que rien de ce qui les concerne ne saurait influer sur elle; tu peux être à la fois le plus chaste et le plus débauché des vivants! Ne crains pas davantage que l'auguste Béatrice, à qui s'adressent tes vœux agenouillés, dont jamais tu n'as effleuré d'un désir la candeur ni d'un souffle les doigts, ait de quoi être offensée parce que tu te pâmes d'aise dans les bras de quelque fille. Le baiser n'a rien de commun avec l'amour! Elle ne doit pas plus en être jalouse que d'un cigare fumé, d'un verre de champagne où tes lèvres se sont trempées, ou de n'importe quel autre plaisir, rencontré, accepté par désœuvrement, dont on remercie le hasard; et même, délivré pour quelques heures des grossiers appétits, délesté de ta bassesse, tu t'élèveras vers elle, sans jamais la rejoindre, avec une dévotion plus fervente et plus séraphiquement subtile!

Il ne fut jamais d'âme plus pure que celle de madame de Pasquelis. Comme ces fenêtres des toits, qui ne voient pas la rue, elle ne s'ouvrait que vers le ciel, et les seules choses qu'elle aimât d'ici-bas, c'étaient les fleurs et la musique. Encore ne les aimait-elle que d'une façon assez étrange, avec un peu d'effarouchement; il eût été fort pénible à madame de Pasquelis qu'on lui offrît un gros bouquet de roses ou qu'un instrument chantât auprès d'elle; elle se plaisait au parfum des fleurs qu'on ne voit pas, cachées derrière un rideau, et aux sons très lointains, à peine entendus, qui meurent. Délicate ainsi, elle se montrait fort troublée dans le monde où son nom et sa fortune la contraignaient d'aller, et, quand on lui adressait la parole, elle avait, comme s'éveillant, un recul, avec l'air d'une sensitive qui a peur d'être froissée. Si elle s'éprit d'un homme, elle que l'on eût crue à peine femme,--mais on l'est toujours un peu, et même beaucoup,--ce fut sans doute parce qu'elle l'avait déjà rencontré dans ses rêveries vers le ciel! Il y avait eu entre eux des fiançailles d'anges. Ils s'aimèrent éperdument, avec une chasteté si parfaite que leurs mains ne se touchèrent jamais, et que, seuls, ils se parlaient à peine, jugeant les mots humains indignes d'exprimer leur infinie dilection; et même les regards échangés leur semblaient une forme trop grossière de l'aveu.

Or, une nuit, elle voyageait. Elle avait promis au bien-aimé qu'elle passerait, à pied, au jour levant, devant la maison qu'il habitait, loin de Paris, sur la lisière d'un bois. Elle n'entrerait pas dans la maison, mais il serait à la fenêtre, ils se verraient, d'un peu loin, un instant, et ils garderaient de cette minute toute une longue joie.

Dans un coin du wagon, elle songeait à l'heureux lendemain, les yeux vers l'azur plein d'étoiles, mêlant ses rêves aux nuées.

Quelqu'un, qui était assis en face d'elle,--n'importe qui, un voyageur, d'ailleurs robuste et de belle mine,--la regardait fixement, la trouvant belle. C'était sans doute un de ces sots qui croient aux brusques bonnes fortunes, dans un train, par hasard; car, tout à coup, profitant d'un cahot, il se pencha vers madame de Pasquelis, lui prit la main, impudemment, lui entoura du bras la taille, et lui mit les lèvres aux lèvres à travers la voilette mordue! Elle ne fit pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle avait sous le baiser un lent soupir, qui ne se plaint pas.

Enfin, quand ce fut le point du jour:

--Merci, Monsieur, dit-elle en rajustant sa voilette.

Et, se tournant du côté de la vitre blanchie et rosée d'aurore, les yeux vers les dernières étoiles, elle se reprit à songer, l'âme extasiée en d'immatérielles délices, au bien-aimé qu'elle verrait tout à l'heure, accoudé à la fenêtre, sur la lisière du bois, qu'elle verrait, d'un peu loin, un instant.

LE TROISIÈME OREILLER

Quand il entra pour la première fois dans le grand lit de Luce Luciol, l'heureux enfant ne perdit pas une minute à considérer les malines qui bordent les draps, les vaines couvertures en soie grège du Japon, il n'accorda pas la moindre attention aux satins d'or ruisselant sur les trois marches de la couche, à la chute lente des rideaux de peluche qui, du violet sombre, se dégradent au rose tendre. Car il n'avait rien en lui, ni le cœur, ni l'esprit, ni le reste, qui fût disposé à se laisser distraire par des dentelles ou des étoffes! Son unique désir, c'était de serrer contre lui,--ah! bien oui, des étoffes! quel préjugé, même les mousselines!--la chère femme si longtemps cruelle, qui l'avait élu enfin, et il connut, dans l'éperdu oubli de tout ce qui n'était pas elle seule, l'hymen chaleureux des lèvres, l'étreinte à pleins bras, la tiédissante fraîcheur de la peau sous la peau. Mais, lorsqu'elle se fut endormie, délicieusement lasse, avec le sourire épanoui où étincellent les dents baisées, il regarda autour de lui, comparant à sa chambre d'étudiant, carrelée, presque vide, aux murs nus, cette chambre de soie, encombrée de jolis bibelots, admira le sommeil de Luce, rose et doré, sous la peluche, dans des fouillis blancs; et, charmé de la belle femme, il était flatté du beau lit.

Une seule chose le fâcha. Près de la ruelle, au delà des deux oreillers fripés par l'emportement des caresses, il y avait un oreiller encore.

Pourquoi l'avait-on placé là? A quoi pouvait-il servir! Intact, il se gonflait, l'air d'attendre une tête, faisant aux duos d'amour une menace de trio. Il avait l'importunité d'un couvert inutile, qui, en rappelant l'arrivée possible d'un convive, trouble l'intimité des repas. L'enfant le regardait avec un étonnement où se mêlait de la colère; bien qu'il fût certain d'être aimé, la pensée lui venait, si cruelle aux jeunes cœurs, de celui qui, connu ou inconnu, s'appelle toujours «l'autre»! et, d'un geste violent, qui eût bien serré la gorge d'un rival, il saisit l'oreiller vide, le secoua, voulut le jeter au loin.

Mais Luce, réveillée dans un petit cri d'épouvante, vit le geste et l'arrêta.

--Que faites-vous? voulez-vous bien laisser cet oreiller tranquille!

--Pourquoi? il ne sert à personne.

--A aucun être réel, c'est certain; mais, à personne, qu'en sais-tu?

Il ne comprenait pas, elle riait.

--Il sert aux amants... qui n'existent pas, dit-elle.

Elle s'accouda dans des bouillons de dentelles.

--Je l'ai toujours eu près de moi, la nuit, cet oreiller vide, où tous les amoureux chimériques ont posé leurs têtes à côté de la mienne. A seize ans, je voyais s'y endormir, après les baisers rêvés, le héros du roman lu en cachette, les poètes des chers poèmes; Paul, en y fermant les yeux, m'appelait Virginie, et des mains illustres y déroulèrent mes cheveux d'Elvire ou de Graziella. Mon lit de jeune fille avait deux oreillers, mon lit de jeune femme en a trois. Ni la jalousie de mon mari, ni le dépit exigeant de quelques jeunes hommes ne m'a fait renoncer au voisinage des douces visions. Là, sur la blancheur de la batiste bordée de malines, les don Juans et les Lovelaces me tendent le piège de leurs baisers, les Almavivas murmurent pour moi seule la ritournelle de leurs sérénades, les Chérubins me préfèrent à leurs marraines, et, pendant que l'époux ou l'amant me serre entre ses bras, Faublas me dit à l'oreille: «Si je me cachais sous le lit?» Chaque fois qu'un chapitre de livre d'amour, lu entre deux visites ou relu dans ma mémoire, me trouble l'âme doucement, je lui donne rendez-vous, pour le soir, sur le troisième oreiller! Il ne manque pas de venir; quoique je ne sois point seule, il me parle, tout bas, et c'est à lui que je fais la réponse qu'un autre entend. Mais les personnages, tendres ou libertins, évoqués d'entre les pages, ne sont pas seuls à me rendre visite; j'accueille les souvenirs qui furent des réalités, l'avenir qui sera le présent; celui que j'aime a souvent pour compagnon de lit--près de la ruelle--celui que j'ai aimé ou celui que j'aimerai; mon amour nouveau s'aide de l'amour passé ou de l'amour futur; je baise, sur les lèvres de ce soir, le baiser d'hier ou le baiser de demain. Il m'arrive,--oh! le joli raffinement!--de penser que j'excite à plus de désir, par le bonheur de celui qui est là, la tendresse de celui que j'y crois être; ou bien, plus simplement, grâce à une parole en apparence échappée, qui avoue une mystérieuse présence, j'inspire au réel amant une émulation féconde en de plus subtiles délices. Cela m'amuse, et m'extasie aussi, ce duel de la bouche qui me mord avec la bouche dont je voudrais être mordue, du vrai avec l'idéal; je me jette entre eux, comme une Sabine éplorée; je m'imagine sentir, si je laisse s'exaspérer leur querelle, la fureur des coups qu'ils se portent à travers moi; et, si je les réconcilie, ils m'enlacent en s'embrassant. Quelquefois, c'est d'une ressemblance avec celui qui se croit seul, que surgit l'apparition du chimérique partageur; d'autres fois, d'une dissemblance; mon caprice s'autorise de la similitude, ou de l'antithèse. Ta jeunesse, cette nuit, t'a peut-être donné pour rival,--rival qui t'a servi,--un frêle adolescent pareil à toi, entrevu, l'an dernier, à une fenêtre de Stockholm, la tête vers son livre; à moins que je ne t'aie préféré, en t'adorant, quelque robuste montagnard basque, la poitrine poilue, courant sus au taureau et lui empoignant les cornes d'une vigueur qui ne lâche pas prise. Sous les rideaux de mon alcôve, où triomphent également la vérité et le songe, j'ai confronté tantôt des ménechmes, tantôt des fils étonnés de races différentes! Mais enfin, en aucun cas, en aucun temps, je n'ai accepté, satisfaite ou déçue, une étreinte que d'autres bras n'aient resserrée ou dénouée, et nul homme n'a dormi seul avec moi dans ce lit où j'ai goûté plus entier, à cause de ton innocence, le bonheur de la trahison.

Comme il la regardait, épouvanté:

--Hélas! dit-elle d'une voix plus lente, ignorais-tu qu'à cette heure la complication des âmes leur interdit l'absorption dans un vouloir unique, la simplicité du désir? Qui donc, aujourd'hui, pensant à une chose, ne pense qu'à cette chose, et, la faisant, ne mêle pas à l'accomplissement le regret ou l'envie d'une autre action? Où est-elle, l'amoureuse ingénue qui baise, seulement, les lèvres qu'elle baise? Ce que je proclame, d'autres, rougissantes, n'auraient point le courage de l'avouer. Mais, enfant, ô pauvre enfant! sache-le: aucune femme ne se donne, qui ne se partage, en rêve du moins, et dans le lit de toutes les épouses et de toutes les maîtresses, triomphe, invisible, le troisième oreiller!

LA PREUVE

I

Une nuit qu'ils ne dormaient pas,--nuit pareille à toutes leurs nuits, car, l'un près de l'autre, ils ne dormaient jamais,--elle lui demanda, en levant ses bras nus d'où glissèrent jusqu'à l'épaule des dentelles:

--Qu'as-tu donc, ô mon bien-aimé? Pourquoi demeures-tu muet, avec un songe triste dans les yeux, tandis que je t'enlace et te berce et te baise! Qu'est-ce donc qui te manque, et que peux-tu regretter, ou désirer, quand je ne te refuse rien et voudrais te donner plus encore? Ne suis-je pas assez belle? la neige de mes seins n'est-elle pas assez parfumée sous tes lèvres? ou trouves-tu que l'or ardent du soleil est plus roux que mes cheveux? Dis, parle, explique-toi; car ton souci me tourmente cruellement. Peut-être la chambre princière qui t'accueille tous les soirs ne te paraît point assez merveilleusement luxueuse avec ses mousselines de Sirinagor, et ses tremblements, çà et là, de verroteries qui sont des rubis, des diamants et des perles? Le tokay du souper,--pendant qu'à genoux je te regardais tremper tes lèvres dans le verre que ma bouche enviait,--t'a-t-il semblé amer, ou les bécassines de Corse n'étaient-elles pas cuites à point dans le sucre acide des raisins verts de Chio? Oh! ce qui t'a fâché, ne me le cache pas, enfant, puisque je suis celle qui n'a de joie qu'à cause de ton sourire.

L'ingrat répondit, d'une voix qui boude:

--Si je suis fâché, c'est que je ne suis pas sûr de ton amour. Tu es plus belle que tous les rêves et mieux odorante que toutes les fleurs. Ta chambre est le nid somptueux des infinies délices, et le souper a dû être apprêté par ces anges cuisiniers qu'on voit dans les peintures de Murillo. Cependant, je ne suis pas satisfait, parce qu'auprès de moi, ton cœur, il me semble, ne palpite pas assez fort, parce que je ne sens point, lorsque mes mains serrent tes bras, les veines sous ta peau battre assez fiévreusement.

Elle le considéra, étonnée.

II