Part 7
Une fois, revenant chez lui, il eut une grande surprise: sur la nappe il y avait deux couverts, et madame Jacquelin entra, comme elle entrait l'an passé, par la porte à côté du poêle. Elle aussi, elle avait essayé de vivre hors de l'antique ennui! Ils se regardèrent, sans prononcer une parole, s'assirent, dînèrent en silence. Puis, la soirée, au coin du feu, comme autrefois, sans demande d'explication, sans épanchement, et l'entrée dans la chambre à coucher, elle portant la lampe. Ils dormirent bien. Depuis ce temps la vie de jadis a recommencé, avec la monotonie des dos tournés, des paroles hargneuses, des querelles pour le lit bordé ou pour le journal attendu. Un retour au bagne. Le soir, à l'heure où M. Jacquelin revient de quelque promenade, si le concierge lui remet des lettres pour «madame», il les prend et les remet à sa femme sans les avoir lues.
LA VOIX DE JADIS
C'était dans le sous-sol d'une de ces sales brasseries où la police tolère que l'on boive encore après que tous les cafés et tous les débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière jaune du gaz, s'accoudaient les lassitudes saoules des rôdeuses nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les avaient attendues tout le soir; elles, fardées, eux, très blêmes et rasés de près comme des cabotins.
Comme nous allions sortir, écœurés de notre curiosité satisfaite:
--Regarde, me dit mon compagnon.
Il me désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors d'une toque à plume. Plus fatiguée que vieille, et la gorge tombant dans la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l'était encore par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds, fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois d'un reste de pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines; on voyait de la crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines; mais, énorme, et pesamment assise avec l'air d'une colossale idole, elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification presque grandiose de toute une espèce.
Étonnés, nous approchâmes.
D'une voix enrouée, très forte, qui domina tout le chuchotement des conversations à voix basse, elle nous demanda de lui payer à boire. Elle se fit servir quatre verres de genièvre qu'elle versa dans une chope où restait de la bière, et vida la chope d'un seul trait. Puis elle se mit à chanter le refrain d'une chanson de café-concert. Ce fut un râle rauque, gras, avec des traînements faubouriens, un geignement étranglé d'ivrogne. «A la bonne heure!» dit-elle en éclatant de rire. Puis, familière, elle nous parla.
«Il n'y en a pas une pour boire autant que moi. Une bouteille d'eau-de-vie, après douze bocks, ne me fait pas peur, et je ne me grise jamais. Je connais des femmes qu'on ramasse tous les soirs, ivres, au coin des rues; moi, je marche plus droit quand je sors de chez le marchand de poivre; la boisson, ça me leste. Mais il ne faut pas croire que je boive pour mon plaisir. Ah! bien, oui. Je n'aime pas la bière, ni l'absinthe, ni le rogomme; il y a des moments où je donnerais je ne sais quoi pour avaler un verre d'eau pure, bien claire, qui me caresserait la gorge et me mettrait de la fraîcheur dans l'estomac. Et, si je bois, ce n'est pas non plus pour être amusante avec les hommes. Je me soucie bien d'être amusante! Je fais mon métier, tout juste. Je donne ce qu'on m'achète, pas autre chose. Est-ce que je suis obligée d'être de bonne humeur, d'avoir des mots drôles, de faire rire les gens par-dessus le marché? Il ne manquerait plus que ça. Ils croient peut-être qu'ils m'amusent, eux? Non, si j'ai pris l'habitude de m'en fourrer jusque-là, de l'alcool à trois sous le verre, c'est pour une autre raison, et ça ne regarde personne.»
Elle parlait bas, maintenant, comme pleine d'une pensée triste, et, détournée à demi, elle prit sa tête entre ses larges mains grasses, la fit pencher à droite, la fit pencher à gauche, berçant son front comme on berce un enfant malade.
Puis, bien que nous ne l'eussions pas interrogée, elle continua sans nous regarder.
«Oui, pour une autre raison. Si vous voulez la savoir, je veux bien vous la dire. Il faut que je vous explique une chose: ce n'est pas gai tous les jours, ni toutes les nuits, la vie que je mène. Patauger dans la boue de neuf heures du soir à deux heures du matin, parler aux gens qui rentrent chez eux, être rudoyée de coups de coude quand les passants sont de mauvaise humeur, retirer son corset dans une chambre d'hôtel garni où il n'y a pas toujours du feu, redescendre l'escalier, recommencer la promenade sous la pluie, ce sont des amusements dont je me passerais bien. Dans les commencements, surtout, c'était dur. Au moment d'aller sur le boulevard, j'avais des envies de sortir par la fenêtre. Mais quoi? que voulez-vous? il fallait manger, n'est-ce pas? et je vous demande un peu si j'aurais trouvé du travail ailleurs que dans l'atelier des quatre vents? Quand on est tombée où je suis, plus moyen de s'en tirer; c'est une glu qui tient ferme, la crotte du ruisseau. Enfin, peu à peu, je me suis habituée. Tous les métiers ont quelque chose de désagréable. A présent je suis faite au mien. Si on me donnait des rentes, si on me mettait dans mes meubles, si je n'étais plus obligée de descendre dans la rue, je ne saurais peut-être pas à quoi passer le temps; ça me manquerait de ne pas être mouillée par la pluie, salie par la boue, battue par le vent, bousculée par les hommes. Bref, je vous dis que j'ai pris mon parti, et puisque c'est comme ça, tant pis, voilà, c'est comme ça. Ah! seulement, il y a une chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer. Pour que les gens fassent attention à vous, le soir, il faut leur parler, n'est-ce pas? Eh bien, chaque fois que je parle à quelqu'un en le tirant par le bras,--les mots que nous disons, vous les savez bien,--je ne puis pas m'empêcher, c'est plus fort que moi, d'avoir le cœur serré, affreusement, comme si j'allais mourir, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas pleurer toutes les larmes de mon corps. Ce n'est pas à cause des paroles que je dis, oh! non, ni à cause de la honte de faire ce que je fais,--je ne suis pas si bête, bien sûr!--mais c'est à cause de ma voix, que j'entends. Quand je me suis bien reposée, quand j'ai dormi toute la journée, ma voix n'est pas rauque et grasse; je l'entends très douce au contraire, très pure comme elle était autrefois, du temps que j'étais gamine, chez nous, à la campagne. Elle me tue, cette voix-là! je la reconnais, elle me rappelle les choses qu'elle disait. Je me souviens de la maison, du père et de la mère, et des petites sœurs, qui ne sont pas venues à Paris, elles, qui se sont mariées au pays; elle me fait penser aussi aux rendez-vous que j'avais derrière la haie avec le fils du forgeron, un beau gars qui m'embrassait à pleins bras, me baisait bruyamment la bouche,--vous savez, nous, on ne nous baise pas sur les lèvres,--et qui m'aimait, pour sûr, et que j'aimais aussi. Ça me rend folle de demander: «Vous ne montez pas chez moi, beau blond?» avec la voix qui disait à ma mère: «Bonjour, maman», avec la voix qui disait à mon amoureux que je ne le quitterais jamais. J'essaye de parler bas, pour ne pas m'entendre, ou de rire aux éclats, tout en parlant. Ça ne sert à rien. Je la reconnais toujours, la voix d'autrefois, et je me cache la tête entre les mains, et je ne prononce plus un mot, et je m'en vais avec la peur d'être suivie, d'être obligée de répondre à l'homme qui me suivrait.»
Dans un sanglot, ses grands yeux pleins de larmes, la triste fille se tut. Autour de nous, on ne prenait point garde à ce désespoir; sans doute on pensait qu'elle était ivre.
Elle ajouta lentement:
«Voilà pourquoi je bois autant que je puis. L'absinthe enroue, le genièvre aussi. Après avoir bu, je n'ai plus le son de parole que j'avais dans le temps. Et, à force d'avaler tout ce qui sèche et brûle la gorge, j'espère bien arriver à ne jamais plus entendre, quand je tire le bras aux hommes de la rue, la voix douce dont j'appelais maman et dont je disais que je l'aimais à mon premier amoureux.»
LE CLAVECIN
I
Si subtilement ingénieuse que soit la baronne de Linège, il lui aurait été assez difficile d'expliquer à son mari, d'une façon plausible, pourquoi elle se trouvait en chemise, au second étage du château, dans la chambre du jeune pianiste slave, joli comme une femme, aux longs cheveux bouclés! Dire qu'elle s'était dévêtue, sans penser à mal, à cause de la grande chaleur, il n'y fallait pas songer, puisqu'on était aux derniers jours de l'automne, et qu'à travers les rideaux de mousseline, dorés à peine d'un froid soleil, on voyait les arbres du jardin entre-heurter dans la bise leurs branches grelottantes. A vrai dire, la mignonne châtelaine, si mignonne avec ses seins pointus se cabrant sous la batiste, aurait pu répondre, simplement, qu'elle aimait à la folie ce musicien étranger, son hôte depuis trois semaines, qui chantait au piano de si tendres romances, qui savait des paroles douces comme sa musique; et il n'y a rien de plus naturel que de faire la confidence de sa beauté après l'aveu de son amour. Mais une mélomanie poussée à un tel excès n'aurait pas eu de quoi satisfaire le baron de Linège, homme positif, peu enclin aux enthousiasmes artistiques; certainement une pareille explication n'eût abouti qu'à l'irriter davantage. La coupable prit donc le sage parti de ne pas souffler mot, et, tandis que le joli musicien, assez penaud, jouait avec les boucles de ses cheveux, elle se borna à renouer aussi haut que possible la faveur rose de sa chemise; car la pudeur est de bon goût, en présence des maris.
Quant au baron,--en pantoufles, en robe de chambre, et le gland de son bonnet lui pendant sur l'oreille,--il resta d'abord muet de stupéfaction devant un spectacle aussi imprévu; sa face grassouillette, écarlate comme un piment d'Espagne, était plus drôle, de vouloir être terrible; et, par l'essoufflement de la colère, son petit ventre bombé battait comme la poitrine d'une actrice de mélodrame dans la grande scène du quatrième acte.
--Madame! cria-t-il enfin, ne pensez pas que je sois un époux débonnaire, que l'on bafoue impunément! Si je ne vous tue point, selon mon droit, c'est que je médite une vengeance autrement cruelle. Vous ne quitterez plus désormais ce château où vous n'avez pas craint de me déshonorer; vous cessez d'être ma femme, vous êtes ma prisonnière. Aucun stratagème ne déjouera ma surveillance; loin de votre amant, loin de tous les plaisirs, vous vivrez seule, avec vos remords!
Que madame de Linège eût des remords, cela n'est pas prouvé, et son mari avait tort de l'affirmer à la légère; mais elle se montra fort sensible à l'idée de ne plus revoir son doux chanteur de romances, à la menace d'être retenue, même l'hiver, même aux mois charmants des bals et des modes nouvelles, dans cet ennuyeux château, à cinq lieues de Paris, au bout du monde; il y eut, dans la moue qu'elle fit, tout le désespoir possible à un sourire.
--Pour ce qui est de vous, Monsieur, ajouta le mari en se tournant vers le pianiste slave, si ma colère vous épargne, rendez-en grâce à ma crainte du scandale. Mais vous allez sortir d'ici, et je pense que vous éviterez de vous trouver sur mon chemin! Allons, Monsieur, sortez.
Pour un homme en robe de chambre qui vient de surprendre sa femme en chemise à une grande distance du lit conjugal, le baron de Linège, véritablement, ne manquait pas d'une certaine dignité; le jeune musicien, presque un enfant, Mozart peut-être, Chérubin à coup sûr, baissa la tête sous l'ordre formel, et il se retira, non sans avoir jeté un dernier regard à sa chère complice, non sans avoir regardé aussi, tristement, l'énorme piano de concert, en ébène, aux pieds de cuivre, qui encombrait la chambre. Il avait coutume de l'emporter dans ses voyages, n'acceptait jamais une invitation sans spécifier qu'il se ferait suivre de son instrument. Il n'aurait pas eu le même talent sur un autre piano. Mais la circonstance ne lui parut pas opportune pour demander qu'on le lui renvoyât.
II
Ainsi c'en était fait, il ne la reverrait plus. Bien que plus d'une grande dame à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, à Vienne, à Paris, pâmée à cause de la façon dont il jouait les mazurkas de Chopin, lui eût mis des baisers dans les cheveux, il n'avait jamais aimé aucune femme,--non pas même cette admirable comtesse de Loukhanof, si blanche, à qui l'on s'étonnait de ne pas voir des ailes d'ange,--autant qu'il aimait la baronne de Linège. Oh! les heures charmantes qu'ils avaient eues, un peu avant le soir, quand le baron n'était pas encore revenu de la chasse; lui, les mains rêveuses, errantes sur les touches, elle, assise auprès de lui, l'écoutant, penchée, et se mourant de langueur dans le vague rhythme des sons. Et il se rappelait aussi les joies plus intimes, où leurs âmes n'étaient pas seules à se mêler, où ses lèvres se taisaient sous les baisers si proches, où ce n'était pas seulement sur le piano que se promenaient ses mains savantes à tous les doigtés. Hélas! ces délices, il les avait perdues pour toujours. Car le baron, sûrement, accomplirait ses menaces. Il tiendrait sa femme enfermée; soupçonneux comme les Arnolphes et les Bartholos, il aurait à sa ceinture les clefs de toutes les portes, ferait griller toutes les fenêtres. Sans doute, madame de Linège était une adroite personne; mais c'est seulement dans les comédies que l'on voit les Agnès et les Rosines rejoindre leurs amoureux malgré les vaines clôtures. Elle userait en vain des plus subtils stratagèmes, elle essayerait en vain de séduire ses gens devenus ses gardiens; elle ne pourrait pas même lui écrire, pas même lui faire savoir qu'elle l'adorait toujours, par l'envoi d'une fleur ou d'un ruban encore parfumé d'un baiser! C'est l'âme pleine de ces tristes rêveries qu'il s'en retourna vers Paris, non pas en chemin de fer ni en voiture, mais à pied, par la grand'route,--comme pour s'éloigner plus lentement du bonheur de naguère,--et, quand monta peu à peu la nuit, il y eut de petites étoiles au ciel, mais pas une espérance dans son cœur.
III
Rentré chez lui, il fut étonné de trouver son piano dans le salon, à la place accoutumée. Il interrogea son valet de chambre, qui allumait les lampes: des domestiques en livrée venaient d'apporter l'instrument, de la part de M. de Linège, sans autre explication. Il ne put s'empêcher de reconnaître que le baron avait agi galamment, en renvoyant si vite le précieux clavecin. Mais il n'eut, à le revoir, qu'une très courte joie. «C'est bien, laissez-moi,» dit-il, et, resté seul, il regarda le piano avec mélancolie. Que de souvenirs, à cette vue,--des souvenirs si doux, et si amers. Jamais plus il ne jouerait pour elle les mazurkas de Chopin, jamais plus elle ne les écouterait, penchée, un peu essoufflée d'extase; puisqu'on la gardait bien! puisqu'elle ne s'échapperait pas de la prison fermée par un geôlier jaloux! Il s'assit, mélancolique, ses mains s'approchèrent des touches blanches et noires; il éprouverait un douloureux plaisir à entendre,--à entendre seul, hélas!--les airs qu'elle préférait...
Il se leva, en criant de surprise! Pas un son, non, pas un! sous la pression de ses doigts. Que voulait dire ceci? Oui, oui, il comprenait, le baron avait brisé, disloqué, saccagé l'instrument, et le lui rendait, mort, par une détestable ironie.
Fou de colère, il leva la planche d'ébène pour constater le désastre.
--Ah! comme je t'aime! s'écria madame de Linège, et mon mari n'a-t-il pas eu une bonne idée de te renvoyer ton piano?
Car, à la place des cordes et de la table d'harmonie, elle était là, dans l'énorme clavecin, et, levant la tête, elle riait de toutes ses dents folles parmi ses cheveux ébouriffés.
LE SEUL AMANT
«Oui, j'ai eu tort! Oui, j'ai blasphémé! L'amour existe. Tendre et violent, chaste et pervers, joyeux et désespéré, caresse et combat, candeur et débauche, rires et sanglots, l'amour assez exquis pour ne pas effarer Béatrix ni Virginie, ni moi-même, assez formidable pour satisfaire Messaline et Sisina, et moi-même, l'amour véritable, entier, parfait, qui est tout le bien en même temps que tout le mal, existe! Il n'y a pas que de fausses tendresses, de faux serments, de fausses délices. L'homme est capable en effet d'être cette espèce de Dieu: l'amant. Car j'ai été aimée, moi, enfin! Timide comme un petit enfant et bon comme une mère, plus furieux qu'un matelot ivre et plus criminellement subtil qu'un jeune prince mélancolique, avec toutes les ingénuités, avec tous les dévoûments, avec toutes les frénésies, avec tous les artifices, un homme m'a charmée, bercée, brisée, damnée, et à cause de lui seul j'ai parfois dans les yeux le regard d'extase qui défie les paradis!»
C'était Caroline Fontèje, la belle et illustre poétesse, qui nous disait cela; elle continua de parler, toute fébrile encore du travail de la journée, la voix rythmée par le souvenir des vers.
«Vous connaissez ma maison de briques roses à Villeneuve-Saint-Georges, et mon petit jardin qui grimpe le coteau? Un soir que j'étais assise, seule, sur le banc d'une allée, écoutant mourir les bruits des nids, des feuilles, de la lente rivière au loin, il y eut un remuement de branches cassées, et, du haut du mur, un homme tomba devant moi. A peine tombé, debout! et me regardant bien en face. Oh! il avait l'air très farouche. Échevelé, la barbe longue et rude, pas de chapeau, en manches de chemise. Quelque vagabond; un voleur sans doute. Mais par la flamme un peu hagarde des yeux, par la saignante rougeur de la bouche, il était beau; je n'eus pas le temps d'avoir peur tant je fus tout de suite ravie. Les mains éperdument tendues, comme quelqu'un qui va saisir enfin un trésor longtemps convoité, il me parlait avec des bégayements, avec des râles de tendresse, de colère aussi. Tout ce que la parole humaine, entrecoupée de sanglots, peut exprimer d'humble amour et de menaçant désir, de respect infini et d'insolente fureur, il le disait. Il suppliait et il ordonnait. La prière qui exige, l'outrage qui demande pardon. Je ne sais quoi qui était de l'adoration, en étant du viol. Et j'avais sur tout mon corps, comme un fluide de mains imposées, la volonté furieuse et douce de son regard, et je sentais que jamais je n'avais été désirée ni aimée avec d'aussi brutaux emportements, avec d'aussi délicates soumissions. D'où que tu viennes, sois la bienvenue, ô joie! J'ouvre ma fenêtre aux rayons de toutes les étoiles, aux parfums de toutes les fleurs, aux éclairs aussi de tous les orages. Il ne faut pas chasser le bonheur, cet hôte trop rare, parce qu'il entre en enfonçant la porte. Sans une parole je tendis les mains vers les mains tendues de l'inconnu tendre et terrible; et mon cœur défaillait en une délicieuse langueur, tandis qu'il balbutiait, le front sur mes genoux, son amour et sa reconnaissance.
Oh! les heureuses journées après de coupables nuits! D'où il venait? à quoi bon le lui demander? Il était venu à moi; cela seul importait. Qui il était? Je le savais bien: il était mon amant. Je lui dus tous les effrois, toutes les larmes, tous les sourires. Exténuée encore des férocités de son étreinte, il m'emmenait dès le jour dans les champs, dans les bois, le long de la rivière; son bras, qui m'avait maîtrisée, avait, autour de ma taille, des caresses de berceau; sa voix, naguère si farouche, aux cris de bête fauve, était plus légère et plus douce qu'une chanson d'oiseau réveillé. Nous étions très enfants, tous deux, lui surtout. Des niaiseries charmantes, qui me faisaient rire, et me charmaient. Pour un lézard gris fuyant sous les herbes, il avait des sursauts de joie et il poursuivait la bête disparue, en s'aidant des mains pour courir, comme un chat qui cherche une souris. Bien qu'il sût beaucoup de choses,--il avait dû lire bien des livres et rêver après les lectures,--il montrait de singulières ignorances, par instants; il y avait des fleurs très communes dont il ne connaissait pas les noms; il fallait les lui dire, ces noms, et lui expliquer à quel moment de l'année s'épanouissent ces fleurs, dans quels pays on les trouve surtout. D'autres questions encore, à propos de mille choses. Moi, pour l'enseigner, le grand enfant, pour lui faire répéter les paroles qu'il n'avait pas comprises d'abord, je prenais l'air sévère d'une institutrice qui gronde. Oh! les adorables leçons! Je l'aimais d'être moins savant que moi, de m'écouter avec une mine effarée, comme un écolier qui s'étonne. Je m'asseyais quelquefois sur une grosse pierre et, tandis que je parlais, maternelle, un peu pédante, lui, à genoux, les yeux levés vers moi, il m'éventait les lèvres avec une branche fleurie, et, en même temps, il soufflait sur mon visage pour en écarter, disait-il, le fou, l'ombre tremblante des feuilles et des fleurs. Mais, tout à coup, il se dressait, une joie hautaine dans les yeux. L'enfant devenait un homme, l'homme un héros. Avec de lyriques emphases, avec des gestes de gloire, il me contait ses rêves. Pour que je fusse fière et rayonnante, il voulait tous les honneurs et tous les triomphes. Il serait, il était le prince victorieux devant qui tremblent les armées, ou le poète sublime qu'attendent les Capitoles. Il évoquait les palais en fête, pleins de drapeaux conquis, les places publiques d'où s'élèvent les acclamations des foules. Et, l'orgueil au cœur, je le suivais dans la féerie de ses glorieuses chimères!