Chapter 2 of 10 · 3986 words · ~20 min read

Part 2

L'illustre praticien était confondu d'étonnement! Des cruches qui se rompent trop vite, qui cèdent,--étant de qualité médiocre,--au premier effort, il savait bien qu'il en existait par milliers; mais en aucun temps, non, en aucun temps, il n'avait entendu parler d'une cruche capable de résister pendant deux semaines,--si étrangement dure qu'elle fût,--aux chocs redoublés d'un poing très violent. Il y avait là une anomalie des plus remarquables, partant des plus intéressantes; et ce fut avec un vif empressement qu'il s'offrit à examiner, sur l'heure, l'objet si inconcevablement solide.

Il le considéra, longtemps, à loisir, avec méthode, reconnut qu'il était intact, en effet. Et, tout à coup, il eut peine à retenir un cri de surprise et de triomphe! Car, en levant les yeux vers la jeune femme, dont la voilette était tombée, il venait de reconnaître en elle une de ses clientes: cette cruche,--cette cruche incassable,--c'était lui qui l'avait raccommodée!

LA SONNETTE

Leur amitié de jeunes femmes était restée tout à fait pareille à leur camaraderie de petites filles. Elles s'aimaient dans le monde comme elles s'étaient adorées au couvent; ne se quittaient guère, allaient au Bois dans la même voiture, au théâtre dans la même avant-scène, portaient des toilettes semblables, avaient entre elles, tout bas, à chaque instant, sans motif, ces menus jacassements d'écolières, confidentiels, mêlés de petits rires, que l'on prendrait pour des bavardages de fauvettes; et c'était leur meilleur plaisir, quand on ne les regardait pas,--mais on les regardait presque toujours, jolies comme elles étaient,--de se baiser à la dérobée, dans quelque coin, sous les voilettes vite levées et baissées. Jamais elles n'auraient épousé, Jeanne, M. de la Paumerie, et Pascale, M. de Montfriloux, s'ils ne s'étaient engagés à les loger dans la même maison. Les maris tinrent la promesse des fiancés. Elles habitaient rue Malesherbes, Pascale au premier, Jeanne au second; un escalier intérieur, du boudoir de l'une, allait au boudoir de l'autre; de sorte qu'elles pouvaient se voir à toute heure, se rencontraient parfois sur les marches du milieu, s'asseyaient là, se contant mille choses, pas coiffées, en peignoir; et elles n'auraient pas été plus séparées qu'aux Ursulines, si leurs lits conjugaux avaient été aussi voisins que leurs lits de pensionnaires, l'an passé, dans le grand dortoir blanc. Pourtant cette étroite intimité ne suffisait pas à leur jalouse tendresse, et Pascale, un jour, dit à Jeanne, après un silence, avec l'air d'une personne qui a longtemps réfléchi sur un grave sujet:

--Que penses-tu du mariage, mignonne?

--A quel point de vue? demanda Jeanne.

--Au point de vue... que tu devines bien!

--Eh! mon Dieu, j'en pense qu'il n'est pas aussi effrayant, en somme, que nous l'avions supposé; et il ne fait pas trop attendre les compensations à ses premières amertumes.

--C'est aussi mon avis. On s'habitue à tout; on en vient même à prendre quelque plaisir aux choses qui, d'abord, paraissaient très épouvantables; pour ma part, je conviens que j'endure à présent les caresses de M. de Montfriloux avec une patience où j'ai peu de mérite.

--Je t'en puis dire autant; mes complaisances à l'égard de M. de la Paumerie sont récompensées d'une satisfaction qui va parfois jusqu'à l'excès.

--Cependant, ma chérie, mon bonheur n'est pas parfait!

--Pourquoi donc, ma chérie?

--Parce que tu n'as point de part, toi, aux délices que l'hymen m'oblige d'accepter.

--Oh! comme tu te trompes. Si aimant que soit M. de Montfriloux, je t'assure que M. de la Paumerie...

--J'entends bien! Ton mari ne manque pas de te prouver toute la tendresse imaginable, mais il ne te la prouve pas à l'heure même où le mien m'assure de son amour; il m'arrive d'être heureuse à des moments où tu ne l'es pas; c'est à cause de cette discordance que mon amitié se désole.

Jeanne fut très touchée du souci de son amie.

--N'est-ce pas une chose cruelle, reprit Pascale, de penser qu'à l'instant divin (car il est divin, il n'y a pas à dire), où le baiser vous fait venir l'âme aux lèvres, celle qu'on chérit plus que soi-même, plus que tout, bâille peut-être, indifférente, sur la page de quelque livre, ou se tourne vers la ruelle, pour s'endormir? N'éprouve-t-on pas comme un remords des délices qu'elle ne partage point? Ah! mignonne, quelle extase ce serait pour deux âmes vraiment sœurs comme les nôtres sont, de savoir, d'être sûres qu'elles ressentent la même ivresse dans la même minute, qu'elles montent en même temps au même paradis!

--Il est évident que cette certitude ajouterait beaucoup au plaisir de chacune; mais il serait assez difficile d'atteindre à un pareil résultat; car enfin, continua Jeanne en souriant, nous ne saurions demander à nos maris de choisir précisément...

--Qui te parle de nos maris? Leur initiative n'a que faire en ceci, et la nôtre peut suffire à réaliser mon rêve. Jeanne, ma chérie! si tu veux me jurer de tenir l'engagement que j'exigerai de toi, je ne serai plus troublée désormais, dans mes plus chères joies, par le chagrin de songer qu'elles ne nous sont point communes.

--Quoi que tu exiges, je le ferai, dit Jeanne; j'en jure notre amitié!

--Écoute-moi donc, mignonne.

Et Pascale parla tout bas à l'oreille de son amie, qui d'abord écarquilla les yeux et puis pouffa de rire.

--Quoi? vraiment? c'est là ce que tu as inventé?

--Oui!

--Une sonnette?

--Electrique!

--De ton alcôve?...

--A la tienne!

--Mais c'est une folie!

--Tiendras-tu ton serment?

Jeanne cessa de rire.

--Je le tiendrai, dit-elle.

II

Quelques jours après cette conversation, M. de la Paumerie était un homme absolument étonné, et il ne pouvait rien comprendre aux fantaisies de sa femme. Gaie comme un oiseau qui se plaît dans sa cage, souriante dès qu'il entrait, offrant vite ses lèvres, elle n'avait pas cessé d'être, tant que durait le jour, la Jeanne adorable de naguère; mais elle se montrait, le soir, d'une humeur passablement étrange. C'était en vain qu'il s'approchait d'elle, avec câlinerie, tandis qu'elle dénouait ses cheveux devant la psyché ou qu'elle faisait glisser le long de sa jambe fine la soie noire du bas; elle avait des «laissez-moi tranquille» tout à fait déconcertants, non sans un soupir, qui était comme l'aveu d'un regret; et, lorsqu'ils étaient l'un près de l'autre, leurs têtes dans l'oreiller, sous les rideaux de l'alcôve, elle s'enroulait méchamment, avec des reculs farouches, dans sa chemise autrefois moins austère, refusait sa bouche, ses épaules, ses bras, regardait le mur, se disait lasse, feignait de s'endormir, en soupirant encore. Si bien que le mari dépité ne tardait pas à s'endormir lui-même d'un sommeil véritable. Mais, soudain, des bras tendres à son cou et des lèvres à ses lèvres le tiraient de son repos, en même temps qu'un petit bruit vif, répété, à peine perceptible, comme d'une sonnerie étouffée dans de l'ouate, tintait dans le silence de la chambre. Qu'était-ce donc? il croyait à un bourdonnement d'oreille comme on en a quand on est éveillé brusquement, ou à quelque reste de songe. D'ailleurs, il ne lui était point donné de prendre longtemps garde à ce bruit, tant Jeanne le troublait de mignardes caresses qui n'entendent pas que l'on s'occupe d'autre chose! M. de la Paumerie, à coup sûr, ne se plaignait point de ces aimables réveils; la douceur de la réalité--gorge fraîche qui sort des rubans et des guipures, épaule frêle où la tête s'incline avec des mouvements de chatte, chemise qui ne sait plus ce qu'elle fait là,--était bien pour le consoler de tous les rêves enfuis. C'était seulement après les tendresses que sa surprise lui revenait; et il regardait sa femme, en se grattant l'oreille, n'osant interroger. Mais que M. de la Paumerie fût étonné ou non, cela n'importait guère; tout était pour le mieux, puisque Pascale, grâce à son innocent stratagème et grâce à l'obéissance de son amie au grand serment juré, ne connaissait plus le chagrin des égoïstes joies; et, s'il résulta de tout ceci quelque chose de fâcheux pour le mari de Jeanne, on n'en saurait accuser que le méchant hasard.

III

Le vicomte d'Argelès était fort épris de madame de la Paumerie. Éprouvait-elle quelque plaisir à se voir aimée par un homme du meilleur monde, bien fait de sa personne, que peu de femmes eussent dédaigné? il n'y a rien d'invraisemblable dans cette hypothèse; mais elle n'avait jamais manqué de lui témoigner, par la réserve de son attitude et la froideur de ses regards, qu'il nourrissait en vain de coupables espérances. Malheureusement, M. d'Argelès n'était pas de ces amoureux qui se découragent dès les premiers échecs; il se piquait de persistance aussi bien que d'audace; un jour que le valet de chambre n'était pas dans l'appartement, que la camériste, peut-être complice, venait de s'éloigner, il s'introduisit impertinemment chez madame de la Paumerie.

--Sortez, Monsieur! dit-elle avec un effroi d'autant plus légitime qu'on lui voyait toute sa peau rose à travers le peignoir transparent, dans le demi-jour du boudoir.

Loin de sortir, il s'élança vers elle, s'agenouilla, lui prit les mains, mordit de baisers tous les bouillons de batiste. Et il bégayait les plus ardentes paroles: qu'il l'adorait éperdument; qu'il était prêt à mourir pour l'amour d'elle; qu'on pouvait le tuer, mais non pas le contraindre à sortir de cette chambre où il s'enivrait de l'air qu'elle avait respiré, du cher parfum qui venait d'elle.

A vrai dire, Jeanne n'était point sans éprouver quelque émotion, d'autant plus que, tout en parlant, M. d'Argelès s'était approché encore, l'avait forcée à se rasseoir sur la chaise longue, lui mettait dans le cou, dans les cheveux, la chaleur de son souffle; et, par une coïncidence fâcheuse, madame de la Paumerie était sensible plus qu'aucune autre au tendre chatouillement d'une haleine sur la peau. N'importe! elle sortirait victorieuse de cette lutte! Elle se dressa malgré les caresses dont il l'emprisonnait; et elle allait répéter: «Sortez d'ici, je le veux,» montrer la porte d'un geste digne auquel il n'y aurait rien à répliquer... lorsque la sonnette tinta! Oui, elle tinta, imprévue, en plein jour! Quoique le bruit vînt d'un peu loin, de la chambre voisine, Jeanne le reconnaissait, ne pouvait pas s'y méprendre. Ah! vraiment, Pascale choisissait bien son temps pour sonner! Elle n'ignorait pas cependant que M. de la Paumerie, à cette heure, était toujours sorti. Que faire? Désobéir à son amie, rompre un engagement sacré? Jeanne ne pouvait supporter cette idée. Non, elle ne se résoudrait jamais à un pareil manque de foi. Et la sonnette, comme impatiente, tintait encore, tintait toujours, tandis que M. d'Argelès ne cessait de supplier, à genoux, trop séduisant. Hélas! Jeanne se laissa tomber sur la chaise longue, cachant ses yeux sous ses doigts, voilée de ses cheveux défaits,--victime de sa fidélité au serment.

INCONVÉNIENT DE LA PERFECTION

I

Pauvre petite belle, si rieuse naguère, et qui languit maintenant, toute mélancolique, l'air d'une rose en deuil! Que lui est-il arrivé? D'où est venue une pensée amère sous ce joli front qui ne pensait jamais? Je veux bien vous le dire, le sachant de source certaine. Mais il faut prendre les choses d'un peu loin.

Lise Emmelin avait dans l'œil le défi d'une personne sûre d'elle-même. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué l'assurance presque impertinente du patron et des commis dans les boutiques très bien assorties qui se vantent de réunir tout ce que peuvent désirer les chalands? Cette assurance était celle de Lise Emmelin. Des frisons roux qui lui becquettent les sourcils à la pointe de la mule qui soulève des valenciennes, tout son être mignon, montrant les dents, renflant le cou, pointant sous le surah les flèches de la gorge, faisant bouffer la jupe d'un vif sursaut de reins--oh! le troublant étalage!--avait l'air de dire aux gens, dans des approches provocantes de tiédeurs et d'odeurs: «Parlez! que vous faut-il? Des perles dans un écrin rose? J'en ai. Du duvet d'or blanc, qui veloute le dessous du menton? En voici. Des rondeurs de neige où deux fraises viennent de mûrir? J'en tiens. D'autres rondeurs, plus vastes, dures comme le porphyre, avec un petit signe au bas? C'est une spécialité de la maison. S'il vous plaît de respirer des odeurs capiteuses comme celles des mousses rousses, il m'en reste tout un solde qui n'est pas près d'être épuisé. Allons, voyez, choisissez. Et avec cela, Messieurs?» Mais ce joli babil muet, un peu pareil à celui des vendeurs, en différait en ceci qu'il n'était point menteur du tout; Lise Emmelin avait le droit de dire qu'elle était la boutique la mieux approvisionnée du monde en douces marchandises d'amour! Rien d'aussi parfait, je vous le jure, que cette petite figurine de Vénus. Tout le monde connaît les trente conditions de la beauté absolue--trente, ou bien trente et une?--que François Corniger a mises en vers latins et Brantôme en prose française. Eh bien, une fois, le livre dans une main, et la chemise tombée, Lise, devant sa psyché, interrogeait tour à tour la page et le miroir: elle eut lieu d'être aussi satisfaite que possible. Le livre disait: «Il faut trois choses blanches, la peau, les dents, les mains.» Le miroir répondait: «Admire la nacre de tes dents, les lis de ta peau, et tes frêles mains couleur de clématite!» «Il faut, disait le livre, trois choses brunes, les paupières, les sourcils, les yeux.--N'est-ce pas d'or sombre, répondait le miroir, que sont faits tes yeux, tes sourcils, tes paupières?» «Il faut trois choses rouges, les lèvres, la joue, les ongles.--Tes ongles délicats se carminent de sang, ta joue est une rose givrée à peine de poudre de riz, et tes lèvres ont l'air d'une fraise un peu grosse qui s'ouvre d'être trop mûre.» «Il faut trois choses larges, le front, l'entre-sourcil, la poitrine.--Comment tes seins pleins et fermes y tiendraient-ils si ta poitrine n'était spacieuse comme il convient? Il y a la distance qui sied, entre les arcs de tes sourcils; pour ce qui est du front, l'auteur radote, et rien n'est plus exquis que presque pas de peau sous les petits cheveux fous qui se recroquevillent.» «Il faut trois choses petites, le bout des seins, le nez, la tête.--Ta tête est celle d'un enfant; un pétale d'églantine est plus grand que ta double narine rose, et les pointes de ta gorge sont deux framboises, à peine visibles, dans de la neige.» «Il faut trois choses longues, la chevelure, les mains, le corps.--Ton svelte corps s'effile entre les draps comme une couleuvre qui fuit, tes mains se gardent bien d'être pataudes ou trop potelées, et, un soir que Ludovic te baisait les talons, le bout de tes boucles d'or lui chatouilla les lèvres.» «Il faut trois choses courtes, les oreilles, les pieds, les dents.--Tu n'as rien de commun avec les Anglaises aux dents d'ogresse, qui laissent des traces de géantes dans le sable des plages, et tes oreilles sont les fins coquillages que Cypris Anadyomène n'a pas secoués en sortant de la mer.» «Il faut trois choses déliées, les doigts, les cheveux, les lèvres.--Tes lèvres seraient minces si elles n'avaient pris dans le baiser l'habitude d'être bien écloses; les fils de la Vierge, teints de soleils, sont moins légers que tes cheveux; et rien n'est plus délicat que le rebroussis de tes doigts fuselés.» «Il faut trois choses grosses, le bras, la cuisse, le mollet.--Ta chair se renfle où il est nécessaire en bossèlements de soie vivante.» «Il faut trois choses étroites, la bouche, la cheville, la taille.--Ta taille, sur l'évasement des hanches, a la souplesse fine d'un roseau; un bracelet de fillette serait pour ta cheville un anneau trop grand, et ta bouche est si mignonne que tes dents n'y tiendraient pas si elles n'étaient petites comme des grains de riz!» On pense que Lise prenait grand plaisir à ce dialogue du livre et du galant miroir. Cependant, vers la fin, elle eut un peu de surprise. Quoi! trois choses étroites, seulement? Elle n'ignorait pas,--bien que l'auteur, honnêtement expurgé sans doute, n'en dît mot et que la psyché n'en pût rien voir ni savoir,--elle n'ignorait pas qu'il fallait à la beauté parfaite une quatrième étroitesse; et elle pouffa de rire, ayant l'assurance, grâce à de tendres expériences souvent réitérées, que la trente et unième condition, pas plus que les autres, ne lui faisait défaut!

II

Ce qui aurait été désastreux, c'est que Lise, parfaite comme elle était,--plus parfaite même que ne l'exigeait François Corniger,--se fût montrée avare des trésors qui lui avaient été si généreusement départis. Combien de joies volées à nos regards, à nos lèvres, si une telle beauté n'avait eu pour confidente que la psyché du boudoir! Grâce au ciel, l'exquise créature comprenait à quoi l'obligeait la possession de tant de charmes, et elle pensait avec raison qu'une rose serait très blâmable de se cacher sous les feuilles et d'emprisonner ses parfums dans sa corolle fermée. Avec l'audace de s'offrir, elle avait, souvent, la clémence de se donner. Elle ne refusait pas au désir la rime qu'il espère. Sûre de l'admiration, elle tenait assez peu au respect, et qui ne lui en eût pas manqué, lui aurait semblé fort impertinent. Mais ce n'était pas seulement le sentiment de son devoir qui l'inclinait à des miséricordes. A être douce, elle trouvait des douceurs; elle prenait plaisir à ne point désespérer les gens; comme quelqu'un qui se chauffe, plein d'aise, au feu qu'il vient d'allumer. Lise Emmelin était précisément le contraire de ces personnes dénuées de tendresse, qui guettent pendant le baiser le frétillement d'une mouche sur la mousseline de l'alcôve. Elle pensait à ce qu'elle faisait, avec satisfaction. Que sa conduite eût de quoi choquer les moralistes austères, elle ne s'en inquiétait pas le moins du monde, ayant toujours toute prête la réponse de son joli rire. De sorte qu'avec ses vingt amours, vite éclos, vite fanés, qui se r'épanouissaient parfois, folle et plus charmante de l'être, éparpillant sa vie à tous les caprices, elle n'aurait jamais cessé d'être aussi parfaitement heureuse qu'heureusement parfaite, si le comte Horace de Hervadec, arrivant de sa Bretagne, ne lui avait été présenté, un soir que, depuis cinq ou six heures, elle n'aimait personne.

III

Elle s'éprit passionnément de ce robuste gentilhomme si différent des grêles amoureux auxquels il avait bien fallu que, jusqu'alors, elle se résignât. Elle regardait, avec des yeux où l'étonnement s'extasie, cette beauté virile, presque sans grâce, mais superbe,--la beauté d'un héros barbare. On devinait qu'il avait vécu dans les bois, au bord de la mer, grand chasseur, grand marcheur, fort à étrangler des loups, assez solide pour ne point chanceler sous les paquets de mer dont les rochers s'ébranlent! Un géant, en vérité, dont le pas faisait crier le plancher à travers l'épaisseur du tapis, et qui eût rompu de sa pesanteur tous les sommiers et toutes les chaises longues. Lise, pour un peu, lui aurait sauté au cou, dès la première rencontre, au risque d'être broyée dans un embrassement. Il y a des moments où les mignonnes porcelaines de Saxe, si elles pouvaient parler, s'écrieraient: «Je veux être cassée!» Elle n'osa pas se montrer prompte à ce point, épouvantée en somme de le voir si démesuré, et, peut-être encore, à cause d'une pudeur dont on ne saurait la blâmer. Mais cette retenue ne lui fit pas perdre un temps bien considérable: le lendemain soir, dans la franchise de son affolement, elle entrait chez le fort Breton, et lui riait, charmante, charmée, avec tous les baisers aux lèvres, les cheveux vite dénoués, lui laissant faire tout ce qu'il voulait d'une robe qui ne tenait à rien!

IV

Hélas! c'est de nos plus ardentes espérances que naissent nos plus amères tristesses. Ceux qui virent Lise Emmelin le lendemain de cette escapade, faillirent ne la point reconnaître, tant elle avait le front morose, les yeux tristes, avec l'air attrapé d'une chatte à qui l'on a retiré sa jatte de crème. Elle poussait des soupirs à fendre l'âme,--petite bouche si accoutumée au rire,--et la mignardise de sa désolation faisait penser au chagrin qu'aurait une poupée. Mais c'était un très grand chagrin malgré ce qu'il gardait de sourire et de grâce dans ses apparences. Elle s'enferma tout un jour, ne voulut voir personne; la curiosité de la soubrette entendait ces mots à travers la porte: «Ah! c'est affreux! moi qui l'aime tant! c'est affreux!» Que s'était-il donc passé chez l'énorme Breton fort à étrangler les loups, assez solide pour ne point trembler sous les paquets de mer? Personne ne l'aurait jamais su sans doute, si mademoiselle Anatoline Meyer n'eût interrogé son amie avec les plus tendres instances. «Voyons, voyons, ma petite Lise, dites-moi ce qui est arrivé. Est-ce qu'il vous aurait maltraitée, le sauvage?--Hélas! non, dit Lise.--C'est donc qu'en le voyant de plus près, vous avez cessé d'en être éprise et que vous portez le deuil d'un espoir perdu?--Je l'aime toujours, plus que je ne saurais dire!--Je devine. Ce géant n'est point ce qu'il paraît. Il y a des mines si trompeuses.--Vous devinez fort mal, je vous jure!--Alors, je ne sais plus que penser. Car, enfin, il est impossible d'imaginer que vous lui avez déplu, vous, si délicieusement jolie, vous, ma chère, si parfaite.--Tout le mal vient de là, justement!--Comment cela, mignonne?--Eh! dit Lise fondant en larmes, parfaite, je le suis trop!»

LE CHEVEU

Je fus irrité enfin par la prétention de cet homme extraordinaire! Car il se vantait d'avoir déjoué, en tout temps, toutes les ruses, tous les complots des belles personnes qui furent ses amoureuses, de n'avoir jamais été la dupe d'aucune femme, pas même de la sienne!

--Arnolphe, disait-il, a été joué par Agnès et Bartholo par Rosine, mais cela ne prouve pas qu'Agnès fût très adroite et Rosine très maligne: cela prouve simplement qu'Arnolphe et Bartholo étaient des imbéciles. Tout homme qui n'est pas un sot peut être trahi par une ingénue ou par une coquette,--puisqu'il y a des amours imprévues et rapides et qu'il tient beaucoup de baisers dans la minute du vent qui passe!--mais il ne peut pas être trompé par elles. Sganarelle souvent; mais Sganarelle sans le savoir, jamais. Je regarde par la fenêtre, vous embrassez celle que j'adore, c'est possible; mais, dès que je me retourne, je m'aperçois que vous l'avez embrassée. «Vous rentrez bien tard, ma mignonne?--Je suis allée voir ma sœur qui est au plus mal.» Réponse: un haussement d'épaules. «Vous sortez de chez votre amant, et vous allez sortir de chez moi, pour n'y plus revenir!» La malice des femmes,--quoi qu'en dise la tradition,--est absolument dépourvue d'ingéniosité. Vénus, qui était une déesse, n'a pas réussi à bafouer Vulcain qui n'était pas un dieu très intelligent; il lui a dû de ressembler, par le front, à un faune, mais il l'a prise dans le filet d'acier. Le machiavélisme des épouses et des filles a des candeurs enfantines; leur dissimulation avoue tout; leurs pièges ont l'évidence pour enseigne. A moins d'être sourd, aveugle et idiot, on entend ce qu'elles ne disent pas, on voit ce qu'elles pensent cacher, on devine leurs plus secrets desseins. Ce qui fait que tant d'hommes paraissent dupes, ce n'est pas qu'ils le sont en effet, c'est qu'ils veulent bien feindre de l'être. Pourquoi? parce qu'ils aiment. Proclamer qu'on a découvert la trahison, obligerait à la rupture. On a la lâcheté,--car elles sont charmantes, surtout les plus perfides,--de ne pas les confondre pour ne pas les perdre. Elles sont si jolies, ces bouches qui mentent si mal! Mais, qu'elles mentent, on le sait bien; et moi qui vous parle, j'affirme, sans me croire aussi perspicace et fécond en stratagèmes que l'ingénieux barbier Figaro ou le subtil dieu Loge, j'affirme que la femme par qui je serai trompé n'a pas encore noué sa jarretière au-dessus du genou ni doucement pâli d'un nuage de veloutine la fraîcheur rose de sa joue.

C'en était trop! et sans songer à ce qu'il y avait de coupable dans mon indiscrétion, je m'écriai:

--Celle que vous aimez à présent, c'est Lucienne Thuriot?

--Oui.

--Des yeux bleus, très pâles, où rêvent des innocences?

--Oui.

--Des cheveux bruns, un peu fauves, qui se recroquevillent en frisons sur les tempes?

--Oui.