Chapter 6 of 10 · 3974 words · ~20 min read

Part 6

Pour l'amour de ce jeune homme qui avait de très grands yeux, elle avait tout osé, la courageuse femme. Elle ne s'était pas bornée à le choisir, elle, noble, illustre, presque Altesse, à se donner à lui, si belle! Afin de complaire à cet écolier bohème qui longtemps s'était accommodé du baiser des filles de taverne, elle avait bravé le mépris,--se cachant à peine de l'aimer,--et le plus grand des périls. Car son mari, dans sa robuste vieillesse, était un homme redoutable. Jaloux de l'antique honneur de sa race, le moindre soupçon lui aurait fait oublier toute miséricorde, et il n'eût pas hésité à frapper l'épouse adultère, à la traîner par les cheveux avec des mains rouges de sang. N'importe! chaque soir,--dès que les gens étaient endormis dans le palais,--elle sortait, sans peur, la tête voilée d'une mante, allait chercher dans un misérable logis l'amant qui ne daignait pas toujours l'attendre, lui prenait le bras, l'entraînait, l'emportait vers la demeure princière. Pour ne pas éveiller les serviteurs, elle marchait pieds nus sur les dalles froides des vestibules. Un seul bruit! et toute la valetaille éveillée, accourue, eût constaté, proclamé le déshonneur du maître. Elle ne tremblait pas. «Viens! viens!» disait-elle à voix basse. Et, jusqu'au matin, oui, jusqu'au plein jour,--dût la fuite du bien-aimé être surprise et révélée,--elle le tenait entre ses bras, enivrée, dans la chambre voisine de celle où sonnaient quelquefois, parmi le grand silence nocturne, les pas si proches de l'époux qui aurait pu se montrer tout à coup, armé, de l'époux qui n'eût pas fait grâce!

III

Cependant, l'amant répétait:

--Non, tu ne connais pas, auprès de moi, la fièvre des amours éperdues; ton souffle est lent, régulier, paisible, ton pouls n'est pas plus agité que celui d'un enfant qui dort.

--Oh! tu crois cela? dit-elle.

Elle songea un instant.

--Fallût-il mourir, je te prouverai que tu te trompes!

Puis, d'une voix qui commande:

--Cache-toi sous les draps, ou dans la ruelle. Cache-toi, te dis-je, sans quitter ma main pourtant, et, quoi qu'il arrive, ne bouge pas si tu tiens à la vie.

Elle ordonnait avec une telle fermeté, qu'il obéit, instinctivement, sans une parole; dès qu'il eut disparu, le corps dans la ruelle, la tête sous l'oreiller, elle saisit violemment le cordon de sonnette, qui pendait dans l'alcôve, le tira, l'agita, comme en un réveil épouvanté.

Peu d'instants après, il y eut dans la chambre une irruption de caméristes qui s'affolent. Qu'était-ce? Qu'y avait-il? Madame était-elle malade? ou avait-elle eu quelque affreux cauchemar? L'empressement encore à demi ensommeillé des servantes allait, venait, rôdait, avec mille paroles, avec des bras levés qui n'ont pas eu le temps d'entrer dans les manches.

La jeune femme dit:

--Je ne me sens pas bien. Priez le prince de venir auprès de moi.

Prévenu sur-le-champ, l'époux apparut inquiet, interrogeant.

Elle reprit:

--En vérité, reprit-elle, c'est un malaise qui m'a prise tout à coup et que je ne saurais m'expliquer. Je vous prie d'ordonner qu'on avertisse le médecin.

Sur un signe, les servantes sortirent; le prince se tenait près du lit, observant la malade avec des yeux pleins d'une tendresse alarmée. Si l'un des plis du drap, près de la ruelle, avait remué, si un mouvement de l'oreiller avait révélé une coupable présence, la jeune femme n'aurait pas vu se lever le jour, et l'aube eût pleuré de la voir, très pâle, dans les dentelles du lit, rougies de sang.

Le médecin arriva.

--Docteur, dit-elle en lui tendant la main gauche,--de la droite elle serrait toujours les mains de son amant,--docteur, tâtez-moi le pouls. N'est-il pas vrai que j'ai une fièvre très violente?

Le médecin répondit après un silence:

--Très violente, en effet! comme sous le coup d'une émotion excessive.

--Mettez votre oreille à mon cœur. N'est-il pas vrai qu'il bat d'une façon inaccoutumée?

Le médecin, après avoir obéi:

--Il bat étrangement, madame!

A ces mots, le vieil époux ne put retenir un cri, et ses bras robustes eurent des tremblements. Quel était ce mal soudain? il était grave? mortel, peut-être? «Ah! docteur, tout ce que je possède est à vous, si vous guérissez la princesse!»

Mais elle, en souriant:

--Ne vous inquiétez pas. Cela ne sera rien, vous verrez. Je me sens beaucoup mieux déjà, et je pense que quelques heures de bon sommeil achèveront de me remettre.

IV

--Tu vois bien que tu te trompais! s'écria-t-elle dès qu'ils furent seuls, avec un beau rire de triomphe.

Mais l'amant, sorti de la ruelle, frissonnait entre les draps comme quelqu'un qui serait nu dans de la neige, ne disait mot, claquait des dents; elle vit qu'il était tout blême.

Alors elle se sentit pleine de dédain, et elle chassa de son lit cet homme qui avait eu peur tandis qu'elle exposait sa vie pour lui prouver les battements de son cœur!

LE RÊVE DE LILA

--Colette!

--Lila?

--J'ai fait un rêve.

--Eveillée?

--En dormant.

--C'est fâcheux. Eh quoi! chérie, ignores-tu que les heures du sommeil doivent être uniquement employées à se reposer des douces fatigues, à se rendre capables d'en subir de plus douces encore? Il faut abandonner aux personnes romanesques, grandes liseuses de poèmes, l'amour des illusions nocturnes, qui lassent aussi, sans profit réel. Les réalités, quand on sait s'y plaire, valent qu'on s'en contente--ne dis pas non, Lila!--et que l'on n'use pas, dans la chimère, la faculté de les convoiter. J'enrage chaque fois que j'entends parler d'un beau songe; quel songe vaut deux bouches vraies qui se baisent? Les poètes gâtent les femmes. Quant à ce qui est de moi, j'aurais le plus grand mépris, si j'étais homme, pour une amoureuse qui s'éveillerait avec des yeux battus où je ne serais pour rien.

--Oui, mais n'importe, j'ai fait un rêve.

--Que tu brûles de me raconter?

--Evidemment! Et le voici.

Lila Biscuit tira une petite houppe de sa pomme à poudre de riz, rose d'un côté comme une joue de paysanne, et s'en caressa le visage, peut-être pour voiler, préventivement, une rougeur possible; renversée dans un fauteuil bas en face de son amie étendue sur la chaise-longue, elle jouait du bout de son pied nu, tout en parlant, avec les valenciennes du peignoir de Colette, qui bâillaient un peu, sous la gorge.

--J'étais dans un pays très extraordinaire, dit-elle, où les gens ont sur la vertu des idées qui ne seraient point du tout de mise dans le monde où nous vivons. Figure-toi que les habitants de ce pays-là se croiraient déshonorés s'ils épousaient une personne qui n'aurait pas eu un très grand nombre d'aventures avérées; et, le soir des noces, tous les invités,--il y en a quelquefois beaucoup,--entrent l'un après l'autre dans le lit nuptial, tandis que le marié va rendre dignes d'un prochain mariage toutes les jeunes filles des environs.

--Toutes? Tu exagères.

--Quelques-unes. Il fait ce qu'il peut! C'est du nombre, plus ou moins grand, de ces demoiselles d'honneur,--on les appelle ainsi,--que l'on félicite, le lendemain, la nouvelle épouse, comme on félicite l'époux du nombre, plus ou moins grand, des invités; trop peu d'infidélités légitimes, de la part du marié ou de la part de la mariée, serait un cas de divorce. Et ces gens ont d'autres coutumes qui ne sont pas moins singulières. Leurs tribunaux condamnent aux peines les plus sévères les jeunes hommes convaincus d'être demeurés insensibles, cinq minutes durant, à la compagnie d'une belle personne; en ce cas, généralement, les époux ou les pères se portent partie civile. On montre du doigt les couples qui reviennent du bois voisin sans que le désordre de leurs vêtements révèle qu'ils ont fait leur devoir. Par un arrêté de police, les femmes qui n'aiment point sont tenues d'habiter dans un certain quartier, d'où les familles honnêtes écartent avec soin leurs promenades; et dans les couvents ou dans les pensions on offre en exemple aux petites filles la vie des amoureuses illustres qui, sans jamais s'écarter de la bonne voie, donnèrent au baiser tous leurs jours et toutes leurs nuits!

--J'imagine, Lila, que, dans un pays pareil, tu n'as pas dû tarder à mériter une renommée très honorable.

--C'est ce qui te trompe, Colette! Les préjugés que j'avais emportés de notre monde,--ce soir-là, précisément, je m'étais endormie seule,--ne laissèrent pas de me causer de fort grands embarras; je fus traînée en justice pour n'avoir pas mis, dans le délai légal, les bras au cou d'un passant qui m'avait offert une rose.

--Eh! pourquoi, mignonne, refusais-tu obéissance à la loi? Il faut se conformer aux mœurs des nations où l'on vit.

--Le moyen de faire deux choses à la fois! Au moment où le passant me présentait une fleur, j'étais en train d'en donner une à un jeune homme qui s'en accommodait volontiers.

--Une rose aussi?

--Ma bouche.

--Je t'excuse, et j'ose espérer que le tribunal se montra indulgent pour ta faute involontaire.

--Indulgent? tu verras bien. Je dus d'abord endurer l'impitoyable éloquence de l'accusateur public, qui mit en lumière l'énormité de mon crime. Non seulement j'avais désobéi aux lois de ma nouvelle patrie,--on aurait pu me pardonner cette infraction, à cause de ma récente arrivée,--mais j'avais bafoué l'éternelle morale. J'avais osé ne pas aimer qui m'aimait! En échange d'une fleur, je n'avais rien donné, pas même un sourire! On eût cherché longtemps, dans les annales du pays, avant d'y rencontrer un pareil excès d'impudence et de rébellion. La nécessité d'un châtiment terrible s'imposait. Il y allait de l'honneur des familles, de l'honneur de la nation tout entière. Pouvait-on prévoir les conséquences d'un acquittement? pouvait-on affirmer que les jeunes filles, que les jeunes épouses jusqu'à ce jour fidèlement attachées à leurs devoirs ne trouveraient pas dans la miséricorde des juges un prétexte à se détourner des obligations les plus sacrées? Si je n'étais sévèrement punie, on verrait peut-être d'autres femmes,--rien d'aussi contagieux que le mal,--se refuser aux légitimes réciprocités, ne pas laisser leurs mains dans les mains qui les pressent, détourner leurs lèvres du baiser, ne pas ouvrir leur porte, la nuit, aux donneurs de sérénades; on entendrait, chose encore inouïe, des bouches roses dire non! Et même savait-on s'il ne se trouverait pas des créatures assez corrompues par mon exemple, assez éhontées, assez dépourvues de sens moral pour se confiner dans l'infamie d'un seul amour? A cette pensée, l'accusateur voilait sa face rougissante. Il fut même sur le point de demander le huis clos. A vrai dire, j'avais le droit d'objecter qu'au moment où la rose m'était offerte, j'étais occupée à des fonctions honorables et absorbantes dont il est difficile de se distraire. Circonstance atténuante, soit! «Mais, s'écriait l'orateur, l'accusée niera-t-elle que ses doigts, que ses regards étaient libres, sinon ses lèvres et sa parole? Ne lui était-il pas possible d'accepter l'offrande dans un tendre serrement de main,--sans interrompre le baiser,--ou d'en promettre, d'un coup d'œil, la prochaine récompense?» Et il concluait avec colère à l'application de la loi.

--Je tremble pour toi, mignonne.

--Avec raison, ma chère! Le jury rapporta un verdict affirmatif et je fus condamnée à passer le reste de mes jours dans le quartier décrié où sont reléguées les femmes qui n'aiment point.

--Pauvre Lila!

--Par bonheur, le roi fut moins cruel que les juges. Il daigna me faire grâce, ou à peu près, donnant pour raison qu'une personne aimable comme je l'étais ne serait pas éloignée de la société sans une grande perte pour celle-ci, et que les justiciers seraient les premiers punis. Il fut donc résolu que je resterais libre, à la condition cependant de sortir victorieuse d'une épreuve jugée assez redoutable.

--Une épreuve?

--Les jeunes hommes du pays s'assembleraient devant le palais du roi, j'irais de l'un à l'autre, sans en négliger un seul, et j'aurais ma grâce, pleine et entière, s'ils s'accordaient tous à me proclamer infiniment jolie et désirable.

--Me voilà rassurée. Rien ne te manque de ce qu'il faut pour plaire.

--Ils étaient si nombreux!

--Tu avais des précédents.

--Une chose surtout m'inquiétait. Dans quelle toilette me montrerais-je aux arbitres? Je ne te cacherai pas,--si excessive qu'elle soit,--que l'idée me sourit d'abord de mépriser les vaines parures et de me laisser voir telle que m'admire et me complimente la psyché de ma chambre de bain.

--C'eût été une grande faute! Défions-nous de la nudité. Pour si exquise que l'on se connaisse, on n'est pas sûre d'être parfaite. As-tu jamais entendu dire qu'un homme de goût se soit ardemment épris d'une femme pour l'avoir vue sortant de la mer, sur la plage, dans le costume qui dévoile tout? Il y a un peu de laideur dans la plus merveilleuse beauté. Usons du mystère troublant des robes pleines de promesse. C'est derrière un nuage que la lune est charmante. Il est bien vrai qu'un moment arrive,--et ce n'est pas le moins doux,--où les étoffes n'ont plus que faire; mais, alors, il est trop tard pour que l'amant se dédise de son admiration, fût-elle déçue, et sa vanité de possesseur nous est un garant de l'enthousiasme qu'il fera voir et de sa propre illusion.

--Ah! comme je suis de ton avis! Après une courte hésitation, je comparus devant la foule voilée jusqu'à la lèvre, gantée jusqu'au coude, et une acclamation passionnée me prouva que ma cause était gagnée,--en partie, du moins.

--En partie?

--Hélas! il y avait à la clémence du roi une condition encore, que je ne t'avais pas osé dire. Non seulement je devais plaire à ces jeunes hommes, mais je devais avouer qu'ils me plaisaient, tous, et leur en fournir la preuve dans un baiser.

--Oh! combien étaient-ils, Lila?

--Trois mille.

--Miséricorde!

--Dans les jardins royaux, on voit beaucoup de bosquets, étroits, fleuris, galants, des boudoirs de feuillage, avec des tapis de mousse; autant de bosquets qu'il y a d'amoureux dans le pays. Une matrone qui surveillait la stricte exécution des clauses de ma grâce, me conduisit vers le berceau où m'attendait l'un des trois mille jeunes hommes. Tu penses si j'étais effrayée! Ce qui me rassura un peu, c'est qu'il avait de fraîches lèvres rouges sous les plus fines moustaches du monde. Je pris mon mal en patience. Mais, du premier bosquet, je passai dans un autre, dans un autre, dans un autre encore! et je t'assure que l'on ne saurait rien se figurer de plus extraordinaire.

--J'aime à croire que chaque amoureux, au moins, ne réclamait qu'un baiser, un seul, pas davantage?

--Ah! ma chère, les gens de ce pays se montrent, sur ces matières, d'une exigence à peine imaginable! Ce qui est certain, c'est que, malgré les fraîches lèvres et les fines moustaches,--ah! que de jeunes bouches, Colette!--je me jugeais tout à fait digne de pitié...

--Je te plains! Je te plains!

--Et, certainement, j'allais renoncer au bénéfice de la grâce, j'allais demander qu'on me menât dans le quartier décrié des femmes qui n'aiment point, lorsque, en un soupir plus alarmé que tous les autres, je m'éveillai brusquement! et j'étais seule, mordant mes cheveux, plus fins que des moustaches, sur la malines de l'oreiller.

--Un rêve épouvantable!

--A qui le dis-tu, chérie!

Elles se turent un instant. Colette s'était levée à demi, et s'accoudant à l'épaule de la songeuse, lui parlant bas dans les frisons du cou:

--Mais, là, voyons, entre nous, Lilette, à quel bosquet t'es tu réveillée?

--Au dixième! dit Lila en éclatant de rire.

M. ET MADAME JACQUELIN

I

Quand il sut qu'il était trompé, quand il lui fut impossible de ne pas croire que sa femme avait un amant,--les lettres, avec leurs tutoiements et leurs tendresses, ne permettaient aucun doute,--Paul Jacquelin éprouva un grand soulagement! Pas un instant il ne songea à son honneur compromis, à son nom bafoué. Ni colère, ni désespoir. Au contraire, le Ouf de détente et de bien-être de ceux qui tombent dans un fauteuil après une longue fatigue. Il ne se dissimulait pas d'une façon absolue les inconvénients de sa situation nouvelle: une rupture n'irait pas sans quelques tiraillements; les observations de la famille, les étonnements des amis ne laissaient pas de l'inquiéter; dans un an, il y aurait encore des gens qui, le rencontrant dans la rue, lui diraient: «Et Madame, comment va-t-elle?» C'est gênant, cela. Il pensait aux personnes du quartier, boulanger, boucher, marchande de journaux, qui, pendant un mois, auraient, en le voyant passer, un air de savoir les choses, de s'y intéresser. Dans certains coins de province, comme il y en a beaucoup à Paris, les incidents un peu inattendus, qui rompent la monotonie des heures pareilles aux heures, laissent un long souvenir; ils font époque, établissent des ères; on dirait à propos de n'importe quel autre fait, banal, une naissance, un mariage, une mort, n'importe, «vous savez bien, c'était trois semaines après le jour où M. Jacquelin s'est séparé de sa femme;» et il n'était pas sans appréhension à cause de sa vieille servante qui prendrait certainement un air attendri en mettant l'unique couvert des déjeuners et des dîners. Mais combien ces menues contrariétés, qui diminueraient peu à peu jusqu'à ne plus être, étaient peu de chose, comparées à l'immense satisfaction de s'évader enfin d'une gêne intolérable. Paul Jacquelin et sa femme, après s'être aimés pendant six mois autant que peuvent s'aimer deux êtres médiocres accouplés par le hasard du voisinage,--avez-vous remarqué dans les publications de bans la fréquence de cette formule: «même rue»?--en étaient bientôt arrivés à une complète indifférence l'un pour l'autre; indifférence qui ne tarda pas à s'aiguiser en hostilité hargneuse. Un ennui continu, secoué de querelles, c'était leur vie depuis dix ans. Les gens mariés, riches, qui ont dans leur hôtel des appartements distincts, une domesticité particulière, à qui la vie offre à chaque instant des diversions, peuvent cesser de s'aimer sans en venir à se détester; la rareté de leurs rencontres y maintient quelque courtoisie. Mais,--à cause du logement étroit, de la vie d'intérieur imposée par une nécessaire économie,--ne pouvoir se fuir quand on a perdu le goût de l'intimité, être dans des corps qui cohabitent des âmes enfin disjointes, ne faire qu'un étant désunis, c'est grâce à cela que beaucoup de ménages bourgeois ressemblent à une niche où deux chiens enragés seraient attachés par la même chaîne. Sait-on quelle rage sourde peut se continuer dans les songes d'un mari et d'une femme qui s'endorment dans le même lit--en s'écartant l'un de l'autre--après le bonsoir sans caresse, et quelles affreuses chimères, quelles criminelles rêveries d'arsenic jeté à la dérobée dans la crème à la vanille peuvent les hanter au dessert des repas en commun sans appétit ni bonne causerie? Tous les bâillements d'où naissent toutes les colères, toutes les fadeurs fécondes en amertumes, Paul Jacquelin les avait connues, pendant dix années! Mais, enfin, grâce à ce bienheureux adultère, il allait sortir de peine. Pas de procès, pas de scandale. «Madame, vous ne devez plus rester chez moi!» Elle consentirait certainement à cette séparation amiable, car tout autant que lui elle devait être lasse du long martyre conjugal; et, quelques affaires d'intérêts vite réglées, il serait libre. Libre! A cette seule pensée, il se sentait le cœur gonflé d'aise, il respirait à pleins poumons. Ne plus avoir, toujours et si voisine, cette présence ennuyeuse d'une femme ennuyée! Manger seul! Coucher seul! Puis, à bien considérer les choses, il était jeune encore; à quarante ans, les espérances sont encore permises. On n'est pas forcé de dire son âge. Rien ne rajeunit comme de se faire raser tous les matins. Il y a des eaux qui rendent aux cheveux leur couleur primitive. Eh! eh, qui sait? il n'avait pas dit son dernier mot. Recommencer la vie? pourquoi pas? Il y a de jeunes personnes qui s'accommodent volontiers d'un homme mûr. Pas de «collage», par exemple! Autant vaudrait rester marié. Bref, un homme très heureux, ce serait lui. Et sa bonne humeur lui donna le courage de mener les choses rondement. Trois heures après les lettres découvertes, madame Jacquelin avait quitté le domicile conjugal pour n'y jamais rentrer.

II

Ah! ma foi, il se mit à mener une vie de polichinelle. «La fête», comme on dit. Tous les jours au café, à l'heure de l'absinthe, et, presque tous les soirs, aux Folies-Bergère, regardant les filles sous le nez, trouvant que la poudre de riz sent bon. Après le spectacle, le souper. En cabinet particulier. «Garçon, très poivrées!» quand il commandait des écrevisses à la bordelaise; et il en commandait toujours. La vie d'un avoué de province qui vient passer les vacances à Paris. C'était bien le moins qu'il s'en donnât autant qu'il pouvait, à présent. Le jeûne excuse l'indigestion. Mais ce qui le charmait plus que tout, c'était de trouver la maison vide quand il rentrait. Oh! les bons sommeils, au beau milieu du lit; bien tranquille, étendant les bras à sa fantaisie. Autrefois, c'étaient toujours des querelles avant de s'endormir. Jacquelin avait une manie: il ne pouvait supporter de coucher dans un lit «bordé»; l'étreinte des draps et des couvertures tendues lui causait des impatiences et même des tristesses; il se croyait serré dans un linceul; naturellement, madame Jacquelin exigeait que la domestique «bordât» le lit aussi strictement que possible. De là, des grognements, qui ne cessaient que dans des ronflements. Tous les draps en l'air maintenant et toutes les couvertures aussi! de l'air, de la liberté. Les bonnes nuits! Et les déjeuners étaient charmants. Les plats qu'il préférait, il se les faisait faire, très gourmand, se régalant, content d'avoir enfin à table la place qu'il avait toujours enviée, près du poêle, l'hiver, près de la fenêtre, l'été. Mais ce qui était particulièrement agréable, c'était de pouvoir lire le journal bien à l'aise, du Premier-Paris au Courrier des théâtres, sans rencontrer, quand il tournait la page, le regard de madame Jacquelin, impatiente, rayant la nappe de ses ongles, et attendant qu'il eût fini, pour lire à son tour. De sorte que ce veuf d'une femme vivante coulait ses jours dans une béatitude parfaite. Et, les soirs où il n'allait pas aux Folies-Bergère, où il préférait, à cause du mauvais temps, pour ne pas prendre une voiture, faire une partie de dominos dans le petit café au coin de sa rue, si quelqu'un, dans la mauvaise humeur d'une pioche malheureuse, s'avisait de faire une allusion faussement attendrie au «malheur» de M. Jacquelin, il fallait voir avec quel sourire de dédain et de satisfaction il accueillait cette vaine méchanceté. Ah! par exemple, les gens qui le plaignaient avaient du temps à perdre.

III

Il était plus malheureux que les pierres! En moins d'une année, il avait vieilli de dix ans, était devenu affreusement maigre; et s'il avait voulu se teindre, il n'aurait pas pu, les cheveux lui manquant. Ce n'était pas vrai, cette Joie, cet air de dire: «je m'en fiche!» Ce n'était pas vrai qu'il dormît bien dans le lit pas bordé, que les plats du déjeuner lui parussent bons, qu'il prît plaisir à regarder les filles sous le nez ou à manger des écrevisses à la bordelaise. Un chien qui dans une folie de vagabondage a fui son maître, et qui le regrette, voilà ce qu'il était. On peut se désaccoutumer du bien-être, du plaisir, de l'amour, on ne se désaccoutume pas de l'ennui. Il est la pire et la plus tenace des habitudes. On ne se tire pas de cette glu. Il est possible de renoncer à toutes les délices, mais se dépêtrer de la monotonie, du ron-ron, des bâillements, ah! bien oui. Roméo peut oublier Juliette, mais monsieur Denis ne peut pas oublier madame Denis. Les liens les plus résistants sont les liens les plus mous. A ces moments même où il feignait, se mentant à lui-même, de s'intéresser aux choses de sa vie nouvelle, toute sa pensée était tournée vers le morne et lugubre passé. Il avait froid dans le lit veuf! et s'endormait mal, sans s'être querellé. A l'heure du déjeuner, il se trouvait mal assis, parce qu'il avait la bonne place, et il lisait sans intérêt le journal qu'il n'avait pas le plaisir de faire attendre.

IV